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Full text of "Oeuvres illustrées de Balzac : 200 dessins par MM. Tony Johannot, Staal, Bertall, E. Lampsonius, H. Monnier, Daumier, Meissonnier, etc"

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Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/oeuvresillustr03balz 



OELNRI'S ILLISTIIÉES 



DE BALZAC 



GE VOLUME CONTIENT : 

Le Pi're lionol — l Marras. — César Birollcaii — llisloire des Treize. 
Forraijus. — La (llJ(•lle^se de Langeais. — La Fille aux yeux d'or. — La .IJaisou Nuciiigeii. — Les Umédiens 
sans le savoir. — Élude de f (ininie. — Un Prince de la Bohème. 
L'Envers de l'Hisloire ronlenimirainc. — Kuifénie (jrandel. — Le [|iel-d'Œu\re iiin 



TMiis— Inipiiiiicn.' Schm-iiier, nie (i'Knunli. «, 



i)\A \i{i:s iMj sTi{i:i:s 



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l'\i{ MM. ïn\\ KMIAMNOT, STWI.. llKHTALL, K. LAMI'SoNIIS, 

II. \i<»NMi:i{. \)\\ Mii;i{, Mi;iss()\Mi:i{, kt.;. 




AIIIS 



CIIKZ MM. MAlŒSCg LT i.OMl'.\GML 

KiliU-iirs di-s ii-u«r<'» ilc Italzjr 
.">. Ri't nu ru«iT - DK -i.oni. 



i;t cm:/, j. r.ii^ AiNt 

27, rit n t>n. \Lii. 



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§ 



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1 




I)rs5. Tony Johaiiriot, rteria!!, Daamler, 
B. Lampsunius, eic 



r.RAND ET ll.l.l -^IMi; 

GEOFFROY-SAINT-HILAIRE, 

foninio an témoiRnapp 

d'admiration de u-f. travaux 

et de ion grnip. 

De Dau(C. 



Madame Vatiqucr, ik'o de 
Conflaiis, est niic vieille fem- 
me qui, depuis (|iK)raiiie ans, 
lient à Paris nno pension 
bourgeoise élaltlic nie Neuve- 
Sainte -(jcnevie\e , entre le 
quartier l.tlin et le fanlioiirg 
Saint-Marteau. (!ei le pension, 
connue sous le nom de la 
Maison Vanqner, admet é^'a- 
lemenl des lioninies et des 
femnjes, des jeunes gens et 
des vi('ill;irds, sans (pie jamais 
la m(>disaiice ait aila(|U('- les 
moeurs de ce rei-peelalde (-la- 
blissement. Mais au>si depuis 
trente ans ne sy elail-il ja- 
mais vu de jeune personne, 
et pour qu'un jeune lionune 
y demeure, sa famille <loit- 
elle lui faire ime bien maigre 
pension Nénnnioiiis, en IMin, 
époque ii laquelle ( e drame 




Goriot n étr pr'siilcnl île mi M>clion pcmlant la révoliilinn. — nr.r 15. 



■-r"'l (II...- .. .••.•••■^.. 

commenee, il s'y trouvait mie pauvre jeune (ilie, Kn qneNj e di^rredil 
que soit tombé le mol drame par la manière abusive et tortionnaire 

4 I paru. - lm|ir4iit*rM •rhnri^rr, fiir 4'r tf«rlK, I 



von-. Le rliar de 
gernal, à peine rc 



la citilisniion, 
larde par un 



Cratmref- parlm mrillrart 
Articles. 



dont il a été prodigué dans 
ces temps de doulom euse lil- 
tcralure, il est nécessaire de 
l'enqiloyer ici : non que celte 
histoire soit dramalitpie dans 
le sens vrai du mot ; mais, 
rœiivre accomplie, peut-être 
aura-t-on versé quelques lar- 
mes iulra niurof et rxlra. 
Sera-t-elle contprise au deb 
de Paris .' le doute est permis. 
Les parlicularilés de celle 
s< énc pleine (Iftbserv. liions et 
de couleurs locales ne peu- 
vent être appré- ices quen- 
Irc les buttes de Montmar- 
tre cl les liaulcurs de Miml- 
rougc. dans celle illustre val- 
lée de plâtras incessauuuent 
près de tomber cl (h niis- 
seatix noirs de boue ; vallée 
remplie de souffrances rccl- 
l«s, de joies souvent fausses, 
et si terriblement agitée, 
qu'il faut je ne s.iis quoi 
d'cxorbil.int pour y produire 
une sen>-ation de (pielipie du- 
rée. (Cependant il >.*y ren- 
contre çà et la des dduieurs 
que l'agglomération des \ ices 
el des vertus rend grandes 
et solennelles : à leur asiccl, 
les égoîsmcs, les Lnlérùls, 
(•'arrêtent et s'apitoieni: mais 
rim|)ression qu'iN en reçoi- 
vent est comme un fruit .sa- 
vouretix promplemeni d<»- 

semblable ;i relui de 1 ido'.- .p J.ig. 

cciMir moins diile a bi<>y! que lê> 

1 



LK PKKK (iOlUOr. 



;iii(r(>s et qui eiirnye sa ronc, l'a lirUë bi»iil6l ol (oiiliiiiu; sa iiiarrii» 
Hloiiciisc. Ainsi loicz-voiis, vous i|iii li'iii-z co livre d'iiiii; iii;iiii 1)1. m- 
rlic, vous (|tii V(iii> (Miloiii'i'/ dans un iiiocllciix laiiti'iiil ni vous (IImiiiI : 
l'cnl-rlro ceci va-l-ii m .llllll^c^. Apres avoir in les scciclcs inr.iiiuiicij 
t(ii iièrc (îiiriitt, vi)ii> tiiiicrc/ avec a|>|it-lii en inetl.mi voire iiisen^ili- 
litc sur le i oniple de l'aiileiir, en le lavant d'e\;i^éialion, en l'accn- 
sant de poésie. Ali! saelie/-le : ce drame n'esl ni une lietioii ni un 
roni.iii. AU is liur, il esl si vôiilalile, t|iie cliacnn peut eu tocuniialtre 
Jes «'loiiicnls elle/, soi, dans son cn'iir poiil-ètre. 

I.a maison où s'c\ploil<- la pension bourgeoise apparlient à ma- 
(laino Vauipier. Klle est siiiiée dans le lias de la rue Neiivc-Sainlcî-lle- 
iit'viève, à rendrol où h; loirain b'aiiaisse vers la nie de l'Arlialelc 
par une peiile si l)i'us(|ue et si rude ipie !(> chevaux la nionlent ou la 
(Jescciidi'iil rareinenl. (ielle circonstance e-t l'avoiahle au silence ipii 
rèpiu; dans (es mes sei lées eniro le doiiie du Val-de-(IrAce et le dùinc 
(In ranllit'oii, deux inonuinents i|ui (hantent les comlitions de l'alnio- 
spliei e en y jetant des tons jaunes, en y assonilirissanl tout jiar les 
leinle> sévères (|iie luojeltent leurs coupoles. 1 à, les paves sont .seis, 
les ruisseaux n'ont ni liouc ni eau, I lui lie croit le loii|j; des murs. 
L'IiiHiinie le plus insouciant s'y attriste comme loiis les passants, le 
bruit d'une voiinie y devient un événement, les maisous y sont inor- 
nés, les murailles y seiitenl la prison, l'ii Parisien égaré no verrait là 
mie des pensions bourgeoises ou des instilntions. de la misère ou de 
1 tMiiiiù. do la vieille-se (|ui meuil, de la joyeuse jeunesse (onirainle à 
travailler. Nul quartier tie Paris n'est plus lioiiible. ni, disons-le, plus 
inconnu. La rue Neiive-Saiule-Cîenevieve Hirloiil c-t coiunio un c.idre 
de Inouïe, le seul ipii eonvieniio à ce léeii, aiupiel on ne saurait trop 
préjarer l'inlrlliijence par des eouleius hiuiics, par des idées graves; 
ainsi que, do marche en marche, le jour diminue et lo chaut du con- 
ducleur se creuse, alors (pie lo voyaj^cur descend aux Calacombes. 
Conqiai aison vraie ! Qui décidera do ce tpii esl [ilus horrible à voir, ou 
dos co'iirs desséchés, on des crânes vides? 

La laçade de la pension donne sur un jardinel, on sorte que la mai- 
son loinbo à angle droit sur la rue [Seuve-Sainto-fjonevieve, où vous 
la voyez coupée d.uis sa prolondour. Le long de celte façade, entre la 
inaisiin cl le janlinol, rè^iie un cailloutis on ciivello, large d'uiio toise, 
devant lequel est nue allée sablée, bordée de géraniums, do lauriers- 
roses elde grenadiers plantés dans de grands vases en l'aïenco bleue et 
blaiK ho. On entre dans cotte allée par une porte bâtarde, surnionlée 
d'un écritoan sur lequel est écrit : Maison Vauquer, et dessous : Pcn- 
sioti bourgeoiiie des (eux sexes et autres. Peiidanl le jour, une porte 
à claire-voie, année d'une sonnelte criarde, laisse apercevoir au bout 
du petit pavé, sur le mur O|»poso à la rue, une arcade peinte en mar- 
bre voit par un artiste du (luirlier. Sous lo renfoncomenl que simule 
celle peinliire, s'élève une statue rcprésonlanl l'Amour. A voir le ver- 
nis écaillé qui la couvre, les amateurs do syuiboles y découvriraient 
ponl-èlre un mythe de l'amour parisien qu'on guérit à quelipies pas de 
là. Suus le socle, cette inscription à demi cfiacec raiipelle le temps au- 
quel rcmonie cet ornement par l'onihoubiasme dont il témoigne pour 
Yollaire, rentré dans Paris eu 1777 : 

Qui que tu sois, voici ton maîlre ; 
11 l'est, le fut, ou le doit être. 

A la nuit tombante, la porte à claire-voie est remplacée par une 
porle pleine. Lo jardinet, aussi large que la façade esl longue, se trouve 
oiicaissé par le mur de la rue et par lo mur miloyon de la maison 
voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache en- 
liorement, et altirc les yeux des [lassanls par un effet pillorosqiic dans 
Paris. Chacun de ces murs est tapissé d'espaliers et do vii;ncs dont les 
rrnclifiialions grêles et pouiireusos sont l'objet des craintes annuelles 
de madame Vaiuiiier et de ses conversations avec les pensionnaires. Le 
long de chaque muraille, rogne une élroite allée qui mené à un couvert 
de tilleuls, mot que madame Vauquer, quoique née de Conllans, pro- 
nonce obslinémcnl lieuillcs, malgré les observations grammaticales de 
ses Iiôlcs. Entre les deux allées latérales est un carré d'artichauts ilan- 
qué d'arbres fruitiers en quenouille, cl bordé d'oseille, de laitue ou de 
persil. Sous le couvert de tilli nls esl plantée une lable rondo peinte en 
verl, et entourée de sièges. Là, durant les jours caniculaires, les con- 
vives assez riches pour se permettre de prendre du café, viennent le 
savourer par une chaleur capable de l'aire éclore des oeufs. La façade, 
élevée de trois étages et surmoniée de mansardes, est bâtie en moel- 
lons cl badigeonnée avec celle couleur jaune qui donne un caractère 
ignoble à pre^que loules les maisons de Paris. Les cinq croisées percées 
à chaque étage ont de pelits carreaux et sont garnies de jalousies dont 
aucune u'e.-l relevée do la niêuie manière, en sorte que toutes leurs 
lign s jurent entre elles. La profondeur do celle maison comporte deux 
croisées qui, au rez-de-chaussée, ont pour ornements des barreaux en 
fer, grillagés. Derrière le bàtimenl est une cour large d'environ vingt 
pieds, où vivent en bonne inielligeuce des cochons, des poules, des 
îajiins, el au fond do laquelle s'élève un hangar à serrer le bois. Eiître 
ce huigar et la fenèlro de la cuisine se suspeiul le garde-manger, au- 
dessous duquel tombent les eaux grasses de l'évier. Celle cour a sur 
la rue Neuve-Sainte-Geneviève une porle étroite par où la cuisinière 



cliasse les ordiiro» de la luftisou en nctloyaiil celle scnlinc à grand ren- 
fort d'(>au, sous peine di' peslileuce, 

>almellemeiil destiné à l'exploiiation de l.i peiisicm bourp'oitic, le 
rez-de cli.inssée se compose d'une première pie( c echiirée par les d<Mi\ 
croisées de la rue, el où l'on ( ntre |iar une porlivfeiiêtri'. Ce «don 
coinnuuiique à mie salle à maiit;er qui esl sép.iree di; la ciiisiiii! par la 
cage (l'un esc.dier dont les maicbes honi en boi-, et eu cairnauv mis 
en Couleur el llollés. Ilieii n'est jdiis liisle à voir que ce s don nieiihlé 
<le l'auliMiils el de chaises en étoiles de c liii a raies ullerualivemenl 
maies et luisantes. Au milieu si; trouve iiiii>. lable ronde à dessus de 
iiiarbn; Sainte-Anne, décoré-e de ce cabaret en porcelaine lilan< lie oiiuie 
d(' lilels d'or <'flacés à demi, (pie l'on reiiconire parloiit .lujoiuiriiiii. 
Cette pièce, assez mal plam lieii'e, est laniluis^éi; a liaiileiii d'appui. 
Le surplus des parois est tendu d'un papier vcuiiiirepré^eniiiit les 
principales scènes di; Téhiiuaipie, el dont hîs classi(pies personnages 
sont cohuiés. Le panneau d cuire les croisc'-es grillaj;ées ollic aux )i('n- 
sionnaiies le (ablean du lesliu donné au lils d Uly-se par Calypso. lit; • 
puis (piarante ans celli; peininre ex( ile |(!s plaisanleries des jeunes peii- 
siounaiies, ipii se ( roieiit supérieurs il leur poKilion eu se iiio(|uanl du 
diner ampiel la misère les condannu!. La ( liemiiiét! en pieire, dont le 
loyer toujours propre altesie ipiil ne s'y fait d(! l'iii (pie dans les ^ran- 
des occasions, est ornée de deux vases pleins de Heurs arlidcielles, 
vieillies el cm âgées, qui accom|»agncnl une pendule en marbre bleiià- 
Ire du |)lus mauvais goilt. Celle premieie pièce evliale une odeur sans 
nom dans la langue, et qu'il faudrait appeler ['odrur de pension. Elle 
sent le renfermé, le moisi, le ranci!; elle dowie froid, elle est humide 
au nez, elle péneiro les vêtenienis; elle a le goût d'une salle où r(ui a 
diné; elle pue le service, l'oflice, l'hospice. Pcnl-èlie pourrait-elle se 
décrire si l'on inventail un procédé pour évaluer les quantités ('lé- 
menlaires cl nauséabondes qu'y jiiltent les atmosphères calairhales el 
sui genrris de. clia(iuo |)ensionnaire, jeune ou vieux. \i\i bien ! malgré 
ces plates horreurs, si vous le couqiariez à la salle à manger, ipii lui 
est conligué, vous trouveriez ce salon élégant el parfumé comme doit 
l'être un boudoir. Celle salle, enlièrcmenl boi-ée, fut jadis peinte en 
une couleur indistincte aujourd'hui, «pii forme un I'oikI sur lequel la 
crasse a imprimé ses couches de manière à y dessiner des firmes bi- 
zarres. Elle est plaquée de buifets gluants sur lesipuds sonl des cai aies 
écbanciées, ternies, des ronds de moiré mélalli(|ue, des piles d'assiel- 
les en porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriquées à Tom iiai. Ilans un 
angle esl placée une boîte à cases numérotées qui sert à garder les 
servieltes, ou tachées on vineuses, de chaque pensionnaire. Il s'y ren- 
contre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés là 
comme le sonl les débris de la civilisation aux lueiirables. Vous y ver- 
riez un baromèlre à capucin qui sort ipiand il pleut, des gravures exé- 
crables qui ôlent l'appétit, toutes encadrées en bois noir verni à filets 
dorés ; un cartel en écaille incrustée de cuivre; un poêle vert, des qiiiu- 
(|uels d'Argaud où la poussière se combine avec l'huile, une longue 
table couverte en toile cirée assez grasse [tour qu'un facétieux externe 
y écrive son. nom en se servant de sou doigt coinme de style, des chai- 
ses estropiées, de petits paillassons piteux en sparleiie qui se déroule 
toujours sans se perdre jamais, puis des cliaufferetles misérables à irons 
cassés, à charnières défaites, dont le bois se carbonise. Pour ex|)li(pier 
combien ce mobilier esl vieux, crevassé, pouiri, tremblanl, rongé, 
manchot, borgne, invalide, expiiani, il faudrail en l'aire une descrip- 
tion qui retarderait trop l'intérèl de celle histoire, el que les gens pres- 
sés ne panlonneraienl pas. Le carreau rouge est plein de vallées pro- 
duites par le froltemenl ou par les mises en couleur. Enfin, là règne la 
misère sans poésie; une misère économe, concentrée, râpée. Si elle 
n'a pas do fange encore, elle a des taches ;^i elle n'a ni trous ni bajl- 
lons, elle va lomber en pourriture. 

Celte pièce est dans tout son lustre au momenl où, vers sept heures 
du malin, le chat de madame Vauquer précède sa maîtresse, saule sur 
les buffets, y flaire le lait que contiennent plusieurs jattes couvcrles 
d'assiettes, et fait enlendre son rourou nialinal. Bientôt la veuve se 
nnuitro, altiiée de sou bonnet de tulle sous lecpiel pend un lourde faux 
cheveux mal mis, elle marche en Ira'irassanl ses |)auloiitlcs giimacées. 
Sa face vieillotte, grassouillelte, du milieu de I.Kiuello sort un nez à 
bec de perroquet; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme 
un rai d'église, son corsage trop plt in et qui llotle, sont en h.iinionie 
avec cette salle où suinte le malheur, où s'est blotiie la spéculation, cl 
dont madame Vauquer respire lair chaudement fétide sans en être 
écœurée. Sa figure fraîche comme une première gelée d'automne, ses 
yeux ridés, dont l'expression passe du sourire prescrit iiiix danseuses 
à l'amer reidrognemeulde l'escompteur, enlin toute sa personne expli- 
que la pension, comme la pension implique sa personne. Le bagne ne 
va pas sans l'argousin, vous n'imagineriez pas l'un sans l'autre. L'cn»- 
bonpoinl blalaid de celle petite femme est le produit de celle vie, 
comme le typhus esl la eonsêcpience des exhalaisons d un bô|iilal. Sou 
jupon de laine liicotée, qui dépasse sa première jupe Lite avec une 
viei.le robe, cl dont la ouate s échappe par les fentes de l'étoffe lézar- 
dée, résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine 
el fait pressentir les pensionnaires, (juand elle esl là, ce spectacle esl 
complet. Agée d'environ cinquauie ans, madame Vauquer ressemble à 
toutes les femmes qui ont eu des malheurs. Elle a l'œil viireux, l'air 



LE m\K (iOniOT. 



iiiiioceiil (J'iiiiociitn-iiicUciiM' (|iii va s>e gemlariner pour kc l'aire payer 
phtii t'Iier, iii.u» d'.iilliMUii incto a tout iiiiiir atloticir suii soit, à livrt-r 
liL'ur^f!» ou l'iclic^in, tii lirurguï un l'icliivrn cl.iiciil cittori' à livii-r. 
Nouiiiiioiiis, t-llc c>l bunnr fiiniif un ["ml, tlitt ni li !> | ciibioniMirts, qui 
ta i'iuit'itl !>aii« loiiuiiu en renU-nJaiil (;riuilre el li)U!>M-r (uiiiuic mx. 
(Ju awiil éli! M. V.uu|uer ? Klle ne s L-\|ili(|uail jamais sur le ilérnut. 
(ionniient avail-il |teriJu sa rorinue .' D.m;» l>-s inal|i('ui>, r< |)<inilail-( lif. 
Il h clail ni.il l'oniiiiit en\ei'a (Ile, lu; lui av.iil lai;)SL- c|ue les )i'(i\ jiour 
plcnii r, ci'lli- lu.iiaon |i<iiu viue, il le diuil tie m; (oni|ia:ii a ;iuru(ie 
ininiduii-. parce t|nc, (li>:iil-elli-, L-ll<-avail>ouirt-rt t<inl ce i|u il esi pos-ii- 
lile tIe Miiilliir. Lu eiilt'ud.uil lidlliiier sa iii:iilie-ï**, li ^ni'sse S)Me, la 
cuiïinii're, h'eniprcs'^ail de str^ n le déjeuner de> pciihioiuiiirei iulrniifs. 
Uenéialinieiil le:» pt nsiunn.iireb exlerneb ne s'aliunuaienl qu'an dî- 
ner, qui cunlail (renie Irain s par inuis. A ré|i(i(|iie un nlle lii^luiie 
cuuiinence, les iiiUi ncb élaienl an nuuibre de sept. Le prciuier él.i^e 
cuuleii.iil leb deux nirillenrk :qi|iaileiiieiil-> de la ni.isnn Madame Vau- 
quer liabilail le nuuiis ( uii!>ideral)'e, el l'aulie app.irli'iiiil a iiiadainu 
CdUluie, \( u\e d'un cuniniiaaaire indunnaieiir d(; la Itcpidiliqiu- iran- 
çaise. Llle avait avec elle une Irea-jetiue [leisutine, noiniiiée Vu (oiiiic 
'lailldrr, à qui e le servait de inere La pension de r(S deux danifs 
iiioiilail à dix-huit cents Iraiics. Le» deux apparu nieiits du sccxiid 
élaic'Ut uicnpé», l'un par un vieillard noiunié ruinl, l'aulre, par un 
lioiiiiiie ai;e d'environ ipi nanti- ans, qui portait nue |ieiruipie noire, 
be (ei^uail le» la\ur>>, se disait ancien néi;ocianl, et s'a|tpelail M. Vau- 
trin. I.e Irtiisieiue ela^e m- coiupos.iil de qu.ilie cliauil)ie>, dont d> iix 
élaienl louées, I une p.ir une v ieilie lil!e nouiihi'e luadeiuoi elle Mu hoii- 
nean; l'autre p.ir un ancien laiuicaiilde vennicellis, de pale^ d'Italie cl 
d'uiiiiiluii, qui se lai^^ail noiniiiei le l'ère Guiiut.Les diux autres < liatii- 
Lrcs ûliieiit destinées aux oiseaux de passade, a ces inrorliineM élu • 
(Iiaiit.>> qui, cuinnie le père lioiiot eliuadeinoiselleMii lionneati, ne pou- 
vaient iiiellre ipie (|iiaraiite-ciiH| lrau(> par mois à !< iir iion.riline el 
à leur |ii{;eii<enl , mais madame Vaiopier souhaitait jx u h ur pieseiicc 
et ne le!> prenait tpie quand elle ne liuuvait pasiiiiiux : ils maiigeaiiiil 
trop de pain. Lu ce moment lime de ce» deux chamhro ap|iari( iiail à 
Une jeune hnmnie venu de» en\ irons d'Angoniéme a l'aii^ pour y laiie 
Sun dioil, et dont b nomhreuse ramiile se SDiimeltail aiu plus dui'i s 

t)riv.iliuii) atin île lui eu\o\er douze cents IVaiiis par an. Liiyeii'- de 
lastii^nae, ainsi se iiomm.iil-il, était un de ee-< jeunes j^eiis l.ii.oiMies 
an travail par le malheur, ipii lomiinimenl de» le jeune a^e les e>pi;- 
rances que leiir^ lareiits placent eu eux, cl (|ui se |irépaieul une helle 
destinée en calcul. iiit déjà l.i puitéede leur» éludes, et les adaptant 
par avance an nioiivemenl hilur de la société, pour élre les premurs 
a la pressurer. Sans ses observations curieuses cl l'adresse avec la- 
quelle il Mit se produire dans les saluns de Paiis, ce ré( il n'eût pas 
élu culoie deb Ions vrais ipi il dewa sans donle à son e.->pril sa^.ue el 



, .,_.„ ,,.. .. „_.... _„..„ _ _ _ — ,., ... -.p..... .. 

à sun dé>ir de pénélrer les mystères d'une situation épouvantable an^si 
l cuchce par ceux qui l'avaienl ciéée que par celui qui la 



soigiienseiiienl 
subissait. 

Au-d( ssus de ce Iroisième élai:e élaienl un grenier à étendre le 
linge el deux in.msardes ou coiicliaieiil un g.ir<,'on de peine, nuimiié 
Cliiisluplie, il la gro-se Svivie, l.i cuisinière. Uutie les sept (lensioii- 
iiaiies iniernes, m.ul.iine Wuiipiei avait, bon au, mal au, huit éiudiaiils 
cil droit ou eu luéileiiiie, el deux ou iioi^ hahiliié> (|ui deiiieiirairiil 
d.iiis le quai lier, aliouuéi lous pour le diiii r m iiI< uieul. L.i s.dle c<mi- 
leiiait a dinir dix-huit persoum sel pouvait eu admettre nue viii^-laiiie; 
inai> le niaim, il ne s'y trouvait (pu; sept loe.it. tires, d ni l.i reunion 
obLiil peiidanl le déjeuner l'aspi cl \\'u\) repas deLmiilk. (liiacuii di s- 
ceiid.iil en p.uiloidles, se peiuiell.iit des obsCi v.ilioiis conlideiilielles 
6iir la ini>e ou mii l'.iir des externe.-, et sur le- événemeiils de la -oi- 
rée precéileiiie, iii s'expriuiaiil .ivec lacoiili.UKe de l'iiilimité. Ces 
!>cpt pensionnaires élaienl les enlauls gâtés de madame Vampiei, ipd 
leur mesiirail avec une (uéiision d'asiiunume les soins el leségaids, 
d'après le chi Ire de leurs pensions l ne même i ou-idér.ilioo af ei lait ces 
èlnsrasftcinbV's p.ir le basai d Les deux locataires du second ne (t.iy aient 
qui! .soixante doiuihaiics par mois, (ie bon manhé.ipii ne se rem oii- 
Ireqiie dan- le l.iubom ;; Saiul-.Marcel. eiilre la Bourbe el l.i Salpélriere, 
cl auquel niailaiiie (iontiire fai-ail seule exci pliDii. annonce i|ue ces 
pen>iouuairi s dev.iieiil être sous l<' |ioids de malheurs plus ou iimins 
apparents. Aussi le s|R'rla( le désol.ml (|iie pié-euLiil I intérieur de 
celle m.iisuii se ré|iel.iii-il daiis le eus: unie de ses h.ihitiies, rg.ileuieul 
dét.ibrus. lii's hommes piul.iient des iedin).oles dont la conleiii l'Iail de- 
venue |»iobli;maliqiie, d' s i h.iiissiires rouiine il s'en jette au cnio des 
bonus d.iiis le-, qu.ii tiers elégaiils, du liiigi: élimé. des vêlements qui 
u av.iienl plus que I aiiii-. Les leiumes avaient de- robes passées, le- 
teinics, déiemles, de vieilles dentelles laccoiiimudées, des g.iulsgl.i- 
l'és par 1 Usage, des eulU-relles toujours rnii-ses el des lit luis ér.iill s 
oi tels élaienl It;-. li.ibils, presque lous moulr.iient des corps solide- 
lliciil charpentés, des conlitntions qui avaient réaisb- aux lempèirs 
de la vie, des Lues huiiles. dures, effacées « oimue celles des eciis ilé- 
inouiii-és. Les boucheH lluliies élaienl aimés de deiils avides. Iles peii- 
siuiiuaiics fai-aieut |ire-.seutir des dr.iiue» aci umplis on eiiaduiii; 
non p.is de ces ih.iuies joué- a l.i lueur des rampe-, entre des toiles 
peintes, mais des drames vivants el imiets. de- dr.itnes glaiés qui re- 
muaieut chsudcnieul le camr, des drames coniinus. 



U vieille deniui-elle Mielioniieaii gardait 6iir v>s Y<*ni faligii'-s un 
crassi nx alial-jour ui ta fi las veil. cerclé par du iil d arcli.d, qui nu- 
rail elT.ironi hé l'auge de la pilié. S'il ihàle à Tranges iiiaigrcs et pleu- 
rardes semblait couvrir un Mpieletle. laiil les loriiiCs qu'il cachait 
élaienl anguleuses, (Jiiel acide av.iii depuiid'd celle ch'mIiiio de ses for- 
mes féminines'.' elle devait avoir été jolie ri bien faile : était ce le vice, 
le chagrin, la cu| idilé'.' avait elle liop aiim^ avait-elle été marchande à 
la toilt Ile, un seiileiiienl courtisane? Kxpi.dl-elle le- Iriouiphes d une 
jeunesse insolente au-dev.iiit d.- laquelle s'riaiciil rué- les |i!aisirK par 
une vieilles-c que hiv.iieiil les pa-s aiils .' .Sun regard bl.ilie dotuiail 
frnld, sa ligiiie lahniigiie meiiae.iil. Kllr avait la Viix chiin Ile d'une 
cigale ciiaiil (I lUs s<Mi bui-son aux ap|troclies Je l'hiver. Klle d.s;il! 
avoir piis soin d un vieux monsieur aUêcié d un r alarilie a la vessie. 
el abaiidoiiiié par ses curants, ipii l'avateut cm >aii- le-^omci*. C- 
vieillard lui avait légué mille lianes de rente viagère, périniJiqiuMiieut 
di-piilés p.ir les héiilieis, aux calomnies desquels elle él.iil en biilli . 
IJuoi iue L" jiMi des passions ertl ravage sa lij;ure, il s'y trouvait emore 
certains vestiges d nue bl.im iienr et d'une limsse d.iiis le lis-ii qui 
peiniellaienl de su|)puser que le curps cunservail qnel(|nes restes de 
beauté. 

M. f'oirel était une espèce de mécaniipie. Kn l'apereevaiit s't'ieiidre 
eoinnie* une ombre grisi> le long d'une alh-e an J.irdin-<les-Plaiiles, l.i 
tète couverte d'une vieille c.isquelle llasipie, leii.iul a |iriue -a canne 
à poiiiiiie d'ivoire jauni d.iiis sa main, l.iissaiit I1i*ller les pauslleliis 
<le sa ri (liiigole (pii ( .k bail m.d une i iilulle pre-ipie vide, et des j.im- 
bes cil bas bleiis qui llageolaieiil ( ouiiiie celles d'un homme ivre, 
ninntrant son gilet hl.iuc sale et son j;diot de grosse mousseline reeiu- 
ipievillée (|ui s'unissait imp.irraitemenl a sa ciavale curdee aniniir de 
son coude dindon, bien des gens se dent. iiidaient ^iciMIe ombre ( liinoisc 
app.ii teiia t à la race audacieuse des (ils de laphel tpii pa|iilloimeut Kiir 
le boulevard Italien. (Jiiel tr.ivail av.iil pu le ral.itiner ainsi ' ipiell; 
pa-sion avait bi-tié sa lace bulbeuse, ipii, dessinée i ii cari' .itiire. an- 
rail paru hors du vrai'.' Ce qu'il avait été.' mais peiil-èlre avail il clé 
em|iloyé au ministère de la jn-lice. d.ms le bureau où les exé< nteiirs 
des hanles-ti'uvrcs envoient leurs mémoires de l'r.iis, le compte des 
l'ouiniliires de voi'es imir- pour les pairicides, de son pour les paniers, 
de lieelle pour les couteaux, l'ent-èlre avait-il é|e receveur a la porl»; 
d'un abattoir, ou sous iiispeeleur de salubrité. Kniiii, cet hnmme sem- 
blait avoir élé l'un dis ânes de notre gr.uid moulin social. 1 nu de ces 
Italitiis parisiens ipii ne i ounais-cnl nuine pas leurs llertr.iuds. (pid- 
ipie pivol sur leipii I avaient tourné les infortunes on les saleli'-s publi- 
ipii à, eiitin I un de ces hommes dont nous disons, en les voyant : / m 
f'itit i>() iilatit comme çii. Le be.m l'ai i- ignore ces ligures blêmes d ■ 
soid'ir.mees morales on pbysiipies. .Mais Paris est un véi il.ible océ.ni. Ji • 
lez-y la -onde, vous n'en conuaitrez jamais la proîoudeur. r.ircourez. 
le, décrivez-le! ipielque soin que vous nielliez à le p.ircoiirir, a le (h - 
criic; quelque nombreux cl iiiléiessés (]iie soient les es| lor.ilenrs de 
celle mer, il s'y rencontrera toujours un lieu vieige, un aiiire in«-oiinu, 
des lleuis, des |ieiles. des monstres, ipielqne chose d inom, oublié p.ir 
les plongeurs littéraires. La iii.iison Nampicr esl une de ces inoiisiii.u- 
sités ( urieuscs. 

Deux ri;,'urcs y formaient un conlraslc fr.T[q»ant avec la masse des 
peiisiomiaires et des habitués. (,hioique madenioiselle Vicloriiie Taiile- 
fer I ill une iil.ini heur inal.nlive semhl.ible à celle des jeunes lilhs atta- 
quées de 1 hlorose, il qu'elle se i.itl.ichal a l.i soulbance geueiale qui 
lais lit le hiild de ce tah eau par une lii-le-sr li.ibiicelle, par une ( im- 
teuaine gêiiee, p.u' un air pauvre cl grêle, ii -aiimoiii- sou vis'gc n'é- 
tait pas vieux. s(>s mouvements et sa voix élaienl agiles. Ce jeune 
malheur resscmblail ,i nu arhnsle aux leiii les jaunies. Iraiclu nient 
piaiiti' dans un leir.iiii ciMilr.iire. Sa physionomie rmi-s.ilre. se» che- 
veux d'un bhuid l.iuve, sa taille liop iniiiie. i-xprimaieni celle gL-^ee 
que les poètes moilcrnes Iroiivaieiil aux slaliielles du moyeu âge. Sis 
yeux gris mélangés de imir expi imaieiil une doiic< iir, une ic>igiialio:i 
chiélieniies. Ses vêteiueuls sinij le-, peiiroi'ileux, Itabis-aitMil des forme > 
jeimes.Klle était jolie pal jnxl po-iiion. lleiin use, ellei rti éié r.ivissMuio : 
le biiiiheur est la pu sic des h-mmes. ciumue l.i loilelle eu est le fard. 
Si la joie d'un bal ertt lelleté ses teintes rosee> sur ce vis^igc |»;ilc ; si 
les douceurs d une vie éli-gaute eussent rempli. eiisS'-nl venuillomi • 
ces joues déjà légèrement creiisres; si I ammir erti ranimé ce» jeiiv 
liisles, Metorine aura l pu liiMer avec les plus belles jeunes (iHo. Il 
lui m iliqu.iit ce ipii i r< e une sei onde lois la leiiitite. les chifums et 1rs 
billets doux. Son histoire eiU fourni le sujet d'un livie. Sou |>e!i- 
croyait avoir di-, laisuns pmir ne pas \;\ re' onii.iiire, reliisait <le |.i 
gauler prcii de lui. ne lui accord. lit que six cents fiancs par .-m cl 
avail denaluri! s.i f riniie, afin de |inu\oir la ir.iiismeiin' en en'ler 
it s(m (ils. l'an nie éloignée de la mi';e de Vielorine. qui j ilis élnil 
Venue mourir de désespoir du z elle, in.iilnme I niiii re pren.iil so-n de 
ror|iheline comme de sou enfant. Valhiurt iisemenl la veuve du (oiii- 
miss.iire urdonn.ileiii des armées de la népublique ne po-sed.iil lien 
au inonde que sou douaire cl s;i peiisiou ; elle pnuvail laisser nu jour 
celle p.uivie fille, s.in- expérience et sois le-so rce-, à la nien i du 
monde. Li bmme femme mendl \ ielorine à l.i me^se loii- le» dim.ui- 
clies, à cmife-se lnUs les quinze jours, atin d'en f.iire .i |i>nt ha-aid 
une lille pieuse. Elle avait r.iisoii. Les sentiiueiits religieux onfruii-iit un 



LE PllBK GOaiOT. 



avenir à celle eiir;iii( ilôsavuiiéc. qui :iiiiiail son pèro, qui tous les ans 
s'aclicniiiiait clic/, lui pour y apporlcr le |ianloii de sa iiicic; mais (|iii, 
lotis les ans, se ('(i<;n:iil coiiirc 1 1 |Mirlc de la maison |i,i(enielle, ine\u- 
l'.ililcnient l'ernit-e. Sin IVere, son nnii|iie iiK'dialcin', n'el.iil pas venu 
la voir (Mie seule l'ois en ipmireans, cl ne lui eiivo)ai( aiieiiii secoiiis. 
lille suppliait Dieu de distiller les yeii\ de son père, d'atlendrii le 
cd'iii de son IVere, et piiail pour eux sans les accuser. !\lad;inie (loii- 
tinc el iiiadaiiic Nampicr ne îronvaienl pas assez de nio(s dans le die- 
lionnaire des injures pour (]iialilier celle condiiih; barhare. (Jnand 
elles niaiidissaienl ce Miillionnairc inlàine, \'i( loiinc laisait enlendre 
«te douces paioles, scinhi.diles an chant dn ramier blessé, dont le cri 
du donleiir c\|)i inie cm oie ramoiir. 

lùi^ene de Itasli^nac avait nn visage lonl méridional, le teiiil blanc, 
des ( lievcnx noirs, des yenv biens. Sa lomnme, ses manières, sa 
po-e lialiilnelle, dénolaionl l(> (ils d'nne lamillc noble, oii l'ediiealion 
prcmieie n'avait eomporlé «pie il s Ir.idilions de bon ^oùl. S il tilail 
mciiai;er «le ses babils, si les jours or«liiiaiics il at lievail d'nser les 
vi'U'nicnls «le l'an passi; ; néanmoins il p«)iivail sortir (piebpiel'ois mis 
«'«tmine l'est un jeune li«)niine cleganl. Oi«linaircinenl il porlail une 
vieille redin|^ote. nn mauvais i;ilel, la inéi banlo «;ravale noire, llélrie, 
mal nonéc de l'cUidianl, nn pantalon à l'avenant cl dos boites rossc- 
incloes. 

Entre ces deux personnages el les antres, Vantrin, l'Iiommc de qua- 
rante ans, à favoris peinls. servait de transition. Il «iiait nn de ces 
gens dont le peuple dit : — Voilà un l'amciix gaillard! Il avait les 
epanles largos, lo bnste bien développé, les mnscles apparents, dos 
mains épaisses, caiives el lorUMiienl inar<]nces aux phalanges par des 
b«)n(piels «le poils lonlïns cl «l'nn ronx ardent. Sa (ignrc, rayée par 
des rides preniainrees, olliail des signes do dureté que démonlaiont 
ses manières s«)nples et liantes. Sa voix de bassc-laillc, en harmonie 
avec sa grosse gaieti'. no déplaisait point. Il étail obligeant et rieur. 
Si ipielipie serrure allait mal, il l'avait bieni«*)t démoulée, ralislolée, 
iMiiiée. limée, reinonlée, en disant : — Ça me connaît. 11 connaissait 
tout «railleurs, les vaisseaux, la mer, la Franco, l'étranger, les aflai- 
res, les honniies, les événcmonls, les lois, les b«')lcls et les prisons. 
Si (pichpinn se plaignait par trop, il lui olfrait aussitôt ses services. Il 
avait pr«'lé plusii urs fois de l'argent à madame Vanquer et à qnel«iues 
pousioimaires; mais ses obligés seraient moris plnt(')l que de no |)as 
le lui renili e. lanl, malgré son air bonhomme, il imprimail de crainte 
par un certain regard profond el plein de résolution. A la manière 
«lonl il lançait un jet do salive, il anuonçail un sang-froid iinporlnr- 
bable (jni ii,- devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir 
d'une pnsilion ('qnivoiiue. Comme nn juge sévère, son oeil semblait 
aller au fond do loulos les questions, de tontes les consciences, de 
Ions les sonliments. Ses mœurs coiisiblaienl à sortir après lo déjeuner, 
à roxt'uir |)our dîner, à dicanipcr pour tonte la soiiée, et à rentrer 
vers minuil, à l'aide d'un passe-partout que lui avail conlié madame 
Vainpior. Lui seul jouissait do celle faveur. Mais aussi était-il au 
miinx avec la veuve, (pi'il appelait maman en la saisissant par la 
taille, llailorio peu comprise 1 La bonne femme croyait la chose en- 
core facile, tandis «pic Vautrin seul avail les bras assez longs pour 
presser celte pesanlo circonférence. Un trait de son caractère était 
de payer génoreusomenl «luinze francs par mois pour le gloria qu'il 
j)n liait an dessert. Des gens moins superficiels que ne l'étaient ces 
jeunes gens emportés par les tourbillons de la vie parisienne, ou ces 
vieillards indilléients à ce qui ne les touchait pas (Jiieclemenl, ne se 
seraient pas arrêtés à I im|)ression douteuse que leur causait Vautrin. 
Il savail ou «h-vinait les afiaires do ceux qui renlouraient, tandis que 
nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Quoiqu'il 
eût jeté son apparente bonhomie, sa conslante complaisance el sa 
gaieté « oinme une barrière entre les autres et lui, souvent il laissait 
percer l'éponvanlabie profondonr do son caractère. Souvent une bou- 
tade digne de Jiivénal, el par laquelle A semblait se complaire à ba- 
fouer les lois, à foueller la haute société, à la convaincre d'inconsé- 
quence avec elle-même, devait faire supposer qu'il gardait rancune à 
l'état social, et qu'il y avail au fond de sa vie nu mystère soigneuse- 
ment enfoui. 

Attirée, penl être à son insu, par la force de l'un ou par la beauté 
do l'autre, mademoiselle Taillofer partageait ses regards furlifs, ses 
pcnsoi s secrètes, entre ce quadragénaire et le jeune étudiant; mais 
aucun doux ne paraissait songer à elle, quoique d'un jour à l'autre 
le hasard pilt changer sa position et la rendre un riche par.'i. D'ail- 
leurs aucune de ces personnes ne se donnait la peine de vérilier si les 
malheurs allégués par l'une d'elles étaient faux ou véritables. Toutes 
avaiint les unes pour les autres une indifférence mêlée de défiance 
qui résultait de leurs silualions respectives. Elles se savaient impuis- 
sautes à soiil.iger leurs |)eines, et toutes avaient, en se les conianl, 
éi)ni-é la coupe des condoléances. Semblables à de vieux époux, elles 
n'avaient plus rien à se dire. 11 ne restait donc cuire elles que les 
rapp«)rls d une vie mécanique, le jeu de rouages sans huile. Toutes de- 
vaiciil passer droit dans la rue devanl nn aveugle, écouter sans énio- 
tion le lécit d'une infortune, et voir dans une mort la soluliou d'un 
problème do misère qui les rendait froides à la plus terrible agonie. La 
i)ius heureuse de ces âmes désolées était madame Vanquer, qui trônait 



dans cet hospice libn-. Pour ell«! seule, ce petit janlin, que le silence 
et 1<; froid, le s«>c et riinmidi', faisaient vasl<t («xiiine un steppe, était nu 
riaiil bocag«v l'«)ur elltt seule, cette maison jaune et morne, «pii sen- 
tait le vert-de-gi is «lu comptoir, avail des «lélices. (les cabanons lui 
app.irti'ii. lient. KWv. nomrissail ces for(;ats acipiis à des peines perpé- 
tiiel!es, «'M «■xen.aiil sur eux uni! autorité rcspe<:l(''(;. Où ces |)aii\res 
êtres auraient-ils trouvé «laiis P.iris, an jnix ou cl'e b-s donnait, des 
alinienls sains, snllisaiits, «>l nn apparlemenl qu'il-, (itaient inailr«'S de 
KMidre, sinon élégant on commode, «lu moins propre el saluhre'/ Se 
(ill-ello permis une injustice criante, la viclimo l'aurait supportée sans 
se i)laindie. 

Une réunion semblable devait offrir et offrait en polit les éléments 
d'une société complète. Parmi l«'S dix-hnit convives, il se rencontrait, 
comme dans les collèges, comme «laiis le monde, une j'anvre créature 
rebutée, un sonifre-doulenr sur qui pleuvaienl les plaisanteries. Au 
commencement de la secoiuh; année, celle ligure devint, pour 
Eugène de llastignac, la plus saillante de toutes colles au milieu des- 
quelles il étail condamne à vivre encore pendant doux ans. Ce pâli- 
ras était l'ancien vermicellier, le père (ioriol, sur la tète «Impiel nn 
peintre aurait, comme rhistoricn, fait tomber toute la lumière dn ta- 
bleau, l'a r quel hasard ce méjiris à demi haineux, cette persécution 
mélangée de pitié, ce non respect du malheur avai«'nl-ils (rap|)é le plus 
ancien pensionnaire? Y avait-il donné lion par (pielqncs-uns de ces 
ridicules ou de ces bizarreries que l'on pardonne moins qu'on ne par- 
donne des vices? Ces questions tiennent de près à bien des injustices 
sociales. Peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire suppor- 
ter à qui souffre tout par humilité vraie, par faiblesse on par indiffé- 
rence. N'aimons-nous pas tous à prouver notre force aux dépens de 
quelqu'un ou de quelque chose? L'être le plus débile, le gamin 
sonne à toutes les p«)rtcs quand il gcle, ou se hisse pour écrire son 
nom sur un monument vierge. 

Le père Goriot, vieillard de soixante-neuf ans environ, s'élaii re- 
tiré chez madame Vautpier, en 1813. après avoir quille les affaires. 
11 y avait d'abord pris rapparlcmenl occn|)é par madame Couture, et 
donnait alors douze cents francs de pension, en honune pour qui cinq 
louis de plus ou de moins étaient une bagatelle. Madame \ auquer avail 
rafraîchi les trois chambres de cet appartement, moyennant une in- 
demnité préalable qui paya, dit-on, la valeur d'un méchant ameub'e- 
ment composé de rideaux en calicot jaune, de fauteuils en bois verni 
couverts en velours d'Utrecht, de quelques peiulures à la colle, cl de 
papiers que refusaient les cabarets de la banlieue. Peut-ôlre l'insou- 
ciante générosité que mit à se laisser attraper le père Goriot, qui, 
vers celle époque, étail respoctuensemeni nommé M. Goriot, le lit- 
elle considérer comme un imbocilc qui ne connaissait rien aux affai- 
res. Goriot vint muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau ma- 
gnifique du négoeiant qui ne se refuse rien en se retirant du com- 
merce. Madame Vanquer avail admiré dix-huit chemises de demi-hol- 
lande, dont la finesse était d'autant plus remarquable, que le vei mi- 
cellier porlail sur son jabot dormant deux épingles unies par nue 
chaînette, et dont chacune était montée d'un gros diamant. Ilabitnel- 
Icment vêtu d'un habit bleu-barbeau, il prenait chaque jour un gilet 
do piqué blanc, sous lequel lluctuail son ventre piriforme el proémi- 
nent, qui faisait rebondir une lourde chaîne d'or garnie de breloques. 
Sa tabatière, également en or, contenait un médaillon plein de che- 
veux qui le rendaient en apparence coupable de quelques bonnes for- 
lunes. Lorsque son hôtesse l'accusa d'être un galanliu, il laissa errer 
sur ses lèvres le gai sourire du bourgeois dont on a flatté le dada. 
Ses ormoires (il prononçait ce mol à la manière du menu peuple) 
furent remplies par h nombreuse argenterie de son ménage. Les yeux 
de la veuve s'ailumèrent quand elle l'aida complaisamment à déballer 
cl ranger les louches, les cuillers à ragoût, les couverls. les huiliers, 
les saucières, plusieurs plais, des déjeuners en vermeil, enlin des 
pièces plus ou moins belles, pesant un cei tain nombre de marcs, et 
dont il ne voulait pas se défaire. Ces cadeaux lui rap[ielaient les so- 
lennités de sa vie domestique. « Ceci, dil-LI à madame Vauquer en 
serrant un plat et une petite écnolle dont le couvercle représenlait 
deux tourterelles qui se becqnelaienl, est le premier présent que m'a 
fait ma femme, le jour de notre aniiiversaire. Pauvre bonne! elle y 
avait consacré ses économies de demoiselle. Voyez-vous, madame ! 
j'aimerais mieux gralter la terre avec mes ongles que de me séparer 
de cela. Dieu merci! je pourrai prendre dans celte ccuelle mon café 
tous les matins durant le reste de mes jours. Je ne suis pas à plaindre, 
j'jii sur la planche du pain de cuit pour longtemps. » Enfin, madame 
Vanquer avait bien vu, de son œil de pie, quel(|ues inscriptions 
sur le grand livre qui, vaguement additionnées, pouvaient faire à cet 
excelleiil Goriot un revenu d'environ huit à dix mille francs. Dès ce 
jour, madame Vauquer, uoe de Conllans, qui avail alors qnaranto-huil 
ans cUcciifs, et n'en acceptait que trente-neuf, eut des idces. Quoique 
le larmier des yeux de Goriot lût retourné, gonflé, pendant, ce qui 
l'obligeait à les essuyer assez fréqneminenl, elle lui trouva l'air agréa- 
ble el comme il faut. D'ailleurs, son mollel chai un, saillant, [trono-ti- 
qiu'.it , autant que son long nez carré, des qualités morales auxquelles pa- 
raissait tenir la veuve, et que coufirmaii la face lunaire el naïvement 
ni lise du bonhomme. Ce devait être une bête solidement bâtie, capa- 



LK PÈRR (iORIOT. 



ble (le dépenser loul sou oprit en seiUuiienl. Ses clieveun en ailc^ de 
pigeon, (|uu le coiiTcur de l'école Pol)(e( linii|iie vint lui poudrer 
tous les ni.ilins. de^^)in:lieut einij poiiiles sur son front bas, tt deco- 
riient liien ^a li<;iire. (Juoi(|iie un peu riisland, il était >i hien tire à 
(juatre i -piii^le^, il |)n'nait si riclienienl son laliae, il lir liinnait en 
lioiinne si sûr de (onjouts avoir sa tabatière pleine iU'. niacoulia, que, 
le jour uù M. L'oriot s'installa cliez elle, rnad.iine Van(|uer sc < ouclia 
le soir eu rôtissant, connue une prrdriv dans sa banle, au fin dn dé- 
sir qui la saisit de quitter le suaire du Vantpier pour renaiire en liu- 
rlol. Se marier, vendre sa pi i^ion, donner le bras a celte line Heur 
de bourgeoisie, devi nir une dame notable dans h; quai lier, y (pièter 
pour les indit,'enls. faire de petites parties le dimanclie à (ilioisy, 
Soi-sy, (j'entilly; aller au spectacle à sa guise, en loge, sans attendre 
les billets d'aiilenr (pie lui donnaient (piel(|ues-uns de ses pensiuii- 
iiaires, au mois de juillet; elle r(';va tout ITidorado des petits ménages 
parisiens. Elle n'avait avoué ù personne qu'elle possédait (piaraiile 
mille frants aniasst s son à sou. Certes elli; se croyait, sous le rapport 
de la furtun<-, un parti sortuble. <( Quant au reste, je vaux bien le bon- 
homme ! » se dit ellt; en se retournant dans son lit. comme pour s'at- 
tester il elle-même des charmes (pie la grosse Sylvie trouvait clia(|ue 
matin moulés en cieiix. Des ce jour, pendant environ trois mois, la 
veuve Vauqner prolita du coiflénr de M. Goriot, et lit qnel(|ues frais 
de toilette, excusés par la nécessité de donner à sa maison un cer- 
liiin décorum en harmonie avec les personnes honorables (pii la fré- 
quentaient. Elle s'intrigua I eauconp pour changer le personnel de ses 
|M'iisioimaires, en afiichant la prétention de n'accepter désormais que 
les gens les plus distingués sons tous les rap|)orts. Un étranger se 
prcsenlait-il, elle lui vaniait la préférence que .M. Coriot, un des né- 
gociants les plus notables et les plus respectables de Paris, lui avait 
accordée. Elle distribua des prospectus (.'U léle desquels se lisait : 
.M.MSON VAL'(JL'Ell. « C'était, disait-elle, une des plus anciennes et des 
plus estimées pensions bourgeoises du pays latin. Il y existait une vue 
des plus agréables sur la vallée des (jobelins (on l'apercevait du troi- 
sième elag(î), et un jo/i jardin, an bout duquel s'tTEMiAiT une .VLLEEde 
tilleuls. » Elle y parlait du bon air et de la solitude. Ce prospectus lui 
amena madame l.i comtesse de rAmbennesnil, IVmme de trente-six ans, 
ipii attend. lit la lin de la ruinidation cl le iff^lemenl d une pension qui 
lui était duc, en (pi.dilé de veuve d'un général mort sur les champs de 
bataille. Madame Vaiiquer soigna sa table, lit du foi dans les salons 
pendant presdt; six mois, el tint si bien les promesses de son |)rospec- 
liis qnd/r y mit du sien. .An^si la comtesse disait-elle à madame Vau- 
(^uer, en rappelant chère amie, qu'elle lui procurerait la baroinic de 
Vaumerland et la veuve dn colonel comte ric(pioiseau, deux de ses 
amies, qui achevaient an .Marais leur terme dans une pension |)lus 
coûteuse (lue ne l'était la maison Vauqner. Ces dames seraient d ail- 
leurs fort à leur aise quand les bureaux de la guerre auraient fini leur 
travail. « Mais, disait-elle, les bureaux ne terminent rien.» Les deux 
veuves montaient ensemble après le diner dans la chambre de ma- 
dame Vanqucr, et y faisaient de petites canselles en buvant du cassis 
el nian;:eant des friandises réservées pour la bouche de la maîtresse. 
Madame de r.\mhcrmesnil approuva beaucoup les vues de son hôtesse 
sur le (Joriol, vues excellentes, (pi'elle avait d'ailleurs devinées des le 
premier jour elle le trouvait un homme parlait. 

'— Ah ! ma chère dame, un homme sain comme mon œil. lui disait la 
veuve, wi homme parfaitement conservé, et qui peut donner encore 
Lien de l'agrément à une femme 

La comtesse lit ginércnsemenl des observations à madame Vauqner 
sur sa mise, qui n'élail pas en harmonie avec ses prilenlions. — Il 
faut vous mellre sur le pied de guerre, lui dit elle. Aprt;s bien des 
calculs, les deux veuves allèrent ensemble an P.dais-ll(»yal, où elles 
achclèrent, aux galeries de bois, un chapeau à plumes ci nu bonnet. 
La comtesse entraîna son amie an magasin de la l'élite Je.nmetle, où 
elles choisirent une robe et une éeharpc. yuand ces muni(i(ms furent 
employées, cl (pie la veuve fut sons les armes, elle ressembla p irfai- 
lement .i renseigne dn twiif a la mode. Néanmoins, elle se Irouva si 
changée à son avaniage, (ju'elle se crut l'obligée de la comtesse, el, 
quoi(pie peu dannanle, elle la pria d'acce|)ler un chapeau de ^ingl 
francs. Elle complail, à la vérité, lui demander le service de sonder 
itoriol el de la f.iire valoir auprès de lui. M.id.iine di- I Amliermesiiil se 
pr(ia foi t amicalement à ce manège, et ( erna le vieux vermiicllier, 
avec lequel elle réussit à avoir une conférence; mais. :q)res l'avoir 
Iroiixé pudibond, pour ne pas dire réfraclaire aux tcntalives que lui 
suggéra son (l(''>ir particulier de le séduire pour son propre c(»mptc, 
elle sortit révoltée de sa grossièreté. 

— .Mon ange, dit-elle à sa chère amie, vous ne tirerez rien de cel 
homme-là! il est ridiculement délianl; c'est un grippe-sou, une 
bète, un sol, qui ne vous c.insera (pie du dt'sagn'inent. 

Il y eut entre .M. (ioriol el mailame de I .\mberiiiesnil, des choses 
telles, que la comtesse ne voulut même plus se trouver avec lui. Le 
lendemain, elle partit en oubliant de payer six mois de pension, el en 
laissant une dcfro(pie prisée cinq francs. (Juehpie àpnté (pie m.idamc 
V'anqner mit à ses recherches, elle ne put obtenir aucun reiisci;;ne- 
menl d.ms l'aris Mir la comtesse de l'.Vmbermesnil. Elle p. niait souvent 
do cette déplorable alfaire, eu se plaignant de son trop de conliaiicc, 



ipioii|trelle lût plus méfiante que ne l'est une chatte: mais elle ress<-m- 
blail a beaucoup de personnes ipii se défient de leur» |<rochi-s, el se 
livrent au premier \fi\u. Fait moral, bizarre, mais vrai, dont la ra( iuc 
est facile à trouver dans le ( (i-iir humain, i'ent-étre certaines gens 
n'onl-ils pins rien à gagner aupiès des personnes avec lesipiellc'. ils 
vivent : après leur avoir moiitié le vide de leur àme, ils se S4ntenl &e- 
crèlemenl jugés par elles a \<m; une sévérité méiitée; mais, épioiivaiit 
un invincible besoin de flatteries (|iii leur m.iiKpienl. ou d(-vorés par 
l'envie de p.iiailre posséder les ipialilés (pi'ils n ont p.is, iU e«perenl 
surprendre I «siiuie ou le C(rnr de ceux (pii leur sont élr.mgeis, au 
risipie d'en déchoir nii jour. Enfin il est des individus n< s merce- 
naires, i|ui ne font am un bien :i leurs amis ou a leurs proches, p.irce 
(|u'ils le doivent; l.nidis i|u en rendant sercice à des iiiconmis, ils en 
recueillent un gain d'.imoiir-propie : plus le cerclir di; leurs afieclioiis 
est près d'eux, moins ils aiment: |)liis il s'étend, plus serviable> ils 
sont. MadaiiK; V.iuqner tenait sans doute de ces deux natures, essen- 
tiellement mesquines, laiisses. exé( râbles. 

— Si j'avais été ici, lui disait alors V.inlrin, ce iiialh<-ur ne vous 
serait pas arrivé', je vous aurais joliment dévisagé celle farceusc-lj. Je 
connais leurs frimousses. 

Comme tous les esprits rétrécis, madame Vaiupicr avait l'hibilmle 
de ne pas sortir dn cercle des événements, et de ne p.is jn^ier leurs 
cauMS. Ele aimait à s'en prendre a autrui de ses propres finies. 
Quand celte perte cul lieu, elle Considéra riionnéte vermicellier cominc 
le principe de son in!orlnne, et (•oiniiiença des lors, di-.ait-elle, a se 
dégriser sur son compte. I.oiscpi'elle eut reconnu l'inuiililé de sCs ag.i- 
ceries el de ses fr.iis de représentation, elle ne tird.i jtas à en deviner 
la raison Elle s'aper(,'ut alors (pie s<m pensionnaire ;ivail déjà, selon 
son expression, ses allures. Enlin il lui fut proiné (pie son espoir, si 
niignonnemenl caressé, reposait sur une base chiméii(pie,el «pi'c II»; ne 
tirerait jamais rien de cel hoimne-la, snivaiil le mol éiieigi(pie d>- la 
comiesse, qui paraissait être une connaisseuse. Elle alla nécessaire- 
inenl plus loin en aversion (in'elle n'était allée d.iiis son amitié. Sa 
haine ne fut pas en raison (le son ainonr, mais de ses cspéiances 
trompées. Si le cieui hiimain trouve des repos en montant les lianteiirs 
de l'affection, il s'arrête rareinenl sur la pente rapide des senlimenls 
haineux. .Mais .M. Goriot était son pensionnaire, la veine fut donc 
obligée de ié|irimer le- e\|»Iosions de son amour-propre blessé, d'en- 
terrer les soupirs que lui causa celle déi cplion, el de dévorer ses dé- 
sirs de veiii-'cance, comme un moine vexé par son piieiir. les petits 
esprits satisfont leurs sentiments, bons on mauvais, p:ii des petitesses 
Incessantes. La veuve employa !-a malice de femme à inventer de 
sourdes persécutions contie sa victime. Elle commiiiea par retiaiii hep 
les supeilliiités introduites d.ms sa pen-ion. — l'ius de ( (irniehons. 
plus d'anchois : c'est des duperies' dil-elle :i Sylvie, le matin on 
elle rentra dans .son ancien piogr.imme. .M. Goriot était un homme 
frir^al, chez (|iii la parcimonie nécessaire aux gi'iis ipii font eiix- 
niéincs leur lortune était d('gt'néree en habitude. La soupe, le honilli, 
un plat de légumes, avaient été, devaient lonjoiir.s être, son diner de 
prédilection. Il fut donc bien dillicile à madame Vaufpier de lonrineii- 
ter son pensionnaire, di; (pii elle ne ponv.iit en rien froisser les goills. 
Désespérée de rencontrer un lininme iii.(tta(|u:ible, elle se mil a le dé- 
consiiJérer, cl fil ;iinsi |)artager son aversion pour (loriot pnr ses 
pensionnaires, qui. par amusement, servirent ses vengenici s. Vers la 
(in de la première année, la veuve en était venue à un tel degii" de 
méliance, (pi'elle se demandait ponnpioi ce négociant, riche de se|»i 
à huit mille livres de renie, (pii po>st'd.iit une argenterie su|»eibe cl 
des bijoux aussi beaux ipie ceux d'une tille entretenue, demeurait chez 
elle, en lui p;iy,iiit une pension si modicpie rel.ilivemenl à sa fortune. 
Pendant 1 1 plus grande pail'e de cette première année, Goriot avait 
souvent diné deh irs une on deux fois par semaine; ;iuis, insensible- 
ment, il en était ariivéà ne pins diner en ville que deux fois par mois. 
Les |)etites p.irlies fines du sieur Goriot convenaienl trop bien aux 
intérêts de mad.ime Vauqner pour (pTclle ne fùl pas nii-i (intente de 
l'exactitude |troj;ressive avec Lnpielle son peiisionniire pren.iit ses 
repas chez elle. Ces changeinents furent attribués anlaiil a une lenlc 
diminiilion de foilime (pi'au désir de contiarier son Initesse. Une de.s 
pliis delest.ibles habitudes de ces e-piits lilliputiens est de supposer 
leurs |(elitesses chez les autres. Mallieurenseinenl, à la lin île la 
deuxième année, M. (loriot jnslilia les bavardages dont il était Idhjel, 
en demandant :i m.id.ime \ ainpier de passer au se* oiid él.ige, cl de 
réduire sa pension à neuf <'enls francs. Il enl besoin dune si stiicle 
économie, (pi'il ne (il plus de feu (liez lui |ieii(lanl l'hiver. La vi iive 
Vau(|ner voulut être pavée d'avance; à (pioi cuiiscnlil .M. Goiiol. 
que des lors elle numiiia le père (ïoriol. Ce fut à (|ni devineiail les 
causes de celte décadence. Exploration diflicilel Comme l'av.nl dit la 
fausse comtesse, le père Goiiol él.iil un sournois, un ta( iliirne. Suivant 
l.i logiipn* des gens à lêle vid(*. tous iiidiscieis pai((* (pi'iU n'ont que 
des riens ;i dire, ceux ipii ne paili ni p.is de leurs aff,iires en doivent 
faire de mauvaises. Ce nêgoci.nil si distingué deviiil donc un lii|ion, 
ce galantin lut nu vieux dri'de. Tantt'il. sehm Vaiilrin, qui vint vers 
celte époque b.ibiter la maison V.iui)ner. h' père (ioriol était un honiiiie 

3 ni allait a l.i Iloiiise el (pii. suivant une expression assez eneigii|ue 
e la langue linancièrc, carollail sur les rentes api es s'y élre ruiné. 



LK Pl^:i\l': GOIUOT. 



Taiilftl c'ôlall un ilo ers piiiu joiitiio (|iii vonl li:i»ar(lcr d KSipiicr loiis 
li's s«)irs ilix liMiiis :)ii jeu Taiili'tl <>ii en f.iisiiil ni v^\ï'un\ ;UI:ii li.- ^ h 
lianic |iii|icc; mais Naiiliiii |in'lcmlail (|M'il nVlail pas assez insc pour 
(Il <•■/(•(•. I,f prie (îoiidl clail ciirdii' nil a\an' qui prtMail à l.i |h lilc 
MMiiaiiii'. nii li(»iimi(> (jui noniiiss.iit di-s iinnii ims a la loin ic. On cii 
l'ai- ail lont ci» (pic le M(t\ la lionlr. ^illlplli^sall^(•, ciii^iiitlri lU de plus 
iii)sli'iit'U\. Seul iiifiil. ipiclipii' i^iiolilc (pir riissciii v.ii l'iiuiliiilc ou 
se» vires, l'aveiNiuii ipi'il iii^piiail n'allait pas jusipi'à le l'aire liiiiiiir : 
il payail sa peiisii>n l'ni^ il ('lail iilile: cliaeun (SMiyait sur lui ka lioiiiu; 
ou ui.mvaise liulueur par des plai>aulei les on par des boni rado". l/opi- 
nion qui paraissait plusprohahle. «'t qui lui <;ciii ralcinenl adoptée, était 
<'el (• de niadauie Vauqiier. A l'eiiteudre, cet lioiiiine si hieii niihcrvé, 
sain ( oiiinie son u'il et a\ee leipiel on pouvait avoir encore hcanconp 
d'ajîreiiieut, ét.iil un libertin ijui avait des j.'oOls cliaii^^rs Voici iir 
quels laits la vcnvo Vaiupier ap|)uyail se> calomnies, (.luelqiies mois 
après le dépari de celle désaslri use comlesM" «pii axait su vivre pen- 
d.iiil si\ mois à ses dt'peiis, mi lualin, avant de se lever, elle eiiteiidit 
d'.MH MMi escalier le Iroul'ion d'une robe de soie et le pas nii;:n(ni d'une 
reiiime jeune cl légère ipii lilail (lie/, (loriot, doiil la poitc s'était iii- 
l< lli^eiuincû'. ixiivtTi;'. Ans>ilot l.i pio>->e Sylvie vint dire à sa mailrc^sc 
qu'une liiie, trop jolie p(Uii- èlre boiinèle, misfi raininr une divinilr, 
chaiisst'c en brodequ us de prunelle qui n'étaicul pas crottés, avail 
plissé coinine une an-juilli' de la rue jusqu'à sa cuisine, cl bu avail 
demandé l'apparteuienl de M. (ioriol Madanu; Vainpicr cl sa cuisinière 
se inireni aux écoutes, et snrpriicnl plusieurs mois leiidicincnt pro- 
iioncé^ |)endanl la visite, (pii dura ipieUpie temps, (finaud i\l. (inriot 
reeoiidui-ii sn (litmr, la {jrosM' Sylvie prit anssiioi son panier, cl fei- 
gnit d allei an marcbé, pour suivre le couple amoureux. 

— Madame, dil-ellc à sa maiiressc en revenant, il l'aiil que iM. (îo- 
riol soil dianiremeiit riclic tout de nu-ine, poin- iesmeltre sur ce |)ic(l- 
là. ri^uifz-vons qu'il y avail an coin de l'kslra|)adc un superbe écpii- 
pa};e dans lequel i //<• est monlée. 

l'endaiit le diiier, madame Naïupier alla tirer mi rideau, pour cmitè- 
clier (pie C 'liol ne t'ill inioinmodé par le soleil, dont un rayon Ini loni- 
bail sur les yeux. 

— Vous (îles aime des l)elli^s. monsieur (îorioi. le soleil vous cherche, 
dit-elle en faisant allusion à la visite qu'il avait reçue. Peste! vous 
.ivcz bon goill, die était bien jolie. 

— (''était ma lille. dit-il avec nue sorte d'orgueil dans lequel les pen- 
sionnaires voulurent voir la fatuité d'un vieillard (jui garde les ap|)a- 
rences. 

Un mois après celle visite, M. Goriot en reçut une autre. Sa (iile qui, 
h première fois, était venno en toilette du malin, vint après le diner 
Cl habilb'e comme pour aller dans le inonde. Les pensionnaires, occu- 
pés à caiisiM- dans le salon, piiienl voir en elle, une jolie blonde, mince 
de taille, gracieuse, et beaucoup trop distinguée pour être la fille d'un 
père Goriot. 

— Kl de deux ! dit la grosse Sylvie, qui ne la reconnut pas. 
(Jucbpies jours après, mie anlre (ille, grande et bien faite, brune, à 

cheveux noirs et à l'œil vif, demanda .M. Goriot. 

— El de trois! dit Sylvie. 

Getic seciinde lille, qui la première fois était aussi venue voir son 
père le matin, vint quelques jours après, le soir, en toilette de bal et 
en voilure. 

— Kt de quatre ! dirent madame Vauqncr cl la grosse Sylvie, qui ne 
reconnnient dans celte grande dame aucun vestige de la (ille siinple- 
nienl ini>e le matin où elle (il sa première visite. 

Goriot payait encore douze cenl^ francs de pension. Madame Vau- 
qncr trouva tout naliirei qu'un boinnie rii be eût qnaire on cinq maî- 
ti esses, et le trouva même fort adroit de les faire passer pour ses (illes. 
Klle ne se formalisa point de ce qu'il les mandait dans la maison Vaii- 
qiier. Seulement, comme ces visites lui expli(piaieut rindilférence de 
son iiensionuaire à son égard, elle se permil, an commencement de la 
deuxième année, de l'appeler rm(x matou. Enfin, quand son pension- 
naire tomba dans les neuf cents francs, elle lui demanda fort inso- 
lemmeni ce qu'il comptait faire de sa maison, en voyant descendre une 
de ces dames. Le père Goriot lui répondil que cette dame élait sa lille 
aînée. 

— Vous en avez donc irenle-slx, des filles? dit aigrement madame 
Vauqiier. 

— Je n'en ai que deux, répliqua le pensionnaire avec la douceur 
d'un lionmie ruiné qui arrive à tontes les docilités de la mi.-<ère. 

Vers la fin do la troisième année, le père Goriot réduisit encore ses 
dépenses, en montant au troisième étage et en se mettant à quarante- 
cini] francs de pension par mois. Il se passa de tabac, congédia son 
perruquier et ne mit pins de poudn;. Quand le père Goriot parut iiotir 
la piemière fois sans èlre poudré, son hôtesse laissa échapper une 
exclaniilion de surprise en apercevanl la couleur de ses cheveux, ils 
étaient d'un gris sal(> et verdàlre. Sa |ibysioiiomie, (pio des chagrins se- 
crets avaient insensibL'incnt rendue plus Irisledejour en jour, semblait 
a plus dé-olée de tontes celles qui iiaruissaient la table. H n'y cnl alors 
plus aucun doute. Le père Goriot était un vieux libertin dont les yeux 
n'avaient élé préservés de la maligne inllnence des remèdes nécessités 
par ses maladies que par l'haliileié d'un moilecin. La couleur di-gort- 



lanlo de se-* cheveux provenait de ses excès et do« drnpiics qu'il avait 
|uises piim les coiilinuer l.'élat pby^iipieel moral du boiihonime don- 
nail r.iisiui à ces railiiages Ijiianil ^oii Ironsse.m bit n ('■, d a( liela du 
calicot a ipiaioi/e miiis l'aime pour rempl.n'ir sim beau linge. Ses di:|. 
niants, sa t.diaiiere d'or, sa (b.iliii'. ses bijoux, dispariiieiit nn à nn. 
Il avait (piitié l'iidnt blen-barbcaii, tout son co^lnmc cossu, |iiinr por- 
ter, ('lé commi' hiver, une rediii}.'()ie de drap marr(m grossier, un gilet 
en poil de clievrc, et un pantalon gris en cuir de laim;. Il devint pro- 
gicssi\emeiil maigre . ses mollels tombeicnl ; sa (igiir»'. boiiflie | ai le 
cimienleineiit d'un IioiiIk iir bourgeois, se rida démesurément ; sou boni 
se plissa, sa n)a( boire se dessina. Durant la ipiatrieiiK! anni'e de son 
établissement rue Neii\(i-Saiiil(! (Jcncvieve, il ne se ressemblait pins. 
Le b(Mi vcrmicellier de soixante-deux ans (pii ne [taraissait pas en avoir 
(piaranle, le bonrgCDis gros et gras, fr.iisile bèti'.e, dont la tenue égi il- 
larde ié|oui>sait les passants, ipii avail (pielipn; chos(; (h; jeiim; dans 
I(! s(niiire, semblait cire nn septuagiinaire lu'bété, vaciPanl, bl.ilard. 
Ses yeux bleus si vivaci's prireul des teiuies leines et gris-de-fer, ils 
avaient pâli, ne Innioy 'ienl plus, et leur bodiire rouge veniblail pleu- 
rer (lu sang. Aux uns, il faisait horreur; aux autre"», il faisait pitié. De 
jeunes étudiants en im-deciiie, ayant reniai (pu- rabaissement de si lè- 
vre inféiienic et mesuré lesoimuel de son angle facial, le (li'clarèrcnt 
atteint de ciétini^iiK!, après l'avoir longlemps boiispillé sans en rien ti- 
rer. Un soil, a|)tès le diner, madame Va<'(pier lui ay.int dit en manière 
de raillerie : — Kh bien! elles ne viennent donc plus vous voir, vos 
(illes '/en metla'.it eu doute sa |)al(Mnilé, le pertî Goriot tressaillit comme 
si son b(")tesse l'eilt piipn; avec nn fer. 

— Elles viennent (pielipielois, répoudil-il d'une voix émue. 

— Ah ! ah ! vous les voyez encore quelquefois ! s'écricrcnl les dtu- 
diaiils. liravo ! père Goriot I 

Mais le vieillard n'cnieiidil pas les plaisanleiies dont sa réjionRe fut 
le sujet : il était retombé dans nn état médiiatif ipie ceux qui l'oliscr- 
vaient snperlicielliineiit prenaient pour un engonrdiss(!inent sénile dû 
à son délaiil d'inielligeiice. S'ils l'avaient bien coniin, peut-être au- 
raienl-ils élé vivement iiiK-ressés par le problème que présentait sa 
siliialion iihysiqueet morale; mais rien n'était [dus dilïieilt!. Quoi(jii il 
hit aisé de savoir si (îoiiol avail réellemenl élé verniiccllicr. et quel 
élait le chiffre de sa fortune, bs vieilles gens dont la curiosité s'é cilla 
sur son comjite ne sortaient pas du (piartier cl vivaient dans la iiension 
comme des huîtres sur nn rocher. 0"iuit aux autres personnes, l'en- 
Iraînement particulier de la vie parisienne leur faisait oublier, en sor- 
tant de la rue Neuve-Sainte Geneviève, le pauvre vieillard dont ils se 
moiuaienl. Pour ces esprits étroits, connue pour ces jeunes gens in- 
souciants, la sèche misère du père Goriot et sa stupide allilnde étaient 
incompalibles avec une fortune et une capacité quelconques. (Juant 
aux femmes (pi'il nommait ses lilles, chacun partageait l'opinion de 
madame Vauipier, qui disait, avec la logique sévère (pie riiabilude de 
tout su|)posei' donne aux vieilles femmes occupées à bavarder pendant 
leurs soirées : (( Si le père Goriot avail des (illes aussi riches que pa- 
raissaient l'être tontes les dames qui sont veiwies le voir, il ne sciait 
pas dans ma maison, au troisième, à qnar.inte-cii:q francs par mois, et 
n'irait pas vêtu comme nn pauvre. » Hien ne ponv.iit déin<!nlir ces in- 
duel ons. Aussi, vers la fin du mois de novembre 1819, époque à la- 
quelle éclata ce drame, chacun dans la pension avait-il des idées bien 
arrêtées sur le pauvre vieillard. Il n'avait jamais eu ni fille ni femme; 
l'abus des plaisirs en faisait un colimaçon, un mollusque anthropomor- 
phe à classer dans les CasqucUifères, disait un employé an Muséum, un 
des habitués à cachet. Poiret élait un aigle, un genileman auprès de 
Goriot. Poiret parlait, raisonnait, répondait; il ne disait rien, i\ la vé- 
rité, en parlant, raisonnant ou répondani, car il avail l'habitude de ré- 
péter en d'antres termes ce que les aiilrcs disaient ; mais il conli ibiiait 
à la conversation, il était vivant, il paraissait sensible; tandis que le 
père Goriot, disait encore l'employé au .Muséum, élait constamment à 
zéro de Réaumur. 

Eugène de Rasiignac était revenu dans une disposition d'esprit que 
doivent avoir connue les jeuncs gens supérieurs, ou ceux aux(|uels une 
position dilhcile communique momentanément les qualités des hommes 
d'élite. Pendant sa piemière année de séjour à Paris, le peu de travail 
que veulent les premiers grades à prendre dans la Faculté l'avait lai-sé 
libre de goûter les d. lices visibles du Paris m atiiricl. Un éludiant n'a 
pas trop de temps s'il veut connailre le réjierloire de chaque thé;Uie, 
étudier les issues du labyrinthe parisien, savoir les usages, apprendre 
la iangneet s'habituer aux plaisirs particuliers de la capitale ; fouiller les 
bons et les mauvais endroits, suivre les cours qui amu>ent, inventorier 
les richesses des musées. Un éludiant se passionne alois pour des niai- 
series qui lui paraissent grandioses. Il a son grand homme, un profes- 
seur du collège de France, payé pour se tenir à la bailleur de son au- 
diioire. Il rehausse sa cravate et se pose pour la fianine des premières 
galeries de l'Opéra-Comique. Dans ces inilialions successives, il se dé- 
pouille de son aubier, agrandit l'hoiizon de sa vie, et finit par conce- 
voir l.i snperposilioii des couches humaines qui com|)osenl la société. 
S'il a commencé par admirer les voitures au délilé des Champs-Elysées 
par un be lu soleil, il arrive liieiil()t à les env ier. Eugène avail sulii cet 
a|i|ircnlissage à son insu, quand il partit en vacances, après avoir été 
reçu bachelier ès-letlres et bachelier endroit. Ses illusions d enfance, 



L1-: pf:KK (lOiuor. 



ses itIcVs do |tru\iiii c. avaiciil «lispiini. Sd i iiUrlIigtMico iiio lillci'. son 
iiiiiliit (III «•\.illi-f. lui liniil voir jii!>U' au iiiilifii *lii iiiaiioir itairriiel, au 
64-iii (II- la r.iiiiillf. Si. Il |M Tf, !,a iiicrf. si-j. ilfiix fitMCs. s. s ilfiix sd'iiis, 
Cl uii<' laiilf «ItMil l.i ItirliiiK- (-oiixi^l.iil ni |tl'll^i^)lls, \ivaii-iit >ur l.i |i<!- 
lilu leur tie llasli;;ii.ic. (If (l<iiiiaiiii'. (l'iiii iomiiii d tnviioii Irois iinllu 
fiaiics ('lail bomnis à riiitriiiliuif (|iii i('i;il lo |ti(»ilnil loiil iiidnslri.l do 
la vnjiif, cl iii-aiiiiiiiiii-. il l.dl.iit «'ii txli;ruo tli.H|ii(.' aiiiioi' doii/c ciiils 
fiaiii N. [iinir lui. l/a>|)cct di- Ctllf cdiislaiili; dHros-,c (|iii lui lilait {;iiié'- 
niiMiiH ni < .(( liée, la K)iii|t.irai->()ii qu'il lui forte (l'cl.iblir oiilii- sl's 
sa'ur-.. (|iii lui ^ciiililaitnl >i bflli-«. d.iiiM m»ii ciifaiicc, cl les rriniii s de 
Palis, qui lui av.ii- iil rc'ali-é lo lN|)ed une licaiilé i<''\éi', luvi-iiir iiiccr- 
laiii do ci-tlo iiuiiilii)'ii!ic raiiiilli: qui ic'|>o>ait Mir lui. I.i iiaiiiuioiiiiilsC 
allriilioii avec la(|U( lie il s il SiTior icsi |ilus iniiicrs prothn lii)ii-<. la liois 
bon lailo |iuiii sa laihillc avoc les iiiarcs du prosuir, Ciiliii une foulo 
de oiicoii>liiiic«s inulilrs à tousii;iii r ici, dccu|)k'ioiil son dc^il• de |i.ii- 
vcnir cl lui dounerciit soil d' s dii-linclions. lioniiiic il arrive au\ àinC!; 
{iiandes, il miuIiii no licn dc\oii (|u à biiii inciilc. Mais sou csptil ctail 
ciniiu-iiiiiicnl inéiidional àrexéculiou, sesdcliiuiiilationsdevaicnt donc 
elle lui|i|iiieï de ces liesil. liions (|ui saisis>eiil les jeunes gens (junid ils 
SI' liuuveiil en pli iue mer. sans savoir ni de (|uel ( olé dirifier leurs 
forces, ni siius miel angle eiiller leurs voiles. Si d'abord il vouliii se jo- 
Ut à corps peiilu dans le Iravail, ^éduil bieiilol par l.i iniies>ilc de se 
créer des relalioiis, il n iiiaripia ( oiultieii les leinnii-s onl d'inlli'cnce sur 
la vie sociale, el avisa suiid.iiu à se lancer dans le innude. alin d'y eoii- 
i|ucrir des prulet trii es : devaient-elles luainpiei à un jeune lioiniiic 
ardenl el spirituel donl l'e^piil el l'ardeur elaieul rehaussas par iiiic 
toui mire eléi;aiile el par une sorte de beauté nerveuse ;'i latpielle les 
foiiiines se laisst ni prendre voloiilieis? (les idi'es rassailliieiil au milieu 
dcscliaiiips. pendanl les piomeii.ules que jadis il faisail gaieiiicnl avec 
SCS su'tir-, qui le IrouvcM-nl bien cbaiii^é. S.i laiile, madame de Mar- 
cillac, 'unlretois préscntéu à la cour, \ avail connu les somiiiilcs aris- 
tocraliipies. Toiil à coup le jeune ambilieuv reconiiiil, dans les smuvc- 
niis doiil sa tuile l'avait si souvenl bercé, les éléineiils de plusieurs 
cuuquèles sociales, au moins aussi iiiq orlaiilrs ipie celles qu il entre- 
prunuil à l'Lcole de droit; il la questionna sur les liens de parenté qui 
pouvaieul encore se renouer. Après avoir secoué les branclies de l'ar- 
bre giué.doni(|ue, la vieille dame estima (|ue. de toutes les personnes 
qui pouN aient servir sou neveu parmi la geiil égoïste des parents 
ii( lies, mad.ime la vicomtesse de Ucaiiséant serait la moins léc.ilci- 
liaiile. Kilo écrivit à (cite ji nue leiiiim; une leltie d.iii'» l'aiicieu style, 
cl la remit a tiijjene, en lui disant ipie, s'il réussissait auprès de la vi- 
comtesse, elle lui ferait lelrouvcr ses autres parenls. (Jiielipies jours 
après son arrivée, Ua.-tigiuic envoya la lettre de sa tante à m.ulaïue 
de iteausé.iiii. La vicuuilesse répondit par une invitation de b d pour 
le lendemain. 

Telle était la situation générale de la pension bourgeoise à la fin du 
mois de novembre ISID. t,)iiel(pies jours plus tard, liiigene, apies être 
allé au bal de madame de Be.iu^eaiit, nuira vers deux betires dans la 
nuit. Alin de regagner le temps perdu, le comaiieiix étudiant s'étail 
piomis, eu dansant, do travailler jusqu'au matin. Il allait pasS' r la 
nuit pour la première lois au milieu de ei> silencieux ipiarlier, car il 
s'était mis soiis le cliariiie d'une fausse éiier;;ie en voy.iiit les splen- 
di iirs du monde. Il n'av.iil pas diné ( bez uiad.iiiie \'au(|uer. Les peii- 
sioimaires pi.ienl donc croire ipi il ne reviendi.iit du b.d ipie le lende- 
main matin au petit jour, ((Hiimo il el.iil (|uel(|licrois rentré des fêtes 
du l'i.ido ou dts b.iU de i'Oiléou, eu crottaiil ses bas de soie el gau- 
cbissaiit ses os( arpiiis. Avant tie mettre les verrons à la porte, (iliris- 
loplie l'axait ouveite pour regarder tians la rue. Hastignac se présenta 
dans ce moment, et put monter à sa cliambre sans fiire de bruit, suivi 
de Clnisiopbe, t|iiieii l'.iisailbeai;euii|i. Kiigene se ilesbabilla, se mil en 
I auloidles, iiril une met liante redingote, .diuma sou feu de mottes, el 
se piepar.i lestement au travail, en sorte que llbristoplie couviil eii- 
(oie par le t.ipage do ses gros soidiers les apprêts peu bruyants du 
jeune liouime. Kiigeiie resta pensif pendant (|uel(pies mumeuts avant 
d«: »e plonger dans ses livres de dioil. Il venait tie reconnailie i-n ma- 
dame la vittHiilesse de neauséaiit l'une des reines de la motio a l'aris, 
cl lioiil la maison pass.iit pourèlre la plus iigieable du faiibouig Sainl- 
Germain. Elle t lait d'ailleurs, cl par son nom el par s.i loriuue, rnne 
de» nommités du monde arisiocralitpie. (iràce à s.i tante do Maitillac, 
le p.iiivro c tudi.iiit av.iit éti; bien n çii dins cette niaisuii, sans coiinai- 
tre I elenilui- de celte faveur litre admis dans ces salons doré^ éqtii- 
val.iil à un brevet de liante nobl sso. Kn si; moiilr.uit dans cette so- 
ciété, la plus exclusive de toiiles, il av.iil compiis le droit d'aller par- 
tout. Ebloui par celle brillante assemblée, ay.inl à peine écliangé tpiel- 
(pi s paroles avec la vit omiesse. Eugène s'ét.iit t oiitenle de tli-liu- 
gue^-. parmi la loiile des tléités |iaii^ii'nnes qui se pressaient ilaiis re 
laoïii, une de ccs femmes que doit atltirer loiil d'atiord un jeune 
btiinmo. Li ronilosse Ana^tasie de ncslaiid grande el iiien faite, pas- 
s.iil pour avoir l'une ties plus jolies tailles de Paris. Figur-z-voiis de 
gra:uls yeux noirs, une main magmfitpie, un pied bien décuiipi', du 
ici! d.uis les mniivemeiits, une fiuuiie ipie le marquis de I^'Hiqueiolles 
nommait nnelieva! de pur s;iiig. Celte )iue.>se île neifs ne lui o!..il aii- 
( eu .kv.inla^u . elle av.'ii le- loriiie'' pleines el rondes, suis qu'elle piU 
•JtrC accusée de Irop d'euibonpoiiit < h roi de pur sdnfj. fennu dr 



rare, tes lot iilioiK rommcneaionl à reinpla'«T Im Mifes du ciel, les 
ligures o-sianiipii-«, loulc rancieiine iiivlbid 'gi*- aiiitinreii^e iepMiis<>ô« 
par lo d.iiiihsiiw M.iis, ptuir ttas(igii:ic, niadame Aiiahlahie de HeMaiid 
fut la femme tlt*sir.dd>' Il s'ét.iil nu-nage «ieiix tours daiih la liste des 
cavalieis éi rite sur revontail. el avait pu lui p.iilor pendant la pre< 
niiere cniiiredaii'e. — Où vous rem oiilror tiésoriiiais. m.idaiin-.' lui 
nv.dt il dit bnixtpiement a\ee t l'iti- lori-e île p.issioii ipii pl.dl tant aux 
foiunies. — Mais, dil-elle, au Itois, ;iu\ boutions, t\ui mui, part4»ul. 
Kl l'aventureux méiitlioiial s'était emiircs^e de ^e lier avoc celle déli- 
cioiiso eomip^se, aul.int tpriin jeune liumme peut m; lier avec une 
femme pendant uiio contredanse et une v.ilse. Eu he disant cuusin de 
ni.idamo de Hoaiiséaut, il fut invité par cette fcniine, qu'il prit pour 
une gi.iiide dame, el eut ses entrées cliez elle. Au dii mer siuiiire 
(pi'elle lui jota, Kaslignae crut sa visite lu^essaire. H avait eu le Ixui- 
lieur do rencontrer nu letinme qui m* s'était pas luuipié de s«)ii igiio- 
ran'o, défaut mortel au milieu des illustres iuipeilineiils de l'épotiue, 
les .Maiiliiit oiirt, les Ilontpjerollos, les .Maxime tie Tiailiis, les de .M.ir- 
say, les Ad|ud.i-I'iiilo, les Vandenesso, (pii étaient la tl.uis la gloire de 
leurs faliiiiés cl mêlés aux lemmosles pliisckvantes. latly brantion, la 
dm lie-se de Langeais, la comtesse de Kergarotiet. mad.ime de Sén/y, 
la diif^liesso lie llarigli.iiio, la comtesse l'enaiid, m.idaiiie tie Laiily, la 
manpiiso d'Aigleintinl, mulaine I irmiani, la iiiarquiM* de Listomero el 
la m.ii'tpiiso (1 E jiard, l.i diicbesse de .Maufi i-m u•^e cl les (iranlicn. 
Iloiireiisemenl doue, le n.iif étudiant lumba sur It! iiiait|uis tie .Monlii- 
veau, l'amaiit de la ducliesse de Langeais, un génér.d simple comiiie 
un enfant, ipii lui a|iprit que la comtesse de ho^tauil dejueurait rue t<u 
Ueldcr. Etre jeune, avoir suit du monde, avoir faim d'uni; leiuine, el 
voir s'ouvrir pour soi deux maisons! mettre le |iied .m laiibom^ Saint- 
(j'Miiain chez la vicomtesse do beaiiséatit. le genou dans la Cliau sée- 
d'Anliu chez la ctuiilessc de Uostaud 1 plonger d'un i ig.ird dans les 
salons do l'arisen eiililadcot se croire assez jidig3r(;on pour y tionver 
aide et protedion d.itis un ctji'ur de femme ! se sentir assez, ambiiioiix 
|)our donner u\\ snpeibe coup de pied a la coi do loide sur l.u|uelle il 
faut mai (lier avec l'assurance tlu sauleur qui ne lombcr.i pas, et avoir 
trouvé d.iiis une cliarmanle femme lo meilleur des bal.inriers! Avec 
ces pensées el dev.int ct«lto femme tpii se dressait sublime auprès d'un 
feu tie molles, enlie le Code et l.i misère, qui n'aurait comme Eugène 
sonde l'avenir par une médilaliou, ipii ne l'aurait ineuii'é de succès? 
S.i pensée vag.dxmdo escomptait si diumeiit ses joies futuics, qu'il se 
crtiyail auprès de madame de Kestaud, quand nu soupir senibl.ibic à 
un haii do saint .lo-<epli troubla le silenco de la nuit, n leulit au i trur 
du jeune liomuie tie manière à le lui faire preu Ire pour le râle d'un 
moribond. H ouvrit tloucemcnt sa porto, et, quand il fut tlaiis le ( orri- 
dor, il aper(,'ut une ligne de Inmieie tiatée an bas do la porte du porc 
Ijoiiol. Engoiio craignit que son voisin ne se trouvât indispose, il ap- 
procha son œil de l.i serrure, leg.irda d.iiis la cli unbre, et vil le vii-il- 
lard occupé do tiav.iuv qui lui p.iinreiil trop criminels pour qu'il ut> 
crùl pis rendre service à la société en examinant bien ce que machi- 
nait nuilamment le soi-disant vermicellier. Le pcie lîotiul, qui saus 
doute avait att.iché sur la b.irre d'uiit; table renversée un plat el nue 
e-pece de soupière en vermeil, luurnait une espèce de cable autour 
do CCS objets lieliomeiil sculptés, en les serrant avec une si grande 
force, qu il les to;dail vr.iiseinblablemcnl pun le> convorlir en lingots. 
— Peste! (piol homme! se dit Hastignac en vovant le bras nerveux du 
vieillard, qui, à l'aide de celte corde, pétrissait sans bruit l'argent 
(hué, comme une paie. .Mais serait-ce doiii' un voleur ou un receleur 
(pli, pour se livrer plus sOreiueul à son commerce, aflcclerail la bê- 
tise, rimpiii^sance, et vivrait en niendiaut? se dit Eugène en se rele- 
vant un moment. L'étudiant appliipia de noirvc.iu sou ti-il a la serrure. 
Le pore Goriot, qui avait déioiilt- sou cable, prit la masse d'argent, l.i 
mit .-nr la lablt; apro- y avoir éteiuhi sa coiiverluro, et l'y roula pour 
l'arroiulir eu barre, opération dont il s'.icqiiitla avor une (aeilile mer- 
veillcu>e. — Il soi.iit doue aussi foit tpie l't'l.iil AiigiMe. roi d- l'olo- 
pne'/ se dit Eugène qiiaml la b.irro londo fut à peu près façounco. Le 
pore (îoriol re^Mnla son ouvrage ti'uii air triste, des larmes sorlircnl 
fie «es yeux, il souilla le r.it-de-eavc à la lu'jiir duquel il avait lonhi ce 
vt'rniel. el Eugène l'entendit se coucher eu poussant un sou|) r. — 
Il e<l ion, pensa li-tuiliaiit. 

— P.iuvie eiilanl ' ilil à haiilo viùx le pore Goriol. 

A relie parole. Rastignae jugea prudent de garder le silence sur rei 
événement, et de m^ p.isiiieoiisirléiéiuent i tindamner son voisin. Il allait 
rentrer ipiautl il tljsiingua soudain nu bruit .issoz d llicilo à exprimer, 
et qui (levait êire produit par des h 'mines en rhaiisyins do lisière 
montant l'r-calier. Eugène prêta l'oreilio, el rrroimiii en clfel le son 
alti rn.tlif de la re^jiiration de deux liomme'^. Sans avoir euloudii ni le 
ciido la porte ni les pas des hommes, jl \ii innt a coup une faibîc 
lueur au second ét»ge, chez .M. Vaiitiiii. — Voilà bien îles mystères 
dans nue peiisiiui bourgetuvi- 1 se dit- il. Il tlest cndit tpielipies marrlios, 
se mit a ceiuiler. el lo sonde l'or (rajqva son oreille. bienl«"il la lumière 
fut étoinlo. les deux lospiratioiis se (ireiit entondio d-'roehef sans que 
la porte i lit crii'*. riii<. à ujesure que les deux hommes «lesroiHlireul, 
le bruit :dl.i s'iiri'ai''lissaiit. 

— (jui va là? cria madame Vauqiier on oiivrint la fenêtre de sa 
cbambre. 



8 



LK vv.wv. (;()ni()T 



— C'est moi qui rnilro, iiiain;ui Vauquier, dil Vanliiii de sa grosso 
voix. 

— C't'st singulier I (lliiisloplic avait mis les vt-rioiis, sedil Kii^'oii» 
on rciilr.ml diiio sa cIiiuiiIht. Il fanl veiller [mmii bien savoir ce (|iii >c 
|iass<' aiilonr tie soi, duis l'aris. lU-loiirnc |iar ei s pelils éviMieinriils 
de sa niéditatioti aniliideiiNcnK lit aiiioiireiise, il se mil au travail. Dis- 
irait par les siiii|m oiis <|iii lui vcii.iiciil sur le eoiiiple du père (ioi iol, 
pitl> distrait eiii Ole p.n la ri(;iiie de iiiadaiiie de Ite-taul, i|iii de iiio- 
ineiiK eu iiioiiieiils se piis;iii devant lui eoiiinie la iiiessa^en; d'iiiic 
brill.iiile destinée, il iiiiii par se eoiulier el par doiiiiir à poiii^N ler- 
niés. Sur dix iiiiil-. promiMS au travail par les jeunes j;ens, ils en doii- 
iicul sept au soininci). il laut avoir plus de viii^t ans pour veiller. 




Fjifin toute sa personne explique h iioiisioii, comme l:t pension imjilitjjiie 
sa personne — page 2. 



tiC lendemain malin régnait à Paris un de ces épais brouillards qui 
Icnveiojipent el l'embruincnl si bien, que les gens les plus exacU 
*;ont trompés sur le temps. Les rendez-vous d'aliaires se inanqnenl. 
(iliacnn se croit à buit heures quand midi sonne. Il était neuf heures 
et demie, madame Vauquer n'avait pas encore bougé de son lit. Ciu is- 
lophe et la grosse Sylvie, attardés aussi, prenaient tranquillement leur 
calé, préparé avec les couclies supérieures du lait destiné aux pension- 
naires, et que Sylvie faisait longtemps bouillir, afin que madame Vau- 
quer ne s'aperçût pas de cette dime illégalement levée. 

— Svivie, dil Cliristophe en monillanl sa première rôtie, M. Van- 
li in, qu est un bon homme tout de même, a encore vu deux personnes 
celte nuit. Si madame s'en inquiétait, ne faudrait rien lui dire. 

— Vous .vl-il donné quelque chose? 

— Il m'a donné cent sous pour son mois, une manière de me dire : 
Tais-loi. 

— Sauf lui el madame Couture, qui ne sont pas regardants, les au- 
tres voudraient nous retirer de la main gauche ce qu'ils nous donnent 
de la main droite au jour dj l'an, dit Sylvie. 

— Encore qu'est-ce qu'ils donnent 1 fil Christophe, ime méchante 
pièce, et de cent sous. Voilà depuis deux ans le père Goriot qui fait 
ses souliers lui même. Ce grigou de Poiret se passe de cirage, el le 



^-y ! 



boirait plutôt que de le metirc à ses savates. Quant au (gringalet d'ë- 
tiidi:int, il nie donne quarante soiis. (Jiiaraiiti; sous ne payent pas me;) 
brosses, et il vend ses vieux babils par-dessus le marché. (Jné ba- 
raipie ! 

— I( ih ! lit S\lvie en liiivani de p(iil(>s gorgées de café, nos places 
sont encore les nieillriires du cpiarliir : ou y vit i)ieii. M.iis, à propos 
du gros papa Nanti in, Clii istoplie, vous a-t-on dit (pielipic cbdse? 

— Oui. J'.ii lenconli é il y a <piili|iics jours un monsieur dans la rue, 
(pii m'a dit : - N'cst-i e pas i lie/, Miiisqin; demeure nu gios monsieur 
(pii a des favoris ipTil teint.' Moi j'ai dit : — iNoii, monsieur, il m; les 
teint pas. Un homme gai comme lui, il n'en a pas le temps, .l'ai donc 
dil ça a M Vaiiiiiii, qui m'a n'poiidii : — Tu as bien lait, mon garçon! 
Hépoiids toujours coiuiik; ç;i. Ilien n'est plus dt's.igri'able ipic de lais- 
ser connaiire nos inlirmilés : ca peut faire maïupier d(;s mariages. 

— |]li bien! à moi, an mar* lie, on a \oiilii m'eiiglaiider ans-i pour 
me làire dire si je lui voyais passer sa chemise. C'ie farce! Tiens, dit- 
elle en s'inleirompanl, voilà dix heures quart moins (pii sonnent au 
Val-de-(îràee, et personui! ne bouge. 

— Ah bah! ils sont tous sortis. Madame Coiituie et sa jeune per- 
sonne sont alleis manger le bon Dieu à Saint-Kli(;niic des buit heures. 
Le peie Goriot est sorti avec nu paipiet. L'étudiant ne reviendra qu'a- 
près son cours, à dix heures. Je les ai vus partir en (ai-anl imts esca- 
liers, (pi(î lepeie Goriot m'a donné un coup avec ce ipi'il portait, qu'é- 
tait dur comme du fer. IJiié qui fait donc, ce bonhomme-là y les autres 
le font aller comme une toupie, mais c'est un brave homme tout de 
même, et qui vaut mieux qu'eux tous. Il ne donne |)as graiid'chose, 
mais les dames che/. lesquelles il m'envoie ([uelquefois allongent de fa- 
meux pourboires, et sont joliment ficelées. 

— Celles (pi'il appelle ses filles, hein'.' Elles sont une douzaine. 

— Je ne suis jamais allé que chez deux, les mêmes qui sont venues 
ici. 

— Voilà madame qui se remue; elle va faire son sabbat : faut que 
j'y aille. Vous veillerez an lait, Christophe, rapport au chat. 

Sylvie monta chez sa maîtresse. 

— Comincnl, Sylvie, voilà dix heures quart moins; vous m'avez 
laissée dormir comme une marmotte ! Jamais pareille chose n'est ar- 
rivée. 

— C'est le brouillard, qu'est à couper au couteau. 

— Mais le déjeuner? 

— Bah ! vos pensionnaires avaient bien le diable au corps ; ils ont 
lous décanillé des le patron-jacqnette. 

— Parle donc bien, Sylvie, reprit madame Vauquer ; on dit le pa- 
tron-minette. 

— Ah ! madame, je dirai comme vous voudrez. Tant y a que vous 
pouvez déjeuner à dix heures. La Michonneltc et le Poireau n'ont pas 
bougé. 11 n'y a qu'eux qui soiiiit dans la maison, et ils dorment comme 
des souches qui sont. 

— Mais, Sylvie, tu les mets tous les deux ensemble, comme si .. 

— Comme si, quoi? reprit Sylvie en laissant échapper uh gros rire 
bé(e. Le.sdeux font la paire. 

— C'est singulier, Sylvie : comment M. Vautrin est-il donc rentré 
cette nuit après que Cliiisloplio a eu mis les verrous? 

— Bien au contraire, madame. Il a entendu M. Vautrin, et esl des- 
cendu pour lui ouvrir la porte. Et voilà ce que vous avez cru... 

— Donne-moi ma camisole, et va vile voir au déjeuner. Arrange le 
reste du mouton avec des ponnnes de terre, et donne des poires cui- 
tes, de celles qui coulent deux liards la pièce. 

Quelques instants après, madame Vauquer descendit au moment où 
son chat venait de renverser d'un coup de patte l'assiette qui couvrait 
un bol de lait, cl le lapait en toute hâte. 

— Misiigris ! s'écria-l-elle. Le chat se sauva, puis revint se frotter 
à ses jambes. Oui, oui, fais Ion capon, vieux làclie! lui dit-elle. Sylvie! 
Sylvie ! 

— Eh bien! quoi, madame? 

— Voyez donc ce qu'a bu le chat. 

— C'est la faute de cet animal de Christophe, à qui j'avais dit de 
mettre le couvert. Où est-il passé? Ne vous inquiétez pas, madame, ce 
sera le café du père Goriot. Je mettrai de l'eau dedans, il ne s'en aper- 
cevra pas. Il ne fait attention à rien, pas même à ce qu'il mange. 

— Où donc est-il allé, ce chinois-là? dit madame Vauquer en pla- 
çant les assiettes. 

— Est-ce qu'on sait? Il fait des trafics des cinq cents diables. 

— J'ai trop dormi, dit madame Vauquer. 

— Mais aussi madame est-elle fraîche comme une rose. 

En ce moment, la sonneile se fit entendre, et Vautrin entra dans le 
salon en chantant de sa grosse voix : 

J'ai longtemps parcouru le monde, 
Et l'on m'a vu de toute part... 

— Oh ! oh ! bonjour, maman Vauquer, dit-il en apercevant l'hôtesse» 
qu'il prit galamment dans ses bras. 

— Allons, finissez donc ! 

— Dites impertinent l reprit-il. Allons, dites-le. Voulez-vous bien le 



LK PRRK GOUIOT. 



9 



«lire'' TeiiP7, je vais iix lin- 1c cotiviTl avec \ous. Ah! je suis pt-iilil, 
n'ibl-ce pas? 

Cutirluer )■> liruiie et U blonde, 
Amiir, >ou|)irtr... 

— Je viens de voir (|iidi|uc cliose de singulier. 

au hasard. 

— 0"oi? dil la veuve. 

— Le piTo Goriol ël;iil ;t liuil heures et demie rue Daupliino, clipz 
loifcvro i|ui atiii'le de viiiix convetis vl des j;aloiis; il hii a vendu 
pour une Itoiine somme un n^iensiltî de ménage eu vcriiHil, asM-z jo- 
iiiiiiiit loriillc |>oiir un lioinmu qui u'cbl |ia> de la nianique. 

— Bah! vraiment? 

— Oui. Je revenais ici 
après avoir condiiil un 
de mes amis (|ni b'e\pa- 
Irie par les ni(»ai.M'ries 
rovalcs; j ai allendn le 
père lîoriol pom voir : 
liistoiro de rue. Il a re- 
nionlc dans ce (piailier- 
ci, me des lîics, où il 
est entré dans la m:iison 
d'un iisuriercomiu, nom- 
mé Cobse( k, un litr di o- 
le, < apable de lairc di's 
dominos avec les os de 
son pore ; un juif, nn 
arabe, nn grec, un bohé- 
mien, un liomme qu'on 
serait bien embniassé 
de dévaliser, il met ses 
ccus ù la b.ini|ne. 

— (Ju'est-ce (|ne fait 
donc re (lere Goriol.' 

— Il ne fait rien, dit 
Vanlrin. il défait. C'est 
un ind)écilc assez bêle 

f)oiir se ruiner à aimer 
es lilles (|ni... 

— Le voilà! dit Syl- 
vie. 

— Chrislophe, cria !e 
père Goriot, monte avec 
moi. 

ChriNtuphe suivil le 
peie Goiiol, et redes- 
cendit bientôt. 

— Où vas-tu? dit ma- 
dame Vanquer à son do- 
niesli(|uc. 

— l'aire une commis- 
sion pour M. (îoriot. 

— Qn'cst-ceciue c'c>t 
que ça '.' dit Vanliin, en 
.'irrachanl des mains de 
ChriMliiplie une lettre sur 
lat|iielle il Inl : A mada- 
me In ci>mU>tf Anasiiisie 
de Rislaud. Kt tu sas? 
reprit-il en rendant la 
lellre à (]h; isl«)iihe. 

— Hue du lii hier. J'ai 
ordre de ne remetire 
ceci qu'à ii adame la 
conilessc. 

— (,iu'est-re qu'il y a l.i-dedans. dil Vanlrin en niellant la lellie an 
jour . im billet de b.inquc? non. il entr'onvrit renvel'tppe.— In billet 
acquitté' sénia-l-il. Fonrf lie '. il ot galant, le ro(iiieiiliii. Va. xieiix 
Lascar, dit-il en coiif.mt de sa large main Clirisloplie. (|ii il ht lourner 
sur lui-même comme nu dé. In aiir.is nn bon poni boire. 

Lecouverl élait mis. Sylvie faixail bouillir le l.iil. Madame V.iuqucr 
allumait le poêle, aidée par Vanlrin, qui liedonn.iit toujours : 

J'ai longtemps parcouru le muinle, 
Kt l'on m'4 vu de toute part... 

Quand lont fut prêt, madame Couture et mademoiselle Taillefer ren- 
Irèrent. 

— D'où venez-vous donc si malin, ma b'-lle dame ' dit m.idaiiic 
Vanquer à niadapie Couture. 




Christ «iplie el la grosse Sylvif . — PAcr 8. 



— >'oii6 venons de faire nos iléwtlions à Saini-Eiicnne-dn-Mont : ne 
deujns-noiiN pa;» aller aiijoiird liiii (lie/. .M. Lnllelei ? l'auvie petite, 
elle II emble comme la feuille, reprit ma lame (tontine en s'assiviiil 
devant le poêle, à la bouche duquel elle piéicnta ses souliers, (|ui fu- 
mèrent. 

— (;iiaufn'/.-voiis dom , Vi( torine, dit mailame V.impier, 

— C est bien, mademoiselle, de prier le bon Ihtu d'attendrir le 
cu'iir (lu votre père, dit Vaulrin en axaneant une chaiM' a I orpheline. 
Mais ça ne siillit pas. Il vous f.iudtail nn ami i|ui se chargeai de dire 
son fait à ce uiarMtuin-là, nn saiiv.ijje tpii a. dit-on, troi-, millions, et 
qui ne vou-> donne pas de dot. Une belle lille u besoin de dot il.ins ce 
temps-ci. 

— l'ainre enfant ! dit madame Vanquer. Allez, mon chou, votre 
monsire de peio attire le malheur a plaisir sur lui. 

A ces mots, les yeux de Viitoiine se monillerenl de larmes, et la 

veuve s'airêla sur no 
signe que lui lit madame 
Coulure. 

— Si nous pouvions 
seulement le voir, si je 
pouvais lui parler, bii 
remettre la dernière let- 
tre de sa femme, rejiril 
l.i veuve du commiss:iire 
ordotmateur. Je n.d ja- 
mais osé la risipier par 
la poste; il cunnail mon 
écriture... 

— O femmes innocrn- 
tes, malheureuses et jirr- 
téculéet , s'écria Vautrin 
en inlerromp.ini. voila 
donc où vous en êles ! 
D'ici à qiieUpies jonr> je 
me mêlerai de vos alT.ii- 
res. el loiil ira bien. 

— Dli ! monsieur, dit 
Vieloriiie en ji tant un 
re^' iid à la fo!s humide 
et ht l'il.iiit à \ :iMli in, (|ui 
ne s'en émut pa> si vous 
saviez un moyen d'ar- 
river à mon père, dites- 
lui bien que son alTec- 
lion et rhonnem de ma 
mère me sont plus pré- 
cieux que tontes les ri- 
chesses du monde. Si 
vous obteniez ipielque 
adoucissement a sa ri- 
gueur, je prierais Dieu 
pour vous. Soyez sur 
d'une reconnaissance... 

— J'ai longlcmfis par- 
rouru le mmidc, tli.nita 
Vautrin d'une voix iro- 
iiii|ue. 

Kiice moment, lioriot, 
madoinoiselle Miehoii- 
ne.iii, l'oirel, descendi- 
rent, attirés peut-être 
par l'odeur du roux que 
faisait Sylvie pour ac- 
commoder les restes du 
mouton. A l'instant où 
les M'pt convives s'al- 
tablereut eu se sonhai- 
taiil le bonjour, dix heu- 
res sonnèrent, l'on enteml t dans l.i me le pas de l'eludi.inl. 

— Ah! bien, monsieur Ingeiie, dil Sylvie, aujourd'hui «oiis allez 
déjeuner avic tout le monde. 

Léliidi.inl salua les pensionnair. s, el s'assit auprès du père Goriot. 

— Il vient de m'arriver une singulière aventure, dit-il en se servant 
abondainmeiit du mouton, el se ( mipanl un morceau de pain que ma- 
dame Nainpier mesinail toujours de l'œil. 

— l'île aveiitnie! dit l'oirel. 

— Kh bien ! poiirrpioi vous en élonneriezvous, vieux (li.i|ieaii ' dit 
Vantiin a P 'iret. Monsieur est bien fait pour «mi avoir. 

Mademoiselle Tailleler coula limidemenl un reg.ird sur le jeune étu- 
diant. 

— Dites-nous votre aventure, demanda madame Vanquer. 

— Hier j étais au bal riiez mad.ime la vi( onitesse de reaiisé iiil, une 
cousine a moi, qui possède une maison ma^nilique, des appartements 



10 



ij-, im:i\k GoniOT. 



Iialiillcft iIp 8()ie, oiillii (|ni nous n iloiiiiii iino fétu Biiperbo, où je me 
siiU siiiiiiȎ ciiinnic iiii mi .. 

— Trii-i, (lit \ , ntnii en iiiit'i ioni|i:iiil iii'l. 

— .Moii«.i«'iir, rf|)ril vivcnwiil Knm'iu', mu) voiilcz-voiis dire? 

— Je tlis îili'<, jiarrc »|iu' les roilelcts s ;imiisfiil lir.iucoiii» plus (lUt- 
les l'iiis. 

— C'est vrai : j'aimerais mieux être ee pelit oiseau sans souci ipie 
roi, parée i|ne... lit l'oiiel Vuliiiu'lr. 

— Kiilin, M'piii rthidiaiil eu lui eoupanl la parole, je <laii>>(: iiver 
mie lies |>liis bi IIcn lemines du hal, une ( omle^sc ravissante, la plus 
ilflieieu>e erealure <|ue j'aie jamais \ue. Kile élail eoiilée avec des 
Heurs de pèelier, elle avait au cùle le plus be.iu liiMMiuel de llenrs, des 
(leurs uatmelIcK qui eniliaiiinaieul : mais, liali ! il laiidrail mie vous 
I eiKsie/ Mie, il e>l impos^ilile de |)eiiidre une lemuie aniniu ' par la 
il.iii>e. Kli liieii ! ce iiialiu. j'ai rencontré celte dixiiie cumlesse, sur les 
iieiil lieuri'S, à pied, rue des (Ires. Oli I le e(eur m'a ballii, je int! (ij;u- 
rais... 

— (Qu'elle venait ici, dil \ aulriii en je(an( un regard proloiid à l'é- 
tudiant. Illle ;iPai( sans doute clie/, le pipa (i(d)>ectv, uu usurier. Si ja- 
mais vous rouille/, des cteurs de ("emmes à Paris, vous y lioiivcrez 
l'usiirier avaiil I amant. Voiie comlesse se nomme Aiiastasio de Hes- 
laiid, cl demeuri' rue du llelder. 

A (c iioiii. réliidiaiil regarda (i\on)eiit Vauliiii. l.c père Goriot leva 
luiiMpiemeiil la tète, il ji la sur les deux iiiierlocntems un rej;ard lu- 
mineux et ideiii d iiiipiiiiud(\ qui surprit les pen>iounaites. 

— (Ilirislo| lie ai rivera trop tard, elle y sera donc allco ! s'écria dou- 
loureusement (joriot. 

— J'ai devine, dit Vautrin en se pcucliant à l'oreille de madame 
Vauquer. 

(îoiioi mange.iil m;icliiiialemeiil et sans savoir ce (pi'il manpcait. 
Jamais il n'avait semblé plnsslnpide et plus absorbé (pi'il l'élail en ce 
numi ut. 

— (Jiii diable, monsieur Vautrin, .'vpu vous dire son nom? demanda 
iùijjene. 

— .\li ! ail! voilà, répondit Vautrin. Le père Goriot le savait bien, 
lui! poiinpioi ne le !»auiais-je pas? 

— M (loriot? s'écria l'étudiant. 

— (Jiioi ! dil le pauvre vieillard. Elle était doue bien belle hier? 

— (.lui? 

— Madame de Hcstaud. 

— Voyez-vous le vieux grigou ! dit madame Vauquor à Vautrin, 
comme ses yeux s'allument! 

— Il rentreiiendrait doue? dit à voix basse mademoiselle Miclion- 
neau à rétudiaiit. 

— Oli ! oui, elle était furieusement belle, reprit Eugène, que le père 
Goriot regardait avidement. Si madame de Bean-éaut n'avait pas été 
là, ma divine comtesse eù( éle la rciue du bal ; les jeunes gens n'a- 
vaient dyeiix que pour elle, j'étais le douzième inscrit sur sa liste, elle 
dansait tontes les contredanses. Les antres remnies enrageaient. Si une 
créaiure a été heureuse hier, c'était bien elle. On a bien raison dédire 
qu'il n'y a rien de plus beau que frégate à la voile, cheval au galop, et 
femme qui danse. 

— Hier, en haut de la roue, chez une duchesse, dit Vaulrin; ce 
matin, en bas de l'échelle, chez un escompteur : voilà les Parisiennes. 
Si leurs maris ne peuvent entretenir leur luxe efréné, elles se vendent. 
Si elles ne savent pas se vendre, elles évenlreraient leurs mères pour 
y chercher de quoi briller. Enfin elles font les cent mille coups. Connu, 
connu ! 

Le visage du père Goriot, qui s'était allumé comme le soleil d'un 
beau jour en entendant l'étudiant, devint sombre à cetle cruelle obser- 
vation de Vaulrin. 

— Eh bien ! dit madame Vauquer, où donc est votre aventure? Lui 
avez-vons parlé ? lui avez-vous demandé si elle venait apprendre le 
droit? 

— Elle ne m'a pas vu, dit Eugène. Mais renconirer une des plus jo- 
lies femmes de Paris rue des Grès, à neuf heures, une femme qui a dû 
rentrer du bal à deux beiues du malin, n'est-ce pas singulier? II n'y a 
que Paiis pour ces aventures-là. 

— Bah! il y en a de bien plus drôles! s'écria Vautrin, 
Mademoiselle Taillelèr avait à peine écouté, tant elle était préoc- 
cupée par la lenlalive qu'elle allait faire. Madame Couture lui fil signe 
de se lever pour aller s'habiller. Quand les deux dames sortirent, le 
père Goriot les imita. 

— Eh ! bien, l'avez-vous vu ! dil madame Vauquer à Vaulrin et à ses 
autres peusionnaires.il est clair qu'il s'est n iuo pour ces femmes-là. 

— Jamais on ne me fera croire, s'écria l'étudiant, que la belle com- 
tesse de Pestaud appartienne au père Goriot. 

— Mais, lui dit Vaulrin en rinieirompant, nous ne tenons pas à 
vous le faire croire. Vous êtes encore trop jeune pour bien connaître 
Paris, vous saurez plus tard i\u'\\ s'y rencontre ce que nous nommons 
des hommrsà passinns... (A ces mots, mademoiselle Mie.honneau re- 
garda Vautrin d'un air intelligent.) \'ous eussiez dit un cheval de ré- 
giment entendant le son de la trompette. — Ah ! ah ! fit Vautrin en 
s'interrompant pour lui jeter un regard profond, que nous n'avons néu 



nn« pptiips passion», non»? (La vieille lllle baissa les ynux comme imo 
reli/icuse qui voit des statues.) — Eh bien! reprit-il. ces geiis-là 
chaussent une idée cl n'en tltimoideiil pas. Ilsn'ont soif (pie d uu(! cer- 
t.'iiiie eau prise a mu; certaine foiilaine, et souvent croupie; punr 
eu boire, ils vendraient I iirs femmes, leurs enfauls; ils vendraient 
leur aille au diable. Pour les niis^ ci Ile fontaine est le jeu, la Itoiiise, 
nue (olliiiion de tableaux on d iiisecles, la miivirpK; : pour d. mires, 
c'est une leniine ipii s.iit leur cuisiner de-, Iriaiidises. A ceiix-l.i, vous 
leur ollriiie/. toutes les lemiiH s ihr la terre, ils s'en moipienl, ils ne 
Veulent ipie celle ipii salislail leur passion. Souvent cette d uiiiie ne 
les aime pas du loni, vous les riidnie, leur vend lnrl cher des In ihes 
de satislaclions; eh bien ! mes |',irceurs ne se lassent pas, et met- 
traient leur dernière coiivcrliiie au Mont-de-l'iiti' pour lui a(>portcr 
leur dernier é( u. Le jiere (ioriot est nn de ces gens-là. La comtesse 
l'exploite parce (pi'il esl discret, et vctilà le beau monde! Le pauvre 
honliomme ne pense ipi'a elle Hors de sa |iassion, vous le voyez, c'est 
nue bi'ie biiile. Mettez-le sur «:i' < liapilie-là, son visage ('lincellc 
coiiiuie nn diamant. Il n'est pas dillieih; de deviner ce secrel-la. H a 
porte ce malin du vermeil à la fonte, et je l'ai vu entrant chez le papa 
Gobseck, 1 Ile des (ires. Suivez bien ! Lu retenant, il a envoyé chez la 
comtesse de lleslaiid te niais de Chiisloplii! (pii 'ions a montre l'a- 
dresse de la lettre, dans laquelle élail un billet accpiiité. Il est clair 
(pie, si la (omiesscî allait aussi (liez le vieil cscoin|itenr, il y avait ur- 
gence. Le pei'(; (joriol a galammeiil liuancé pour elle. Il ne f.iul pas 
coudre deux idéc'S pourvoir clair la dedans. Cela vous (trouve, mon 
jciiiii' étudiant, (pie, pendant (jiie votre comtesse riait, (lan>ait, faisait 
ses singeries, balaïK^ait ses ileurs de pc-cher, et |)iu(;ait sa robe, elle 
était dans ses petits souliiîrs, comme on dit. en pensant à ses lettres 
de change protestées, on à celles de son amant. 

— Vous me donnez une hirieuse envie de savoir la vérité. J'irai 
demain chez madame do l'eslaud ! séciia Eugène. 

— Oui, dil Poiret, il fuit aller demain < liez madame de B(;slaud. 

— Vous y trouverez peut-être le bonhomme Goriot, qui viendra 
loucher le montanl de ses galanteries. 

— Mais, dit Eugène avec un air de dégoût, votre Paris est donc un 
bourbier? 

— Et un dr(M(; de bourbier! leprit Vautrin. Ceux qui s'ycrottent en 
voilure sont d honnêtes gens, ceux qui s'y croltent à jiied sont des 
fripons. .Vyez le malheur d'y décrocher n'importe quoi, vous êtes 
montré sur la place du Palais-de-Jiisiice comme une curiosité. Volez 
un million, vous êtes marqué dans les salons comme nue vertu. Vous 
payez trente millions à la Gendarmerie et à la Justice pour maintenir 
celte morale-Ia. Joli ! 

— Commenif s'é( ria madame Vauquer, le père Goriot aurait fondu 
son déjeuner de vermeil? 

— N'y avait-il [las deux toiirlourêlles sur le couvercle? dit Eugène. 

— (;'est bien cela. 

—Il y tenait donc beaucoup? Il a pleuré quand il a eu pétri l'écuelle 
et le plat. Je l'ai vu par hasard, dit Eugène. 

— Il y tenait comme à sa vie, répondit la veuve. 

— Voycz-vons le bonhomme, combien il est passionné! s'écria Vau- 
lrin. Cetle femme-là sait lui chatouiller l'àme. 

L'éludiant remonla chez lui. Vautrin sortit. Quelques instants après, 
madame Couture el Victorine montèrent dans un fiacre que Sylvie alla 
leur chercher. Poiret offrit son bras à mademoiselle Michonneau, el 
tous deux allèrent se pionicner au Jardin-des-l'lantes, pendant les 
deux belles heures de la journée. 

— Eh bien ! les voilà (loue quasiment mariés, dit la grosse Sylvie. 
Ils sortent ensemble aujourd'hui pour la première fois, lis sont tous 
deux si secs, que, s'ils se cognent, ils feront feu comme un briquet. 

— Gare au chàle de madcn)oiselle Miciionneau, dit en riant ma- 
dame Vauquer, il prendra comme de l'amadou. 

A quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il vit, à la lueur de 
deux lampes fumeuses, Vicloriue dont les yeux étaient rouges. Ma- 
dame Vauquer écoutait le récit de la visite, infructueuse faite à M. Tail- 
lefer pendant la mStinée. Ennuyé de recevoir sa fille et cetle vieille 
femme, Taillefer les avait laissées parvenir jusqu'à lui pour s'expliquer 
avec elles. 

— Ma chère dame, disait madame Coulure à madame Vauquer, fi- 
gurez-vous qu'il n'a pas même fait as-eoir Victorine, qu'est restée 
constamment debout. A moi, il m'a dit, sans se meure en colère, tout 
froidement, de nous épargner la peine de venir ch z lui ; que made- 
moiselle, sans dire sa lille, se nuisait dans son esprit en l'importunant 
(une fois par an, le monstre !); que la mère de Victorine ayant 
été épousée sans fortune, elle n'avait rien à prétendre; enfin les cho- 
ses les plus dures, qui ont fait fondre en larmes cetle pauvre petite. 
La pelile s'e«t jetée alors aux pieds de son père, et lui a dit avec cou- 
rage qu'elle n'insistait autant cpie p<>ur sa mère, qu'elle obéirait à ses 
volontés sans murmure : mais qu'elle le sn|)pliait de lire le testament 
de la pauvre défunte; elle a pris la lettre et la lui a présentée en disant 
les jikis belles choses du monde et les mieux senties : je ne sais pas 
où elle les a prises. Dieu les lui dictait, car la pauvre enfanl était si 
bien inspirée, qu'en renlendant, moi, je pleurais comme une bêle. Sa- 
vez-vous ce que faisait celte horreur d'homme? il se coupait les ongles, 



LK VïiWV: GOIUOT. 



Il 



il II pris D'Iiu Icllre (|iii! la pjiivrc in:i(l:iiiiH TiirclVr av:iil liciii|)i-i* lie 
lariiH's, et lu jrictr vnr l.i rliriiiiii<-e fil di^alit : (i'ol hou ! Il :i voulu 
ri'li-vor ^;l (ilii* i|iii lui preii:iil li--< in.iiii» pxiir les lui li;iiH<-r. uiais il le» 
i rctiifcs. K>t-('e p:i> une !^culélalci>^t> / Sun (^r.iud dadiiiii de lils Uht 
ciilié -«.uiN saliuT -a Mi'iir, 

— (J t'>l (luiic d(«« iiiuuvin-^/ dit le pon; (loriuC. 

— Ll puis, ilil uiad.iniu (iuiilure suiis laiic altiiiiion à r«>\( lani:iiion 
du hunlioiiiiue, Ir pcn* vl le (ils s'* il sont allés eu nu- saluant cl me 
priant (II! les rvciiNcr, ils nrairnt dfs allaiirs piessanles. Voila notre 
\iNite. Au iniiin>> il a vu s;i lille Jf ne sais pas cuinnieiil il peut lu re- 
nier, elle lui ri'>senil)l(> loinnie deux goiilles dVaii. 

Lt'S pensioun.iiics, iiiteriit-s cl cxlcrnis, airivcnnl les nus apri-s les 
aiilres, en str vouliailanl niulnellcnu'i t le lioiijuiir, et s<- di^anl di; res 
rlen^ (jui ('.iiisiitiieiil, ilie/ certaines classes pari»ieini('S, nii espi ii drù- 
latlipii' dans lei|nel la bilise entre coinine éléiiient principal, cl dont 
lu niérili- eniisisie partirnlierenieni duns le geste ou la piouoiii lalioii. 
(j'ile espèce d'argot varie ((inliuiiellriueiit. l,a plaisanterie i|ui en est 
le piineipe n'a jamais un mois <^exi^tence. Un evéneineiit polili(|ne, 
un procès en cmir d'assises, une «iianson des rui"-, les farces ilun ac- 
teur, tout sert a entretenir ce jeu d'esprit qui consiste sin tout a pren- 
tlre les idées et les mots ccunme des vol.iiits, et a se l»'s renvoyer sur 
des ra(pieltes. La léceiite invention du IMoraïua, (pii p(utait rilliisiun 
de l'optiipie à un plus liant depré que dans 1rs ranoranias, avait aiiieno 
'lans (piel(|iies ateliers de peintnie la plaisanlnie île parler en tamo, 
espèce de charge qu'un jeune peintre, habitué de la pension Vau<iiicr, 
V avait inoculée. 

— Eh bien! monji/'urrproirct, dit Icmployi'! an Mnsciiin, eoininent 
\.i cette pi tiic itnniêrauKi ! l'iiis, suis alleiidiesa lépniise : Mesdames, 
VUUB avez du clia<;rin, dit-il à madaiiie (iouture et a \ iclorini*. 

— Allons-nous r/>n'(ir/' '/ s'éciia Horace llianchon, nu étndiatit en 
niédei iiie, ami de llastignac, ma petite estomac est descendue usque 
ad l(ili>neg. 

— Il lait un fameux fmiinramn! dit Vauliin. ntir:mge7-voiis donc, 
père (îiriol 1 (Jue diable' voire pied prend toute la t;ueule ilii poule. 

— Illustre monsieur Vantiiii. dit lliaiMhon, |)ouripioi dites-vous 
froUtiTnmn '. il y a une faute, c'est finulintunn. 

— Non, dit l'employé du Muséum, c'est fruilorama, par la règle : 
j'ai froit aux pieds. 

— Ah ! ah ! 

— Voici son excellence le innrqnis de Haslignac, diictenr en ilroit- 
travers. Véciia Iti.mclKMi en saisissant Knpene par le cou et le serrant 
de m.iiiiere à rétoiiller. dlié, les autres, ohé ! 

.Mail) inoiselle MielKuineaii enlia doin «'ment, salua les convives sans 
lien dire, cl sall.i pl.icer pies des trois leinmes. 

— Mlle me fait Inujiuirs •grelotter, cette vieille chauve-souris, dit à 
voit basse Itianchon a Vanliin en moutranl mademoiselle Miehoimeau. 
Moi ipii éiiidie le systeimî de tiall, ji; lui trouve les hossi-s de .lud 19. 

— Monsieur l'a » onnuc ? dit \antiin. 

— IJui ni" l'a pas rencnntrée? lépondit Piancbon. Ma parole d'hon- 
neur, celle vieille lille bianehe me fait l'cflél de ces longs vers qui li- 
nisseut par ron<:er nue poutre. 

— Voilà ce que c'est, jeune homme, dit le quadragénaire en pei- 
gnant seb favoiis. 

Et rose, rllo a vucu ce que vivent les roses, 
L'c»pacc d'un malin. 

— Ah! air voici tmc hmcusc soupenurawa. dit Poiret on voyant 
Clirislophe (pii entrait en tenant respectueusement le potage. 

— l'ardomu 7. moi, mniisienr. dit madame Vau(|ucr, c'est une soupe 
aux choux. 

Fous les jeimes gens éclatèrent de rire. 

— Kiiloiice, l'oirel 1 

— l'oirn rrette enfoncé ! 

— Marquez deux points à maman V.niiqner, dit Vautrin. 

— Oiielqn'un a-l-il lait attention an brouillard de ce malin .' dit 
l'emplové. 

— (! elail, dit liianchon, un brouillard fréni'lirpie et sans exiMuple, 
un brouillard lugubre, mél.nicoliqiic, vert, poussif; un brouillard 
Goriot. 

— IJoriorama, dit le peintre, parce «pion n'y voyait gouKe. 

— Kh ! niilord (îAorioite, il (Ure questionne dé véaii«. 

Assis au b.is bout de la l dtle, pies de la porte par laquelle on ser- 
vait, le père Cîoriot leva la tète en llairant un inorcenii de pain qu'il 
avait sons sa s(»' vielle, ji.ir une vieille b.ibitndi- comiiien iale qui re- 
paraissait qiielqiK'fois. 

— Kb bien ! lui cria aigrement madanie Vaiiqucr d'une voix qui 
domina le briiii des ( uillers, dos assiettes cl des voix, est-ce que vous 
ne trouvez pis le p lin bon.' 

— Au roiiiraire, mad.ime, répondit-il, il est fait avec de la farine 
d'ElampiM, |irem ère qualité. 

— A quoi voy>'/-v(ius cela'.' lui dit Kugène. 

— A la bl. un heur, au goût. 

— Angoilidu ne?, puisque vous le sentez, dit madame Vauqucr. 



Vous di-vrnez si économe (pie vous (iiurcz par Iroiiver le moyen de 
vuiis nourrir en buiiiaul l'air de la cuisine 

— l'ienez alors un bie\ei d'inventiou, cria remployé au .Muséum, 
vous feiez une belle loiluiii-. 

— Laissez dmie, il fuit (;.i pour uou» persuader qu il a été veiini- 
celliei . dit le peinlie. 

— Votre nez est donr une cornue ' demanda encore remploy(' an 
Muséum. 

— (Jor-qiioi .' lit Hijuchon. 

— I (»r-iiouill(,'. 

— (àir-neinuse. 

— <àM-naliiie. 

— (lor-niebo. 

— (lor-iiiclion. 

— lior-beau. 

— tior-nao. 

— Cor muama. 

(les huit léponses parlircnl de tous les C(')iés de la salle avec la 
lapidiiii d'un f 1 11 de lile. et prèleient d aiilaul plus ù lire, que le pan» 
vro père G'Uiiit regardait les convives d'un air iii.iis, comme uu 
lionime ipii ta( lie de ciimpreiidre une laiipue étiaiipiTc. 

— l'or'? dit-il à Vauliin (pii se iruiivail pies de lui. 

— L'or aux pieds, mon vieux ! dit Vauirin en ciifunçint le chapc.iu 
du père Gmioi par nue lape qu'il lui appli(|ua sur la lêlc et qui le lui 
lit desceiidie jusipie sur les yeux. 

Le pauvre vieillard, stupéfait de cette brusque attaque, rc'Ca pen- 
dant un moment immobile. (!luisioplie cm|iorta l'assieitc du bon- 
homme, croyant (pi'il avait fini sa sou|)e ; en soil»- que, quand (Joiinl, 
après avoir relevé son ( hapeaii, prit sa cuiller, il Ifappa sur la table. 
Tous les convives éclatèrent de rire. 

— Monsieur, dit le vieillard, vous êtes un m mvais plaisant, et si 
vous vous iterniellez encore de me donner de pareils renfoncements... 

— Kh bien .' quoi, papa'^ d l Naulrin en riuteri(unpanl. 

— Kh bien ! vous payerez cela bien cher (pieUpie jour. 

— Eu enfer, pas vr.ii .' dit le peintre, dans ce petit coin noir où 
l'on met les eul.iiits nu-chaulR ! 

— Kh bien ' mademoisell •, dit Vanlrin à Viclorine, vous ne man- 
gez pas ! Le papa s'e^t donc montré récdeilr.inl'.' 

— Une liorieur! dit madame (loulure. 

— Il laiil le melire à la r.iisoii, dit Vautrin. 

— .M.iis, (lii llaslijj'iiac, ()ui se trouvait assez près de Itjancbon, ma- 
demoiselle ponrraii iiilcnler lin pioces sur la qnesiion des aliments, 
puisqu elle ne mange pas. Kb ! eh ! voyer donc comme le père Goriot 
examine madenioisclle Vicloiine. 

Le vieillard oubliait de manger pour contempler la pauvre jeune 
lille, d.uis les irails de laquelle éclatait une douleur vraie, la douleur 
de I eul'anl nu-C(umn ipii aime son père. 

— Mon cher, dit Eugène à voix basse, nous nous sommes trompes 
sur le père Goriot. Ce n'est ni un imbécile ni un homme sans nerf»;. 
Applique-lui loti système de Gall. et dis-moi ce que lu en penseras 
Je lui ai vu celte niiii tordre un plat de vermeil, comme si c eilt ce 
de la (ire, et dans (c momeiil l'air de son visage trahit des soniimenls 
exiraordinaires. Sa vie me parait (Mre ii(qi mystérieuse pour ne pas 
valoir la peine délie étudiée. Oui, Hianchon, "lu as beau rire, je ne 
plaisante pas. 

— Cet homme est un fait médical, dit Rianebon, d'accord ; s'il 
veut, je le dissèque, 

— >(Mi, tale-liii la ti-tc. 

— Ab ! bien, sa bèlise est pent-élre conlagieuse. 

Le leiidriuaiu llasiigu.ic s'h.ibill 1 fort éh'gammenl. et alla, vers trois 
lieuiOs de lapres-midi, (liez leadtme iltî llcsi.iiid, en sp livrant jicn- 
dant la roule il ces e-pi'ram es étoiirdiment folles qui rcndi ni la vie 
des jeunes gens si bdl.' d'émotions : ils ne calculent alors ni les obs- 
la( les ni les d.uigers, ils voient en tout le succès, poéliseni leur e\is« 
teiiee par le seul jeu de leur imapinalion. et se font malheureux ou 
triste» par le renversenu-nl de projets (pii ne vivaient encore que dus 
leurs désirs elfiéiiés; s'ils n'i-laient jias ignorants et runides, le mon le 
social serait impossible. Kugene maichail avic mille précautions pnur 
ne se point (Tôlier, mais il m.in h.iit en pendant à ce (in'il dirait à 
madame de llestaiid. il s'.ipprovisiounait d esprit, il invciil.ijl les re- 
parties d'une conversation im.igiiiaire, il pri'p.irait ses mois fins, sts 
phras s à la ralleyr.ind, en supposant de petites circonstances favoia- 
blés à la dé* laiali(ui sur laquelle il fimd.iil son avenir. Il se crotta, !'(•- 
Indiant, il bit forcé de faite cirer ses bottes et brosser son pantalon 
au l'ai. lis-Royal. « Si l'eiais riche, se dit-il en changeant une pièce de 
trente sous ({n'il avait prise en rai de ma//irur, je serais allé en voi- 
liiri', j'aurais pu penser à mon aise. » llnlin il arriva rue du Iblder, et 
dem.Mid.i la cmiitesse de HesLiud. Avec la rage froide duti lioumie 
srtr de Iriompher un jour, il reçut le coup dir I méprisant de* gens 
qui lavaient vu traversanl la cour à pi.-d, sa„s avoir eiilendii le bndt 
(lime voilure à II porte C(' coup d'd'il lui fui d atiiaut plus seiisih'e 
q-i'il avait d j'i otnpris s.ui inlt-i o iteen entr.itil duis celle cour, ou 
pi.iff.iii un lie. m t hev.il richement atielé a l'un de ces c.di iolels piui- 
panis qtii aflichcni le luxe dune existence dissipalricc, et sous-cntcn- 



12 



LK VPMK GORIOT. 



(lent riinhitiido du toutes les rélicitt's parisiennes. Il se mit :\ lui tout 

seul d»' inaiivaisi' liuiiiriir. l-rs liroiis oiivnis ilaiis son cci vism et 
(in'il fo(ii|il.iil liDiiviT |>l(iiis d'cspiil si' rciinrniil, il dc\iiil stiijMdi;, 
Kn allt'iid.uil la iô|ioiist' de la comlcssc, à I.miui'IIi' iiii valel de <liainl»ic 
allait dire Ifs luniis du visilcni-, liiim'iic st- posa sur un seul pied do- 
vaM( uiu' croiM'i- tif I aiili( lianiliii'. s'appirya Ir coud.' sur nue rspa- 
^U(>I(>U(^ et l'Cj'arda niacliioaliMiicnl dans la cour. Il (roiivail le (coips 
loii^;. il s't'u serait all«; s'il n'avait pas (-le tlmu- tli- cclu; Icnacili' nit;- 
ridionaic (pii cnfiud' des prodi^;i's ipiand clli; va ou ïv^uc droite;. 

— Monsieur, dit If valet de cliaiultre, madame o^l dans son boudoir 
Cl Tort occupée, elle ne m'a pas répondu; mais, si umusiom- vtMil pas- 
ser au salon, il y a dé|à (piehpi'nu. 

Tout en admirant reponvanlal)le pouvoir de ces genstpri. d'un seul 
mot, accusent ou jugent leurs maîtres. Mastij-nac ouvrit deliiu-rémeul 
la porte par laquelle était sorti le valel de cliaud)re, atin sans doute 
de laire crt)ire à ces insolents valets «pi'il connaissail les èlres de la 
maison ; mais il déliouclia r(Ul éiourdiment dans une pièce on se liou- 
vaieiil des lampes, des bnllels, un a|)parcil à cliauHer des serviettes 
pour le biin, et *pii menait à la lois dans un corridor obscur cl dans 
un escalier dérobé, l.cs rires étoulTés (juil entendit dans ranlicliambrc 
luireiil le comble à sa coid'usion. 

— Monsiem-, le salon est par ici, lui dit le valel de chambre avec 
ce l'anv respect qui s(inbl(> être inie raillerie de plus. 

Eujîèiio revint sur ses pas avec nnc telle précii)ilatioi), (|u'il se 
liemla «outre mie bai^Udire, mais il retint assez beureusemeiil son 
chapeau pour l'empèclicr de tomber dans U\ bain. Kn ce monieiil, imo 
porte s'ouvrit au fond dn long corridor éclairé par une petite lampe, 
haslifiuac y entendit à la fois la voix de madame de Ueslaiid, celle du 
père Goriôl et le biuild'un baiser, il rentra dans la salle à man,.;er, la 
Iraversa, suivit le valel de chambre, el rentra dans un premier salon, 
où il resta posé devant la lenètre, en s'apercevant qu'elle avait vue 
sur la cour. Il voulait voir si ce père Coi iot était bien réellement son 
père (ioi iot Ke < u'iir lui battait étrangement , il se souvenait des 
épouvantables léllevions de Vautrin. Le valet de chambre attendait 
Eiiitène à la porte du salon, mais il en sortit tout à coup un élégant 
jeune homme qui dit impaliemment : « Je m'en vais, Maurice. Vous 
direz à madame la comtesse que je l'ai attendue plus d'une demi- 
iieme. » Cet impertinent, qui sans doute avait le droit de i'èlre, elian- 
loniia q' elqtie roulade italienne en se dirigeant vers la fenêtre où 
stationnait Lugèiie, autant pour voir la figure de l'étudiant que pour 
regarder dans la cour. 

— Mais monsieur le comte ferait mieux d'attendre encore un instant, 
madame a lini. dit Maurice en retournant à l'antichambre. 

En ce moment, le père Goriot débouchait jirès de la porte cochère, 
par la sortie du petit escalier. Le bonhomme tirait son parapluie et se 
disposait à le déployer, sans faire attention que la grande porte était 
ouverte pour donner passage à un jeune homme décoré qui conduisait 
un lilbnry. Le père Goriot n'eut que le temps de se jeter en arrière 
pour n'être pas écrasé. l.e taffetas du parapluie avait effrayé le cheval, 
qui fit un léger écart en se précipitant veis le perron. Ce jeune homme 
détourna la tète d'un air de colère, regarda le père Goriot, et lui fil, 
avant qu'il ne soi lit, un salut qui peignait la considération forcée que 
l'on accorde aux usuriers dont on a besoin, ou ce respect nécessaire 
exigé par un homme taré, mais dont on rougit plus tard. Le père Go- 
riot répondit par un petit salut amical, plein de bonhomie. Ces événe- 
ments se passèrent avec la rapidité de l'éclair. Trop attentif pour s'a- 
percevoir qu'il n'était pas seul, Lugène entendit tout à coup la voix de 
la comtesse. 

— Ah ! Maxime, vous vous en alliez, dit-elle avec un ton de reproche 
où se mêlait un peu de dépit. 

La comtesse n'avait pas fait attention à l'entrée du tilbury. Rasti- 
gnac se retourna brusquement et vit la comtesse coquettement vêtue 
d'tm peignoir en cachemire blanc, à nœuds roses, coiffée négligem- 
ment, comme le sont les femmes de Paris au matin ; elle embaumait, 
elle avait sans doute pris un bain, et sa beauté, pour ainsi dire assou- 
plie, sciDblait plus voluptueuse; ses yeux étaient humides. L'œil des 
jeunes gens sait tout voir ; leurs esprits s'unissent aux rayonnements 
de la femme comme une plante aspire dans l'air des substances qui lui 
sont propres. Eugène sentit donc la fraîcheur épanouie des mains de 
celte femme sans avoir besoin d y toucher. Il voyait, à travers le ca- 
chemire, les teintes r<'sées du corsage, que le peignoir, légèrement en- 
tr'onvcrt, laissait parfois à nu, et sur lequel son regard s'étalait. Les 
ressources du buse étaient inutiles à la comtesse, la ceinture marquait 
seule sa taille flexible, son cou invitait à l'amour, ses pieds étaient 
jolis dans les pantoufles. Quand Maxime prit cette main pour la baiser, 
Eugène aperçut alors Maxime, et la comtesse aperçut Eugène. 

— Ah ! c'est vous, monsieur de Raslignac, je stiis bien aise de vous 
voir, dit-elle d'un air auquel savent obéir les gens d'esprit. 

Maxime regardait alternativement Eugène et la comtesse d'une ma- 
nière assez significative pour faire décamper l'intrus. — Ah çà ! ma 
chère, j'espère (pie tu vas me mettre ce petit drôle à la porte! Cette 
phrase était une traduction claire et intelligible des regards du jeune 
liomine impertinemment lier que la comtesse Anastasie avait iiormiié 
Maxime, cl dont elle consultait le visage de celle intention soumise 



qui dit tons les secrets d'iuie fennne sans qu'elle s'en dolll(^ Rastignac 
8C sentit une liaiiu! violente pour vt. jeune litMiiine. 1) abord les beaux 
cheveux blonds cl bien Iristis de Maxime lui a|»|irirenl combien l(!s 
siens étaient horribles l'iiis Maxime avait di's boltiîs fines et propres, 
tandis que les siennes, malgré le soi^i (juil av.iit pris en marchant, 
s'i'taiimt cmpreiiilcs d'une liigen; teinte de, boue. Kiiliii Maxiim! por- 
tail une redin^'ote qui lui serrait (-h'^aniMient la taille cl le laisait res- 
sembler à une jolie iiMnuir, tandis qirKu<^eiie avait, à deux heures et 
demie, un habit noir. Li- spirituel enfant de la Charente sentit la supé- 
riorité quiï la mise donnait .1 ce d.indy, iiiiuce et {.Tand. a Idnl clair, 
an teint pâle, un de ces hommes capables de miner des orphelins. 
Sans attendre la répons; d Eugène, madame «h; Iti-sland se sauva 
comme à tiic-d'aili; dans l'aiilre salon, eu laissant lloll r les pans de 
son peignoir qui se roulaient et si; déronlaieul de maiiii^n; a lui donner 
l'apiiarence d'un |)apillon : et Maxime l.i suivit. Eugène, furieux, suivit 
Maxime et la comlesse. (]es trois iiersonnages se trouvèrent donc en 
prcsenct;, :^ la hauteur de la cliiMiiinée, au milieu du grand salon. 
L'étudiant savait bien ipiil allait gèuer cet odiimx Maxiini*; mais, au 
risipu; de déplaire à madame d(; Itestaud, il voulut gêner le dandy. 
Tout a coup, en se souvenant d'avoir vu ce ji-iine lioinme an bal de 
madame de Beaiiséant, il devina ce (pi'étail Maxiiin; pour madame de 
Restaud : et, avec cette audaci; juv<;nile (|iii fait commellri; (h; grandes 
sottises ou obtenir de grands succès, il se dit : — Voilà mon rival ; j«î 
veux triompher de lui. L'impiudenl ! il ignorait (pie le comte Maxime 
de Trailles se laissait insulter, lirait le premier el tuait son homme. 
Eugène était un adroit chasseur, mais il n'avait pas encore abattu 
vingt poupées sur vingt-deux dans un tir. Le jeune comte se j(!ta dans 
une bergère au coin dn leu, prit les pincettes, et fouilla le loyer par 
un mouvement si violent, si grimaiid, que le beau visage d'Aiiastasic 
se chagrina soudain. La jeune femme se tourna vers Eugène, et lui 
lança un de ces regards froidement inteirogalils ipii disent si bien : — 
Pouripioi ne vous en allez-vous pas? que li.'s gens bien élevés savent 
aussit()t faire de ces phrases qu'il faudrait appeler des phrases de 
sortie. 

Eugène prit un air agréable et dit : — Madame, j'avais hâte de vous 
voir, pour... 

Il s'arrêta tout court. Une porte s'ouvrit. Le monsieur qui condui- 
sait le tilbury se montra soudain, sans chapeau, ne salua pas la com- 
tesse, regarda soiicieusemenl Eugène, et tendit la main à Maxime, (;n 
lui disant : — Bonjour, avec une expression fraternelle qui surprit sin- 
gulièrement Eugène. Les jeunes gens de province ignorent combien 
est douce la vie à trois. 

— Monsieur de Restaud, dit la comtesse à l'étudiant en lui montrant 
son mari. 

Eugène s'inclina profondément. 

— Monsieur, dit-elle en continuant et en présentant Eugène au 
comte de Restaud, est M. de Raslignac, parent de madame la vicom- 
tesse de Beauséant par les Marcillac, que el j'ai eu le plaisir de rencon- 
trer à son dernier bal. 

Parent de madame la vicomtesse de Beauséant par les Marcillac ! 
ces mots, que la comtesse prononça presque emphatiquement, par 
suite de l'espèce d'orgueil qu'éprouve une maîtresse (le maison à 
prouver qu'elle n'a chez elle que des gens de distinction, furent d'un 
eflet magique, le comte quitta son air froidement cérémonieux et salua 
l'étudiant. 

— Enchanté, dit-il, monsieur, de pouvoir faire voire connaissance. 
Le comte Maxime de Tr.iilles lui-même jeta sur Eugène un regard 

inquiet et quitta tout à coup son air impertinent. Ce coup de baguette, 
dû à la puissante intervention d'un nom, ouvrit trente cases dans le 
cerveau du méridional, et lui rendit l'esprit qu'il avait préparé. Une 
soudaine lumière lui fit voir clair dans l'atmosphère de la haute so- 
ciété parisienne, encore ténébreuse pour lui. La maison Vauquer, le 
père Goriot, étaient alors bien loin de sa pensée. 

— Je croyais les Marcillac éteints? dit le comte de Restaud à Eu- 
gène. 

— Oui, monsieur, répondit-il. Mon grand-oncle, le chevalier de Ras- 
lignac, a épousé l'héritière de la famille de Marcillac. Il n'a eu qu'une 
fille, qui a épousé le maréchal de Clarimbault, aïeul maternel de ma- 
dame de Beauséant. Nous sommes la branche cadette, iiranche d'au- 
tant plus pauvre que mon grand-oncle, vice-amiral, a tout perdu au 
service du roi. Le gouvernement révolutionnaire n'a pas voulu ad- 
mettre nos créances dans la liquidation qu'il a faite de la compagnie 
des Indes. 

— Monsieur votre grand-oncle ne commandait-il pas le Vengeur 
avant 1789? 

— Précisément. 

— Alors, il a connu mon grand-père, qui commandait le Warwick. 
Maxime haussa légèrement les épaules en regardant madame de 

Restaud, et eut l'air de lui dire : — S'il se met à causer marine avec 
celui-là, nous sommes perdus. Anastasie comprit le regard de M. de 
Trailles. Avec cette admirable puissance que possèdent les femmes, 
elle se mit à sourire en disant : — Venez, Maxime, j'ai quelque chose 
à vous demander. Messieurs, nous vous laisserons naviguer de con- 
serve sur le Warwick et sur le Vengeur. Elle se leva et fit un signe 



LK PKUE GORIOT. 



13 



plein (In Irallrisfi niliciiso ;i Maxime, <nii |iril avec ellir la roiilc du 
ii'iiiiluir. A iieiiie ce cuiiple trinri/nnulique, jolie fxpresNioii alli;- 
III. unie (|iii n'a pas sou (.-(piivaliiil eu ri'aii<;ais, avait il alleinl la purle, 
que le (oiiilo iiiterronipil sa coiiveisaliuu avee Kii^eue. 

— Auaslasie! ru^lez-doiic, ma cliure, s'écria-l-il avec humeur, vous 
sa\('/. bien (pie .. 

— Je reviens, je reviens, dit-elle en j'iiiterrompant, il ne me faul 
qu'un iiioiiieiit pour dire à .M.iviiin; ce dont j<; \eux le cliaiger. 

Klle revint pi()Ui|)tenieiil. lioinme toutes les feiuines (|iii, forct-es 
d'observer le earaclere de leur.-, maris iioiir pouvoir se c<»nduir(! à leur 
faiilaisie, s.ivent reconiiaitre Jiisi|u'uù elles peuvent aller, atin de ne 
pas perdie (une conliaiiet! pieeieiise et (pii. alors, ne les ( lioipieiil ja- 
mais dans les petites choses de la vie, la ( omtesse avait vu, d après 
les iiillexions de la voix du comie, (pi'il n'y aurait aucune sécurité à 
rester dans le boudoir. Ces conlie-leiii|»s (talent dus à Kii^ene. Aussi 
l.i comtesse nioiitra-l-elle relinlianl d Un air et |)ar un geste pleins de 
d<*pil à Maxime, (pii dit lort e|ii(jiammali(piement au comte, à sa remiiie 
et à I njiene : — Ecoutez, vous êtes en allaircs, je ue veux pas vous 
(;(jncr; adieu. Il S(; sauva. 

— Ilestez donc, Maxime! cria le comte. 

— Venez dîner, dit la comtesse, cpii, laissant encore une fois Eu- 
gène et le comte, suivit Maxime dans le premier salon, où ils n^ste- 
reiit assez de temps ensemble pouf croire (pie .M. de Heslaud cong(j- 
dierait Eugène. 

Ilaslignac les entendait tour ù tour éclatant de rire, causant, se tai- 
sant; mais le n)alicieiix étudianl faisait de res()rit avec M. deUestaud, 
le llatlait ou remb.iriinait dans des discussions, aiin de revoir la com- 
tesse et de savoir (pielles étaient ses r(!latioii5 avec le père Goriot, 
('elte lenime, évidemment amoureuse de .Maxime, cetie femme, mai- 
tresse de son mari, liée secrelemenlau vieux v(;rmicellier, lui semblait 
(ont un mystère. Il voulût pénétrer ce mystère, espérant ainsi pou- 
voir régner en souverain sur celle lemme si éminemment l'arisieune. 

— Anastasie! dit le ( omle, appelant de nouveau sa léinme. 

— Allons, mon pauvre Maxime, dit-elle au jeune lionxnc, il faut se 
résigner. A ce soir... 

— J espère, IS'asie, lui dit-il à l'oreille, que vous consignerez ce 
petit jeune homme dont les yeux s'allumaient comme des charbons 
(pi.ind votre peignoir s'cntr'ouvrait. Il vous ferait des déclarations, 
vous ( ()nq)romeltrail, et vous me forceriez à le tuer. 

— Eies-vou^ Ion. .Maxime.' dit-elle, (les petits étudiants ne sont-ils 
pas, au roniraire. dexcellonts paratonnerres? Je le ferai, certes, pren- 
dre en grippe à Hestaiid. 

MaxiiiK; éclata de rire et sortit suivi de la oomlesse, qui se mit à la 
fenêtre pour le voir montant en voilure, faisant piaffer son cheval et 
agitant son fouet. Elle ne revint que quand la grande porte fui fermée. 

— Dites donc, lui cria le comte quand elle rentra, ma chère, la 
terre où demeure la famille de monsieur n'est pas loin de Verteuil, 
sur la lihaienie. Le grand-oncle de monsieur et mon grand-père se 
connaissaient. 

— Enchantée d'être en pays de connaissance, dit la comtesse dis- 
traite 

- Plii<? que vous ne le croyez, dit à voix basse Eugène. 

— r.ommeiil ? dit-elle vivement. 

— Mais, reprit l'étudiant, je viens de voir sortir de chez vous un 
monsieur avec lequel je suis porte à porte dans la même pension, le 
perc (loriot. 

A ce nom enjolivé du mot prrf, le comte, qui tisonnait, jeta les pin- 
cettes dans le reu,(omme si elles lui cussenl brûlé les mains, et se leva. 

— MoEisieiir, vous auriez pu dire nioiisieur Goriot ! s écria-til. 

La comtesse pàlil d'abord en voyant l'impatience de son mari, puis 
elle rougit, et fut évidemment embarrassée ; elle repondit d Une voix 
qu( lie voulut rendre naturelle, et d'un air laussemeiit dégage : o II est 
impossible de connaitre queUpTiin que nous aimions mieux.. » Klle 
s'interrompit, regarda son piano, comme s'il se réveill.iit eu elle (piel- 
qne lantaisie, et dit : — Aimez-vous la musique, monsieur? 

— Ileaiicoiip, repondit Eugène devenu ronge et Ix-lilié par l'idée 
conliise qu'il eut d avoir conmiiN (pielqiic lourde sotlise. 

— Chantez-vons? s' icria-t-elle en s'en all.mt a son jiiano, dont elle 
allaipia vivement toutes les louches en les n nuiant depuis l'ut d'en 
b,is juMpiau fa d en haut. Urrrah ! 

— >oii, madame. 

Le comte de Itestand se promenait de long en large. 

— C'est dommage, vous vous êtes prive d'un grand moyen de suc- 
cès. — Ca-a-ro, ca-a-ro, ca-a-a-a-rn, non du-bi'lare, chanta la com- 
tesse. 

En prononçant le nom du père Goriot, Eugène avait domu' un coup 
de bagueile inagi(pie, mais dont I eflet était l'inverse de ( eliii (pi'a- 
vaieni frappé ces mots : parent de madame île l!eaiiséanl. Il se trou- 
vait d.tns la situation d un lionime introduit par faveur clie/. un ama- 
teur de cmiosiié-, et ipii. ioik liant par iingarde une armoire pleine de 
ligures sculptée», fait tomber trois ou quatre léles mal collées. Il aii- 
r.iil vuiiln se jeter dans un goiilfre. Le >isa^c de madame de Reslaud 
(lait scc. froid, et ses yeux devenus indiflerents riyaicnl ceux du mal- 
encontreux étudiant. 



— .Midame, dit-Il, vous avez à causer avec M. de Restaud ; veiiillei 
agréer mes hommages et me permettre... 

— Toute-, les fois (pie v(uis viendrez, dit préi ipilammeiit la comtesse 
en arrêtant Eugène par un ge-le, vous êtes sur de nous faire, a .M. de 
lleslaud conniu; a moi, le plus vif plaisir. 

Eugène salua pnilondémeiit le couple, et t>ortit, suivi de M. de 
Reslaud. qui, malgré ses instances, laccompagna jusque dans l'auli- 
ch.imbre. 

— 1 oiites les fois que monsieur se présentera, dit le comle à Mau- 
rice, ni madame ni moi nous n'y serons. 

(Jiiaiid Eugène mil le pied sur le perron, il s'aperçut qu'il pleuvait. 
— Allons, si; dit-il. je suis venu f.iinî une g.iiK iieiic diiiit j'igoon la 
Cause et la jiortée, je gater.ii par-dessiis b; inar( lié mou habit et mon 
chapeau. Je devrais rester dans un coin à pioi lier le droit, ne (leiiser 
(pi'a devenir un rude magistrat, l'iii^-je aller dans le munie (piml, 
|)our y m.iiKruvrer convenablement, il faut un las de cabriuliMs, (ie bot- 
tes cirées, d'agrès indispensables, des chaînes d or, des le matin des 
gants (le daim bl.inc> (pii coûtent six francs, et toujours des gants jau- 
nes le soir ? Vieux dr("»le de père Gorioi. va ! 

(Juand il se trouva sous la porte de la rue, le cocher d'une voiture 
de louage, (pii venait sans doule de remiser di; nouveaux mariés et (|iii 
ne demandait pas ini(.'iix ipie de voler à son maiire (pielipies coin ses 
de contrebande, lit a Eugène un signe en le voyant sans parapluie, en 
habit noir, gilet blanc, gants jaunes et bottes ciré s. Eugène elait sous 
l'empire d'une de ces r.iges soin des qui poiisicnl un jeune bomiiie à 
senloiicer de plus en plus dans l'abime où il est entr-, comme s'il es- 
pérait y trouver une heureuse is>ue. 11 consentit p.ir un mouvement de 
tête à la dem.inde du cocher. Sans avoir |ilus de vingt-deux snus dans 
sa poche, il monta dans la voiture où qiielipies grains de fleurs d'oran- 
ger et des brins de cannetille attestaient le passage des m.iriés. 

— Où monsieur va-t-il'.' demanda le cocher, (|ui n'avait d<-jà plus 
ses gants blancs. 

— Parbleu! se dit Eiigi-ne, puisque je m'enfonce, il faut au moins 
que cela me serve à quelque chose! Allez à rin'jtel de Iteanse.iul, 
ajouta-t-il à haute voix. 

— Lequel ? dit le cocher. 
Mol sublime qui ( oiifondit Eugène. Cet élégant inédit ne savait pas 

qu'il y avait deux li(")[els de Bcau-.éant. il ne colln.lis^ait pas coiiibi n 
il était ridie en |)aieiits ipii ne se souciaient pas de lui. 

— Le vicomte de Be.iuséanl, rue... 

— Ue Grenelle, dit le coclier en hochant la tête et rinlerroinp-int. 
Voyez-vous, il y a encore l'Iiolel du comte et du manpiis de Ueanseant, 
rue Saint- l)omini(|ue, ajouta-l-il en relevant le m.ncln pied. 

— Je le sais bien, répondit EiigiMie d un air sec Tout le monde au- 
jourd'hui se moipie donc de moi ! dit-il en j(;tant son chapeau --nr les 
coussins de devant. Voilà une escapade qui va me coûter la r.iiK.on 
d un roi. .M.iis au moins je vais faire m.i visite à m.i soi-disant cousine 
d'une manière solidement aristocratique. Le père Gm iol me coûte déjà 
au moins dix francs, le vieux scébîral ! .Ma foi, je vais raconlrr mon 
aventure à madame de Beauséaiil. peul-êlre la ferai-je rire. Elle saura 
sans doute le mysl(;re des liaisons criminelles de ce vieux rat sans queue 

j et de celle belle feuiinc. Il vaut mieux plaire à ma cousine que de aie 

1 cogner contre cette femme immor.ile, ipii me fail l'elfi t d'être bien coû- 

leiisc. Si 1(! nom de la Ixîlle vicomtesse est si puissant, de (piel poids 

doit donc êlre sa personne ' Adressons-nous en baui. Ouandon s'.ilta- 

(pie à quelque chose dans le ciel, il faut viser Wieii ! 

Ces [i.iroles sont la formule brève des mille et une pens.-es entre les- 
quelles il llollail. 11 reprit nu |)eu de calme et d asMiraucc en voyant 
tomber la pluie. Il se dit (pie, s'il allait dissiper deux des pri ( ieuse> pie- 
ces de cent sous ipii lui restaient, elles seraient licureiiseiiKMil ein- 
I pliivées à la conservalion de son babil, de ses bottes cl de sou cha- 
peau. Il n'enlendil pas s.uis un mouvement d'Iiilarilé son cocher cri.int : 
la porte, s'il rou< plaii ! Un suisse rouge cl doré lit grogner sur ses 
gonds la porte de l'iKiIel, et Rasiignac vit avec une douce sati>fa< lion 
sa voiliiic passant sous le porche, loiiriianldans la cour, et s'arrèlant 
sous la mar(|iiise du perron. Le coclier à gross»- houppelande bleue 
bordée de rouge vint déplier le marcbepieil. Kn (les( end ml de sa voi- 
ture, Eugène entendit des rii es étouffes (pii parlaient sons le pi-rislvle. 
Trois ou (piatre valets avaient déjà pl.iisaiile sur cet é(|nip.ige de ma- 
riée vulgaire. L( in I ire ecl.iira r('liidi.int au moment ou il eonip.ir.i 
celle voilur(' à l'un des plus eleganls ( (»iii»es de Paris, allelé d ■ (leiix 
chevaux Iringanls qui avaient des roses à l'oreille, ipii nnirdaieni leur 
frein, et (pi un coi lier iioiidré, bien ciavalé tenait eu bride comme s'ils 
enssent voulu s'édi.ipper. .\ la Chaus-M'e-dAiitin, mad.ime de lleslaud 
avait dans sa cour le lin cabriolel de l'Iiomme de vingl-six ans. Au fau- 
boiiig Saint-liermain, attend. lil le luxe d'un grand seigneur, un é(|ui- 
page ipie trente nulle francs n'aiir.iient pas p.iyé 

— (lui donc est la.' se dit Eugène en coniprenant un peu l.irdive- 
ment qu il devait se rencnnlrer a l'.iris bien |»eu de femiin's ipii ne lus- 
sent o( (iipée», et (pie la coïKiuètc d'une de ces reines ( oùtail plus que 
du sang. Diantre! ma cousine aura sans doute aussi son Maxime. 

Il moula le perron la iiiori dans lame. A son aspect, la porte vitrée 

s'ouvrit , il trouva les valels seiieiix comme des ânes (pi (ui elrili' . La 

t fêle à l.uiiielle il avail assisté s'était donnée dans les grands apparie- 



M 



LK PKUK GOUIOT. 



ineuK (lt« ri'ioplioii, sitiuis an r('/-ilc-<liaiis>.»Se dt» lliôltrl (Iti HiaiM^anl. 
^';l\i^lll pas tii If liiii|is, ciilu' lim ilalimi cl le liai, ili- laiii' une visilo 
à M <<Mi-iiH'. il n'avail ili.iic pas l'iin.ic ponéln' tiaiis les appai li'iiiciils 
(le inaiiaini* de ilc.iiiM'aiil ; il allait iliH' voir piiiir la pri'inii'i'c liii!> 1rs 
iiicrNcillo tic celle cli'j;:mtf iicimhiiicIIc iiiii li.iliil I aiiic cl les iikimiis 
Viiiio Iciiiiiie (le tlisliiM lion. Kliiilc d aiilanl plus cinicnsc, (|ii(; le sa- 
A>ihI<' iiiailaiiie tic llcslaiid lui loiiriiist>ail iiii tennu <lc compaiaisoii. 
A ipialie licitrcs cl deiiiie la vic(iiiilcs->e ctail ^i^ilde. (!iiii| iniiiiiles plus 
loi, clic u'crtl pas itM.n son cousin. Kiincnc, ipii ne »!uail rien des di- 
verses cliipieltes |tarisiciincs, fui cnudiiit par nn {^raiid cxalicr plein 
(Ik Heurs, blanc de Ion, à rampe doK-e, à ta|<is roii(;c, clie/. niadainc 
de IteaiistMiil, donl il ipiiorail la liio^iaplii.- verliale, une de ces cliaii- 
Hcanles liisiniics <|ni se conlcnl Ions les soirs d'oreille à oreille dan» 
les salons de l'.iris. 

la viiomlesse clall liée depuis trois ans avec nii des pins oilèhrcs 
H (les pins riches sci^^iicnis porlO};ais, le inanpiis d'Adjinla-rinlu. 
l'.Vlail nnc de cc> liaisons innocciilcs ipii ont laiil d atlr.iils pour les 
personnes ainsi liées, (pTelics ne pcnveiil sii|>poi(ei' pi rsoniie en liers. 
Ans-ii le \icoinle de lieanséanl avait-il donne Ininiènie l'excnipU! an 
pnidie en respedani, hon j^ré, mal {jn*. celle nnioii mor;;anali(pie. I es 
personnes ipii. dans les premiers joins de celle amilié, vinieiit voir la 
vienintesse à dciiv lieincs, y lioiivaieiil le maripiis d'Adiiida-l'iiito. 
M.idime de lieaiiséanl, ineapahie de l'ermer sa poi le, ce ijni eill clé 
lorl iiKonvc nanl. recevait si IVoidement les gens cl conlemplaii si slii- 
dieiisi ment sa cornielie, ipie clia( nn comprenail combien il la gênait. 
(Jnaiid on sut dans Paris ipron gênait madame de Iteanséaiil en ve- 
iiaiil la voir eiilie deux cl tpialre lienres. elle se trouva dans la soliindo 
la plus coinplele LIK* allait aii\ niinllnns on à l'Opi-ra en coiiipaunic 
de M. de lîeaiiséanl et de M. d'Adjiida-l'into; m.iis, en bomme ipii sait 
vivre, M. de IJcanséant (]nillait lonjoiirs sa leinnie cl \c l'oi tngais après 
les y avoir installés. M. d'.Vdjnda (levait se marier. Il eponsait niie do- 
moisclle de iUx lu lide. Dans tonle la liante sociéié une senle personne 
ignorait encore ce mariage, celle peisumu! était madame de Reanséant. 
(^•iiehpies-nncsdeses amies lui en avaient bien parlé vagnemeiil ; elle en 
avait li. cioyant (jue ses amies voulaient troubler nn bonheur jalousé. 
Cependant les bans allaient se publier (^liioiipi'd Inl venu pour iiolilier 
ce mariage à la vicomtesse, le beau PinMiigais u'avaii pas cm oie osé 
(lire nn liaiire mol. l'oimpioi? rien sans doute n'est plus dillicile que 
do nolilier à une leinine un send)lable ulliiiiatum. Certains bomnics se 
trouvent plus à l'aise, sur le terrain, devant un homme qui leur intî- 
naee le coMir avec une épée que devant une leiinne qui. après avoir 
débile SOS élégies pendant d nx bcnres, l'ait la moi le et demande des 
sels. En ce momeiil donc M. d'AdjudaPinto était sur les épines, et 
voulait sortir, en se disant que madame de Beaiiséant apprendrait celle 
nouvelle : il lui éei ir.iit, il serait plus commode de traiter ce galant 
assassinat par corres;\"j''juce que de vive V()i\. Quand le valet de 
chambiv de la vicomtesse aiiiion(,'a xM. Eugène de H isligiiac, il lit tres- 
saillir do joie le marquis d'Adjuda-lMiito. Sacbez-le bien, une femme 
aimante est encore jilns ingénieuse à se créer des doutes qu'elle n'est 
habile à varier le plaisir. (Inand elle est sur le point d'être quiiléo, 
elle devine |tlus rapidement le sens d un geste que le coursier de Vii- 
gile ne llaire les lointains corpuscules qui lui annoncent l'amour. Aussi 
comptez que m ulame de lîeaiiséanl surprit ce iressaillemcnt involon- 
taire, léger, mais naïvement épouvantable. Eugène ignorait qu'on ne 
doit jamais se présenter chez qui que ce suit à Paris sans s'être fait 
conter par les amis de la maison l'histoire du mari, celle do la femme 
on des enfants, afin de n'y commettre aucune de ces balourdises dont 
on dit pittorosqnement en Pologne : Allelcz cinq bœujs à votre char! 
sans doute pour vous tirer du mauvais pas où vous vous embourbez. 
Si ces malheurs de la conversation n'ont encore aucun nom en France, 
on les y suppose sans doiiie iiiipossibles, par suite de l'énorme publi- 
cité qu'y (»btiennent les médisances. Après s'être embourbé chez ma- 
dame (le Rostand, qui ne lui avait pas même laissé le temps d'atteler 
les cinq b.Tiifs à son char, Eugène seul était capable de rccfunnienccr 
son métier de bouvier, en se prt'sentanl chez madauie de Beauséanl. 
Mais, s'il avait borriblemeni gêné madame do Hestaiid et M. de Trailies, 
il tirait d'eiubarias M. d'Adjnda. 

— .\dieu, dit le Portugais en s'(Mnpressanl de gagner la porte (|uand 
Eugène enlra dans un petit salon coquet, gris 1 1 rose, où le luxe sem- 
blait n'être que de lélegance. 

— yV.ùs à ce seir, dit madame de Beauséanl ciî retournant la tète et 
jetant un regard au manpiis. N'allons-nous pa< aux Bonlfons? 

— .le n(! le puis, dit-il en prenant le bouton de la porte. 

Madame de He iiséaiit se leva, le rappida pies d'elle, sans faire la 
moindie allenlion à Eugène, qui, debout, étiMirul par les scintille- 
ments d'une richesse merveilleuse, (royail à la réa'ilé des contes 
arabes, et ne savait où se fourrer en se liouvant en présence de celle 
femme sans être remarqué par elle. La vicomtesse avait levé l'index 
dosa main droite, et par un joli monvemenl désignait an manpiis une 
place devant elle. Il y eut dans ce ges e nn si violent de spolisme de 
passion, que le marquis laissa le boi ion de la porte et vint, Eugène le 
regarda non sans envie. 

— Voilà se dit-il. l'homme au coupé ! mais il f;uit donc avoir des 
chevaux fringaiils, des livrées et de lor à (lois pour obtenir le regard 



d'une femme de PariH.' l.o (b'inoii du lii\e le inordit an ( (l'iir, la lièvre 
du i.'aiii le pi il, la soif de I or lui sécha la goig(;. Il avait cent 
Ircnle bancs pour son tiiiueslrc. Son pcre, sa mère, ses IVci es, ses 
siniis, ^;i i.uile, lu; dépeiis.iicnl pas deux ccnU li.incs p^r mois, à 
eux Ions. Celte rapide ( omparaisoii eiitri! sa silnaliuii picKente cl le 
but auquel il j.ill.iil parvenu c(miIi ibiieieiil a le slnpi-lier. 

— PoiiKpioi, dit la \icomt(!bbe en riant, iw jiuuvcz-vons pat wu'ir 
aux Italiens.'' 

— Iles afiairesl Je diiie chez l'ainbassaJeur d'Angleterre. 

— Vous les (luillcrcz. 

(Jiiaiid nn lioinme trompe, il est iiiNiiu ihlemeiit forcé d entasser 
nicnsoni;es sur inensongeH. M. d'Adjnda dit alors eu riant : — \ Ons 
l'exigez .' 

— Oui, (telles. 

— \'oilà ce que je voulais me faire dire, répnudil-il en jelaiit un de 
C(s lins ri gai ds (|iii auraient rassuré tonte autre i'euune. Il pi il la mani 
de la vicomtesse, la bais.i, et partit. 

Eugène pas.sa la main dans ses cheveux, el se tortilla pour saluer, 
en (loyant ipie mad.ime de lieansé.int all.iit penser à lui; tout à coup 
elle s'élance, s(î précipite ihins la g.deric, accourl à la fenêtre cl k;- 
gaide M. d'Adjnda pendant (pi'il moulait en voiture; elle prèle 
l'creille à l'oidie, cl entend le chasseur repélaiil au coehcr : — CIkz 
M. de llochelide. (]i s mois, cl la manière donl d Adjiida se phmgea 
dans sa voilure, biienl l'éelair et la foudre pour cette lèimne, (pii re- 
vint en proii; à de mortelles ap|)iéliensions. Les plus honibles calas- 
irophes ne sont ipie cela dans le grand monde. La vieomUtssc rentra 
(laiH sa chanibr(; à coucher, s(! mil à table, et |)ril un ji»li papier. 

Du momenl , écrivail-elle, oùvonsdincz chez lis Itarlu/ide, cl non 
à l'iimbassade anglaise, vous me devez une explicaliun; je vous nl- 
levds. 

Après avoir redressé quelques Icllrcs (léligiirées par le Iremblc- 
iiienl convnlsif de sa main, elle mil un C, qui voulait dire Claire de 
liourgogne. et sonna. 

— Jac(|ues, dil-elle à son valet de chambre qui vint aussit()(, vous 
irez à sept heures el demie ciicz M do Hoebelido; vous y demande- 
rez le maripiis d'Adjnda. Si M. le marquis y est, vous lui ferez parve- 
nir ce billet sans demander de réponse; s'il n'y est pas, vous revien- 
drez et me rapporterez ma hîttie. 

— Ma iaine la vicoinles.se a qnelf|u'nn dans son salon. 

— Ah ! c'esl vrai, dil-elle en poussant la porte. 

Eugène coinmen(;aii à se trouver Ires-mal à l'aise; il aperçut enfin 
la vicomtesse, qui lui dit d'un Ion donl réiuolion lui remua les libres 
du cœur : — Pardon, monsieur, j'avais un mol à écrire: je suis main- 
tenant tout à vous. Elle ne savait ce qu'elle disait; car voici c; (pi'ellc 
pensait : — Ah! il veut épouser inadeiiioisollo de Uochelide. M.iis est- 
il donc libre? Ce soir, ce mariage sera brisé, ou je... Mais il n'en sera 
plus quosion demain. 

— Ma cousine... répondil Eugène. 

— Hein .Mit la vicomtesse en lui jelanl un regard dont l'htiperli- 
nence glaça l'étudiant. 

Eiigoni; comprit ce hein. Depuis trois heures, il avait ap|)rij tant 
de choses, qu il s'était mis sur le qni-vive. 

— Madame, reprit-il on rougissant. Il hésita ; puis il dit en conti- 
nuant : — Pardoiinez-rmoi; j'ai besoin de tant do proleclion, qu'un 
bout de parenté n'aurait rien gàlé. 

Madame de Ikaiisé. ml soin il, mais Irislemonl; elle sentait déjà le 
malheur qui grondait dans son atmisplièie. 

— Si vous connaissiez la silnaiion dans laquelle se trouve ma fa- 
mille, dil-il en continuant, vous aimeriez à jouer le rctle d'une de ces 
fées fabuleuses qui se plaisaient à dissiper les obstacles autour de 
leurs lilleuis. 

— Eh bien! mon cousin, dit-elle en riant, à quoi piiis-je vous être 
bonne'? 

— Mais le sais-je? Vous appartenir |»ar un lien de parenté qui se 
perd dans l'omliro est déjà toute nue fortune. Vous m avez troublé; 
je ne sais pliis'ce que ji; venais vous dire. Vous êtes la soui(! personne 
que je connaisse à Paris. Ah! je voulais vous cou-nller en vous de-- 
iii.iiidanl (le m'acccpler comme un pauvre eniant qui désire se coudre 
à votre jupe, et (|ui saurait mourir pour vous. 

— Vous nieriez (jnehiu un pour moi'? 

— .l'en tuerais deux, lit Eugène. 

— Enaiii! Oui, vous êies lîn enfant, dit-elle en réprimant quelques 
larmes; vous aimeriez sincèrement, vous! 

— Oh ! (it-il en bocbant la lêlo. 

La vicomtesse s'iiiti'ressa vivement à réliidiant pour une ri'ponse 
d'ambitieux. Le méridional en otail à son premier calcul. Entre le bou- 
doir bleu (le madame de lleslaiid et le salon rose de mad.aiie do Beau- 
séant, il avait fait trois années de ce droit partsi n dont ou ne parle 
pas, quoiqu'il coiistiliie une haule jurisprudence sociale (|ui, bien ap- 
prise el bien pratiquée, mène a tout. 

— Ah ! j'y suis, dit Eugeno. J'avais remarqué madame de Roslaud à 
votre bal, je suis allé ( e niitin chez elle. 

— Vous avez dû bien la gêner, dit en souriant madame de Peau éanl. 

— Eh ! oui, je suis un ignorant qui tnellra contre lui tout le monde, 



iM VHM: (,OUlOT. 



15 



si von* me refusez vnlrc sitouis. Je cioii qu'il Cht fiiii diflicile ilc icii- 
cuiili'i'i ■• i'.iri-» "lie friiiiiii' jeniic. I>elle, rirlie, eli'^;;iiili', ipii boil ilioi - 
CUpee, el il m en fanl inie qui in^pprennu ce que. vons andcb It iinniii, 
vons savez, ^i liicn e\|ili(|Mei- : l.i \ie. Je lioiivir.ii pailtHil un M. du 
Tr.iilleii. Je Nenai» dune a vun> |ioiir vunb deinander le niul d Une 
éliignie. e( vonh |iiiei de inu dire de i|ii< Ile iialuie ebl la hulli»e qm: j'y 
ai laite. J'ai parle d'ini père... 

— Matlaii.e lu diu lies^u dc langeais! dit Jacques en conpnnl la pa 
roluà l'éluilianl «pii lit lu i/^v.olc d nn lininnie xioleninienl cDiilr.iiie. 

— Si von> Minle/. rén-.hir, dit la viconileAbu à \oi\ Umh:, d'abord 
ne bo\i'/. p.i!t aU'>»i doruon^-tralir. 

— Kli ! Iionjonr, ma elieie, lepiil-elle eu M! levaiil et allant ;iu-tlc- 
NanI de la duclie-ise dont elle ple^^a le» mains avec l'eUnsion ciiieiihUIllC 
qii elle aurait pn nioiilrer pour une ^œnr ut ù laquelle la dueliubbc ru- 
pundit par les plu> jolies <'alinerios. 

— Voilà deux l)onueM amies. >e dit ll.isti^nac. J aniai des lois deux 
prolecliiits; (es deux teiimies doivent avoir les nièines allectious, el 
< elle-ci s'iiitc-re^seru sans doute a moi. 

— A qiu'lle heureuse peiiM'e doi^-je le bonlieur de te voir, ma tliere 
Aiitoinetle'/ dit mailaiiie de l<e:iu>eant. 

— Mais j'ai Ml M. d'.Vdjiida-l'iiilo entrant chez M. de iloclielide, cl 
j'ui peitké qu'alors vous elie/. seule. 

Madame de |!i aU'>é.inl ne se piii<;a point les lèvi es, elle ne i oiifjit pas, 
son regard re>(a le même, sou Iront parut s'éclaircir pendant que la 
du( lie-se pronou<,'->it ces f.itales | aiules. 

— Si j'avai> su que vous fussiez occupée... ajouta la duchesse eu se 
tourn.int ver- Kuj,'ene. 

— .Munsiinr ( st monsieur Kiigeiie de Uasliniiar, un de mes cousins, 
dit la \icfimlesve. .\\e/,-\oii> des nou\ell( s du i;tnéral .Monti i\eau .' lit- 
elle. Seii/y m'a dit hier (pi'uu ne le voyait plu», l'aNe/.-vous eu chez 
NOUS aiijomd hui? 

La duelie>se. (pii passait pour être ubiudoiiildd par .M. de Montriveaii, 
de ipii elle elail epenlnnii ni éprise, seiilil :.u eu'iir la pointe de celle 
question, el rougit eu repondant : — Il elail hier à I Kly.-ée. 

— De servire, dit matlame de lleaii é.mt 

— Clara. \ous savez sans doule, repiil la duchesse ru Jelaul des (lois 
de mali|,'iiité par ses ngards. (pie demain les buu>de.M. d'Adjiida l'iiilu 
el de mademoiselle de lto( lu lide se piihlieiit ? 

I]e coup ét.iil trop violent, lu \icomlesse pâlit el rejiondil en riant : 
— L'n de ces hiiiils dont s amusent les sols, l'ounpioi S\. d'.Vdjuda por- 
leraitil (liez ks Iloclielide un des plus beaux uuius du i'urtii^al.' Les 
Ituclii lide <-(>nl des (;ens anolilis d'Iiier. 

— .Mai> ileillie réuuiia dil-on, deux cent mille livr.s de reulc. 

— M. d Ad iidi est Irop liclie pour l'.iiic de ce» calculs. 

— Mais, ma chère, mademuiselle du Iloclielide csl (h.irmuule. 

— Ah : 

— Liiliu il y diuc aujourd'hui, les condilioiiâ lioul arrélécs. Vous 
ni'élonnez eliau(;enieul d't'Mie si peu lusti nite. 

— (^hii Ile solti.se u\(Z-vou3 donc laile, muu-ieur'.' dit uiad.iinc de 
ileausé.mt. Ce piiivre eiifant est si uonvelleiuenl jeté dans le monde, 
(piil in ( omprend liiii, ma chère Aiilniiielle, à ce (pie nous dirons. 
Soyez huiine pour lui, remettons ù c.niser de cela di*main. Demain, 
vo)e/.-\uus, tout ser.i sans duuie ulllciel, el vous pourri z être ullicieii'-e 
à ( oiip tfiw 

la iluchcs&e tourna sur I:!uf;ènc un do ces regards imperliiieuts qui 
euveloppi-ut un humme des pieds à lu lèle, raplallsbcul, el le mellent 
à l'él.il de zéro. 

— .^Lid.ime, j'ai, sans le savoir, ploupé uii poiguai d dans le c(eur de 
mad.uue de llcstaiid. Sans le savoir, voila ma l.iiile, dit l'élmliant, ipie 
son grme av.iit assez hirii servi el qui a\ail découvert les inoidanles 
epigr.immi's( acliéessons les phrases aflerliieiises de ces deux leinmes. 
Noiis I oiiiiniiez à voir, (l nous craignez piiil-élie le» gen> (pii soûl 
dans le seciel du m.il (pi lU nous imil, taudis (pu- ci lui ipii hlesbc eu 
igiioruul la profondeur de ba hlessuic esi reg.irdé comme nu sut, un 
niilalioil ipn ne sait proliler de i hui, ri chacun le iné|<rise. 

M.id.ime de lte;iUseaiit jrla sur rélmli.iiit un de ci s ic^.irds fundants 
on les (!raiides aines savent im tire tuiil a la lois de l.i re( onn.iissan •■ 
et de la iligiiilii. lie n^j.ird lut comme un baume (pii < alm.i l.i pl.iie 
que venait de f.iireuii cieur de l'étiidiaul le coup d'ii-il d huissier-|iii- 
seor p.irleipiil l.i duchesse l'axait éxaliié. 

— I ipmez-voiis qm> jr veii.ii-, dil Kiijjeiie en conlimi.int, de capler 
l.i liiriixcill.iuce du comte de lle^t.iiid ; car, dil- I en se tom liant vers 
la dm liesse d nu air à la lois hu:iible cl maliciiiix, il laiit vous dire. 
m idame. que je ne suis encore ipi'uu puuvri; diable d'eluJiuul, bien 
S' iil. bien pauvre... 

— Ni- diies p.is (fia, monsieur de Hasiii;iiae. Nous autres femmes, 
nous ne voulons jamais de ce dont peisoniu' ne veut. 

— l'ah ! lit Liigene, je u.ii ipii; vingt deux ans, il f.iut savoir Mip- 
jwtrter les m dliiM;r» de son ape D ailleurs, je siii- a confisse ; ri il e.-l 
imposable de sr nu lire à genoux dans nn plus joli coules iuuual : ou 
y lait des pecln s dniil on s ue( u>e dans l'aiilie. 

La dm liesse prit un air boid a ce discours autiit I gi< iix, ibmt < lie 
|<ro>ci'iNit le mauvais goiU en disant a la xicomlcsie : — Moubieur 
arrive... 



.Madaim; de 0<-aus(fant te piit ii rire fruncbcnicnl cl de son cuusiu d 
de la dm lu'bM.'. 

— Il arrive, uia cliere, cl dierclie uue iiisliiiilrice tpii lui ruseigne 
le bon Koùt. 

— M.idame lu diiclicbsp, reprit rugène, ii'esl H pas iia'.iuel de \oii- 
loii s inilnr aux seciels de ce qui U'iis cliaruie' [ \lloiis, se dit-il en 
lui im'ine, je suis ûr (lue ji; leur f.iis des pliiaMU «Je ciiirieur.) 

.M.iis madame de (lesl.iiid est. je crois, l'écolierc de M. deTrailli", 
dil la duchesse. 

— Je n'eu savais ricii, inadauie. reprit l'diudianl. Ad^si nir >-nis ji- 
(■luiirdiment jeté eiitie eux. Enfin, je in'i lais assez l>ieu ) iiU-ud i v < 
le iiiiri, je me \u\ais soullerl pour un lemps par la femme, lo -ipie ]■■ 
me Miis a\i<é di- leur diie (pie je coniiai^siis un boimm* ipi<- je v nais 
de voir sortant par un escalier dérobé, el qui avait au fond d'un luu- 
luir embrasse la comli-sse- 

— (Jui e.-ïl-ee y d reiit les deux femni •-. 

— Lu Nieili.irdqni vil, à r dsoii de di-iix louis par mois, au foinl du faiu 
bourg S.iiut-M.ireeau, cniiime moi, pauvieilndi.iul ; un \éiiiable mal- 
heureux dont loiil le iiioude se uiuipie, el i|ue nous appelons le père 
(juriitl. 

— .Mais, enfant (pie vous êtes, s'écria la vicomtesse, madame de 
Heslaiid e.sl un>' demoiselle Ijoiiul. 

— La lille d'un virmicellier, repril la dueliesse, une petite friuino 
(pii s ( si f.iil présenter le iiu'-ine jour qu'une lille di- p.ilissjcr. Ne vois 
en soiiNcuez-vous iias, Clara .' Le roi s'e.^t mis ù rire, el a dil en lutiii 
un bon mol sur la i'.iiine Des gens, comment duuc? des gens.., 

— Eji'tdtm fnriuœ, dil Liigeue. 

— (l'csl cela, dil 1,1 duchesse. 

— Ah! c'esl sou père, repril réludianl eu fii.-'aiil un gc-te d'Iio.- 
rciir. 

— .M,iis oui; ce bonhomme avait deux biles duul il e->l ipiasi fou, 
qiloiipie l'une el 1 autre l'.denl a peu pus leiiié. 

— Lai-ei(inde n'eslelle pas, dil li vicomle.sse en r<'gard.iiit ina.l.uno 
dc L.ingeais, m. niée à un bati(piii-r donl le mun e~l l'Ili inauil. nu b.i- 
rou de .\ii( ingen'.' Ne se uoimue-l elle pas D. Ipliine'/ N'c.-l ce pas une 
blonde qui a une loge de ci'ité à l'Opéra, qui vient aussi aux Donl.'ons, 
el rit ii'e>>-hant pour se f.iire reiuaiqiier'/ 

Laduelicsse soin il en disant : — .M.iis, ma chère, je vnus admire. 
Pouiipini vous occupez-vous donc t. ml de ces f;eus-la ? Il a f.iliu rlr*: 
amoineiix liiii, comme l'était llesluid, pour s'être euf.iriU'' de ni.iile- 
moisclli.' Anasi.isi''. Oii '. il n'en sera pas le bon marchand! Llle csl en- 
tre les mains de .M. de Trailles, (pii la perdra. 

— Klles (Mil renié leur père, lépi lait Kugeiie. 

— Lh ! bien, oui, leur père, le père, un père, refiril lu vicointcsso. 
un bon père ipii leur a donné, dil-ou, à chacune ciii(| ou six roui mille 
fr.inc.s pour l'aire leur boiilirur en li;s m.iriaiil bien, et ipii ne s'éiail 
réservé (pie liuil à dix mille livres de unie pour lui, croyaul que ses 
lilles rcsteiaienl jCs lilles, ipi'il s'était créé cln-z elles deux exi Iruces, 
deux maisons où il serait adoré, choyé. Lu deiixan-, ses gendres l'ont 
banni de leur société connue le dernier des miséiab'cs... 

(Jiielipies larmes runleieiil d.ins les yeux d'tiu^ene, récemment r.i 
fr.iicbi par les pun s el saintes émotions de la l.iinillu, oucure sous le 
( hariiie des croyances jeunes, ol ipii n'ru était ipi à sa premieio jmr- 
Ui (; sur le champ de b.iliiiile de la ciNilis.ilion pai i>ieiiiie. Lesémoi:< ti^ 
véritables soiil si communicalivcs, que |iendaiil un momcnl ces hi i- 
personnes se reg.irdereut eu silence. 

— Lh ! mou Dieu, dil mad.iine de Langeais, oui, cela semble bie.i 
horrible, el nous vnyuus cepend.iiit cela tous le» jours. >"ya-l-il |»as iin.r 
( aiise a cela .' Diles-imti, m.i cliere, avezvous pensé jamais à ce (jui W 
un gendre.' Lu geiidieesl un homme pour qui nous éléwioii<, vous • n 
moi, une (;liere petite cré.ilure à laquelle nous tienilKuis pu iiij'le 
liens, i|iii si-ra pendait dix-^epl ans 1 1 joie dc la lamille, tpii m e i 
lùme bl.iiiclie, dirail Laniaaiue, el qui eu deviendra li pe.sle. I^'m.. I 
cel hiinme lions l.iura pri-e, il comuieucera p.ir saisir son an: < i 
comme une lia( lie, alin découper daiis |i- ( inir, et .ni \if de (et an;; ■ 
toiis lis sentiments par lesipiels elle s'ait. ich. lit à sa faïuille. Hier, n I •' 
lille él.iit Imil pour nous, nous éiious tout poui elle ; le leii lem.iin < Il ' 
se fait noire eiiuemii'. Ne \(iyoiis-iiou> pas celte Ir.igédie s'.iceompli»- 
saiil Ions les jour.s? Ici, la belle-lille est de la dernière impeilin mr 
avec le Immii père, qui a tnul s.iciibé poi r son fils. Plus loin, un gen 
dre met s.i bille iiiere à la porte. J enleiids dem.iuder ce qu il y a de 
drain. liiipie anjoiird liiii d.iiis l.i société; m.iis le drame \\» ;ei.die csl 
eirra\aul, s;ius coiipur nos m,iiiag< s, ipii sonl dcNeiiUs de forl sollcs 
choses. Je me n nds parfaiicmeut comple de ce ipii csl arrivé à ce 
vieux \eruiieellier. Je ciuis me ra|qieler que ce lu. lui... 

— (joriol, inadaii e. 

— Oui, ce .Moi lot ,i été présidi ni de sa scclion peudanl la réNolulioii ; 
il a élé d.iiis le seciel de l.i fameuse disellr. el a coinnii m é s.i rorluue 

nlus ipi'elles ne Im 
L'iiiliudanl de in;i 
grand iiiere lui eu a vendu pou. de^ sonimca immenses. Ce IJ"riol p >i- 
ta^jiMil sans doute, comme loiis ces i!eiis-la. .i\ec le cumilé de s. dut 
publie. Je me soii\ieiis que l'iiiteudanl dis.iil à ma grjudniere «pi'rlle 
pouvuil relier en toute silreié ;i (jrandvdlicrs, parce (|uc ses blés 



par Vendre daiis ce lemi s-Li de» faiines dix fois plu 
(oùlaniil. Il en a eu t. ml qu il eu a mmiI'I. 



16 



LE PF.RR GORIOT. 



(«laii'iil iino oxcollcnlc cmW n\'H\\u\ Kl» l>ion ! ce Loriot, qui vciidail 
du lili- ;iiix coiiptiirs.ilc U-lts. n a tii (|ii'iint' piission. Il adore, ilil-oii, 
SCS lillcs. Il a |ii( lié raini'c dans la maison di« llrstaiid. vl j-n ffi: I aiilro 
sur If baron de [Sncingon, ini riclit- banipiicr (|ni lait lo royalisK; Vous 
coniprciic/. Iiicn que, sens r(iiq>ir<', les deux cendres ni; se sont pas 
trop lornialisi's d'avoir co vi«Mi\ (|ualr(;-viiq;l-lrfi/c rin/, cnx ; (.a pon- 
vail iMicoro aller avec lîiionaoarle. Mais, ipiand l( s Itiunlidns sonl re- 
venus, le lionlioinoie a ^èiK* M. de llesland, el pins eiK ore le hainpii, r. 
Les (illes, ipii aiiiiai.'iil iienl-èlre lolljonr^ leur père, ont voulu uiona- 
per la (lièxro el le elion, le père el le niaii; elles oui reeu le (ioriol 
(|iiand elles n'avaicnl personne ; elles onl iniaginù des |)r('U;xles de 
tendresse. — Papa, venez, lions serons niienx. parée que odos serons 
senis ! Ole. iMoi, nia diére, je crois (pie les scnliiuenls vrais onl des 
yonx el inie inlelligonce : le co-nr de <e pauvre (pialre-vin-îl-lrei/e a 
«loue saigné. Il a vn que. ses lilles avaiiMil houle de Ini; (jne, si elles 
:iiniaienl leurs maris, il nuisait à ses cendres. Il fallail donc; se sacrilier. 
Il s'est sacrifié, |)arce qu'il était pèie ; il s'est hanni de lui-même, lin 
voyant ses lilles conlenles, il conqtril (pi'il avait bien l'ail. Le père el 
les enfints ont été eonipliocs de ce pelit crime. Nous voyons cela par- 
tout, (le père Doriot n'anrail-il pas été une ladx! de candiouis (lan> le 
salon de ses lilles'? il y aurait élé •^viu'\ il se serait ennuyé, (^e (|ui ar- 
rive à ce père peut arrivera la plus jolie lenniieavee l'iionime (pi'ello 
aimera le mieux : si elle lennnie de son amour, il s'en va, il l'ail des 
làelietés pour la fuir. Tons les seniimenls en sont là. Notre cœur est un 
trésor, videz-le d'un coup, vous êtes ruinés. tSous ne pardonnons pas 
plus à un scntimenl de sèlrc montré lont entier qu'à un homme de ne 
pas avoir un sou à lui. Ce père avait tout donné. 11 avait donné, pen- 
dant vingt ans, ses entrailles, son amour ; il avait donné sa foriune en 
un jour. Le citron bien presse, ses filles ont laisse le zesle au coin des 
rues. 

— Le inonde est infâme, dit la vicomtesse en effilant son chàle et 
sans lever les yeux, car elle était atteinte au vif par les mots que ma- 
dame de Langeais avail dits, pour elle, en racontant celle histoire. 

— Infâme ! non. repiit la duchesse; il va son train, voilà tout. Si 
je vous en parle ainsi, c'est pour montrer que je ne suis pas la dupe 
du monde. Je pense comme vous, dit-elle en pressant la main de la 
vieomlcsse. Le monde est tm bourbier, là( lions de rester sur les hau- 
teurs. Elle se leva, embrassa madame de Beauséanl au fiont en lui di- 
sant : Vous êtes bien belle en ce moment, ma chère. \ ous avez les 
plus jolies couleurs que j'aie vues jamais. Puis elle sorlil après avoir 
légcremcnt incliné la lèle en regardant le cousin. 

— Le père Goriot est sublime ! dil Eugène en se souvenant de l'avoir 
vu tordant son vermeil la nuit. 

Madame de Beauséant n'entendit pas, elle était pensive. Quelques 
inomenls de silence s'écoulèrent, et le pauvre étudiant, par une sorte 
de stupeur honteuse, n'osait ni s'en aller, ni rester, ni parler. 

— Le monde est infâme el méchant, dil enfin la vicomtesse. Aussi- 
tôt qu'un malheur nous arrive, il se rencontre toujours un ami prèl à 
venir nous le dire, el à nous fouiller le cœur avec un poignard en 
nous en faisant admirer le maïuhe. Déjà le sarcasme, déjà les raille- 
ries! Ah ! je me défendrai. Elle releva la tête comme une grande dame 
qu'elle était, el des éclairs sortirent de ses yeux fiers. — Ah ! lil-ellc 
en voyant Eugène, vous êtes là ! 

— l'ncore, dit-il piteusement. 

— Eh bien I monsieur de Rastignac, traitez ce inonde comme il mé- 
rite de lèlre. Vous voulez parvenir, je vous aiderai Vous sonderez 
combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur 
de la misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre 
du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. 
Mainlenant je sais tout. Plus froidcmcn' vous calculerez, plus avant 
vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes 
et les femmes que comme des chevaux de posle que vous laisserez 
crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs. 
Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une (emme qui 
s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais, si vous 
avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor -, ne le laissez ja- 
mais souiiçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, 
vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien voire 
secret ! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui vous ouvrirez votre 
cœur. Pour préserver par avance cet amour qui n'existe pas encore, 
apprenez à vous méfier de ce monde-ci. Ecoutez-moi, Miguel. . (Elle se 
trompait naïvement de nom sans s'en apercevoir.) Il existe quelque 
chose de plus épouvantable que ne l'est l'abandon du père par ses 
deux (illes, qui le voudraient moil. C'est la rivalité des deux sœurs 
entre elles. Heslaud a de la naissance, sa femme a élé adoptée, elle a 
été présentée; mais sa sœur, sa riche sœur, la belle madame Delphine 
de Niicingen. femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin ; la ja- 
lousie; la dévore, elle est à cent lieues de sa sœur; sa sœ.ui n'est plus 
sa sœur; ces deux femmes se renient entre elles comme elles renient 
leur père. Aussi, madame de Nncingen laperait-elle loule la houe qu'il 
y a entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans 
mon salon. Elle a cru que de Marsay la forait arriver à son biii, et elle 
s'est faite l'esclave de de Marsay, elle assomme de Marsay. De Marsay 
se soucie fort peu d'elle. Si vous me la présentez, vous serez son 



Reiijamin, elle vous adorera, Aiiiiez-la si vous pouvez après, sinon 
servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en grande soirée, 
quand il y aura cohue; mais )(; ne la recevrai jamais le iiiatiii. Je la 
saluerai, cela siiflira. N'oiis vous èles leriné la porte de la eomtessc 
pour avoir proiioin é le nom du père lîoiiol. Oui, mon cher, vous iriez 
vingt lois (liez iii.idame IlesLuiil, vingt lois voii-, la lrouv(Miez aliNente. 
Vous avez ('l(' coiisigiK;. Kh bien! ipic h; pen; (loriot vous iiiliodiiiso 
près de madaiiK; Delphine de Nik iiigeii. liH belle madame di; Nik iiigeii 
sera pour vous mu; enseigne. Soyez riiomnii; (pi'elle distingue, les 
femmes rafrolleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses nnîHleiires 
amies, vondronl vous enlever à elle. Il y a des femmes qui aiment 
l'iiouime di'jà choisi par nue aulre, comme il y a (h; pauvres bour- 
geoises (pii, eu prenant nos cli:i|)eaiix. (îsperent avoir nos manières. 
Vous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef du pou- 
voir. Si l(;s ftMiiiiies vous iroiiveiil (h; l'esprit, du talent, les hommes le 
croiront, si vous ne les délrompez pas. Vous pourrez alors loul vou- 
loir, vous aurez hr pied pailoiit Vous saurez alors ce (pi'esl le momie, 
une réunion d(; dupes f t de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi 
les autres. Je vous (Ioiiik; mon nom comme un fil d Ariane pour en- 
trer dans ce labyriniln' Ne le conipromellez p.is, dit-elle en recourbant 
son cou et jetant un regard de r(;iiie à l'étudiant, rendez-le-moi blanc. 
Allez, laissez moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos batailles 
à livrer. 




'-f:^?=3 



Le pcrc Goriot. 



— S'il vous fallait un homme de bonne volonté pour aller melire le 
feu à une mine? dit Eugène en l'inlerrompant. 

— Eh bien'.' dit-elle. 

Il se frappa le cœ.ur, sourit au sourire de sa cousine, cl sorlil. Il 
était cinq heures. Eugène avait f.iini, il craignit de ne pas arriver à 
temps pour l'heure du dîner. Celte crainte lui fil sentir le bonheur 
d'êlre rapidement emporté dans Paris. Ce plaisir pnremenl machinal le 
laissa loul entier aux pensées qui l'assaillaient. Lorsqu'un jeun- homme 
de son âge est atteint par le mépris, il s'emporte, il eniai;e. il niemce 
du poing la société tout entière, il veut se venger el doute aussi de lui- 
même. Raslignac était en ce moment accablé par ces mots : Vous vous 



LK l»l<:i\K (iOIUOT. 



17 



rte» fermé la parle de la cnmtesie.—i'irSii ! se di-iait-il, el, si inmlatiir ili^ 
lic;iii>é.ml a r.ii^oii, si j»; suis consigné... j«'... M.ul;ini<' de itt.'st.iml me 
lidUMTJ ilans ll)n^ les salons où cllo va. J'a|iin('ii(liai à lain- lics ai- 
nics, a liirr !•• pi^loict, ji- lui Incr.ii son Maxime! Kl di- larjucnl ! lui 
(Tiait sa roii^cii ncf, ou donc en pn-ndri^-ln .' Tout a con(i la liclu-ssc 
clalce cliL'Z la conilcs^c de lleslaiid brilla devant ses yrn\ Il avait vu 
la le luxe dont une dcnioisclie Goriot dev.iil èlrc amoureuse, des do- 
rures, des objets de prix en évidence, le luxe inintelligent du parvenu, 
le |,'aspill.i},'e lie la femme eiitretenne. Cette Tascinante ima^e fut sou- 
dainement 01 rasée par le grandiose liolel ilo Iteaiisi-ant. Son imagina- 
tion, transportée dans les hautes régions de la sociét ' parisienne, lui 
inspira mille piusées mauvaises au ciriir, en lui élargissant la tète et 
la conscience. Il vit le monde comme il est : les lois el la morale im- 
puissantes chez les riches, et vit d.ms la fortune VuUima ralio tnnndi. 
« Vautrin a raison, la fortune est la vcriu! » se dit-il 

Arrive rue Neuve-Sain- 
te-Geneviéve , il monta 
rapiilement chez, lui, des- 
cendit pour doimer dix 
francs au cocher , el 
vint dans cette salle à 
manger nauséabonde, où 
il aperçut, comme des 
animaux à un ràlelier, 
les dix-huit convives en 
train de se repaitre. Le 
spectacle de ces misè- 
res ol l'aspect de celte 
salle lui furent horri- 
bles. La transition et lit 
trop brusque, le con- 
traste trop compli't pour 
ne pas développer outre 
mesure chez lui le sen- 
timenl de l'ambition. 
D'un côté, les fraîches et 
charmanlcs images de 
la nature sociale la |)lus 
élégante, des (igures 
jiunes, vives, encadrées 
nar les nicrveille* de 
l'art el du luxe ; des 
tôles passionnées plei- 
nes de poésie; de l'au- 
tre, do sinistres tableaux 
bordés do l.ingc, cl des 
laces où les passions 
n'avaient laissé que leurs 
cordes cl leur mécanis- 
me, i^s enseignements 
(pie la colore d une fem- 
me abandoiuiée avait ar- 
rachés à madame de 
Heauséant.sesolïrcs cap- 
tieuses revinrent dans 
sa mémoire, el la mi- 
sère les commonla Ras- 
tignac résolut d ouvrir 
deux tranchées parallè- 
les pour arriver fi la tor- 
lune, de sappuycr sur 
la science cl sur I amour, 
d être un savant docteur 
et un honune à lamode. 
Il élail encore bien en- 
fant ! CCS deux lignes 
sont des asymptotes qui 
ne peuvent jamais se 
rejoindre. 

— Vous êtes bien sombre, monsieur le marquis, lui dit Vautrin, qui 
lui jela un de ces regards par lesquels cet honune semblait s'initier 
aux secrets les plus cachés du coMir. 

— Je ne suis plus dispose a souffrir les plaisanteries de ceux qui 
m'appellent monsieur le marquis, réponditil. h i, |)our être vraiment 
marquis, il faut avoir ( eut mille livres de rente, et, quand on vit dans 
la maison V.impier, on n'esl pas précisément le f.ivori de la Fortune. 

Vautrin regarda ^a^tignac d'un air paternel cl mé|>risinl, < ommo 
s'il eOl dit : Marmot 1 dont je ne fer.iis (pi'nne bouchée ! Puis il re|ioii- 
dil : — Vous clés de mauvaise humeur parce (pie vous n'avez pcut- 
clre pas réussi auprès de la belle comtesse de Heslaud. 

— Elle m'a fermé sa porte pour lui avoir dil que son père mangcaii 
à notre table! s'écria Rastignac. 

Tous les convives s'cnlrc-regardercnt. I.c père Goriot baissa les yeux 
cl se retourna pour les essuyer. 

42 l'irii.— ImpnmtTM 8«lia«i4<r,ra«(l'Erf*rth, !• 



— Vous m'avcr jeté du tabac d.ius lail, dit-il ^ M)n voisin. 

— {}m vexer.i le père (ioriot s'attaquera désormais a moi, r('pon- 
dit Kiigent; en regardant h; \oisiti de l'an< ien vemii» ellier; il vaiil 
mieux ipie nous tous. .le ne parle pas des dames, dit-il en se reloiu- 
nant vers mademoiselle raillefer. 

(,'ette phrase fui nn dénoùment. Kugène l'avail pronoiuéc d'un air 
(pii imposa sdence aux convives. V.iuliiu seul lui dil en gognenardant : 
— l'our pi endre le père Goriot a votre tonqde, et \oUs établir son 
éditeur responsable, il faul savoir bien leuir une épéo cl bien lirer le 

pistolet. 

— Ainsi ferai-je, dit Eugène. 

— Vous êtes donc entré en campagne aujourd hui? 

— reut-('tre, répondit llastignac. .M.iis je ne dois ( ompte de mes af- 
faires à personne, attendu que je ne cherche pa-, a deviner C( Iles qu<; 

_______ les autres (ont la nuit. 

Vautrin regarda llas- 
tignac de travers. 

— Mon petit, quand 
on ne vcni pas être 
dupe des marioimetics, 
il faut entrer tout à lait 
dans la jj.iraquc, et ne 
pas se ( onientcr de re- 
garder |iar les trous de 
la tapisserie. — Assez 
caii5(;, ajouta -t- il en 
voyanl Kiigene près 'de 
se gendarmer. >'ou> au- 
rons ciisendile un petit 
bo'il de conversation 
(piand vous le vnudtcz. 

Le diner devint boni- 
lire et (roid. Le père 
Goriot, absorbé par la 
prolondi- douleur qui* 
lui avait (auséc la phra i* 
de réliidiant, lie com- 
prit pas que le>> disposi 
lions (les esprits ctaienl 
changées à son égard, cl 
qu'un jeime liomnio, en 
étal d'imposer silence .i 
la persécution, avait pi is 
sa défense. 

— Monsieur Goriot, 
dil madame Vauqiier à 
voix basse, serait «loue 
le père d'une comicssc 
a cl' heure.' 

— El d'une baronne, 
lui répliipia llasiignac. 

— Il n .Tque ça a faire. 
dil Dianchon à llasti- 
gnac; je lui ai pris la 
tète : il n'y a (|u'mie 
bosse, celle de la pater- 
nité ; ce sera un Tere 
éternel. 

Eu/enc élail trop sé- 
rieux pour que la plai- 
santerie de jtiiinelion le 
fil rire. Il voulait profi- 
ler des conseils de ma- 
dame de Reauséaiit, et 
se demandait ou el com- 
ment il se procurerait de 
l'argenl. Il devint sou- 
cieux en voy.int les sa- 
vanes du monde qui se di-roidaient ;i scsycux, à la fois vides et pleines; 
chacun le laissa setd dans la salle à manger quand le diii* r tut tiiii. 
— Vous avez donc vu ma lille? Un dit (ioiioi d Une voix emuo. 
Réveillé de sa nH'dil.ition par le bonhomme. Eugène lui pi il la 
main, el. le contemplant avec une sorte d'.ittendrissemenl : — \oiis 
êtes un brave cl diginr homme, r(''poiiditil. Nous cniscrons de vos 
lilles plus tard. Il se leva sans vouloir écouler le père Goriot, el se 
retiia d.ms sa chambre, où il écrivit à sa inerc la letlr(> siiiv.nite : 

(( .Ma cliere merc, vois si tu n'as pas une troisième mameilo à l'on- 
<( vrir pour moi. .le suis dans une situation ;"» f.iirc promptemenl for- 
.1 lune, .lai besoin de douze cents fiaiKS, el il me les f.uil a tout prix. 
i( No dis rien de m.i dom.mde à mon père; il s'y oppoHT.iil peul-oirc. 
(( el, si je n .tv.iis p.is cet argent, je serais en proie a un di'sespoir qui 
« me coiidiiiiail a me brûler la cervelle. Je l expliiiuerai mes molils 
(( aussitôt que je te verrai ; car il faudrait t'écrire des volumes pour 




Sagis^iail-i^ «le blé», de f.irincs... Gonol n'nvail p.is .son scci'iiil. iai-» 1 



AS 



LK i>i:i\r. (iOiuoT. 



« le r:)ire cnniprcndrc la HiliKilioii ilmis l:i(|ii(;ll() je suis. Je n'ai |):ik 
« joué, ma Ihumii' |iiifrf, je; ne iUn^ i icii ; mais, si lu tiens a iik; coii- 
i( srrvir la vit> (|ii(' lu m'as (lumui.-, il laiil mi> Iroiivcr ('clli' somme. 
« lùiliii, jt: vais (liez la vicoiiili'ssi; ilo licaii^éaiil, i|ni m'a |>iis sous sa 
« piotcclioii. Je (lois aller dans le nnuiiiiï el n'ai |ias mi sou |iiMir av nir 
n (tes gaiils piopies. Je samai ne mander cpie du pain, ne lioire (|Me 
« de rcan, je jeûnerai an Itesoin; mais je ne |inis me pas-er des onliK 
« avec lesipiels on piuclie la vijçne dans eo pa\s(i. Il s\n;il pour nn)i 
« de faire nn)n eheniin on de lesler dans la l)ont'. Je sais loules les 
« espérances que \ous avez n)ises en moi, el veux les réaliser 
« promptemi nt. Ma iMiinie meie. veiuls ijui hpu s-nns de les aneiens 
« lnj(m\ ; je le les rem|)la(( rai liieniôl. Je connais assez la siliialion 
Cl de nolie lamille pour savoir appiéeier de lels sacnlites, el In dois 
« eioiie (pii> je ne le demande pas de les laiie en vain, sinon je seiais 
« lin mon>lif. Ne vois dans ma prière que le cri d'une im|iéiiense 
« iiece^silé Noire avenir esl lout enlier dans ce snii^ide, av( c le inel 
« je dois ouviir la campagne; car celle vie de Paris esl nu cond)al 
« perpétuel. Si. pnnr c(unpléler la .-ouune, il n'y a pas d'anlres res- 
« sources que de vendre les dentelles de ma tante, dis-lui (|ue je lui 
« en enveirai de plus belles. » lùc. 

il écrivit à cliacime de ses sœms, en leur deniandanl leurs écono- 
mies; el, pour les leur arracher sans (|u'elles paiLissenl en famille du 
sat rilice «pi'elles ne mancpu-mient pas de lui faire avec bonheur, il 
intéressa leur délicatesse en allaquanl les cordes de riionucnr <pii sonl 
si bien tendues et résonnent si fort dans do jeunes C(enr>. (Juand 
il eut écrit ces lettres, il épii nva néanmoins une tiépidalion involon- 
taire : il pal|Miait, il tressailhiit. Ce jeune andjilieux connaiss:iil l;i no- 
blesse innn;uulée de ces âmes ensevelies d;iirs la soliiude, il savait 
quelles peines il causerait à ses deux sœm s, el aussi quelles seraienl 
leurs joies; avec quel plaisir elles s'enlrelieiulraienl en secret de ce 
frère ltieu-;iimé, au fond du clos. Sa conscience se dressa lumineuse, 
cl les lui monlra couq)tant, en secret, leur petit trésor; il les vit, dé- 
ployant le génie malicieux des jeunes lilles pour lui envoyer incognito 
cet ai jîenl, essayant ime |iremiere tromperie po;ir être tublimes. « Le 
cœur d'une sœur est nu diismaut de pinelé, un abîme de tendresse! » 
se dit-il. Il avilit home d'avoir écrit. Combien s-eraienl puis>anls leurs 
vœux, combien pur serait l'élan de leurs àiiics vers le ciel! Avec 
quelles vohi|)lés ne se sacrilicraienl-elles pas'.' De quelle douleur sé- 
rail atteinte sa mère, si elle ne pouvait eiivoyer tonte la somme! Ces 
beaux sentiments, ces effroyables sacrifices, allaient lui servir d éche- 
lon |)Our arriver à Delphine de Nucingeu. Qnehiues larmes, derniers 
grains d encens jetés sur l'autel sacré de la lamilIe, lui sorlirenl des 
yeux. Il se promena dans une agit.ilion pleine de dése.->poir. Le père 
Coiiol, le voyant ainsi par sa porte, (jui était restée eiilrebàillée, en- 
tra, et lui dit : — Qu'avez vous, monsieur'? 

— AI» ! miui bon voisin, je suis encore fils et frère comme vous êtes 
père. Vous avez rai^^on de trembler pour la comtesse Anaslasie, elle 
est à un M. Maxime de Tiailles, qui la perdra. 

Le père (loriot se relira en balbutiant quelipies paroles dont Eugène 
ne saisit pas le sens. Le lendem;\in, Uastignac alla jeter ses lettres à la 
poste. Il hésita jusqu'au dernier moiuent, mais il les lança dans la 
boile en disant : — Je réussirai ! Le mot du joueur, du grand capi- 
taine, mol fataliste qui perd plus d'hommes qu'il n'en sauve. (Jnelipjcs 
jours après, Eugène alla chez madame de Restaiid et ne fut pas reyu. 
Trois fois il y letourna, trois fois encore il trouva la porte close, 
quoi(pril se présenlàt à des heures où le comte Maxime de Tiailles n'y 
était pas. La vicomtesse avait eu raison. L'étudiant n'étudia plus. Il 
allait aux cours pour y répondre à l'appel, el, quand il avait attesté sa 
présence, il décampait. Il s'était fait le raisonnement que se font la 
plupart des étudiants. Il réservait ses éludes pour le moment où il s'a- 
girait de passer ses examens; il avait résolu d'entasser ses inscriptions 
de seconde et de troisième ;innée, puis d'apprendre le dioil sérieuse- 
ment el d'un seul coup au dernier moment. Il avait ainsi quinze mois 
de loisirs pour naviguer sur l'océan de Paris, pour s'y livrer à la traite 
des femmes, ou y pécher la fortune. Pendant cette semaine, il vil 
deux lois madame de Beauséant, chez laquelle il n'allait qu'au moment 
où sortait la voilure du marquis d'Adjuda. Pour quelques jours encore, 
cette illustre (emme, la plus poétique figure du faubourg Saint-Ger- 
main, resta victorieuse, el fit suspendre le mariage de mademoiselle 
de Rochelide avec le marquis d'AiIjuila-Pinto. Mais ces derniers jours, 
que la crainte de perdie son bonheur rendit les plus ardents de tous, 
devaient précipiter la catastrophe. Le mar(|uis d'Adjuda, de concert 
avec les Rochelide, avait regardé celle brouille el ce raecommodemenl 
conmie une circonstance heureuse : ils espéraient que madame de 
Beauséant s'accoutumerait à l'idée de ce n;ariage el finirait par sacri- 
fier ses matinées à un avenir prévu dans la vie des hommes. Malgré 
les plus saintes promesses renouvelées chaque jour, M. d'Adjuda jouait 
donc la comédie, et la vicomlesse aimait à être trompée. — Au lieu de 
s;iuler noblement par la fenêtre, elle se laissait rouler dans les escaliers, 
disait la duchesse de Langeais, sa meilleure amie. Néanmoins, ces der- 
nières lueurs brillèrent assez longiemps pour que la vicomtesse restât 
à Paris el y servit son jeune parent auquel elle portail une sorte d'af- 
fection superstitieuse. Eugène s'était montré pour elle plein de dévcne- 
menl et de sensibilité dans une circonstance où les femmes ne voient 



de pilié, de eoiisolalioii vrai(> dan» aucun re^^ard. Si un liomtnc leur 
dit alms de dom es p, noies, il les dit par specnlalion. 

Dans l(! dtisii de pail.iilemeiil bien cininaiire h(ui écliitpiier iivanl de 
tenter l'aboid.i^i; de la maison de ^lleillf;en, Kasli^n.ic voidiil se iiii lire 
au iiiit de l;i vie antérieure du pei<! lioiiol, el recueillit des rciisei^^ne- 
nu-iils ceiliiiiis, qui peiiveiil he rédiiin! à ceci ; 

Je:in-Jo.icliiin (ionot litiiit, avant la lévoliilion. un simple luivricT 
vermieellier, habile, économe, el assez enlreprenaiil pour ;ivoir 
aciieli- le fonils de son maiire, cpie le hasard rendit vidimedn premirr 
soule\emeiil de i7MI. Il s'ét;iit élahli rue de l:i Jussienne, près de la 
llalle-aiix-lllés, et :isait eu le «ros Ikhi sens dai ce|)ler la piésideneu 
de s;i sei lion, alin di; faire piolé^eison (ommerec; par les personiia(;eK 
les plus inlhuMils de celle d;oinereUM; époipie. Celle saf^esse av:iit été 
l'origine de s:i foilime, (pii (oiiiiiieiii;a dans l.i disette, fausse ou vraie, 
par suite de hiipiellc Ics gr.iiiis :icipiirenl un prix éiioniie a Paris. Le 
pen|>le se tu.iit a la [lorlir des boiil;iiif^<'is, l:inilis que cerl;rmes per- 
sonnes :illaient chercher s:ins émeiiliï des pâtes d'Italie < lie/ les é|ii- 
ciers. l'eiuLml ( elle :iim(-e, le citoyen (loriot amassa les capitaux ipii 
plus l:u'd lui servirent à faire son commerce avec toute hi supéiiorilé 
(|ue donne une gnimh; masse d'argent à celui (|ui la possèd(.>. Il lui ar- 
riva ce (pii ariive à Ions les honinies qui n'ont (piune capadté rela- 
tive. Sa miidiocrité l<; sauva. I) ailleurs, sa forlmu; u'étaiil ciMinue 
qu'au moment où il n'y :iv.iit plus d(; d:mger à être riche, il n'excita 
l'envie de personne. Le commerce de gr;iins semblait avoir absorbé 
toute son intelligence. S'iigissail-il de blés, de farines, de gren;iill(!S, 
de recoiinaitre leurs qiiiilites, les provenances, de veiller a leur con- 
sci v:ilion, de prévoir les cours, de |)ropliéliser laboiuLince ou la pé- 
nurie des recolles, de se procurer les cereal(;s ;'( bon marché, de s'en 
approvisionner eu Si( ile, en Ukraine, GoricU n'avait pas son sei ond. 
A lui voir conduire ses affaires, ex|iliipiei' les lois sur l'exiiorlation, 
sur riiiiporlalioii des griiins, étudier leur esp<il, saisir leurs défauts, 
un homme l'eût jugé capable d'être ministre d'E.at. Palient, ac lif, 
éuergi(|uc, constant, r;q)ide dans ses expedilions, il avait un coup 
d'd'il d'aigle, il devançait tout, {irévoyait tout, savait tout, cachait 
tout; diphiinate pour coiu.evoir, soldat pour marcher. Sorti de s:i spé- 
ciiililé, de sa simple et obscure boulicpie sur le |»as de laquelle il de- 
nicnrait ptuidant ses hem es d'oisi\eté, lépiiule ap|iuyée au montanl de 
la piirte, il redevenait l'ijuvrier slupide el grossier, l'homme incapable 
de com|)iendre un raisomiemenl, insensible à tous les plaisirs de l'es- 
prit, Ihomme ipii s'endormait au spectacle, un de ces Dolibans pari- 
siens, forts seulement en bêtise. Ces natures se ressend)lenl presque 
toutes. A presque toulcs, vous ironveriez un sentiment sublime au 
cœur. Deux sentiments exclusifs avaient rempli le cœur du vermieel- 
lier, en avaient absoibé rhumide, comme le cnmmerce des grains em- 
ployait toute l'inlelligence de sa cervelle. Sa femme, fille uiiicpie d'un 
riche fermier de la Brie, fui pour lui l'objet d'une adiniialion religieuse, 
d'un amour sans bornes, (loriot avait admiré en elle nue uiluie frêle 
et forte, sensible el jolie, ipii coniraslait vigoureusement avec la 
sienne. S'il esl un senliiuent inné dans le cœur de l'iiommc, n'est-ce 
pas l'orgueil de la protection exercée ;'i tout moment en faveur d un 
être faible? joii;nez-y l'amour, cette reconii;iissance vive de loules les 
âmes franches pour le principe de leurs |)laisirs, et vous couiprendrcz 
une foule de b zarreiies morales. Après sept ans de boidieiir sans 
nuages, (loriot, malheureusement pour lui, peidil sa femme : elle com- 
mençait à prendre de l'empire sur lui, en dehors de la sphère des sen- 
timents. Peut-être eûl-elhî cultivé cette n;ilure inerte, peut-être y 
eût-elle jelé l'inteHigence des choses du monde et de la vie. Dans celle 
situation, le sentiment de la palernilé se développa chez Goriot jus- 
qu';i la déraison. Il reporta ses ;ifeclions trompées par la mort sur ses 
deux filles, qui, d abord, satisfirent pleinement tous ses sentiments. 
Quelque brillantes que fussent les propositions qui lui furent faites par 
des négociants ou des fermiers jaloux de lui donner leurs lilles, il 
voulut rester veuf. Son beau-père, le seul homme pour lequel il avait 
eu du pencliant, prétendait savoir pertinemment que Goriot avait juré 
de ne p;is faire d'infidélité à sa femme, quoique morte. Les gens de la 
Halle, incapables de comprendre celte bublime folie, en plaisanicrent, 
et donnèrent à Goriot quelque grotesque sobriqu. t. Le premier d'entre 
eux qui, en buvant le vin d'un marché, s'avisa de le prononcer, reçut 
du vermieellier un coup de poing sur l'épaule qui l'emoya, ht tête la 
première, sur une borne de la rue Oblin. le dévouement irrélléehi, 
1 amour ombrageux et délicat que portait Goiiol à ses filles, élail si 
connu, qu'un jour un de ses concurrents, voulant le faire partir du 
marché pour rester maîire du cours, lui dit que Delphine venait d être 
renversée par un cabiiolel. Le vermieellier, pale et blême, quitta aus- 
silôl la ILilli;. Il fut malade pendant plusieurs jours, par suite de la 
réaction des sentiments contraires auxquels le livra celte fausse alarme. 
S'il n'appliqua pas sa lape meui trière sur l'épaule de cet homme, il le 
chassa de la Halle en le forçant, dans une circonstance critique, à faire 
faillite. L'éducation de ses deux filles fut nalurellemcnl déraisonnable. 
Riche de plus de soixante mille livres de rente, el ne dépensant pas 
douze cenls francs pour lui, le bonheur de Goriot éiait de satisfaire les 
fantaisies de ses filles : les plus excellents maîtres furent chirgés de les 
douer des talents qui signalent une bonne éducation; elles eurent une 
demoiselle de compagnie; heureusement pour elles, ce fut une femme 



LE PKKK GOUlOr. 



iO 



d'esprit cl de (;oA(; elles alliiifiit à cheval, elles avaii'iit voiture, elles 
viv:iiriil ciimiiic :iiir;iii'iit vl'< il Irs iiiailtt"»Sfs iliiii vieux si'ij.'in-iir rielie; 
il Irur ^lllli^.lil (I i'\|ii iiinr lis plus « txKoux dt.'-.irrt pour vou' leur pcre 
s't-rnprosiiit ilf li'> comiiUi ; il lit- iji luaml.iil (luiinc ( mh^mc t-n relour 
di; sc> oiïrauilrs. Goiiol luill.iil m-s lillrs an raii^ iltï^ aii({i">, cl ucies- 
&aiirinrul an-(lis«,ub de lui, le (ium rc liouum- ! il aiiuail jus<|n au uial 
qu'elle) lui laiMienl. I^luand ses lille;» lureiil eu a^e il'elre uiaiii-es. elles 
piirt'Ul ( liuisir leur:» maris suivant leurs |:oùis : diacune délies devait 
avoir eu dot lu uioilie de lalnitiinu de snu père, linurli-ee |iour ^a 
beauli- par le ruuile du lleslaiid. Auaslasiu avait des pem |i iiil.s aiisto- 
Cratii|nes ipii la poilereul a ijuilter la uiiisoii palei iielle |iour s'eiaiieer 
d.iUs les liaiilcs plieres Mttiales. |)elpliiiie aimait l'arr^eiit relie épousa 
Nil iiiKeii, haïupiierd origine alli iiiaiide (pii devint bai ou du S.diil-Kiu- 

tiiie. lioriot resta vermii ellier. Ses lilles et ses ({eiidres se < liotpiereiit 
lii'Utot de lui vuir ciuiliiiuer ee < oinuiei ce, (pioii|iie ce lOt toute sa 
vie. Apres apri-s avoir subi pendant ( iiii| ans leurs in^tain es, il roii- 
«eiilil à se retirer avec le piodiiit (]«■ son loiids, el les béiiélii es de ees 
dernière^ années , capital ipie madjm>; Vanqner, ciiez laipulle il était 
venu s'établir, avait eslinit; r.ipiiurler de liiiil a dix inillir livres île 
renie. Il su jeta dans telle pension par suite du désisiiijir ipii I avait 
saisi eu voyaiil ses deux lilles obligées par lents maris de reliiser iion- 
senleiueiit du le prendre citex elle», mais encore de ly recevoir ostensi- 
blement. 

Ces renscipiientents étaient tout ce (pie savait un M. Muret sur le 
compte du peie Goriot, dont il avait acbelé le ronils. Les siip|iositions 
que Hastignae av.iil entendu lairo par la ducbessu du Laiij^eais se 
trouvaient ainsi eonlii niées, lei seteiiuinc l'exposition de celte obscure, 
mais efiroyable tr.igi'die parisienne. 

Veis la lin d>- celle première semaine du mois de décembre, Itasti- 
giiac reçut deux lettres. I.'nne de sa mèiu, I autre de sa sœur aiiiée. 
Ces l'criliires si connues le lireiil à la lois palpiter d'aise el tr< initier 
de terreur, (les deux Irèlus pa|)ieis conten.iienl un airél du vie ou du 
mon sur ses espérances. S il concevail (|iii lipiu teneur en se rappe- 
lant la détiessc du ses parents, il avait trop bien éprouvé leur prédi- 
lection pour ne pis cr.iindre d avoir aspiiû leurs dernières goulles de 
sang. La lettre de sa mère était ainsi (uuvnu: 

« Mon cher enfant, je l'envoie ce que lu m'as demandé. Fais un bon 
a emploi de cet argent, je ne pourrais, (piaiid il s agiiait du le s.uiver 
« la vie. trtiUM'r nue seconde lois unu somniu si considérable sans tpte 
« ton peie en lui iustrnil, ce qui troublerait l'bai nioniu du notre nié- 
« nage Pour nous la proenier, nous serions oblij;és de donner des ga- 
« raidies sur notre terre. Il lu'esl impossible du jngi^r le meriic de pi o- 
« jet- (pie je ne connais pas; m.iisde cpielle nature sont-ils donc jiour 
c le l'aire craindre de me lesconlier? Celte explication nu demandait 
« pas des volumes, il nu nou^ iaul ({u'iiii mol à noii^ aiilres me- 
« les, et ce mot m'aurait évité les angoisses de lim eililndt.-. Je ne 
» saiir.iis le cacher l'impression donlonreiise ipiu la lelliu m'a causée. 
« MiHi cher lils, qtiel est dune le seniiment qui l'a (ontiainl a jeter 
« un tel ellroi dnis mon cieui '.' Tn as dd biensoidliir en m'ecriv.inl, 
«carj'.'i bien soulleii eu le lisant. Dans (piellu carriuiu l engages-tu 
« donc? l'a vie, ton bonlienr, suraieiil-ils adachésà itarailic ce (juu lu 
« n'* S|)as,à vuir un monde où lune saurais aller sans laiie des depeii- 
H ses d'argtnl(|ue tn ne peux soutenir, sans perdre un temps précieux 
« pour tes études? .Mon bon Lngene, crois-en le cœur de ta mère, les 
voies tortueuses ne mènent a i ieii de gr.ind. La patiein e cl la rési- 
tt gnalion doivent èlru les vertus des jeunes gens qui sont dans l.i po- 
a silion. Je m; le gioiide pas. je ne voudrais eoinuinniqiier à noire of- 
« fraude aucune amertume. Mes paroirs sont celles d'une nieru aiissi 
« coiiliaiile (pie pii-vosanle. .Si lu s.iis ipn Iles s(miI les olili^ati(Mis, je 
a Sais, moi, i omb.eii ton i ijmm' est pur, combien les iiitt>ntions sont 
« exeelleiiles. .\us»i piiis-je tu dire sans er.iinle : Va, iikui bienaiiiK', 
a marche! Ju lr>inble p.irce que je suis uieru : in.iis chacun de tes 
« pas sera leiidniueiil accompagné de nos vomix et d*' nos béiiedic- 
« lions. Sois |)rndeut, cher curant. Tu dois être sage comme un 
a liouuue: les de-tini'es de cinq pei sonnes ipii tu sont ( lieres reposent 
« sur l.i ti'le. Oui, toutes nos forium s sont en loi, comme ton bon- 
« heur est le notre Nous prions Ions Dieu du l(> seconder dans les en- 
« lreprise>. Ta taule ManilLic a ("le. dans celle circousl.iuce , d'une 
« bouté inoiiie; ell- all.iil jiisipi'a coucevoii ce que lu mu dis de tes 
« g.iuts. .M.ii<, elle a un fiibie pour laini', disait-elle g.iii'iiieiil. Mon Kii- 
(( gène, aime bien la tante, je ne te dimi ( e qu ClIe a lait pour toi ipie 
« ipi.niii lu aiir.is léossi . autreniiut, sou ar^'eiit te briileraii U'> dui^iis. 
« \oiis ne savez pas, eul.iuls, ci- ipii; c est tpie de sai iilier des sonve- 
«nir-! M. lis «pie ne vous saerdieiait-tMi pas/ Klle iintibaige de le 
a dire (pi'elle ti; b.ii e au fiinil, el voidi.iil le < (Miiuinuiqner |).ir ce 
« baiser l.i fnrce dCtr»: souvent lieun ux. (ii Ile iMUine et exeedenic 
« femme t'aurait cent si i Ile n'av.iii \\,\s l.i gmille aox do gis. Ton 
«( pure va bien. 1«t réi (die de tMl'.l passe nos espérances. Adnii, cher 
« eidaiit Je ne dir.ii rien de te^ so'Uis: Lame le» lit. Je lui laisse le 
« plaisir (II- b.ibdliT sur les petits év('iieiueuls di> l.i l'aïudle. Fasse le 
« ciel qiio lu rélls^is^es ' Ob', oui, leii^sis. mon Kogeiie. tu m'.is fait 
« connaître nue douleur trop vive |>our (pu* je puise l.i siippurier une 
« seconde fuis J'ai su eu que e'cliil ipie d èlru pauvre, on délirant la 
« fol tuue pour la douiier à mon enlant. Allons, adieu. Ne n(uis laisse 



■ p.-m S.1IIS nouvellet. el prends ici le liais«'r que la mère t'envoie. » 
(Jiiand Kiigem* eut ailievé relie lellru. il éliil en pleins, il pens,iit 
au peie Goriot lord.iiit son veroicd et le vendant [xuir aller pavi-r la 
lettre de (li.inge du sa lille. « Ta nore a tordu sek bijoux ! ^e dis.iil il. 
Ta taule a plein (■ saii douN; eu vriidaiil (piehpies unes de ses n h- 
(pies I lie quel droit tniudirais-lu AiiaslasieMii viens d'imiter pour 
l'égiusiiie de ton avenir ce ipi'elle a fait |Miur son amant ' (J li, d elle ou 
de loi, vaut mieux? » L'etndi.inl se seiiiit les entr.tides riuigé«>s par 
uni! sensitlion de chaleur inlidér.ible. Il voulait reiiinicer an inonde, il 
vmildt ne pas (irendrc cet argent. Il éprouva ces nobles et beaux le- 
mords secrets dont le mérite et r.ireineiit apprécié par les liouiiues 
(piaiid ils jugent leurs sc'iiililables, et qui lont sonvrui absoudre par 
les anges du ciel le criminel condamné |iar les juristes de la l< rre. 
Kastignac ouviit la leilri; de sa sieur, dont les expressions iiinoceni- 
nieii> gracieuses lui ralV.ii( liirent le cm ur. 

u la lettre est venue bien a projios, ( h<r frère. Agathe el moi nous 
a Voulions empi iver noire argent de tant du manières difliTeiiles, 
((qui- iioiis ne saviiuis jdns a (piel a( bal nous répondre. Tuas fait 
tt cuiunie le doineslii|iiu du roi d KspaguiMpi.iiid il a renversé b.-s mon- 
Ires d(! son maille, lu nous as mise- d accord. Vraiment, nouséiions 
a coiist.iininenl en (|uerelle pour celui de nos désiis aiupiid nous don- 
a nerionsia |)ieléren( e,et nous n'avions pas deviné, mon bon Kiigeiie, 
« remploi (pii compren.ii'. tous nos désirs. Agilln- a s.iulé de jide. 
« Lnliii, nous avons été comiii(> deux lolles pendant loiiie la journée, 
« « telles insniinet (si) le i\c taule i que ma inéru nous disiiil du son 
« air sévère: .Mais qn'avez-vous donc, ineMlemoi^illus '/ Si nous avion« 
« été i;rondces un biiii, nou-.cn aurions été, je crois, encoie ;-' 
« coiiientes. Une lemine doittionver bien du pl.iisir a souffrir pm,. 
(( celui (pi'elle aiinul Moi seule étais rèvensi; et chagrine au milieu de 
« ma joie. Je ferai sans doiiie nue mauvaise lemme, je suis iiop 
a d pen>iere. Je m'ét.iis aciielé deux ceintnies. un joli poinr.on pour 
« p( rcer les n'illets de rues coi sels, des ni.iiseries, en sorte que j'avais 
« moins d'aigcui (|ue celle grosse Agathe, (pii est éc(Uiorue, et entasse 
o sus éeiis cuinrue une pie. Klle avait deux cents lianes! .Moi, mon 
« [lanvre ami, je n'ai rpie ciiupiantc écus. Je suis bien prrrrie, je vuu- 
« (Irais jeter rrra ceiulnre dans lu puits: il me sera loiijonrs pénible de 
« la porter: je l'ai volé Agathe a été charmante. Klle nr'a du • En- 
a vojons les trois cent ciii(|iiaule francs, à nous deux! Mais je n'ai pas 
M tenu à le raconter les ciioses comme elles se sont passées. Sais-tu 
« comment nous avon^ fut p >ur obéira les coinmandenients '.' nous 
« avons pris noire glorieux argent, nous sommes allées nous |tromencr 
a toutes deux, el,(|iian(l nue fois nous avons en gagné la grandi; loulc. 
« nous avons cmiru i\ Huilée, où nous :ivons tout bonnem>-nl donne 
« la somme à M . (îrimbert, qui tient le bureau des Messageries 
a royales ! >'ous étions légères comme des hirinidelles en revenant. 
« Kst-ce que le bonlienr nous alK'girail .' médit Agilhe. Nous nous 
« ^oninies dit mille i hoses (pre je ne vous K'qiélerai pas, monsierrr le 
a l'ai isieu. il él.iil tiop (piotioii de vous. (Hi ! cher Irere, nous l'aimons 
(( bien, voilà tout en deux nints. (^In.iut an secret, selon un taule, de 
« petites in.isiines comme nous sont capables de tout, uièine de se 
« taire. Ma iiienï est allée mystéiieiis. meiil a Angoulthneavee ma l.-vnic, 
(( et lontrs deux ont gar.lé le silence sur la haute politiipie d-- leur 
<( vov;ige, qui n'a pas eu lieu sans de Imigiies confereri(-es d'où nmis 
«( av(His été bannies, ainsi que .M. Kr b.oon. I>u gr.iiides conjeciiircs 
« oC( npent les esprits d.iiis j Lt.it de ILislignac. L.i robe de moii'>seline 
« seuit-e de Heurs à jniir ipie biodeut les infinies junir sa m.ijeslé la 
<( reine av.mce d.iris le plus profond s(,'( rel. il n'y a plus qup deux lai- 
« zes à r.iire. Il a été décidé (pi'oii ne ferait pas de luni du (olé de 
H Verlenil. il y aura nue h. de. Le menu |ieiiple y perdr.i des fiuits, des 
a espaliers, ru.iis on y gagrreia nue bei|<; vue pour h s élr.iugers. Si 
« l'hei ilier presomplif av.iit besoin de inouilioirs, il e-l prévenu cpic 
« la don.iiiiere de .Mar(illac, en fniilldil (l:i!i> ses trésors et ses rrral- 
« les, dl>ignécs son- le nom de i'innpci.i el d llercul.inum, a (lec(mverl 
a une pièce de belle toile d) Hollande, qu'elle ne se ((innaisoail pas: lus 
o piiucusMîs Ag.illic cl Lame meltent à ses ordres leur lil, leur aU 
a guille, cl des mains toujours un peu Inqt ronges Le> deux iciiues 
« princes don Henri el don Gabriel ont conservé la fiiuesle h diilndu 
« iU' se g(»rger de raisiin-, de l.dre enr.iger leurs S(rurs, de ne \ou- 
d loir rien :ipprendre, di; s'amuser à dt'uirher des oiseaux, de tapa- 
a ger. et de couper, milgré les lois de I El.il. des osiers p«tiir se faire 
« des b.idiiies. Le nonce du pape, vulgairemenl appelé M. le curé, iiie- 
o iiacu de les exciunruiinier s'il C(mtinuerit a l.iisser les s.iinU c.inoiis 
c du la grammaire pour les c.oioiis du sureau bellupieiit . Adieu, (lier 
« Irere, jamais lellrc n'a pmu- l.int de \ir\\\ faits pour Ion b(Miheiir, 
« ni tant d'.imonr salisLiii. Tu .uir.is dmic bien d> s chuses in rioiis dire 
A ipiaiid lu viendras* In medira> loiit, à uini, je suis j.u'iK-e. Ma lanlc 
a nous a laisse soupçonner que lu av.iis dus succt^ dans le monde. 

L'on parle d'une dame et l'un se lait du ro*lc. 

« Avec nous s'entend ' Ois donc. F.ugiMie, si lu vnul ds. nou<; pourrions 
« nous passer de ukiik lioir>, el riniis le fcriniis descbemi-cs. Il |iorids- 
« moi vite a ce --ujei. S'il te fallait promptemeut de belles cbenùse« 



20 



Ui PKKK (iOHIOT. 



« bien cousues, non» serions ohliBcis do nous y mellie tout de suite ; 
« el, s'il y :>vail ;i l';ni^ des fieoiis (pie nous ne ediuiussioiis pas. tu 
M nous t'iivtMiais MU inodtir, MUldWl ponr les |i()ij;uils. Adieu, adieu! 
« je t'euiidasse au IVonl du cnlé naiulie, >ui la teiupe i|ni ura|)|»;ii- 
(( lient e\(lusivenii'Ul. .le laisse raulif Icuillrt poui Anallie, cpu m'a 
« promis de ne rien lue de ce (pu- je te dis. IMais, pour eu eue plus 
a silre, je resterai près d'elle pendant (piflle t'eeiiia. Ta so-ur qui 
« l'aune, 

« LAiiiii: iiK Hastii.mac. » 

— Oli! oui, se (lit Fnpèiie, oui. la fiuluue à tout pii\ ! Des trésors 
ne pa\er.dent pas ce dexoueuienl. .le voudrais Icin' ap|iorler tous les 
l)oidiiurs cnseinide. (^»iiiii/e cent cinipianle lianes! s(> dit-il après inie 
pause. Il laiil (pie cliaipie pie((' poile coui) ! laiM(îa raison. Nom 
d'iuie lemme ! je n'ai (pie des clieinises de grosse toile, l'oiir le btin- 
lieiu- d un aiilre. une jeune lille devieul iiis('e autant (pi'uu voleur. Iii- 
noceiil(> pour elle et pn'voy;uile pitiir moi, elle e^t connue rani;e du 
ciel, (pii pardonne les laiiles de la terre sans les c(»iuprendre. 

l,e monde était à lui ! Déjà sou tailleur avait été eonvocpié, sondé, 
comiiiis. i'U voyant M. de Trailles, Hastiyuae avait compris l'inlliieuce 
(piexerceul les tailleurs sur la vie des jeunes gens. Hélas ! il n'existe 
pas de moyenne cuire ces deux termes : un tailleur est un eimeini 
mortel ou lin ami donné par la facture. Kiijjéne renconlia dans le sien 
un homme (pii avait comiiris la paternité de sou commerce, et ipii se 
consid(irait comme nu trait d'union entre le présent et lavcnir des 
jeunes j;ens. Aussi llaslignac, reconuaissaul a-t-il lait la rorlumr de cet 
homme par un de ces mois anx(piels il excella plus tard. — .le lui con- 
nais, disait-il, deux pantalons (pii ont lait faire des mariages de vingt 
mille livres de rente. 

(Juinze cents francs cl des habits à discrélioii! En ce moment le 
pauvi(> méridional ne douta plus de rien, et descendit au déjeuner avec 
cet air iiidéiinissahlc (pi(> donne à nu jeune homme la possession d'une 
somme (inolcoiupie. A rin>laut où l'argenl se glisse dans la poche 
d'un étudiant, il se dresse en lui-même une colonne fanlasli(pie sur la- 
quell(! il s'appuie. H marche mieux (lu'anparavant, il se seul un point 
(iappui pour son levier, il a le regord plein, direct, il a les mouve- 
menls agiles; la veille, humble el timide, il aurait reçu des coups; le 
lendemain, il en donnerait à un premier ministre, il se i)assc eu lui 
des phénomènes iiu)ms : il veul tout et peut tout, il désire à tort cl à 
travers, il est gai, généreux, expansif. Enlin, l'oiseau naguère sans 
ailes a retrouvé sou envergure. L'étudiant sans argent happe un brin 
de plaisir comme un chien qui dérobe un os à travers mille périls, il le 
casse, eu suce la moelle, el court encore; mais le jeune homme qui 
fait mouvoir dans son gousset quelques fugitives pièces d'or déguste 
ses jouissaiK es. il les détaille, il s'y complaît, il se balance dans le 
ciel, il ne sait plus ce que signifie le inot misère. Paris lui apparlicul 
tout entier. Age où tout est luisant, où tout scintille et llambe ! âge de 
force joyeuse dont personne ne profile, ni riiomme ni la femme ! âge 
des dettes el des vives craintes qui décuplenl tous les plaisirs ! Qui n'a 
pas pratiqué la rive gauche de la Seine, entre la rue Sainl-Jac(jues et 
la rue des Sainls-Peres, ne connaît rien à la vie humaine ! — « Ali ! si 
les femmes de Paris savaient ! se disait Uastignac en dévorant les 
poires cuites, à un liard la pièce, servies par madame Vauquer, elles 
viendraient se faire aimer ici. » En ce moment un l'acteur des Messa- 
geries royales se présenta dans la salle à manger, après avoir lait son- 
ner la porte à claire-voie. Il demanda M. Eugène de Hasliguac, auquel 
il lendit deux sacs à prendre et un registre à émarger. Hasliguac fui 
alors sanglé comme d'un coup de fouel par le regard profond que lui 
lança Vautrin. 

— Vous aurez de quoi payer des leçons d'armes el des séances au 
tir, lui dit cet homme, 

— Les galions sont arrivés, lui dit madame Vauquer en regardant 
les sacs. 

Mademoiselle Michonneau craignait de jeter les yeux sur l'argent, de 
peur de montrer sa convoitise. 

— Vous ave/ une bonne mère, dit madame Coulure. 

— Monsieur a une bonne mère, répéta Poiret. 

— Oui, la maman s'esl saignée, dit Vautrin. Vous pourrez mainte- 
nant faire vos farces, aller dans le monde, y pêcher des dots, el dan- 
ser avec des comtesses qui onl des fleurs de pêcher sur la tête. Riais 
croyez moi, jeune homme, fréquentez le tir. 

Vautrin lit le geste d'un honmie qui vise son adversaire. Raslignac 
voulut donner pour boire au facteur, et ne trouva rien dans sa poche. 
\ autrin fouilla dans la sienne, et jeta vingt sous à l'homme. 

— Vous avez bon crédit, reprit-il en regardant l'étudiant. 

Raslignac fut forcé de le remercier, quoique depuis les mois aigre- 
ment échangés, le jour où il était revenu (Je chez madame de Beau- 
séant, cel homme lui fût insupportable. Pendant ces huit jours Eugène 
el V?itrin élaienl restés silencieusement en présence, cl s'observaient 
l'un l'autre. L'étudiant se demandait vainement pourquoi. Sans doute 
les idées se projettent en raison directe de la force avec laquelle elles 
se conçoivent, et vont frapper là où le cerveau les envoie, par une 
loi mathématique comparable à celle qui dirige les bombes au sortir 
du mortier. Divers en sont les effets. S'il est des natures tendres où 



les i(h''es se louent et (prelles ravagent, il est aussi des nalnr(!s vigou- 
reusement munies, des crânes à remparts d'airain sur l('S(pi(ds les vo- 
lontés des autres s'a|dalis^ent et tombent comuie les balles (htvani iiik; 
niiiraille; |tuis il est encore des natures llas(pie8 et cotonn(,'Uses on 
les i(ie(rs d.mtiui \ieniient moin ir c(iniuic des boulets s'amollissent 
dans la terre molle des redoutes. Hasliguac avait uik; d(î ces tètes plei- 
nes (h; poudre (pii saillent au moindre choc. Il était trop viva( cment 
jeune pour ik; pas èln; accessible a cetU; proj clioii des idées, à ( elle 
conlagioii des senliiiieiils doiil tant de bi/.arrcs phiiioiMencs nous frap- 
pent à noire insu. Sa vue inorah* avait la portée lucide de ses yeux de 
lynx. Idiaciin (h; ses doubles sens avait celle longueur mystérieuse, 
cette llexibilile d'aller et de retour (pii nous émerveille < liez les gens 
siipi-rieiirs, brelleiiis habiles a saisir le defnit de toutes les cuirasses. 
Depuis nu mois il s'était d'ailleurs (hiveloppé ( liez Eugène autant dc 
(pialiU's (pie (II' (lélaiits. Sesdélauls, U: mondi- et I :icc()mpliss{Miient dC 
ses ( roissanis désirs les lui avaient (l(îuiandés. Parmi ses (jualilés se 
trouvait cetl(; vivacit(; méridionale (pii l'ail marclier droit a la dilliciillé 
pour la résoudre, et (pii ne permet pas à un liomiiie d'outiol.oire de 
rester dans une incerliluile (pu IciuupK! ; ipialilé (pie les gens du ÎNord 
nomment un délanl ; pour eux, si ce fut lorigine de la roitime de Mu- 
rat, ce fut aussi la caiisi; de sa mort. Il fauiliait conclure de là (|iie, 
(piaiid nu méridional sait unir la fourberie du Nord à l'audace d'oiilre- 
Loire, il est comphit et reste roi de Suéde. Hasliguac ne pouvait donc 
pas demeurer longtemps sous le feu des batleries de Vautrin sans sa- 
voir si cet homme était sou ami ou son eimeini. De moment eu mo- 
ment, il lui semblait (pie ce siuf^nlier personnage piîuelrail ses pas- 
sions et lisait dans sou C(eur, tandis ((ue chez lui tout était si bien clos 
qu'il semblait avoir la profondeur immobile d'un sphinx qui sait, voit 
tout, el ne dit rien. Eu se sentant le gousset plein, Eupène se miiliua. 

— Faites-moi le plaisir d'atlendre, dit-il à Vautrin, (pii se levait pour 
sortir après avoir savouré les dernières gorgées dc son café. 

— Pourquoi'.' répondit le quadragénaire en mettant son chapeau à 
larges bords el i)reuanl une camie en fer avec la(juelle il faisait sou- 
veul des moulinets en hoinine qui n'aurait pas craint d'être assailli par 
quatre voleurs. 

— Je vais vous rendre, reprit Raslignac, qui défit promptemenl un 
sac et compta cent quarante francs à madame Vauquer. Les bons 
comptes font les bons amis, dit-il à la veuve. Nous sommes quilles 
jusqu'à la Sainl-Sylvcstre. Changez-moi ces cent sous. 

— Les bons amis fout les bons comptes, répéta Poiret en regardant 
Vautrin. 

— Voici vingt sous, dit Raslignac en tendant une pièce au Sphinx en 
perruque. 

— On dirait que vous avez peur de me devoir quelque chose? s'é- 
cria Vautrin en plongeant un regard divinateur dans l'àme du jeune 
homme, auquel il jeta un de ces sourires goguenards el diogéniqucs 
desquels Eugène avait été sur le point de se fâcher cent fois. 

— Mai^... oui, répondit l'étudiant, qui tenait ses deux sacs à la main 
et s'était levé pour mouler chez lui. 

Vautrin sortait par la porte qui donnait dans le salon, et l'étudiant 
se disposait à s'en aller par celle qui menait sur lo carré de l'escalier. 

— Savez-vous, monsieur le marquis de l'.astignacorama, que ce que 
vous me dites n'est pas exaclemeul poli, dit alors Vautrin en foiiel- 
tant la porte du salon et venant à l'étudiant, qui le regarda froide- 
n.enl. 

Raslignac ferma la porte de la salle à manger, en emmenant avec lui 
Vautrin au bas de l'escalier, dans le carré qui séparait la snllo à man- 
ger de la cuisine, où se trouvait une porte pleine donnant sur le jar- 
din, el surmontée d'un long carreau garni de barreaux en fer. Là, l'é- 
tudiant dit devant Sylvie, qui déboucha de sa cuisine : — Monsieur 
Vautrin, je ne suis pas marquis, et je ne m'appelle pas Raslignacorama. 

— Ils vont se battre, dii mademoiselle Michonneau d'un air indill'é- 
rent. 

— Se battre! répéta Poiret. 

— Que non, répondit madame Vauquer en caressant sa pile d'écus. 

— Mais les voilà qui vont sous les tilleuls, cria mademoiselle Victo- 
rine en se levant pour regarder dans le jardin. Ce pauvre jeune homme 
a pourtant raison. 

— Remonions, ma chère petite, dit madame Couture, ces affaires-là 
ne nous regardent pas. 

Quand madame Couture et Viclorine se levèrent, elles rencontrèrent, 
à la porte, la grosse Sylvie, qui leur barra le passage. 

— Quoi qui n'y a donc .' dit-elle. .M. Vautrin a dit à M. Eugène : 
Expliquons-nous ! Puis il l'a pris par le bras, et les voilà qui marchent 
dans nos artichauts. 

En ce mmnent Vautrin parut. — Maman Vauquer, dil-il en souriant, 
ne vous effrayez de rien, je vais essayer mes pistolets sous les tilleuls. 

— Oh ! monsieur, dit Victorine enjoignant les mains, pourquoi vou- 
lez-vous tuer M. Eugène ? 

Vautrin fil deux pas en arrière el coulempla Viclorine. — Autre his- 
toire! s'écria-t-il d'une voix railleuse qui fit rougir la pauvre fille. Il 
est bien gentil, n'est-ce pas ce jeune homme-là'.' reprit-il. Vous me 
donnez une idée. Je ferai votre bonheur à tous deux, ma belle enfant. 

Madame Couture avait pris sa pupille par le bras el l'avait entraînée 



LK IM:UK (iOlUOT. 



24 



en lui disant à l'urcille : — Muis, Victoriue, vous élus inconcevable o; 
malin. 

- Je ne vcnx |>as(|u'on lire des coups de pislulet chez moi, dit ma- 
djnie Vanqiur. >"alU'Z-vuus pas effrayer idiil le voisinage et amener 
b polici-, a c't'lienre ! 

— Allons, du caliiie, niani.iii Vaiwpicr. répondit Vautrin, i.a, là, tout 
beau, nous irons au tir. Il ri'joijjnit lta>li};nac, (pi'il prit Liniiliereinent 
par le bras : — (,luand je von-, aiirai> proiiM- ipi'a trente-ciini pas je 
mets <'in(| fois de suite ma balle dans un as de piipie, lui dit-il, cila ne 
vous iiterail pas votre courage. Vous mavc/. l'air d'être un peu rageur, 
et vous \ous leriei lucr tomme un imbécile. 

— Vous reculi/.. dit tiigene. 

— >e m'ei liaiilïrz |>as la bile, répondit Vautrin. Il tie fait pas froid 
ce matin, venez nous asseoir là-bas, dit-il en montrant les sièges peints 
en vert. La, ptisoniio ne nous entendra. J'ai a causer avec vous. Vous 
êtes un bon petit jeune liommc auquel je ne veux pas de mal. Je vous 
aime, loi de l'romp... (uiille tonnerres !), foi (b- Vautrin. l'oui(|uoi vous 
aimé-je, je vous le dirai. Eu alteiidant, je vous connais comme si je 
vous avais lait, 1 1 vais vous le prou\er. Mettez vos sacs-là, reprit il en 
lui montrant la table ronde. 

Hastignac pos.i son arjjent sur la table et s'assit en proie à ime cu- 
riosité «pie développa cIhz lui au plus liant dv^iii le (bangement sou- 
dain opéré dans les manières de i et bonune, (jui, après avoir parle de 
le tuer, se posait connue son prolecteur. 

— Vous voudriez bien savoir tpii je suis ce cpie j'ai fait, ou ce (jue 
je fais, reprit Vanlrin. Vous êltîs trop cuiieux, mon petit. .MIons, du 
cahne. Vous all</. en entendre bien d'aiilres ! J'ai eu des malheurs. 
Ecoutez-moi d'abord, vous me ré|)»Midrez après. Voilà ma vie anté- 
rieure en trois mots, (jui suis-je .' Vautrin, (jue lais-je .' i'.c (pii me plait. 
Passons. Voulez-vous coimailrc n)on caractère .' Je suis bon avec ceux 
qui me font du bien ou dont le cœur parle an mien. A ceux-là tout est 
permis, ils peuvent me donner des coups de pied dans les os des j.un- 
bes sans que je leur dise: Hrends garde! Mais, imm d'une pipe ' je 
suis méchant connue le diable avec ceux (pii me tiacassent, ou (pii ne 
me reviennent pas. El il est bon de vous a|)pr(ndre (pie je me soucie 
de tuer un iionnne comme de (.a ! dit-il en laneaul im jet de salive. 
Seulement je m'eflorce de le tuer proprement, (piand il le l.iut ab>olu- 
n»ent. Je suis ce que vous a|)pelez un artiste. J'ai lu les Mémoires de 
Bcnvemilo Cellini, tel <|ue vous me voyez, et en italien encore! J'ai 
appiisde cet lioiniue-là, (pii était un lier luron, à imiter la Providence 
qui nous tue à tort et à travers, et à aimer le beau parloul ou il se 
trouve N'est-ce pas d'ailleurs mie belle partie à jouer (pK- dètie seul 
contre tous les lioiii i i s et d'avoir la cbance.' J'ai bien léllét lii à la 
constitution ai liielli^ de votre désordre social. .Mon petit, le duel est 
un jeu déniant, une sotli-c. Quand de deux hommes vivants l'un doit 
disparaître, il faut être imbécile pour s'en remettre au has.nd. Le duel? 
croix ou pile ! voilà. Je mets ciiK] balles de suite dans un as de pi(pic 
en renlonvaiit cbarpu; nouvelle balle sur l'autre, et à trente-cinq pas 
encore ! 0"-""d 'm est doué de ce petit talent-là, l'on peut se croire 
sùv d'ab.tltre son lionniie. Eb bien ! j'ai tiré sur un boinnie à vingt pas, 
je l'ai inan(|ué. Le drôle n'avait jamais manié de sa vie un pistolet. Te- 
nez! dit cet liomuie extraordinaire en délàixant son gilet et montrant 
sa poitrine velue comme le dos d'un ours, mais garnie d'un crin laiivc 
qui causait une sorte de dégoill mêle d'ellroi, ce blanc-bec m'a roussi 
le poil, ajouta-t-il en niellant le doigt de Hastignac sui nu trou (pi'il 
avait au sein. .Mais dans ce temps-là j'étais un enlanl, j'avais voirc âge, 
vingt et uii ans. Je croy.iis encore à (pielque ciiose, à l'amour d'une 
fiMiime, un tas de bèti^cs dans lesi|uelles vous allez vous embarboiiiller. 
Nous nous serions baltiis. pas vrai .' Vous auriez pu me tuer. Supposez 
que je sois en terie, où seriez-vous'' H faudrait dixamper, aller on 
Suisse, manger l'argeut du papa, (|ui n'en a guère. Je vais vous éclai- 
rer, moi, la position dans laipieile vous êtes ; mais je vais le faire avec 
la supi'iiorilé d'un liomiiie qui, après avoir examiné les choses d ici- 
bas, a vu qii il n'y avait que deux partis à prendre : on une slupido 
obéissance ou la révolte. Je n'obéis à rien, e^t-(•e (lair? Savez-vou> ee 
qu'il vous faut, a vous, au train dont vous allez? un million, et pronip- 
touient ; sans quoi, avec notre petite tète, nous pourrions aller llaner 
dans les filets de S.iint-dloud, pour voir s'il y a un Lire suprême. Ce 
million, je vais vous le donner. Il lit une pause en regardant Liigene. 
Ah! ail : vous faites iiicilleure mine à voire petit papa V.iulriii. Lu eii- 
tend.int ce mol- la, vous êtes comme une jeune lille à tpii l'on dit : .\ 
ce soir, et qui se tuilelte en se ponrlérli.iut comme un (bat (pii boit 
du lait. A la bonne heure. Allons iKmk ! A nous deux! Voici votre 
compte, jeune homme. Nous avons, la-bas. papa, main. m, gr.ind'lante, 
deux sdNirs (dix-huit el dix-sept ans), deux petits frères (ipiinze et dix 
ans), voila le coiitr(')le de léipiipage. La laiiie élevé vos sœurs. Le curé 
vient apprendre le latin aux deux frères. La famille mange plus de 
bouillie de marrons (pie de pain bl.tnc, le papa ménage ses culollcs, 
maman sr doiiiie a peine une robe d'hiver et une robe d'été, nos sdMirs 
foui comme elles peuvent. Je sai.r tout, j ai été d.iiis le Midi. Les choses 
sont comme cela (liez vous, si l'on vous envoie doiizi; ( eiits francs par 
an, et que votre lerrine ne rapporte (pie trois mille fr.mcs. Nous avons 
une cuisinière et un domestique, il faut garder le décorum, pap.i est 
baruu. (Juanl à nous, nous avous de lambition, nous avons les Beau- 



s«Mnt pour alliés et nous allons à |tied, nous voulons la fortune et n(iui> 
n'avons pas le sou, nous mangeons les ntldlnuillr* de inanian Nampier 
et nous aimons les be.iiix dun-rs du faubourg .Saint-liermaiii, nous cou- 
chons sur im grabat el nous voulons un hôtel! Je ne blâme p.is vos 
vouloirs. Avoir de rambilion, niuii petit cumr, ee n'est pas donne à 
l(Mit le inoiide Oemande/ aux fi-mmes quels hommes ell<b rechiTcheiil, 
les ambitieux. Les ambilieiix ont les rems plus fortN, le sang plus ri< be 
en fer. le co'ur plus chaud (pie ceux des autres hommes. Kt la femme 
se Inmve si heureuse el si belle aux heures ou elle est forle, qu'elle 
préfère à tous les hommes (eliii dont la ror( e e^l énorme, filt-eil.; eu 
danger dêin; bri^ée par lui Je fais rinventaire de vos désirs alin de 
vous jioscr la ipiestion. (iette (piestion, la voici. Nous avons une faim 
de loup, nos (pieiiotles sont incisives, comment nous v prendrons- 
nous pour approvisionner la marmite'/ Nous avons d'ab<»rd le Code à 
riianger, ce n'est p.is amusant, el (;a n'apprend rien; mais il le tant. 
Soit. Nous nous fiisons avocat pour diveiiir |)ré»i(lent d'une ccmr il'as- 
sises. envoyer les pauvres diables qui valent mieux (pie nous avec T. F. 
sur l'épaule, alin de prouver aux riches (piils peuvenl d.irmir tran- 
(piilleinent. Ce n'est pas dnMe, et puis c'est long. D'abord, deux années 
a droguer dans Paris, à regarder, sans y loucher, les nanani dont nous 
sommes friands (i'esl fatigant de d. sirer toujours sans jamais se satis- 
faire. Si vous étiez pâle el de l.i nature dis inolliis(pies, vous n'auriez rien 
à craindre ; mais nous avons le sang liévreiix des lions el un a(ipélil à 
fa re vingt sotiises jiar jour. Vous succomberez donc à ce siippln e, le 
plus horrible que nous ayons apenju dans l'enfer du b(jii Dieu. AdiiieC- 
tons (pie vous soyez sage, que vous buviez du lait et (pie vous f.issiez 
des élégies; il faudra, généreux comme vous l'êtes, commencer, après 
bien des ennuis et des privations à rendre un cliicn enrafié par deve- 
nir le substitut de ipielipie drôle, dans un trou de ville oii le goiiverne- 
nient vous jettera mille francs d'appointements, (diniiie on jette une 
soupe à un dogue de boucher. Aboie après l(;s voleurs, plaide pour le 
riche, fais };uilloiiner des gens de cd-ur. lîien oblifjê ! Si vous n'avez 
pas de protections, vous pourrirez dans voire iribimal de province. 
Vers trente ans, vous serez juge à douze cents francs par an, si vous 
n'avez pas encore jeté la robe aux orties. Quand vous aurez atleinl la 
(piaïaiilaine, vous épouserez qiiebpie (ille de meunier, riche d'environ 
six mille livres de rente. Merci, Ayez des protections, vous serez pro- 
cureur du roi à trente ans, avec mille écus d'appoinleiiKtiils, et vous 
épouserez la (ille du maire. Si vous faites quehpies-unes de ces petites 
bassesses politiques, comme de lire sur un bulletin Villele ;iu lieu de 
Manuel (ça rime, (,a met la conscience en repos), vous serez, à quannle 
an-, [irocureur général, et pourrez devenir député. Memarquez. mon 
cher enfant, (pie nous aurons fait des accrocs à notre petite c(mscieiice, 
que nous aurons eu vingt ans d'ennuis, de misères secrete>. el que 
nos soMirs auront coiffe sainte Caiherine. J ai l'honneur de vous f.iire 
observer de plus qu'il n'y a (pie vingt procureurs généraux en Kr;in(c, 
et que vous êtes vingt mille aspirants au grade, parmi lesipiels il se 
renconlre des farceurs qui vendraient leur famille pour rn(mler il'un 
cran. Si le métier vousdégoilte, voyons antre chose. Le barnn de has- 
tignac veut-il êlre avocal.' Dh ! joli. Il faut pàtir pendant dix ans, dé- 
penser mille francs par mois, avoir une bibliotlie(pie, nu cabinet, aller 
dans le monde, baiser la robe d'un avoué |)our avoir des ( nii-es, ba- 
layer le palais avec sa langue. Si ce méiier vous menait à bii-n, je ne 
dirais pas non; mais trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, a cin- 
quante ans. gagnent plus de cin(|iiante mille fiaiK s par an .' K.ili ! plul('it 
(pie de m'amoiiidrir ain-i l'àme. j'aimerais mieux me faire corsaire. 
D ailleurs, oii prendre des écus'.' Tout (; i n'est pas j;ai. Nous avons une 
ressource d.iii-i la dot d une femme. Voulez-vous vous marier .' ci; sera 
vous mellic une pierre au cou ; puis, si vous vous mariez pour de lar- 
gcnt, (pie deviennent nos sentiments d'honneur, notre noblesse? Au- 
tant commencer anjourd hiii voire révolte contre les conventions hu- 
maines. Ce ne serait rien que se coucher comme un serpent devant une 
femme, h'cber les pieds de la mère, Liire des bassesses à dégoilter 
une truie, |)()uah ! si vous trouviez au moins le bonheur. Mais vous se- 
rez maliieuieux comme les jiierres dégoût avec une femme que vous 
aurez épousée ainsi. Vaut encore mieux gin-rrover avec les hommes 
que de lutter avec sa femme. Voila le carrcloiir di; la vie, j' um> homme, 
choisissez. Vous avez déjà choisi : vous .ivez été chez notre ( oiism de 
ReauséanI, et vous y avez Maire le luxe. Vous avez été chez madame 
de Ri'stand, la (ille du père (îoriol, el vous y avez (lairé la Paiisienne. 
Ce joiirla vous êles revenu avec un mot ecril sur votre front, et que 
j'ai bien su lire : l'anmir! p.irvciiir a tout piix. liravo ' aije du, voilà 
un gaillard ipii me v.i. Il vous a f.illii de largeni. Ou en prendre .' Vous 
avez s,ii;;iié vos sœurs. Tous les frères flouml plus ou moins leurs 
sœiir-i. Vos quinze cents francs arra( lies. Dieu sait comme! dans un 
pays où l'on trouve plus de cbàtaigncs que di- pièces de cent sous, vont 
iiler comme des soldats a la maraude. Apres, que h-rez-vous ? vous 
travaillerez? Le travail, compris comme vous le comprenez en ce mo- 
ment, donne, dans les vieux jours, un appartement chez maman Vaii- 
qiier, à des gars de l.i force de Poiret. Une rapidi- (ortiine est le pro- 
blème que se proposent de résoudre eu ce moment cinquante mille 
jeunes gens qui se iruuvent tous dans votie position. Vous ries une 
unité de ce nombre-la Jugez des efforts (pie vous avez à faire et do 
rachamement du combat. Il faut vous manger U^s iin!> les autres comme 



22 



LR I>Ï:HE (iOUIOT. 



(loK aiiiiKiiL^os (l;iiiK un pot, iillciidii (iil'il n'y a lias ('iiii|ii:iiil(> iiiilo hnii- 
iit>s |)lai'f». Savf/.-vou-^ t oiiiinciil oii l.iil siiii ('iiciiiiii ic i ' p.ir l'éclal tlii 
(;ciii(' DU par l^l<ll°(■^^^ de la i oi rii|ili<iii. Il i.iiil i-iiii ri dans (elle iiki^^c 
(1 lioiniius eiitniiie iiti liitiilel île ( .iiinii, ou s'y glisser roiiinie une |iesl(>. 
L'iiiiniicleio lie scil à lieii. l/oii plie sons le poii\oii' iln t;eiiic, on le 
liail, ou làelie tli^ le t .iloiniiier, parce ipi'il prciiil ^;ins p.irla;:rr : mais 
(Ml pli(! s'il pcisisU', ou un Miol, (III I adoie à ^enoii\ ipiand un n'a pas 
pu l'cn'eri-er sous la houe, la ((iiriiplion est en loi ce, le lalenl est 
rare Ainsi, la coniiplioii est l'arine de la iii(''diii('iii(;> ipij :iliond(^ el 
vous on soniire/ paiioiil la poinl(>. Vous veiio/. des reunnes donl les 
maris ont si\ mille l'ianos d'.ippoiiilomeiils pour loiit |iola};o el ipii dt-- 
ponsoiil plus de dix iiiillo liants à leur lodollc. \ uns vorre/ drs ein- 
ploy('sa doii/,e ceiils l'iaiies aciioloi des leiros. Voiii \oir('y. îles reminos 
so proslilner pour aller dans la voilure du lils d'un pair de l'raiire, ipii 
peut riiiiin à l.i)n};i'liamps sur la oliaussco du imlieii Nous ave/, vu 
lo l'anvre Ix'la de père (ioiiol oliline de p:iyer la lellre do cliaiij;!' oii- 
dosseo par sa lillo, doiil lo iirari a eiiiipianle mille livres de roiilo. .le 
vuns dolio de lairo deux pas daii> Taris sans rem oiilrcr des maiii^'an- 
cos inlonialos. .lo parierais ma li'to conlio ini pied do celle sal.ide ipic 
vous donnero/. dans un guêpier cliez l.i piemioi e roinine (pii vous |i|,iira, 
liU-ollo ri( ho, helleol joiiiit; lontos soni in irolôes par les lois, en giiorrc 
avec leurs maris à propos do lonl. Ji: n'en linir.iis pas s'il l'ail. lil vous 
expliipior los tralios ipii se lonl pour dos amaiils, pour dos ( hilToiis, 
pour dos onlanis, pour lo monade ou pour la vanil(>, raiomenl par virlii, 
soyo/.-on srtr. Aussi l'hoimiMo hoinmo oslil roniiemi commun. Mais (pie 
croyoz-vmis (|no soil I honnèle homino ? A l'aris, rhonmlo lioinme osl 
celui ipii se lait, et rohiso de pai laj;er. .le ne vous parle pas de ces 
pauvres ilotes ipii pai loiil lonl la bi;sogne sans C'tro jamais rôcoiiipcn- 
siés do leurs travaux, el ipie je nomme la confrérie des savates du bon 
Dieu, (lorles, là osl la vertu dans loiiliî la Heur do sa lu-li-e, mais là est 
la niisero. .le vois d ici la j;iimace de ces hiaves gens si Dieu nous fai- 
sait la mauvaise iilaisaiilorie do s'ahsonter au jtigomonl doinior. Si donc 
vous voulez piomptemeiit la lorlnne, il laiil ètro déjà riche on le |ia- 
laitre. l'onr s'onr chir, il s'agit ici do jouer de grands coups ; aulre- 
nienl on carolie, el votre serviteur. Si, dans les cent professions que 
vous |Hinvoz embrasser, il se ronconlre dix hommes cpii riiiississenl 
vite, lo public los appelle des voleurs. Tirez vot conclusions. Voilà la 
vie telle (lu'ollo osl. (ja n'osl pas plus beau (jne la cuisine, ga |)iie 
tout autant, el il lanl se salir les mains si l'on veut fricoter; sachez 
sonlemenl vous bien débarbouiller : là est loiite la morale de notre 
époipie. Si je vous parle ainsi du monde, il m'en a donné le droit, je le 
connais. Croyez-vons cpie je le blâme? du tout. Il a toujours élé ainsi. 
Les moralisles no le changeionl jamais. L'homme est imparfait. Il est 
parfois plus ou moins hypocrite, et les niais disent alors ipiil a ou 
n'a |ias de mœurs. Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple : 
riiomme est le umuc en haut, en bas, au milieu. Il se rencouire par 
chaipie million de ce hanl b(jlail dix lurons qii se moltenl au dessus 
de tout, même dos lois : j'en suis. Vous, si voun (itcs un homme siipé- 
rietn-, allez en droite ligne et la tôle haute. Mais il faudra lutti r contre 
l'envie, la calomnie, la médincrilë, contre tout le mondi;. ISapoléon a 
renconirë nu ministre de la guene qui s'appelait Auhry, el qui a failli 
l'envoyer aux colonies. Tàlez-vous! Vo>ez si vous pourrez vous lever 
tous les niatins avec plus de volonté que vous n'en aviez la veille. Dans 
ces conjonclures, je vais vous faire une proposilion que personne ne 
refuserait. Ecoutez bien. Moi, voyez-vous, j'ai une idée. Mon idée est 
d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu d un grand domaine, cent 
mille arpents, par exf mple, aux Etats-Unis, dans le sud. Je viux m'y 
faire planteur, avoir des esclaves, gagner ipielques bons [lelits millions 
à vendre mes bœufs, mon tabac, mes bois, on vivant comme un sou- 
verain, en faisant mes volontés, en menant une vie qu'on ne conçoit 
pas ici, où l'on se tapit dans un terrier de plâtre. Je suis un grand 
poète. Mes poésies, je ne les écris pas : elles consistent en actions et 
en senliments. Je possède en ce moment cimpianle milie francs q i me 
donneraient à peine (piaraiite nègres. J'ai besoin de deux cent mille 
francs, parce que je veux deux cents nègres, afin de satisfaire mon 
goiil pour la vie patriarcale. Des nègres, voyez-vous, c'est des enfants 
tout venus dont on fait ce qu'on veut, sans qu un curieux de procureur 
du roi arrive vous en demander compte. Avec ce capital noir, on dix 
ans j'aurai trois ou quatre millions. Si je réussis, personne ne me de- 
niandora : Uni os-tu / Je serai M. Qnalre-Millions, citoyen dos Etats- 
Unis. J'aurai cimiuanlc ans, je ne serai pas encore pourri, je m'amusc- 
rai à ma façon. En deux mots, si je vous procure une dot d'un million, 
me donnerez vous doux cent mdle francs'/ Vingt pour cent de com- 
mission, hein ! est-ce trop cher? \'ous vous ferez aimer de votre pe- 
tite femn)e. Une fois marié, vous manifeslorcz des inqni. Uides, dos re- 
mords, vous ferez le triste pendant quinze jours. Une nuit, après quel- 
ques singeries, vous déclarerez, entre doux baisers, deux cent mille 
francs de dettes à voire femme, en lui disant : Mou anioiii 1 Ce vaude- 
ville est joué tous les jouis par les jounes gens les plus dislingués. Une 
jeune femme ne refuse pas sa bourse à celui qui lui |)rond le cœur. 
Croyez-vous que vous y perdrez? 'Son. Vous trouverez le moyen de 
regagner vos deux cent mille francs dans une affaire. Avec voire ar- 
gent et voire esprit, vous amasserez une fortune aussi considérable que 
que vous pourrez la souhaiter. Ergo vous aurez fait, en six mois de 



temps, votre lioiilionr, relui d'une fomino nimalilo et celui do voiro papa 
\ anlriii, sans comploi celui de voire laïuille, qui siiiiflle dans sesiloigts, 

I hiver, l'anlo i\*' bois. No vousoiomu z ni do ci- ipiojo vous piopuse, ni 
de ce (pu' je von- demande! Sur soixaiilo beaux mariages ipii ont lieu 
dans l'ai is, il y en a ipiaraiiic si pt qui iloniient lion à dos marchés sem- 
blables La (Ih.imbre des iiolaiies a foici; monsieur... 

— (.tno faut-il (pie je fasse? dit avidement llaslignao en interrom- 
pant Vanliin. 

— l'rosiino rien, répondit cel hoiiiinc on laissant échapper nu mou- 
vement d(!Joie semblable à la sourde expression d'un piVhonr tpii sent 
un poisson an boni de sa ligne. Kciiulcz-moi bien ! la; cœur d'iiiic 
pauvre lille mallioiireuso et niiséiabl(! e^t r(''poiig(! la plus avide à se 
romplir d';.mour, une éponj.'e sèche (pii se dil.iliî aiissiK'it «pi il y tombe 
une goiillo de sentiment, l'aire 1 1 cour à nue jeune p(îrsoiine (pii se rcn- 
ooiitie dans dos coud Tu mis de solitude, (li'il('s(.'s|ioir el do pauvreté sans 
(pi'idle se doute de s.i forlnne à venir, dame! c'est (piiiite el (piatorzo 
on main, c'ot coimailre lis nniiK-ros à la loierio, c'est joini sm les lon- 
t(!s on sacliant les nniivolles. Vous construisez sur pilotis un mariage iii- 
desiniclible. Viennent dos millions à cette jeune lillo, elli! vous los jet- 
tera aux pieds, comme si celait des cailloux. — l'rends. mon b on- 
aimo! PrcmN, Adolphe! AlIVod! hends, Eugène! dira-telle si Adol- 
phe, Alfred ou Engoue ont eu le lion esprit de se s;icrilior pour elle. 
Ce (pie j'eiilends par des sacrifiées, c'est vendre un vieil liabit afin 
d'aller au (ladran-lîlen manger en-emble des croûtes aux champignons; 
de là, le soir, à rAinbigu-i;omi(pie ; c'est melire sa monlr(; au .Monl- 
do-l'iélé pour lui donner un cliale. Je ne vous parle pas du gribouil- 
lage de l'amour ni des fariboles aiiMpiell. s liriinent tant los femmes, 
comme, par exemple, de ié[>aii(lre dos gouttes d'eau sur le papier à 
lettre en manière de larmes (piaiid on est loin d'elles : vous m'avez 
l'air de coimailre parfaitemenl l'argot du cœur, l'aris, voyez-vous, est 
comme une l'oièl du Nonvean-Mondo, où s'agitent vingt espèces de 
peuplades s.invages, les Illinois, les llnrons, qui vivent (Jn )iri»(liiil (pie 
donnent les différentes chasses sociales; vous êtes un diassoiir de 
millions. Pour les prendre, vous usez do picgos, do pipeaux, d'appeaux. 

II y a pinsiours manièies de chasser. Los uns clia-scnt à la dot, les 
autres chassent à la liipiidation ; ceux-ci pôchenl dos consciences, 
ceux-là vondont leuis abonnés pieds et poings liés. Celui (pii revient 
avec sa gibecière bi n girnic est salué, fêlé, roiu dans la bonne so- 
ciété. Hendons justice à ce sol hospitalier, vous ave/ allàire a la ville 
la plus îcomplaisantc qui soil dans le monde. Si les lièros aristocraties 
de loiilos les ca|iilal: sdo rEuiopo refusent d'adineltre dans leurs laiigs 
un millionnaire inlàme, Paris lui lend les bra-, court à ses fêles, mange 
ses dîners et trin(|ue a\ec son iniamie. 

— .Mais où trouver une lille? dit Eugène. 

— Elle est à vous devant vous! 

— Mademoiselle Vlclorine? 

— Juste! 

— Eh ! comment? 

— Elle vous aime déjà, voire petite baronne de Rastigiiac! 

— Elle n'a pas un son, reprit Eugène étonné. 

— Ab ! nous y voil.i. Encore deux mots, dit Vautrin, et touts'éclair- 
cira. Le père Taillefer est un vieux coquin qui passe pour avoir assas- 
siné l'un de SOS amis pendant la révolulion. C'est un de n es g.iillai ds 
qui ont de rindépendance dans los opinions. Il est banquier, princi- 
pal associé de la maison Frédéric Taillefer el compagnie. Il a un fils 
uni(pie, auquel il vent laisser son bien, ;ni délrimenl di; Victoriiie. 
Moi, je n'aime pas ces injuslice.s-là. Je suis c imme don Quicliolle, 
j'aime à prendre la défense du faible contre le fort. Si la volonlé de 
Dieu élaii de lui retirer son fils, Taillofer ro[iretidr.iit sa lille; il vou- 
drait un héritier quelconque, une bêlise qui est dans la nature, ( t il 
ne peut |)lus avoir d'enfints, je le sais. Victorine est douce et gentille, 
elle aura bientôt cntoi lillé son père, et le fera tourner comme une 
loujiie d'Allemagne avec le fouet du sentiniint ! Elle sera trop sensible 
à votre amour pour vous oub'ier, vous l'éponscrez. Moi, je mecliaige 
du n'ile de la Providence, je ferai vouloir le bon Dieu. J'ai un ami pour 
qui je nie suis dévoué, un colonel de l'armée de la Loire qui vient 
d'être employé dans la garde royale. Il écoule mes avis, el s'est fait 
idtra-roy;'lisie : ce n'est pas un de ces iiniiéciles qui tiennent à leins 
opinions. Si j'ai encore un conseil à vons doimer, mon ange, c'est de 
ne pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles. Quand on vons les 
demandera, vendez-les. Un hinnine qui se vante de ne jamais changer 
d'o|)iiii(Mi est un liomine qui se charge d'aller toujours en liune droite, 
un niais qui croit à l'inlaillibililé. Il n'y a pas de principes, il n'y a que 
des événements; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circonstances : 
riiomme Mipéiiour épouse les événi-menls et les circonstances pour 
les ciMidiiiie. S'il y avait des principes et des lois fixe*, les peuples 
n'enchingcraienl pas comme nous changeons de chemises. Lhomme 
n'est pa.s tenu d'être plus sage que toiile une nation. L'homme qui a 
rendu le nujiiis de services à la Fiance est un fétiche vénéré pour 
avoir toujours vu en rouge, il osl tout au jdns b<Mi à meure au Conser- 
vatoire, paimi les niacliiuis, en rétiipiotanl la Fayette- tandis que le 
prince auquel chacun lance sa pierre, cl qui méprise assez riiumanilé 
pour lui cracher au visage autant do serments qu'elle en demande, a 
empêché le partagé de la France au congrès de Vienne : on lui doit 



LE PflRK (iORIOT. 



'23 



des coiiruimcs, on lui jcllr di- l;i bout'. Oli ! io coiiiiiiis les aflaires, 
nitti ! J ai k'^ sfcrcU df bifu dts Ikhiiimcs ! Siillit ! J'uiir.ii mio opinion 
)iii-i)ianl.ibli" le jour où j'aiii.ii iciiroiilrù l. ois Irlcs d'arroril sur li in- 
|)!oi d lin ptin<i|ie, i-t j .illciidrii loii(;triii|isl L'on ne don i* |i.is d.in« 
lc!> Irihiiii.iiK (rois jii^e<< (|ni aient li- inrini- avis snr un arli( le di> loi. Je 
reviens a mon Iioiiiiih'. Il iciii>'(lrail .Ic^ii— (lin i>l <n croix si je li- lui di- 
sais. Snr nn seni mol de sou papa Vautrin, il elierclnTa iiiiin Ile à ce 
drôle »|ni n'iMiuiie pas seulement cent suiis à sa pauvre siriir, et... ici 
Vautrin se b-va, se mil en garde, et lll le moiivemenl d nninallrcd'ar- 
iiics (|iii se fenil. — El, à l'ombre ! aioiila-l-il. 

— (jiieile horreur! dii Eugène. Vous voulez plaisaiiler, monsieur 
Vautrin? 

— La, là, là, du calme, reprit cet liomme. Ne faites pas reiifanl : 
ccpend.«nt, si cela penl vous amuser, ( ourroncez-vons, empoi ti/.-vons ! 
Dites (|ue je sniifiin inraine. nu scélérat, nn coipiin, un bandit, mais 
ne m'.ippelc/. ni ocioc, ni espion ! Allez, dites, lâchez voire bordée! 
Je vous pardonne, c'est si naturel a \oti'e à;.'e ! J ai été comme (,'•, 
Uioi ! Seulement, léilécliissez. Vous fiiez pis ipnlipie jour. Wm^inz 
COi|iieler chez (inel(|iie jolie leninie et vous recevrez de r.irgenl. Vous 
y uvt'z peusél dil Vaiiliin ; car coinniiiil réussirez- vous, si vous ii'es- 
cumpli'z pas voire ainonr? La vertu, mon cher étudiant, ne se scinde 
pus : elle est ou n'est pas. On nous parle de l.iire pénitence de nos 
fautes. Encore un joli système ipie celui en vertu dii(|nel on est i|tiittc 
d un crime avec un aete de contrition! Séduire une leiiiine |)oiir arriver 
à vous poser sur tel bâton de l'échelle sociale, jeter la zizanie entre 
les enraiits diinc fumille. enlin tontes les iiilamies ipii se pr.ititpient 
tons le manteau d une cheminée on aiiliement d.ms nn but de plaisir 
un d intérêt personnel, croyez-voiis (pie ce soient des ;ieies defiii.il'es- 
péraiice et de chiiiité? ruiiripiui deux mois de prison ;in dandy ipii, 
dans une unit, ôle à un cillant la moitié de sa Inrliine, cl pniinpioi le 
bagne an pauvre diable ipii vole nn billet de mille francs avec les ( ir- 
cuiislauees a):gravantes ? Voila vos lois. Il n'y a pas un niticle qui 
n'arrive à l'absuide. L'homme eu gants et à |)aroles juines a coimnis 
des assassinats où l'on no verse pas de saiip, mais ou I on en donne; 
l'assassin a ouvert une porte a\e(! nn monseigneur : deux choses noc- 
luriK-s ! Kntre ce (pic je vous propose et ce que vous h-rez nn jour, il 
n'y a ipie le sann de moins. Vous croyez à ipielqne cho-e de lixe dans 
ce monde-la' Méprisez donc les hommes, et voyez les mailles par oi'i 
l'on peut passer à Ira vei s le réseau du (Iode. Le secret di s grandes 
furtimes sans cause apparente est un ciime oublié, pane qu'il a été 
proprement fait. 

— Silence, monsieur! je ne vcnx pas eu entendre dav.uilagc, vous 
me feriez douter de niui-mèine. En ce tiiomenl le sentiment est toute 
ma science. 

— A votre aise, bel enfuit. Je vous croyais plus fort, dit Vaiiliin. je 
ne vous dirai plus rien. Ln dernier mol, (epeiidant. Il regarda lixe* 
ment I étiiilianl : Vous avez mon secret, lui dit-il. 

— Un jeune bomiiie ipii vous refiisc saura bien l'oublier. 

— Vous avez bien dit cela, ça me fait nl.iisir. Un antre, vovez-vous, 
sera moins scrupuleux. Sonvenez-vons do ce que je veux lairo jtour 
vous. Ji; vous donne quinze jours. C'est à prendre ou à laisser. 

— U"<-'hc tète tie fer a donc cet llunune ! se dit Histignac en voyant 
Vautrin s'en aller traiiipiillemcnt, m canne sons le bras. Il m'a dil 
crrtment ce que madame de Heansdanl me disait un y mettant des for- 
mes. Il me dé( hiiait le ( «iMir avec des ;!riiïes d'acier, roiininni veux- 
je aller chez madame d<> Nncingcn? Il a deviné mes moliis aussi- 
tôt que je les ai con(;iis. Kii {\i \\\ mots, ce hrij^and m'a dit plus de 
choses sur la vertu que ne m'en ont dit les hoinines ( i les li\ res. Si la 
veitu ne soufire pas de c.i|)itnlation, j'ai donc volé mes sienrs? dii-i| 
en jetant le sac sur la table. Il s'assit, et resta là plongii dans une 
étourdissante méditation. — Lire fidèle à la vertu, niariyie sublime ! 
n.di ! tout le monde croit à la vertu; mais qui est veitiieiix .' Les pen- 
nies ont la libellé pour idole; mais on est snr la teire on |)eiiple li- 
bre? Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nii;ige : vouloir 
être grand on rit h'", n'est-ce pas se résoudre h nicniir, |)lifr, ranipt r, 
se redresser, Ihiiter, dis^-imnler? n'est ce pas consentira se f.iirele \;ilel 
deceii\i|ui ont menti, plié, rampt'? .\vantd't"'tre leur complice, il laiil 
le» servir. Lb bien? non. .le veux tr.ivailler noblenicnl, suinlement; je 
veux tr.ivailler jour cl iiiiil, ne ilevoir ma rortniii; «pia mon l.dieiir. Le 
fera la pins lente tics lôrtimes, mais cbaipit; jour ma tète re|tosera sur 
mon oreiller sans une pen-ée manv.iis''. iju'y a-til de plus beau que 
tie ctMitempler s;» vit; cl tie la trouver pure comme un lis.' Moi et la 
vie, lions sommes conime un jeune homme cl sa li.inet'e. Vautrin m'a 
f.iil voir cf> qui ai rive a|)res dix ans tIe maii.ige. bi.ihle! ma lélc se 
penl. Je neveux penser a rien, le ttiMir est un bon guide. 

Kii|iene hit tiré di; sa rêverie par la voix île la grosst; Sylvie, qui 
lui aimonva stm tailleur, devant li tpiel il se présenta, tenant a l.i main 
ses deux s.ics tlaigenl, cl il ne hit pas faelié île t t-tle i iicttistame. 
(Juand il eut essaye ses h d>ils du soir, il remit s.i noiMclle tidiette du 
m.ilin, i|ni le ^iiitainorphos.iii complètement. — Je vaux bien y\. de 
Traillos, su dil-il. Kniin j'.ii l'air d'un gentilhomme I 

— Monsieur, dil le peie (ioriol en enlr.mt chez Kiipeiie, vtnis m'a- 
vez ilemande si je connaissais les maisuiis où va madame de Nucinueu? 

— Oui ! 



— Eh bien ! elle va lundi prochain au bal du ninrt'chal Cariglianu. 
SI vous pniivo? y ftre. vous me direz si mr^ deux filles »e mjiiI bien 
amusées, ( itmment elles semni niiM»«. enlin tttiil. 

— (ioiiiment avez-vinis su cela, mou bon père (Joriot? dil Eugène en 
le r.iisailt asseoir à son fell. 

— Sa femme tIe ( hambre me l'a tlil. Je «ak loul ce qu'elles font p.tr 
Thérèse et par t!tmslance, reprit-il d'un airjtiyeiix. Le vieilLml re»- 
semhlail it un amant encore assez jeune pour t'ire heureux d'un Mra- 
lagenie qui le niet en commnniealion avec sa maîtresse sims i|u°elle 
puisse s'en tlonler. Vous bs verrez, vous! dil-il en cxprimnnt avec 
naivelé une ilouloiireuse envie. 

— Je ne sais pas. réponilil Eugène. Je vais aller '•liez madame de 
Reaiist'ant lui ilemantler si elle peut iiu' piesenierà la mare) liah>. 

Eiiirenr |iensail avec une sorte tIe joie inti'iieiire a se moirnr chez 
la vicomtesse mis comme d le serait tb-sormais. Ce que les m iralisles 
nommenl h-s abîmes ihi cteiir hiim.iin sont iiiiii|tienient les deeevaiiIeH 
pensées les iiiMdont.iire nioii\ements tIe rinlérél personnel. Ile» pé- 
riptllies le sujet de tant île dei l.iinalions, ces retours soiiii.iius, ««ml des 
calculs fiiiis an piolit tIe nos joiiiss;inces. En se vt»yaiil bien mis, bien 
ganté, bien bott -, Itastignac oubli. i sa vertueuse rësohiliiMi. La jeu- 
nesse n'o-e |ias se revarder au mii tnr de la conscience quand «dic 
verse du côitr tIe l'injustice, tandis ipie l'âge n.ûr s'y est vu : là gU 
toute la ildéienee entre tes deux ph.ises de la vie. Depuis ipielques 
jours les deux voisins, Luj;éiie et le père liiniot. étaient devenus boni 
amis. Leur secrète .iinitié len.iit aux raisons |is\cliidiigitpies ipii av. dent 
cii}.'endré de- seiitimenl^ conlraires entre Vautrin et l'éindi.nil. Le 
hardi philoi^ophe tpii vondr.i cmisiater les effets de nos sentiinenls 
dans le monde physiipie tronver.i sans doute plus tlnne pu uve de leur 
en'iclive ni.ilérialili- d.ms les r.ipjiorts ipi ils iréent entre nmis et les 
aninianx. Quel pliysin(;iitHiioui»te est plus prompt à deviner un tarae- 
teie ipinn chien I est a savoir si nn im onnu Ujime ou ne l'aime pas? 
Les (ilDines rrocliux, expression nroveibi.de dont cliaeim se sert, sont 
nn de ces LiitH ipii restent d ins les langages pour démeniir les ni.iise- 
ries pliilosophitpies dont s'ot cupent ceux tpii aiment à vanner les 
éplneliiires des mots primitifs. (Jn su sent aime. Le sentiment s'em- 
preint en tontes choses et traverse les esp.ites. Uiiiî lettre esi une àme, 
elle est nn si lidele écho do la voix qui p.irle, que les esprits thdn .ils 
la ciiinptenl par,ni les plus rit lie» tiésors île lamonr. Le père (îoriot, 
que son sentiment irrélléchi élevait jusqu'au snbli'iie tIe la naliii e canine, 
avait Maire la com|)assioii, l'atlmlralive honte, les sympathies juvéniles 
qui s'etiiieni émues pour lui daii« le ciriir de r('>tniliaiil. (!epeiii|.int 
cette union nai'saiite n'avait encore Hiiiené aucune ctmlidence. Si En- 
gène avait manireslt; le il. sir de voit' m:id.iine de Nncingen, te n était 
pas qu'il comptât snr le vie llanl pour être inlrodiiil par lui chez elle; 
mais il espt'rail tpruiie imlisrretiun ponir.iil le bien servir, le père 
Goriot ne lui avait pirléde ses lilles tpi a propos de ce tpiil s'il;iil 
permis il'en dire publiquement le Jour de ses deux visites. — .Mon 
(lier monsieur, lui avait-il dit le li-ndem lin, t DmmenI avez-voiis pu 
croire (pie madame tIe hesiaiiil vous en ail voulu tr.ivoit prommté mon 
nom? Mes deux lilles m'aiment bien, je suis un heureux perc : seule- 
ment, mes deux gendres se sont mal t (induits enveis moi. Je n'ai pas 
voulu faire souffrir ces t hères créalnres de nies dissensions avec leurs 
maris, et j'ai jircféié les voir en secret l!e mysièic me donne mille 
jouissances tpie ne eomprenneni pas les antres |ières ipii peuvent voir 
leurs lilles quand ils veulent. Moi, je ne le |»enx pas, comprenez-vous? 
Alors jt; vais, quand il lait beau, tians les riiamps-Elystrs, après avoir 
denianilé an\ lemnies de (hambre si me> lilles sortent. Je hs alieiids 
an passi:;.', le cieur me bal ipiand les vniinres arrivent, je les admire 
dans leurs toilettes, elles nie jettent en jias aiit un petit rire qui me 
dore la nature comme s'il y ttimbail un r.iyon de tpielqnc beau so- 
leil. Et je ie«le, elles tloivent revenir. Jt; les vois encore! l'air leur 
a fiit du h en, elles sont roses. J'entends itire anionr île moi . \ oilà 
mie b> Ile femme! La me rejonit le ciiM.r. ÎN'esl-ce pas mons.uig? 
J'aime les clievaiix qui les traineni, et je voudrais étie le petil chien 
qu'elles ont snr lems genoux Je vis tle leurs plaisirs ('liacun a sa la- 
(;tm d'aimer, h mienne ne lait poiirt tnl de mal à personne, pourquoi 
le monde s'oeciipe-t-il de mol? Je suis heureux a ma manière. Est-rc 
contre les lois que j'aille voir mes lilles. le soir, au moment on elles 
sortent de leurs niai>iins pour st; rendre an bal? Quel ch.ipriii pour 
moi si j'anive Inq) l.ird. et qu'on me tlise : M itl.mie est sortie! Vn 
soir j'ai attendu in-qii'à trois heuics d^i matin pour vtdr Nasie, que je 
n'avais pas vue tlepnisdeux jours. J'ai mantjiii'' crever tl'aisc' Je vous 
en prie, ne parlez de moi tpie pour dire cnmhien mes filles sont btm- 
nes. Elles veulent me eoinbler tle tontes sortes de c. idéaux : je les en 
empêche, je II iir dis: IJarth/tloiic votre argent! (Juevoide7.-vou> que j'en 
f.isse.' Il ne nn; laiil rien. En elfet. mon cher monsieur, que sui--je ' un 
méchant cadavre tlonl l'âme esl parloiit on sont mes filles. (Jii.nid vous 
aurez vu mailame de Nucingen, vous me direz celle des deux tpie vous 
pn fêtez, (lit le bmibomme après un moment tle silence en voyant Eu- 
gein" tpii se disposait à partir pour ;dler se promener aux Toileries en 
atlentl.mt riiciire de se pré-enter chez madame de Iteansé.inl. 

fiette promenade hit fatale à l'élndiant. IJii' Iques f.io.nes le remar- 
quèrent. Il était si beau, si jeune, et dune élégance de si bon gortl! 
En se voyant l'objet tEuno attention presque .nhniralivc. il ne pensa 



24 



LK PÈRR GORIOT. 



plus i\ SOS 8(i>iir8 ni à sa laiile (k'poiiilliies, ni à ses vciluctiscs rôpii- 
Hii.iiicfs. Il av;iit vu p;issor aii-drssds do sa l(Hc ce (Iciiion (|n'il csl si 
r.uili' »li' prciidic pour un :iii>;»>. ce Salan aux ailes di;ipr»'cs <pii séiuc 
des l'uliis, (|ni jiMic ses Hi( lies ddr au (roui des palais, t-inpoiupii! les 
IcuiMits, it'vil d'iui >ol licliil les (rùucs, si simples dans leur ()iit;iu(' ; 
il avait (•«•mile le dieu de relie vaiiile <!it'pilante donl le cliutpi.iul nous 
seudde ùUo un wiidinle de puissaiiec. i.a iiarnie de Vaulrin, »pi(li|U(; 
cynicpie (prelle liU, s elail Iiiyte dans son cinn- (oninie dans le soii- 
yonir d une vier};e se j;ravc le piolil ijinolile d'iiiM! vieille niarriiandc 
à la loileiie (pii lui a dit : « Or el amour à Mois ! » Apres a\oir iiido- 

!«' it'iil llàué, vers v'\m\ lieiMCs Mujjene se piéseiita «lie/ m idame (le 

iteatisi'ant, el il y re(.ul lui de «e^ cou|>s lerriltles «onlrc les(pn^!s les 
fd'urs jeunes soiil sans armes. Il avait juscpi'alors trouvé la vicomlesse 
pleine de celle ameiiilc polio, d.' eello ^ràeo inellilltio doimoc par l'ti- 
due ilion ari^loeralitpio, cl qui u"csl coniplèle cpie si elle vicul du cœur. 

Ouand il entra, ma- 
dame do lîoaust'ant lit 
un j;es.lo soe, et lui dit 
d'imo voix brève : — 
Monsieur de ilaslij,'iiac, 
il m'est impossible d^ 
vous voir, en ce moment 
du moins ; je suis en af- 
faire... 

Tour un observateur, 
et Ha^lij;nae l'était deve- 
nu prouiplenienl , cette 
phrase, le i;eslo, le rc- 
p;ard, l'inllexion do voix, 
élaieiil l'Iiit^loire du ca- 
ractère el des babiludos 
de la caste. Il apcrçiil la 
main do fer sous le 5;ant 
de velours ; la person- 
nalité , l'égoïsme , sous 
les manières; le bois 
sous le vernis. Il enten- 
dit enlin le Moi le Roi 
qui commence sous les 
panaches du trône et 
iinit sous le cimier du 
dernier genlilliomme. 
Eugène s'était trop faci- 
lenienl abandonné sur 
sa parole à croire aux 
noblesses de la fenune. 
Comme tous les malheu- 
reux, il avait signé de 
bonne foi le pacte déli- 
cieux qui doit lier le 
bienfaiteur à l'obligé, et 
dont le premier arlicie 
consacre entre Icsgraiids 
cœurs une co;i;plète éga- 
lité. La bienfaisance, 
qui réunit deux êtres en 
un seul, est une passion 
céleste aussi incompri- 
se, aussi rare que l'est 
le vérilable amour. L'un 
et l'autre est la prodiga- 
lité des belles âmes. Ras- 
tignac voulait arriver au 
bal de la duchesse de 
Carigliano,il dévora cette 
bourrasque. 

— Madame, dit-il d'une 
voix émue, s'il ne s'a- 
gissait pas d'une chose 

importante, je ne serais pas vemi vous importuner; soyez assez gra- 
cieuse pour me permettre de vous voir plus tard, j'attendrai. 

— Eh bien ! venez dîner avec moi, dit-elle un peu confuse de la du- 
reté qu'elle avait mise dans ses paroles; car celte femme était vrai- 
ment aussi bonne que grande. 

Quoique touché de ce retour soudain, Eugène se dit en s'en al- 
lant : « Rampe, supporte tout. Que doivent être les autres, si, dans un 
moment, la meilleure des femmes efface les promesses de son amitié, 
te laibse là comme un vieux soulier? Chacun pour soi, donc ! Il est 
vrai que sa maison n'est pas une boutique, el que j'ai tort d'avoir be- 
soin d'elle. 11 laut, comme dit Vautrin, se faire boulet de canon. » Les 
amères réflexions de l'étudianl furent bienlôt dissipées par le plaisir 
qu'il se promettait en dînant chez la vicomtesse. Ainsi, par une sorte 
de fatalité, h s moindres événomt nls de sa vie conspiraient à le pous- 
senr dans la carrière où, suivant les observations du terrible sphinx de 




Eugène de Rastignac présenté à madame de Nucingen par le marquis d'Adjuda. — page 25. 



la maison Vauquer, il devait, comme sur un champ de bataille, tuer 
pour ne pas être tué, lrom|ter pour ne pas êtr(; tronqié ; où il devait 
déposer a la barrière sa conscience, son cii'ur, melire un masfpie, se 
jouer sans pitié des lionnnes, et, coimne à Lacéd(;m()ne, saisir sa for- 
tune sans être vu, |»our mériter la couronne. Quand il revint chez la 
vicomle>^se, il la trouva pleiiu; de cett<î bonté gracieuse (prelle lui 
avait lonjours lémoiguéc. Tous deux allèrent dans ime salle a manger 
où le vicomte alteud.iit sa femme, et où respleiulissail ce luxe de table 
(lui sous la reslaïualion fui pousse;, comme (liacuu le sait, an plus haut 
degré. M. (I(; l!eausianl, senddable à beaucoup de gens blasés, n'avait 
plus gu(!r(! d'aiilics plaisirs (pie ceux d(! la lionne chore ; il était, en 
fait de gourm.indise, de l'école de Louis XVIII (!t du duc d'Escars. Sa 
table ollrail donc un doiibitî luxe, celui du contenant el celui du con- 
tenu. Jamais seud)labl(! s|ie(lacle n'avait frappé les yeux d Eugène, 
qui diiiail pour la première fois dans une de ces maisons où les gran- 
deurs sociales sont hé- 
réditaires. La mode ve- 
nait de supprimer les 
soup(;rs qui terminaient 
autrefois les bals de l'em- 
pire, où les militaires 
avaient besoin de pren- 
dre des forces pour se 
préparer à tous les com- 
bats qui les attendaient 
au dedans comme au 
dehors. Eugène n'avait 
encore assisté qu'à des 
bals. L'aplomb qui le 
distingua plus tard si 
éminemment , et qu'il 
commençait à prendre, 
l'empêcha de s'ébahir 
niaisement. Mais, en 
voyant celle argenterie 
sculptée et les mille re- 
cherches d'une table 
somptueuse, en admirant 
pour la première fois un 
service fait sans bruit, 
il était difficile à un 
homme d'ardente ima- 
gination de ne pas pré- 
férer cette vie constam- 
ment élégante à la vie 
de privations qu'il vou- 
lait embrasser le malin. 
Sa pensée le rejeta pen- 
dant un moment dans sa 
pension bourgeoise ; il 
en eut une si profonde 
horreur, qu'il se jura 
de la quitter au mois 
de janvier, autant pour 
se mettre dans une mai- 
son propre que pour 
fuir Vaulrin, donl il sen- 
tait la large main sur 
son épaule. Si l'on vient 
à songer aux mille for- 
mes que prend à Paris 
la corruption, parlante 
ou muette, un homme 
de bon sens se demande 
par quelle aberration 
l'Etat y met des écoles, 
y assemble des jeunes 
gens, comment les jolies 
femmes y sont respec- 
tées, comment l'or étalé par les changeurs ne s'envole pas magique- 
ment de leurs sébiles. Mais, si l'on vient à songer qu'il est peu d'exem- 
ples de crimes, voire même de délits commis par les jeunes gens, de 
quels respects ne doit-on pas être pris pour ces patients Tantales qui 
se combattent eux-mêmes et sont presque toujours victorieux! S'il 
était bien peint dans sa lutte avec Paris, le pauvre étudiant fournirait 
un des sujets les plus dramatiques de notre civilisation moderne. Ma- 
dame de Beauséant regardait vainement Eugène pour le convier à par- 
ler; il ne voulut rien dire en présence du vicomte. 

— Me menez-vous ce soir aux Italiens? demanda la vicomtesse à 
son mari. 

— Vous ne pouvez douter du plaisir que j'aurais à vous obéir, ré- 
pondit-il avec une galanterie moqueuse dont létudiant fut la dupe, 
mais je dois aller rejoindre quelqu'un aux Variétés. 

— Sa maîtresse ! se dit-elle. 



LE PKUK (iOUIOT. 



25 



Vous n'avt-2 donc pas d'Adjiula ce soir? dciuauda le vicuiiile. 

— Non. répondil-L'lle avec liutnriir. 

— Kli bien ! s'il tous faut abïuluuienl un bras, |)i eucz celui de 
Bl. de llistignac. 

La viconilesse regarda Eugène eu souriant. 

Co sera bien cuniproinclLint pour vous, dit-elle. 

Le Françnit aune le prnl jutrre qu'il y iruuve la ytvire, a dit 

M. de (]liateaubriand, répondit Itaslignac en s'inclinant 

(Jui-|cpitr> niotmal^ âpre», il lut emporté près de ni;i(lan)e de Beau- 
s«>anl, d.ins un coupé rapide, au théâtre à la mode, et crut à (|U('l(|ue 
féerie lorsipiil entra dans une loge de face, et quil se vil le but de 
toutes les lorgnettes concurrcnnnenl avec la vitointesbC, dont la toi- 
lette était délicieuse. Il niarcli;iil tlt-iKlianlenienls en enclianleinents. 

— Vous ave/ à me parler, lui dit niadaïue de Iteauséant. Ali ! tenez, 
voici niad.ime de Nucingen à trois lo|;cs de la nôtre. Sa sœur ei M. de 
Trailles sont de l'autre 

côié. 

En disant ces mots, la 
vicomtesse regardait la 
loge où devait être ma- 
demoiselle de Hoche- 
fide, et. n'y voyant pas 
M. d'Adjuda , sa ligure 
prit un éclat extraordi- 
naire 

— Elle est ciiarmantc ! 
dit Eugène après avoir 
regarde madame de Nu- 
cingen. 

— Ellealescils blancs. 

— Oui, mais quelle jo- 
lie taille mince ! 

— Elle a de grosses 
mains. 

— Les beaux yeux ! 

— Elle a le visage en 
long. 

— Mais la forme lon- 
gue a de la distinction. 

— Cela est heureux 

f)0ur elle qu'il y en ait 
à. Voyez connueut elle 
prend et (juitte son lor- 
gnon ! Le Goriot perce 
dans tons ses mouve- 
ments, dit la V icumtesse, 
au grand étonnement 
d'Eugène. 

En effet, madame de 
Beauséanl lorgnait la 
salle et semblait ne pas 
faire attention à mad.irue 
de Nucingen, dont elle 
ne perdait cependant 
pas un çesle. L'asscm- 
nléc était cxquiseinent 
belle. Delphine de Nu- 
cingen n'était pas peu 
llattée d'occuper exclu- 
sivement le jeune , le 
beau , l'élégant cousin 
de madame de [ii-au- 
séaiit ; il ne regardait 
qu'elle. 

— Si vous continuez 
à la couvrir de vos re- 
gards, vous allez f.iire 
scandale , monsieur de 
Rastignac. Vous ne réus- 
sirez à rien si vous vous jetez ainsi i la tète des gens. 

— Ma chère cousine, dit Eugène, vous m'avez d«"jà bien protégé : 
si vous voulez adiever votre ou\rai;e, je ne vous demande plus que 
de me rendre un service qui vous donnera peu de peine el me fera 
grand bien. .Me voila pris. 

— Déjà ': 

— Oui. 

— Et de cette femme ? 

— Mes prétentions M-raicnt-clles donc écoutées aideurs ! dit-il en 
lanç.int un reg.ird pénétrant à sa cousine. Mjdame l.i duchesse de 
Carigli.ino est attachée a madanit; la duchesse de Ilerry, lepritil après 
une pause, vous devez l.i voir, ayez la boulé de me présenter (liez 
elle el de m'.imener au bal (pi'elle d>>i lundi. J'y rencontrerai ma- 
dame de Nucingen, cl je livrerai ma première eca'ntionclie. 

— Voloulicrs, dil-clle. Si vous vous seiUcz déjà du goût pour elle, 




Gaiement il reçut le hourra de foltiscs (juc sa tenue élégante excita. — lubc 28 



vos aflaires de cœur vont très-bien. Voici de .Marsay dans la loge de 
la princesse li^dalhioiin '. .Mad.iiinr de Nucingen ( st an supplii e, tÊt 
si> dépile. Il n'y a pas de iii*.-ilti-ur niomeiil pour abord<-r uni- feiiiine, 
surtout une leiiime de banquier. Ces daiDcs du la Cbaussee-d'Antin 
aiment toutes la Miigeance. 

— Oue feriez-voiis donc, vous, cn pareil cas? 

— Moi, je soiilTrirais en sileme. 

En ce moment le uiai(|uis d'Adjuda se présenta dans la loge de 
madame de Beaiiséant. 

— J'ai m. il fait mes affaires alin di; venir vous retrouver, dit-il, el 
je vous en instruis pour que ce iif soil pas un s.icrilice. 

Les rayonneinents du visage de la vicomtesse apprirent à EiigeiK.- 
à reconnaître les expressions d'un véritable amour, el a ne pas le^ 
confondre avec les simagrées de lu coipielterie paiisieimc. Il admira 
sa cousine, devint muet, cl céda sa place ù .M. d'Adjud.i eu soiipiniit. 

u (juille noble, quelle su- 
blime créature est une 
femme qui aime ainsi ! 
se dit-il. Et cet homme la 
trahirait pour une pou- 
pée ! comment peut on 
la trahir'/ w 11 se sentit 
au cœur une rage d'en- 
fant. Il aurait voulu se 
rouler aux pieds de ma- 
dame de [Sean^é.iiit ,■ il 
souhaitait le pouvoir des 
démons afin de rempor- 
ter dans son cœur, com- 
me un aigle enlevé de 
la plaine dans son aire 
une jeune chèvre blan- 
cjic qui lette encore. H 
était humilié d'être dans 
ce grand musée de l.i 
beauté sans son tableau, 
sans une maîtresse a lui. 
« Avoir une inaiiressL- 
Cst une position quasi- 
royale, se disait il, c'est 
le signe de la puissan- 
(c! » Et il regarda ma- 
il. une de Nucingen < om- 
me un homme insulte 
regarde son adversaire. 
L.i vicomtesse se reloui- 
na vers lui pour lui 
adresscrsursa discrétion 
mille remercimenls d.nis 
un cligneinenl d'yeux. 
Le premier acte était 
lini. 

— Vous connaissez 
assez mad.ime de Niiciii- 
pen pour lui pré^i oter 
.'l.de Hasii-nac.'dit-eili: 
au maninis d'Adjuda. 

— Mais elle sera char- 
mée de voir monsieur, 
dit le maïqiiis. 

Le beau rortiigai» se 
leva, prit le bras de l'é- 
tudiant, (pii ' u un clin 
d'œil se trouva aepres 
de madame de Nucin- 
gen. 

— Madame la baron- 
ne, dit le marquis, j'ai 
l'hoii leur de vous pré- 
senter le ch'valier Eugène de Rastignac, un cousin <le la vie omtesse 
de lieause.inl. Voii^ liiies nue si vive iiii|)re>-si<ui sur lui (|ue j'ai voulu 
coiii|)léler son bonheur en le rap|irocliant de son idole. 

(les mots furent dits avec un cert.iin .iccent de raillerie qui en fai- 
sait passer la pensée un peu brutale, mais qui, bien sauvée, ne dé- 
I lait jamais a une femme. Madame de Nucingen buuril, el offril à 
Eugène la place de son mari, <|ui venait de sortir. 

— Je n'ose pas vous priqioser de rester près de moi, monsieur, lui 
(lit-elle, (finaud on a le bonheur d'(''lre auprès de mad.ime de l'.e.iu- 
séant. lui y reste. 

— .M. lis, lui dit à voix basse Eugène, il me semble, madame, que 
si je veux plaire à ma cousine je demeiirer.ii près de vnu-.. Avant l'.ir- 
rivée de .M. le marquis, nous parlions de vous cl de la distinction de 
tonte votre per-oiiii •. dit il a li.iule voix. 

.M. d'Adjud.i se lelira. 



96 



LE PKHK (iOniOT. 



— V'riiinit'iil, iiioiisiiMir, dit lu Icimnno, vous alli-z ino rcstlor? ^olls 
rtM'oiis (lotir ( oiiiKiiss.iiK'f , iii:iil;)iiii' (lo Hosluiiii m'avait déjà duiiiiu lu 
plus vil (le il dr vmis voir. 

— I.liei'xl donc Itieii laiissi*. «'ilc m'a lail cuii^ij^iUT à sa poilo. 

— l!oiiiiiiciU ? 

— Madame, j'atiia! la conscii'iici' do vous ni diru la raison ; mai-; 
je réclame loiile voire iiiiliil^ei» c en vous eoiiliaiit un pareil seerel. 
Je suis II* voi>iii de monsieur voIk; péro .l'i^noiais que madaiiu! île 
ltesi;iiiil \\]i sa lille.|.l'ai en rimpriiileiii e d'en p:iiler Uni iiniin iinmenl, 
et j ai là) lui mad.nne voire sieiir el son mari. Vous ne sain ie/ croire 
coMiliicii mail. une la duchesse de Langeais el ma consiiu! ont Iroiivu 
celle :ipo>lasie liliule de mniv.iis ((inU. .le leur ai rai oiile la sceiii>, 
elles en oui ri comme d(N lolles. lie lui alors ipi'eii lai^anl mi paral- 
lèle entre vous el votre >(rnr, mad.ime de licaii'-é.int me parla de vous 
en lori lions termes, ei me dit comliieii vous étiez excclli iilu ponr 
mon voi>iii, M. (imiol. (aiiuuienl, en ilVcl, ne l'aimetie/. \oiis pas .' il 
vous adore si passiomiiiiient (|iie j'en suis déjà jaloux. Nmis avons 
parlé de vou>> ce malin pendaiit deiiv licnres. Puis, tout plein do ce 
(pio votre père m'a rat onii-, ce soir en dinanl avec ma cousine, je 
lui disais ipie vous ne poinie/. pas être aussi belle (|uu vous élie/ ai- 
niatile. Voulant sans donle tavoriser nno si ciiando admiraliun, ma- 
dame de Hiiiiiséanl m'a amené ici, on ino (li>anl avec sa j^ràco liabi- 
luelle (pie je vous y venais. 

— (ionuuent, monsieur, dil la rennno dn ban(|inor, je vous dois déjà 
de la recmiiiai^sauce. lùicnre un pou, nous allons èlio de vieux amis. 

— (^tuoiiiiie l'amitié dnive èlre pies de vous un seiiliinonl peu vul- 
gaire, dil llasliguac, je ne veux jamais èiro \olre ami. 

(]es sollises sleiéoly|>ées à l'usage des (léluiUiiils paiaissonl tou- 
jours cliarm.inles aux lemiiie>, el ne soni pau\res que lues à froid, le 
geste, raccenl, le regaiil d'un jeune linmme, leur domieiil d'incalcu- 
lables valeurs. Madame di' Nuciii^eii trouva llastignac ciiarmanl. l'nis, 
connue t(Uiles les lemnies, ne iioiivanl rien dire à des ipieslions aussi 
dnnnenl posées iiiie J'élail colle do réludiaiit, elle répondit à autre 
chose. 

— Oui, ma sœur se fait tort par la manière dont elle se conduit 
avec ce pauvre iiore, ipii vraiment a été pour nous un dieu. Il a fallu 
que M. (le Nueingen m'urilouuài posiiiveiiient do ne voir mon père 
(pie le inaliu. pour que je cédassi! sur ce point. Mais j'en ai louglcmps 
clé Itieii mallienreu-e. .le pleurais, (les violences, venues après les bru- 
talités dn mariage, ont élé l'une dos iai>oiis qui lioubleronl le plus 
mon nu nai;e .le suis (crlesla femme de l*aiis la pins heureuse aux 
yen\ du monde, la pins malhenrouse on réalité. Vous allez me ironvor 
folle do vous parler ainsi. Mais vous connaissez mon père, et à ce 
litre vous ne i)()nvcz pas in'ètre élrangcr. 

— \ ous n'aurez jamais rencontré personne, lui dit Eiipone, qui soit 
animé d'un pins vif désir de vous appartenir. (Jiie chcnhez-vous ioii- 
les'.'lo bonheur, rei)iilil d'une voix ipii allait à l'àiiie. Eh bien! si 
pour nno femiii;! le bonheur est d'être aimée, adorée, d'avoir un ami 
à qui elle puisse coiilier ses désirs, ses laulaisies, ses chagrins, ses 
joies; se montrer dans la uudilé ilo son àme, avec ses jolis (Jcfants et 
ses belles qualités, sans craindre d'(*;tro trahie, croyez moi, ce cœur 
dévoué, loujoiirs ardent, ne peut se loiiconirer que cluz un homme 
jeune, plein d'illusions, qui peut mourir sur un seul do vos signes, qui 
ne sait rien eiicoio du monde el n'en vent rien savoir, parce que vous 
devenez lo momie pour lui. .Moi, voyez-vous, vousalliz rire do ma naï- 
veté, j'arrive du fond d'une province, cnîioremenl neid , n ayant 
connu que de belles aiin s. el je (omplais rester sans amour. Il m'est 
arrivé de voii ma cousine, qui m'a mis trop près de son cœur: (dio m'a 
fait deviner les mille trésors de la passion, je suis, comme Cliérid)in, 
l'amanl de tonlos les femmes, on allendant ipic je pui>se me dévouer 
à (pielqu'imo d'enlre elles. Vai vous voyant, (piand je suis entié, je me 
suis senti porté vers vous couime par un courant. J'avais déjà tant 
pensé à vous! Mai> je ne vous avais pas rêvée aussi belle que vous 
l'êtes en léaiiié. Madame de Beauséanl m'a ordonné de no pas vous 
tant regarder. Elle no >:\\l pas ce qu'il y a d'atirayant à voir vos jolies 
lèvres rouges, votre teinl blanc, vos yeux si doux. Moi aussi, je vous 
dis des lolies, mais lais-ez-les-iuoi dire. 

Hieu no plaît |)Ins aux femnios que de s'entendre débiter ces dou- 
ces paroles. La plus sévoro dévote les écoute , même quand elle 
ne doit pas y répondre. Après avoir ain-i commencé, Rasligiiac délila 
son chapelet d'une voix coqucltemcnt sourde; el madame de Nncin- 
gen encourageail Eugène par des sourires en legardaiil do temps en 
temps de Marsay, ipii ne quillait pas la loge do la princesse Gala- 
thioune. Hasiguae rosla près de madame de Niiciugon jiiscpi'au mo- 
ment où son mari vint la chercher pour remmener. 

— M.;(Iame. lui dit Eugène, j'aurai le plaisir de vous aller voir 
avant le bal de la diicliosso do (larigliauo. 

— Puisqui malame fous encisciie, dil le baron, épais Alsacien dont 
la ligure rondo auiiunçail une dangereuse linesse, fous êtes sir d'êdic 
pion ressi. 

— .Mes affaires sont en bon train, car elle ne s'est pas Jjien effarou- 
chée en m'entendant lui dire : M'aimerez-vons bien? Le mors est mis 
à ma bote, sautons dessus et gouvernons-la, se dil Eugène on allant 
saluer madame de Beauséanl, qui se levait et se retirait avec d'Adjuda. 



Le pauvre éliidiant ne savait pas que la baronne était distrailo, et at- 
teihlail (le de Miisiy une de ces lellres déei-.ives ipil il(-elii(ciil l'.iiiie. 
Tout heureux de son faux siieco, Kiif^ene accompagna la vicomtesse 
jus(|n'aii pi-ristyle, où chacun alleiid sa voilure. 

— ■ Voire cousin ne se resHemhIe |dns à liii-m("^uie, dil |(> l'ortn^'ais 
en riaiil a la vicomtesse rpiaiid Eugène les eut ipiiltes. Il va faire 
sauter la banque. Il (!St soiiph; comme une angniile, etji! crois (pi'il 
ira loin. \ ous seule avez pu lui trier sur le v(det une femme au mo- 
inent oi'i il faut la consoler. 

— Mais, dit m.id.ime de lleauséant, il faut savoir si elle aime encore 
celui (pii rahaiidonne. - 

L'('lii(liant revini à pied dn Tliéàire-Italien à la ruo Ncuve-Saintc- 
fi'enevieve, en laisaiil |. s plus doux projets. H avail bien remanpié 
I allenliiui avec hupielle madame de ilislaiid l'avait examiiii', soil d.ius 
la log(! de la vieoiutessiî. soil d.nis c(!lle de madauie de .Niiciiigen, et il 
piésiiiiia (pie la piirl(! de la coniM^se ne lui serait plii^ leiinéo. Ainsi 
diij.i (pi lire relalioiis majeures, car il complait bien plaire a l.i maré- 
chale, allaient lui èlre ac(prises au c(i'in (h; la limle soiiélé parisienne. 
Sans trop s'exiirnpier les moyens, il devinait par avance (pu;, dans lo 
jeu compliipié des inlérèls de ce m()ud(!, il devait s'accrocher à un 
rouag(! ponr se trouver en liaiil di; la mai bine, el il si; senlait la force 
d (Ml enrayer la roue. (( Si madame do >ueiiigen s'inléicsse à moi, je 
lui apprendrai à gmiverner son mari. Ce mari fait des affaires d'or, il 
|)ourra m'aidor à ramasser tout d'un ciuip nue fortune. » H ne se di- 
sait pas C(!la Cl ninent. il n'était pas encore assez polili(pie pour chiiïrcr 
une siinalion, l'apprécier cl la calculer: ces idées llotlaieiil à l'Iiorizon 
sous la forme do légers nuages, ol, (pioi(prelIes n'eussent pas râ|)rolé 
dt celles de Vanlrin, si elles avaient élé soumises an creuset (Je la 
conscienco elles n'auraient rien donné de bien |inr. Los hommes arri- 
vent, par une siiilc de tiansaclions do ce genre, à cette morale relâ- 
chée (pie professe répo(pie actuelle, où se rencontrent plus raremeiil 
(pie d.iiis aucun temps ces hommes rectaiignliiros, ces belles volontés 
qui ne se plient jamais au mal, à qui la moindre (lévialion de la ligne 
droite semble être un crime : magnifiques imagos de la probité qui 
nous ont valu deux cliofs-d'œiivre, AIccsIc do .Molière, puis récemmeiil 
Jenny Deans et son père, dans l'œuvre de Walter Scott. Peut-être 
l'œuvre opposée, la poinlurc des sinuosités dans lesquelles un homme 
du monde, un ambitieux fait rouler sa conscience, en essayant de c()- 
toyer le mal, afin d'arriver à son but en gardant les apparences, ne 
serait-elle ni moins belle, ni moins dramatique. En atteignant au seuil 
de sa pension, llastigiiac s'élait épris de rnailame de Nncingen, elle lui 
avail paru svi lie, line comme une hirondolh;. L'enivrante doiicoiir de 
ses yeux, le tissu délicat et soyeux de sa |)oau, sons Ia(piellc il avait cru 
voir couler lo sang, le son enchanteur do sa voix, ses blonds cheveux, 
il se rappelait loiit; et peut-être la marche, en mettant son sang en 
niouvoment, aidail-ello à celte fascination. L'étudiant frappa rudement 
à la porte du père Goriot. 

— Mon voisin, dit-il, j'ai vu madame Delphine. 

— Où'.' 

— Aux Italiens. 

— S'amusait-ellc bien? Entrez donc. Et le bonliomme, qui s'était 
levé en chemise, ouvrit sa porte et se recoucha promplcmcnt. — Par- 
lez-moi donc d'elle, demaiula-t-il. 

Eiigèn.', qui se trouvait pour la première fois chez le père Goriot, 
lie fui |ias inaîlro d'un mouvement de slupélaction en voyant le bouge 
on vivait le père, après avoir admiré la toilette de la fillo. La fenêtre 
élail sans rideaux; le papier de teninro collé sur les murailles s'en 
dotai hait en plusieurs cndroils par l'effet do l'humidité, et se recroque- 
villait en laissant apercevoir le p'àlre jauni par la fumée. Lo bon- 
homme gisail sur un mauvais lit, n'avait qu'une maigre convortiire et 
nircouvre-pied oiialé fait avec les bons morceaux des vieilles robes de 
madame Vampier. Le carreau était humide et plein de poussière. En 
face do la croisée se voyait U!ie de ces vieilles commodes en bois de 
rose à ventre renllé, qui oui des mains en cuivre tordu en façon de 
Sarments décorés de !eiiilles ou de ilonrs; un vieux meublo à lablelle 
de bois sur lequel était un pot à eau dans sa cuvette et tons les usten- 
siles nécessaires pour se faire la barbe. Dans un coin, les souliers; à 
la tète du lit, une table do unit sans porto ni marbre: au coin de la 
cheiuiiiée, où il n'y avait pas trace de feu, se Ironvail la lable carrée, 
en bois de noyer, dont la barre avait servi an pei o Gm ioî à dénaturer 
son écnelle en vermeil. Un méchant sccrélaiie sur loijuel élait lo cha- 
peau du bonhomme, un rauteui! foncé de paille et deux cbai-es coni- 
plélaient ce mobilier misérable. La flèche du lit, atlacliée an iilaticher 
par une loque, soiiteiriil une manvaiso bande d'élollè à caireanx 
ronges el blancs. Le plus pauvre conimissiomiaire élaii certes moins 
inaT meublé dans son grenier, que ne l'était le père Goiiot chez ma- 
d;ii!io Vaiitpicr. L'aspect de colle chambre donnait fioiJ et S'^rrail le 
cœur, elle ressemblait au i)lus triste logement d'une p:ison. Heureu- 
sement Goriot ne vil pas l'expression (]ni se peignil sur la physio- 
nomie d'Eugène quand celui-ci posa sa chandelle sur la table do nuit. 
Le bouhoinine se tourna de son côté en restant couvert jusqu'au 
menton. 

— Eh bien ! qui aiincz-vuus mieux de madame de Restaud ou de ma- 
dame de Nucingen? 



LE mWE (iOKIOT. 



27 



— Je priiffre mad;iine Delphine, répoiidil l'étiidiuiit, purce qu'elle 
vuiis :iJiiie iiiifiix. 

A «elle ii.irole chaïKlrineiil dite, le bunlioiiiinu sortit sou brus du lit 
et serra l.i iii;iiri d'I.ii^'iMu-. 

— Merci, merci, ié|iuii(lil le vieillard éuiu. Que vous a-l-cllc donc dit 
de moi ? 

L eUidiaiil répéla les paroles de la baronne en les embellissant, et le 
vieillard l'étoula comiiie s'il ei)( entendu h parole de Dieu. 

— (!liere enhiiit! oui, oni. elle m'aime bien. .Mais ne la croyez pas 
dans ce (|u'elle vous a dit d'Anasla><ie. I es deux suMirs se jalouseul, 
voyez-vous.' v'ol en( ore mie pieiive «le leur tendresse. .M.idame de 
Re!«taiid maime bien aussi. Je le sais. Un père est avec ses euLints 
C0(nmi' Dieu e>.t avec uoun, il va juscpiaii fond des eii'iirs, et jii^T les 
inlelltton^. Llles sont loiite> deux aus>i aiiDantes. Oh! si j'avais eu de 
bous ;:(ndres, j'aiir lis été tmp Innniix. Il n'est sans doiile pas de 
bonheur complet ici bas. Si j'av.iis véc ii •liez elles; mais lien que d'eu- 
leiiilrt! leurs vnix, (le le-, savoir là, de les voir aller, soilir, comme 
quanti je les avais chez moi, <;a m'eût l'ail cabrioler le cœur, étaient- 
elles bien mises? 

— Oui, dit Kupèiic. Mais, monsieur Goriot, comment, en ayant des 
filles an>si richement élahlies que sont les vôtres, pouvez-voua de- 
meurer daiis un laiiilis pareil.'' 

— Ma foi, dit-il, d'un air en apparence inMiiiciant, à ipiui (da mo 
scrvirail-il d èlie mieux / Je ne puis guère vous expliquer ces elioses- 
h; je ne sais pas dire deux paroles de suite comiiie il l'.iiit. Tout est là, 
nji)Ula-t-il en se liappant le «d-iir.Ma vie, à moi, est dans lues deux 
(ilies. Si elles s'amiiscni, si elles sont heureuses, braxemenl mises, s! 
elles marchent sur des lapis, qu importe de (piel drap je sois velu, et 
coinment est IViidroit où je nu; eoiiclie.' Je n ai poiil hoid si elles ont 
chaud, je ne meiimiie jamais si elles rient. Je n'ai do chagrins ipie les 
leurs (^hiand vous serez père, quand vousxous direz, en oyaiil ga- 
zouiller vos enfants ; C'est sorti de moi ! que vous sentirez ces petites 
créaliires tenir à chaque goulte de voire sang, ilonl elles ont élé la 
liiie Heur, car c'est i,a ! vous vous croirez allaché à leur peau, vous 
croirez être agile vous-même jiar leur marche. Leur voix me répond 
partout. Un reiiard d'elle-, quand il est Irisle, me lige le sang. In jour 
vous saurez que l'on est bien plus heureux de leur bonheur (pie du 
sien propre. Je ne peux pas vous e\pli(pier ça : c'est des moiivemeiils 
intérieurs qui lépaii lent l'aise partout. Eiilin. je vis trois fois. Voulez- 
vous «pie je vous dise une dn'ilc de chose.' l'Ai bien ! i|iiand j'ai (-té 
pore, j'.ii compris Dieu. Il est tout entier partout, piiis(pie la ciéation 
est sortie de lui. .Monsieur, je suis ainsi ave«.' mes (illes. Seulement 
J'aime mieux mes tilles ipie DiiMi n'ainu; le monde, parce que le inonde 
n'est pas si heau que l)i< ii, el que mes filles sont plus belles que moi. 
Elles me tiennent si hii-ii à l'àme, (pie j'avais idi'-e que vous les verriez 
ce soir. Mon Dieu ! un homme «pii rendrait ma peiile |)< Ipliine aussi 
heureuse qu'une femme I est (pi.uid elle est biiMi aimée, mais je lui ci- 
rerais SCS boites, je lui Trais ses « ommissions. J'ai su par sa femme (\p 
chambre que ce pelil M. de Mar<ay est un maiiv.iis chien. Il m'a pris 
des iinies de l<ii tordre le cou. N.- pas aimer un bijou de leinme, une 
voix de rossignol, el faite comme un modèle! Où al-elle en h-s yeux 
d'épouser cette grosse soiielie d'Alsacien .'.Il leur fallait à tontes deux 
de jolis jeunes gens bien aimables. Eiiliii, elles mit fiil à leur fanlaisic. 

Le père Goi iot élait siililime. Jamais Kiigéne ne l'av.iit pu voir illii- 
iniiié par le- feux de sa passion paterm-lle. Une chose digne di,- re- 
niai(puî est la puissance d'iiifusitui (pie possèdent le-i seniimeiils. 
(Jiiehpie prossièie que soit une (n'alnre. des (pi'elle exprime une af- 
fi ctioii flirte et vr.iie, elle exh.ile nu nuiili- paiiii nlii-r (|iii moililie la 
pliy-ionomie, aiiiine le geste, colore la voix. Soiiveiit I élre le plus 
Jtiipidi' arrive, sous l'eflnrt de la passion, à la pins hante eloquein e 
d.iiis lidce, si ce n'est d.uis le langage, et semlile m- moiivuii d.ms une 
Sphère lumineiise.il y avait en ce moment d uis la voix, dms le 
geste de ce bonhomme, la puissance commun «alivc qui signale le 
grand acteur, .Mais nos beaux sentiments ne sont-ils pas les poésies de 
la volonté? 

— Eh bien! vous ne serez peut-("tre pas f.ielië d'appnMidre, lui dit 
Eugène, qu'elle \a rompre sans dniile avec ce de Marsay. i'.c beaii-lils 
l'a quitlée pmir s'ati k lier à la iiriiiei'sse (! lalhionue. (Jiiaiit a moi, i e 
soir, je suis tombé amniireux de madame Deliiliine. 

— B ili ! dit le père (ioriot. 

— Oui. Je ni" lui ai pas di-plii. N'oiis avons parlé amour pendant une 
heuic. el je «luis aller la voir aprè>-demain samedi. 

— Oh! (pie je vnns aimer.iis, mou clier niiinsiciir, si vous lui plai- 
siez. Vous èlcs bon, vous ne la lomnienierie/ |ioint Si \ous |,n li.iliis- 
«iez.je vous rniipcraisleenu.d'.iboul. Une fiiiime n'a pas dnix amours. 
voyez-MiUs? Mou Dieu ! mais je dis des bêtises, mmisirnr Kii^jcne. 
fait froiil i( i pour vous. Mon Dieu ! vous l'avez donc entendue, que vo 
a t elle dit pour moi? 

— Ilieii, se dit en lui-même Eugène Elle m'a dit, répondit-il h 
haute vnix, quelle vniis euvn\.iii un bon biiser de lille. 

— Adieu, mon voisin, donnez bien, faites de lie,in\ rêves ; les 
miens sont loin laits avec ce mot-là. (Jue liieii vous protège d ns tous 
Vos désirs ! Vous avez et.; pour moi ce soir connue un bon ange, vous 
me rapportez l'air de tua lille. 



vous 



— Le pauvre homme, se dit Eugène en se couchant, il y a de quoi 
tout Idm des cœurb «Je marbre. Sa lille n'a pas plus pense a lui qu'au 
Gland-Turc. 

I)ipui.s cette «(iiiversalion, le jjere Goriot vit dans son voisin un 
conliilent inespéié. un ami. Il s'était ('labli entre eus les tx-uls rappmts 
par h'squels ce \ieill.ird pouvait s'all.n lier à un antre liomnie. Les 
passions ne font j.imais de faux < ah uK. l.,- père Goriot ^e voyait un 
peu plus près d«' sa lille Delphine, il s'en vovait mieux re«.u, si higenc 
devenait cher à l.i baronne. D'ailleurs il lui avait coiilié l'une d<- ses 
doulems M.idame de .Niicingen, a l.upielle mille fois iiar jour il sou- 
hait. lil le bniilieur, n'avait pas connu les doin eiiis de l'anKmr. là-rles, 
Eugène él.iit, pour se servir de sou evpns-iou, un des jeunes K' us lei 
plus gentils (|u'il eill jamais vus, et il si-mblait pnssenlir (|u'il lui don- 
nerait tous les plai-irs dont elle avait éié (irivée. [jh bonhonmie se 
prit «loue pour son voisin d'une amitié ipii alla croissant, et sans la- 
quelle il eût été sans doute impossible de connaître le denui'imeut de 
cette histoire. 

le lendemain m.itiii, au déjeuner, l'affectation avec hupielle k- père 
Goriot l'egaid.iil Eiig<;ne, pies duquel il hc pla«,'.i, l«-s ipi' Iqiies paroles 
qu'il lui ilil, et le ( haiigeiiient de sa pliysionomie, ordinaiiemeiit sem- 
blable à un iuas(pie lie plaire, smpiiteul les pensioiin.iires. Nanti in, 
qui revoyait rétiidiaiit pour la première fois depuis h iir « (uiféreiice, 
semblait vouloir lire dans son àme. En se souvenant du projet de cet 
homme, Eugène. (|ui, avant de sendoinnr, av.iit, pend.int la nuit, me- 
suré le vaste cliiinp (pii s'ouvr.iil à ses r«'gards, pensa né«-es^airein)>nl 
à la dot «le mademoiselle Tailleler, el ne put s'empêcher de regarder 
Vi« toriiie ( oiiime le plus vertueux jeune homme regarde une ri«Tie hé- 
ritière, l'ar hasard, leurs yeux se lencoiiireieul. La pauvre (il!e ne 
rnaïKpia pas «le trouver Eugène (•haiinant dans sa nouvelle tenue. Le 
coup d'ieil ipTils écliangerenl fut a-sez signilicatif pour «pie ll.istigiiac 
ne ilonial pas d'être |ioiir elle l'«)bjel de ces ( «infiis désirs qui atleignenl 
toutes les j'imes lilles et (pi'elles rallaclient au pr« niier être .sediiisaiil. 
Une voix lui cri.iil : Huit cent mille francs! Mais tout à coup il se re- 
jeta dans ses souvenirs de l.i veille, et pensa (pie s.i |iassiou d«r com- 
mande pour madame de Nucingen était l'aiitidole de ses niauvai-cs 
pensées involontaires. 

— L'on «loiiiiait hier aux Italiens le Bttrbfer de S/ville de Wn sini. 
Je n'avais jamais entendu de si délicieuse musique, dit il. .Mou Dieu! 
est-on heureux d'avoii une loge aux Ilaliens. 

Le père Goriot saisit cette parole au vol comme un chien saisit un 
mouvement de sou niaîire. 

— Vous êtes comme des coqs en jiàte, dit mad.nne Vauquer, vous 
autres hommes, vous f.iiies tout ce ipii vous plail. 

— (lomment êies-voiis revenu? demanda Vautrin. 

— A pied, ié|)0iidit Eugène. 

— Moi, reprit le teiilateiir. je n'aimerais pas de demi-plaisirs; je 
voudrais aller là d.ms ma voilure, dans ma loge, ^l revenir bien coiu- 
niodémeiit. Tout ou rien! voila ma devise. 

— Et (pii csi boMiie, repril ma lame Vampier, 

— Vous irez peut être voir madaiiie de Nneingen, dit Eugène à voix 
basse à Goriot, Elle vous recevra, certes, à br.is ouverts; elle voudra 
savoir de vous milli; |)eiits détails sur moi. J'ai appiis «prclle ferait 
tout au nimide pour êlre n i;ue cln z ma cousine, m.idame l.i vitoiii- 
lesse de Be.ui éaiit. N'oubliez pas de lui dire (pie je l'aime trop pour 
ne pas penser à lui procurer cette sali-f.ictioii. 

Ilasliguae s'en alla prom|ileinent à I'Ij oie de droit, il voulait re-ter 
le moins de temps possible d.ins celle odieuse maison. Il llaii.i pend.iiit 
presipie tmile la jouriii'-e, en jiroie à C( ttc lievic de tête (pidiit eon- 
nne les jeunes geiis alf ( tés de iroji vives t spér.inees. Les r.iisonue- 
meiits de Vaiilriii l«; f.ii.saient réMechir à la vie so' iale, au moment où 
il renc nlra son ami nianehon dans le j.irilin du Luxeinb xirg. 

— Où as- lu plis (•( t ;iir gr.ive? lui dit I étudi.inl en iiieJc» iiie en lui 
prenant le br.is pour s<> promener devant le p.dais. 

— Je suis lomiiieiiié p.ir «I • m.iuvai.ses idées. 

— En quel genre? «;a se guéiil. es idées. 

— Gomment .' 

— En y succombant. 

— Tu fis kans savoir ce dont il s'agil. As-tu lu Rousse. lU? 

— Oui. 

— Te souviens- tu «le ce p.issnge où il demande à son ledeur ce 
qu'il ferait au cas où il pomr.iit s'euiidiir en tiiaiil à la Chine, par sa 
seule volonté, un vieux mandarin, s.ius bouger de l'aiis. 

— Oui. 

— L'i ! bien? 

— Itah' J'en suis à mon trente-troisième mand.irin 

— Ne pl.iisante pis. Nlloiis, s'il t'ét.iit prouve «pie la clu>se est pos- 
sible et (pi'tl le suliil d'un signe de tête, le fei.ii--iu? 

— Est il bien vieux, le m.md.iiiii? M.iis, bah! jeune ou vieux, para- 
liti(pie ou bien port.int. ma fiti... Diantre! Eh bien! non. 

— Tu es un bi.ive gar<;ciii, l! .incbon, .M.iis si tu aimai- une femme à 
te meUre pour die I aine a lenvers, cl qn d lui f.d lit de largeiit. bciii- 
««mp «r.irgi-nl p«»ur sa loilelle, pour sa vounrc, [loiir toutes m-s Idiit.ii- 
iies, cnlin? 

— Mais tu ni'olcft la rai^u, et tu veux que je raisouDc. 



28 



LK PKÙK (iOIUOr. 



— Eh I bit'ii, Itianclion, j*> suis Ton, giiëris-nioi. J'ai tlnix s(ViirHqni 
sont (les 'ii^^'cs (II' li(':iiil('', (le riimlcnr, et je veux (nrcllfs soiciil licii- 
roiises. Où iniiulic ilciix ctiil mille liams pour liiir dot d'ii i à ciiKi 
ans .' Il «Ni, vois-lii, (l^'^ rir< oiisLmct s (l.iiis la vie où faiil jniicr ^kis jtn 
el ne j»as user son hoiiiniir à },Mt;ii<'r des sons. 

— Mais tu |>ost-> l.i (|iii'>-li(tii t|iii se Intiivo à rnilroc de la vie pour 
(oui le nioiiili', cl lu veux coupiM' le iiumkI j;oi<li('n avec Irpt'i". Pour 
a;;ir ainsi, mon clicr, il l'aul (-(rc Alcxamlrc, sinon l'on va au ha^nr. 
Moi, je suis licnrcux ilt> la politc cxi-dncc «pic je mt> cnJcrai en pro- 
vinci", où jo snrci'dcrai loul iKMcnicut à nnm pcrc. Les alirclions de 
! lionnur sr sali-ioni dans le plus pclil rcrcli! an^si plcincniinl qui; 
tians uni" ininii'iisr (iiconlV'rt'nci'. N.ipoli-on ne dînait pas di-iix lois, cl 
ne poiixail pas avoir plus i\t' niailicsscs (pi'cn prend un l'indi.inl en 
niédeciiie t]nand il csl interne aux (lapueins. Notre, honlienr, mon 
(lier, liendr.i toujours entre la plante de nos pieds cl noir»; occiput; 
cl, «pi'il coule un million par an ou cent louis, la perception inlrinsé- 
ipie en est la même au dedans de nous, ,1e conclus à la vie du (Illinois. 

— !\lcr( i, lu m'as l'ail du liieii, lîianclion ! n(tns serons lonjoms anus. 

— Pis dom-, reprit l'étudiant en mi-dccinc, en sortant du cours do 
Cnvier, au .Iardin-de,s riantes, je viens d'apercevoir la Midionncaii el 
le l'oiret causant sur un banc avec un monsiein' (pie j'ai vu dans les 
trouilles de l'année dernieie aux environs de la (lliamlire des Députés, 
cl (pii m'a l'ait !'( lïel d'être im lionime de la police dejjuisé en lionnèle 
boni j;eois vivant de ses renies. Etudions ce coii]ile-là : je te dirai |ionr- 
tpioi. Adieu, je vais répondre à mou appel de (|iiatre lienres. 

(Juaiid Ku{;ène revint à la pension, il trouva le père Goriot qui l'at- 
tendait. 

— Tenez, dit le bonliommc, voilà une lellre d'elle. Hein, la jolie 
écriuiro! 

Eugène décaclicta la lettre et lut : 

« Monsieur, mon père m'a dit tpie vous aimiez la niusiquc italienne. 
Je serais lieiireiise si vous vouliez me l'aire le plaisir d'accepter une 
place dans ma loi;e. Nous aurons samedi la Fodor el Pellej^rini, je suis 
silre alors que vous ne me réinsérez pas. M. de Nucingeii se joint à 
moi pour vous prier de venir dîner avec nous sans cérémonie. Si vous 
acceptez, vous le rendrez bien content de n'avoir pas à sacquiller de 
S.1 corvée conjugale en m'accompagnanl. Ne me répondez pas, venez, 
el agréez mes complimenis. 

« D. DE N. » 

— Montrez-la-moi, dit le bonliommc à Eugène quand il eut Iii la 
lettre. Vous irez, n'est-c e pas'.' ajoula-t-il après avoir Maire le papier. 
Cela sent-il bon! Ses doigts ont lonclié (;a, pourtant! 

— Une t'emme ne se jette pas ainsi à la tète d'un homme, se disait 
l'éludiaiil. Ell(> veut se servir de moi pour ramener de Marsay. Il n'y a 
que le (lé|Ml qui fasse faire de ces choses-là. 

— Elil bien, dit le père Gjriot, à (|uoi pensez-vous donc? 
Eugène ne connaissait pas le délire de vanité dont certaines femmes 

étaient saisies en ce moment, et ne savait i)as que, pous s'ouvrir une 
porte dans le laubourg Saint-dcrmain, la l'einme i\\\n banquier était 
cajiable tie tous les sacriikes. A celle épocpie, la mode commençait à 
meltic au-dessus de tontes les femmes celles qui élaienl admises dans 
la société du faubourg Saint-Germain, dites les dames du l'etil-Clià- 
tcau, parmi le.-qiiclles madame de Beauséant, son amie la duchesse 
de Langeais el la duchesse de .Mantrigoeusc lenaienl le premier rang. 
Hastignac seul ignorait la fureur donl étaient saisies les femmes de la 
Cliaussée-d'Anlin pour enlrer dans le cercle supérieur où brillaient les 
constellations de leur sexe. Mais sa défiance le servit bien, elle lui 
donna de la froideur, el le triste pouvoir de poser des conditions au 
lieu d en recevoir. 

— Oui, j'irai, répondit-il. 

Ainsi, la curiosité le menait chez madame de Nucingen, tandis que, 
si celle femme l'eût dédaigné, peut-être y aurait-il été conduit par la 
passion. Néanmoins, il n'attendit pas le lendemain et l'heure de partir 
sans une sorte d'impaiience. Pour un jeune homme, il existe dans sa 
première intrigue autant de charmes peut-être qu'il s'en rencontre 
dans un premier amour. La certitude de réussir engendre mille félicilés 
que les hommes n'avouent pas, et qui font tout le charme de cerlaiiies 
femmes. Le désir ne naît pas moins de la diflicnlté que de la facilité 
des triomphes. Toutes les passions des hommes sont bien certainement 
excitées ou entretenues par l'une ou l'autre de ces deux causes, qui 
divisent l'emiiire amoureux. Peut-être celte division est-elle une con- 
séquence de la grande question des tompéramenls, qui domine, quoi 
qu'on en dise, la société. Si les mélancoliques ont besoin du tonique 
des coquetteries, penl-êlre les gens nerveux ou sanguins décampent- 
ils si la résistance dure trop. En d'autres termes, l'élégie esl aussi es- 
sentiellement lymphati(iue que le dithyrambe esl bilieux. En faisant sa 
toilette, Eugène savoura tous ces petits bonheurs dont n'osent parler 
les jeunes gens, de peur di; se faire moquer d'eux, mais qui chalouil- 
lent l'aiiiour-propre. Il arrangeait ses cheveux en pensant que le re- 
gard d'une jolie femme se coulerait sons leurs boucles noires. 11 se 
permit des singeries enfantines autant qu'en aurait fait une jeune fille 
en s'habillani pour le bal. Il regarda complaisamment sa taille mince, 



eu di'-plissaiit son habit. — Il est certain, se dit-il, qu'on en peut Iroii- 

ver de plus mal lonriiés! Puis il di'S((Midil au iiKiment où tous les ha- 
bitut's de la pension (■t:iiciil à table, et reçut (jaieiueiit le hourra do 
sottises (pu; sa leiine éh'-gaiite cx( ita. Du trait des iiidîurs pailiciilières 
aux pensions boiirgeois(!s esl relialiisscmenl (pi'y cause une loilelte 
soign(''e. l'ersoiine n'y met un haliit neuf sans que chacun dise son mot. 

— Kl, kt, kl, kl. lit liiaiiclion eu faisant claquer sa langue conlro 
son palais, comme pour exciter nu ( liitval. 

— Touinure ilc duc cl |iair! dit m.idime \'aii(picr. 

— Moiisiiiir va en complète? (il observer inudemuisellc Michoniicau. 

— Koc(pieriko! cria le |icintre. 

— Mes compliments à madame votre épouse, dit l'employé au Mu- 
séum. 

— Monsieur a nue épouse? demanda Poirel. 

— Tue épouse à coiii|iarlinients, (pii va sur l'eau, garantie bon teint, 
dans les prix de viiigt-ciiK] à (piaraute. dessins à carreaux du dernier 
goût, susceptible (K; se laver, d un joli porter, moitié (il, moitié coton, 
moitié laine, guérissant le mal de dents, et autres maladies approu- 
vées |iar l'Académie royale de Médcîcine ! excellente d'ailleurs pour les 
enfants! meillenie encore ( (inlic les maux de tête, les plénitudes et 
autres maladies de lie-ophage, des yeux et des oreilles, cria Vuiilrin 
avec la volubilité comicpie el racceniuation d Un opérateur. Mais com- 
bien celle merveille, me diicz-vous, messieurs? deux sous! Non. Hien 
du tout, (l'est un reste des fournitures faites au grand niogol. el que 
tous les souverains de l'Europe, y compris le grrrrrrand duc de Bade, 
ont voulu voir ! Entrez droit devant vous ! et passez au petit bureau. 
Allez, la musi(pie ! Broouni, là, là, trinn ! là, là, boum, boum! Mon- 
sieur de la darinelte, lu joues faux, reprit-il d'une voix enrouée, je te 
donnerai sur les doit;ls. 

— Mon Dieu ! que cet homme-là est agréable, dit madame Vauqucr 
à madame Couture, je ne m'ennuierais jamais avec lui. 

An milieu des rires el des plaisanteries dont ce discours, comique- 
ment débité, fut le signal, Eugène put saisir le regard furlif de made- 
moiselle Taillefer, qui se pencha sur madame Coulure, à l'oreille delà- 
quelle elle dit qnehpies mots. 

— \ oilà le cabriolet, dit Sylvie. 

— Où dîiie-t il donc? demanda Bianchon. 

— Chez madame la baronne de Nucingen. 

— La fille de M. Goriot, répondit l'étudiant. 

A ce nom. les regards se portèrent sur l'ancien vermicellicr, qui 
contemplait Eugène avec une soric d'envie. 

Bastiguac arriva nie Sainl-Lazare, dans une de ces maisons légères, 
à colonnes minces, à portiques mesquins, qui constituent lejo/ià Pa- 
ris, une véritable maison de banquier, pleine de recherches coûteuses, 
des slucs, des [laliers d'escalier en mosaïque de marbre. Il trouva ma- 
dame de Nucingen dans un petit salon à peintures italiennes, dont le 
décor ressemblait à celui des cafés. La baronne était triste. Les clforts 
(|u'el!e lit pour cacher son chagrin inlércssèrent d'autant plus vivcmenl 
Eugène qu'il n'y avait rien de joué. Il croyait rendre une femme joyeuse 
par sa présence, et la trouvait au désespoir. Ce désappointement piqua 
son amour-propre. 

— J'ai bien peu de droits à voire confiance, madame, dil-il après 
l'avoir luiinée sur sa préoccupation ; mais, si je vous gênais, je compte 
sur voire bonne foi, vous me le diriez franchement. 

— Restez, dit-elle, je serais seule si vous vous en alliez. Nucingen 
dnie en ville, et je ne voudrais pas être seule; j'ai besoin de distrac- 
tion. 

— Mais qu'avez-vous? 

— Vous seriez la dernière personne à qui je le dirais, s'écria- 
t-elle. 

— Je veux le savoir, je dois alors être pour quelque chose dans ce 
secret. 

— Pent-èlre! Mais non, reprit-elle, c'est des querelles de ménage 
qui doivent être ensevelies au fond du cœur. Ne vous le disais-je p.is 
avant-hier? je ne suis poinl heureuse. Les chaînes d'or sont les plus 
pesantes. 

Quand une femme dit à un jeune homme qu'elle est malheureuse, 
si ce jeune homme esl spirituel, bien mis, s'il a quinze cents francs 
d'oisiveté dans sa poche, il doit penser ce que se disait Eugène, et 
devient fat. 

— Que pouvez-vous désirer? répondit-il. Vous êtes belle, jeune, 
aimée, riche. 

— Ne parlons pas de moi, dit-elle en faisant un sinistre mouvement 
de tête. Nous dînerons ensemble, tête-à-lêle; nous irons entendre la 
plus délicieuse musique. Suis-je à votre goût? reprit-elle en se levant 
et montr.int sa robe en cachemire blanc à dessins peises de la plus 
riche élégance. 

— Je voudrais que vous fussiez toute à moi, dit Eugène. Vous êtes 
charmante. 

— Vous auriez une triste propriété, dit-elle en souriant avec amer- 
tume. Rien ici ne vous annonce le malheur, et cependant, malgré 
ces apparences, je suis au désespoir. Mes chagrins m'ôtenl le sommeil, 
je deviendrai laide. 



Li: l»rUK (iOiuor 



29 



— Oh ! cela est impossible, dit letiiiliant. Mais je suis curieux de 
Cuniiailru ces priiicb i|n Un :iriioiir dêvoiic ii't-rr.K mit |);is. 

— Ah! si je vous les ciMiti.iis. vous me fiiirie/., liil-eilc. Vous ne 
m'iiinioz encore que par une galanterie (|iii e^t de costinnc chez liS 
buiniiies. mais, si vout m ainiir/. bien, vou-< tomberiez dans iindi-Aes- 
poir affreux. Von* voyez que jt; dois me taire. De t;rjec, reprit elle, 
p.trloiii d autre eliose. Veiit-z voir me-» ap|iarlemenls. 

— Non, restons ici, répondit Knt;ene en s'asscvant ^ur nue c;iu- 
I scusc devant le feu près de madame de Nucingen, dont il prit la main 

avçe .issurance. 

Klle |j laissa picndre et l'appuya nièrnc sur celle du jeune homme 
par un de ces mouvcmcnis de l'orée concentrée qui trahissent de for- 
tes émoiions. 

— Ecoulez, lui dit Haslignac ; si vous avez des chagrins, vous de- 
vez me les (oïdier. Je veux vous prouver (pu- jt; vous aime |ioiir 
vous. Ou vous parlerez et me direz vos peines, afin que je puisse les 
dissiper, fallût-il tuer six hommes, ou je sortirai pour ne plus re- 
venir. 

— Eh bien! s'écria-l-clle saisie par une pensée de dt'sespoir qui la 
fit se lra|)per le front, je vais vous melire a l'iiistanl même à l'épreuve. 
Oui, M' dit-elle, il ncst plus (juc ce moyen. Elle sonna. 

— La voilure de mon^ieu^ estclle attelée/ dit-elle à son valet de 
chanilire. 

— Oui, madame. 

— Je la piends. Vous loi donnerez la mienne et mes chevaux. 
Vous ne servirez le diucr (pi'à sept heures. 

— Allons, veniz, dit-eile à Eugène, qui crut rêver en se trouvant 
d.iUi le coupé de M. de Nucingi-n, a côlé de celle femme. 

— Au Palais-Hoyal, dit-elle au cocher, |)rés du Tliéàlre-EranÇiiis. 
En roule, elle parul agitée, et relus,» de lépondre aux mille inier- 

rogalions d'Eugène, (pii ne savait que penser de celle résistance 
imielle, cuuq)aclc, obluse. 

— Eu un nu)ment el'e m échappe, se disait-il. 

Quand la voilure s'arrèla, la b.ironne regarda l'étiidianl d'iui air qui 
imposa siletKC à ses folles paroles : car il s'élail euq)0ilé. 

— Vous m'aimez bien? dil-elle. 

— Oui, répondit-il en cachant l'inquiétude dont il fut souilainemenl 
saisi. 

— Vous ne penserez rien de mal sur moi, quoi que je pui»sc vous 
demander ? 

— Non. 

— Eies-vous disposé à m'obéir? 

— Aveuglément. 

— Avez-vous élé au jeu? dil-cllc d'une voix ircuiblantc 

— Jamais. 

— Ah! je respire. Von-; auiez du bonheur. Voici ma bourse, dil- 
clli-, Cnnez donc ! il y a cent francs: c'est tout ce (|iie possède celte 
feuunc si heiueu>e. Muutcz dans une maison de jrn, je ne sais oii 
elles sont, mais je sais (|u il y eu a au P.dais-Iloyal. Ili-qucz les cent 
francs à un jeu <|u'ou nnnunc la roulclle, el perdez tout, ou rap- 
portez-ntoi six mdie francs. Je vous dirai mes chagrins à votre re- 
tour. 

— Je veux bien que le diable m'emporte si je comprends quelipic 
chose à ce que je vais faire; mais ji' vais vous obéir, dil-il avec une 
joie causée par celle pen^ée : « Elle se con)promel avec moi, elle 
iraii:a rien à me relu-er. » 

Eugène prend la jolie bomsc, court au nmnéro >riT, «[très s'èlrc 
fait indicpiei par un marchand d babils la pliia pi oiiiaiiM; maison de 
jeu. il y monte, se lai>se preufbe son chapeau; m:iis il entre et de- 
mande où est la roulclle. A l'élonuemenl (les habitués, le garçon de 
salle le mené devant unt* longue l;d)li'. Engen -, siiisi de toiis les spec- 
tatiurs. demande s:ins vergogne où il laiil uiellre l'enjeu. 

— Si vous placez mi ^.oui^ sur un seul de ces trenle-si\ numéros, 
et ipi'il sorte, vous ame/ trente-six louis, lui dit un vieill.ird respecta* 
ble à cheveux blancs. 

Eugène jelle le^ cent francs sur le chiffre de son ;'ig(;. vingt el un. 
Un cri d'élonnement part sans qu'il ait eu l(> lem|)s de se reconnaître. 
Il avait gagné s;\ns le s;iv(iir. 

— Ileliiez donc voire argent, lui dit le vieux monsieur; l'on ne ga- 
g' c p;is deux fois dans ce systéme-la. 

Eugène prenil nn r:ite:in (pic lui tend le vieux monsieur ; il lire à 
lui les trois mille six cents francs, et, toujours sans rien savoir du 
jeu, les place sur l;uoiij.'c. la g;dcriol( i'C!j;iiile avec envie, eu vn\.inl 
qu'il continue a jouer. La roue tout ne, il g;igne encore, elle banquier 
lui jette encore Mois mille six ceiils francs. 

— Vons avez sept mille deux cents Irancs à vous, lui dit h rureille 
le vieux monsieur. Si vous m'en croyez, vous vous eu irez; Li rouge 
a passé biiil fois. Si vous êtes charii;d)!c vous reeounaiirez ce bon 
avis eu sonlageaul l;i misère d'un ;incien préfet de Napoléon qui se 
trouve dans le dernier besoin. 

Haslignac ("toindi se laisse prendre dix louis par riioiume ;i che- 
veux blancs, el descend avec les sept nulle francs, ne compreii.int 
ciK ore rien au jeu, maisslupélie de son Ixtiiheur. | 

— Ah çà ! où me mencrcz-vous m.iinlenant, dil-il en nionlranl les i 



sept nnlle franrs à madame de Nucingcn. quati i la portière fut ic- 
fermée. 

Delphine le serra par une étreinte folle et reiubiassa vivciuenl. niait 
sans pas«.iiiii. — Vous m'avez sanwe' Des larmes do joie coulèrent 
en abondame sur ses joues. Je \jis tmit voUs dire, mon ami. Vou> se- 
rez mon ami, n esl-ce pas'/ \ous me vovez riche, opulente, rien ne me 
niaïKpie, ou je parais ne mampier de rii n ! Lh bien ! sache/ «pie .M. de 
.Nucingen ne me laisse pas disposer d'un sou : il p;iyc toute l.i liaison, 
mes voitures, mes loges; il m alloue pour ma toilelle une somme iiisufli- 
saute, il me réduit a une misère S' erele par caliiil. Je suis trop liero 
[loiir limplorer. .Ne serais-je pas la dernière des rré.ttures si j'ai bêlais 

son ;iigeiil au |)rix où il veut me le vendre! Com nt, moi riche de 

sept (eut mille Iliiio, me suis-je laissé di-pouiller? p.u lierlé, par in- 
dignation. Nous sommes si jeunes, si u.uves, (piand nous comiiieneons 
la vie conjugale ' La parole par laquelle il lallail demander de laigeiil 
à mou m.iri ne dé( hirait la boiielie . je n'osii» jaiii lis. je m.iiigejis l'ar- 
gent de mes tMimoniies el celui que me donn.iil iiinii pauvre père ; puis 
je me suis endettée. Le in:iriagi: est pour moi la plus horrible de, dc- 
ceplions, je m; |»iiis vous en parler : ipiil vous suffise de savoir (|ue je 
nie jetterais jiar l;i fenêtre s'il fallait vivre avec Niicingen auliement 
qu'en ayant (Ikkuii nolie :ipp.iii<'meiit séparé. (Juand il a fallu lui dé- 
clarer mes dettes de jeune léiiiiue, des bijoux, des f.uitaisies (inuii 
pauvre jiere nous avait ;iccouluiiiecs à ne nous rien refuser). j';ii souf- 
fert le martyre ; m.iis enlin j'ai trouvé le com.igi; de les dire. N'av;iis-jc 
pas um; lortiine ;i moi '! .Niicingen s'est emporté, il m'a dit que je le 
ruinerais, des horreurs! J'aurais voulu être à cenl pieds sous terre. 
Comme il avait pris ma dut. il :i payé; mais eu slipul.iiil détonnais 
pmir mes dépenses [lersonnelles une pension à laquelle j<: nie sui-» ré- 
signée, afin d'avoir la paix. Depuis, j'ai voulu répondre à l'amour- 
pro|iie d(! quelqu'un que vous connaissez, dit elle. Si j'.ii t-le irooipée 
par lui, je serais mal venue ;i ne pas reiube justice ;t la indilesse de 
sou caiiK 1ère. .Mais enlin il ma ipiiltee iudignemeni ! On ne devrait ja- 
mais abandoimer uik; femme à l.npielle on a j'ië. dans un jour de dé- 
tiesse, un las d'or ! On doit raiiU( r toujours ! Vous, belle ;mie de vingt 
et un ans, vous jeune et pur, vous me demanderez comment une fe.iiuie 
peiil acce|»ler de l'or d un huiiime .' Mou Dieu! n'esl-il pas n.itnrel de 
tout pai l;iger avec l'être ampiel nous devons noire bonlieur? (Jii.iud ou 
s'est tout (lonii', (|ui pourrait s inquiéter dune parcelle de ectout? 
L';irgent ne devient qiKîlipie choc (pr.ui moment où le sciiliment n'est 
plus. N est-on |ias lié pour la vie'.' 0"' ''e nous prévoit une se|)araiiun 
en se croyant bien aimée .' Vous nous jurez un ;miour éleriicl, comment 
avoir alors des inléièls distincts'.'' Vous ne s;ivez pas ce que j'ai sonf- 
fcrt jinjoi'iid'bui, lorsque Nucingen m'a positivement refusé di; in<,' don- 
ner six mille irancs, lui (|ui les donne tous les mois a sa iii;iitii-sse, 
une lille d(! l'Opéra ! Je voulais me luer. Les idées les [iliis Hdles me 
passaient par la lê(e II y a eu des moments ou j'eiivi.iis le sort d une 
servante, de ma femme de chambre. Aller trouver mon père, fulic! 
Anastasie et moi nous I avons éj;oigé;mon p;iuvre père se ser.iit 
vendu s'il pouvait v;iloir six mille fiiiiii s. J'.nirais élé le déses|iérer en 
vain. Vous m'avez sauvée de la honte et de l.i iikuI, j'éiais ivre de 
douleur. Ali! monsieur, je vous devais celle explualiou : j'ai élé bien 
d- raisoun.iblemenl folle avec voUs. (finaud vmis m'avez quittée, cl que 
je vous ai eu perdu de vue. je voulais m'eiifuir ;i pied... où ' je ne 
sais. Voila la vie de la moitié des b'inuK'sde Paris : un luxe exierieur, 
des soucis cruels d.iiis lame. Je connais de p;iuvies criMlures eue oie 
|iliis m:dlieiireuses ipie je ne le suis. Il y ;i poiiit.iiil d s femmes obli- 
gées de f.iiie f.i ire ili' l'iiiv méiiioiics p 0' leiiis foumisseiii s. D'autres 
sont lorrées de voler leurs m;iris : les uns cioieiit que des cai hemires 
de cent louis se donnent pour eiiii| cents ri;uies, les autres (|ii'uii ca- 
cliemirede ( inq cenls fr;uies v;iul ceiil louis. Il se reiiioiitie de p;iiivres 
femmes qui font jeûner leurs enf.iiils, et grapillenl pour avoir une 
i(d)e. >Ioi, je suis pure de ces odi iis'-s tronqteries. Voai ma dernière 
angoisse. Si qnelipies femmes se vendent à leurs maris pour les gou- 
veriii r, moi au moins je suis libre ! Je pourrais me f.iire couvrir d'or 
par Nu<iiij,'eii, et je |iiéfere pleurer la tête aiquiyée sur le cteiir d'un 
homme que je puisse estimer. Ah! ce soir, M. de .Marsjiy u';iuia p.is le 
dioil de me regarder comme une femme (pi'il a p.iyée. Elle se mil le 
visage dans .ses m. dus, pour ne pas montrer ses pleurs ;i Eugène, «pii 
lui dégage.i la ligiiie |iour la (Oiitempler, elle él.iit sublime ainsi. — 
.Mêler l'aigenl aux seniimenls. n'est-ce pas boriible? Vous ne pouriez 
pas m'aimer. dil elle. 

(!e mélange de bous sentiments, qui rendent les femmes si gran- 
di-, ( I lies l.iules que la <'oiisiiinliou .iclin Ile de la soi iélé les force 
a comiuellre. b'Milevfrsail Lu^eiie. *|ui disait des paroles duiii es cl 
consoLintes eu admiiant celle belle lemme, si naïvement imprudente 
dans sou cri de douleur. 

— Viius ne viMis aimerez pas de ceci contre moi, dit-elle, promel- 
tez-le moi. 

- Ah ' madame, j'en suis incapable, dit-il. 

Elle lui pi il l.i iii;uu el l.i mit siii son <-inir par un m >uveiuent plein 
de reconnaissance et de geuiillesse. — (iiàce ;i vous, me voilà rede- 
veniie libre «'t joyeuse. Je viv.iis pre-si-e par une m.iin de fer Je veux 
maiiiteiMiit vivre simplemenl, ne rien dépenser. Vous me Inuivcrez 
bien comme je serai, mon ami, n'est-ce pas .' (tardez ceci, dil-elie eo 



1^0 



LK r>i«:uK (.ouior. 



no prenant que six Mllt-ls de lirniqiw'. V.u rcvnsricnro, je vous tlois niillc 
nii;., (.11 je iiir suis i (iiisiiliiiii' » oiiim»' ri. ml de nunlit' :ivi'(' vous. 
Kii^;riii' se (U'IViidil niiiiint' iiiif vicrj;''. Mais la liamniii- lui ayaiil dit: 
— .It> vous n^aidc nuuinc luoii thucnti si \ous ii'tMrs jtas mon rom- 
plirc. Il (M il l'argciil. — (!c scia iiiio iiii-f do fmuN ou cas de lualliciir, 
(iilil. 

— Voilà le mol i|Uf je redoutais, sVcria-l-elle on polissant. Si vous 
voulez cpic je sois i|ui ii|ue cliusc piuir vous, jurc/.-nioi. ditclK', tic iic 
jaiii.iis it'louriier au jeu. Mon Dieu! moi, vous corioiiipit! ! j'en iiioiM'- 
rais de douleui'. 

Ils claiiiii arrives. Le 0(Milrasledc celle misère cl de celle opulence 
l'lollrdi^-ait iéluili.iul. dans les oreilles diuinel les sinislics |)aroles de 
Vaiilriii viureiil reiciilir. 

— Mciiiz-vons là, dil la l)aroiine en culraiil dans sa cliamitre el 
niouiraiil une causeuse auprès du fen, je vais écrire une lellre bien 
dilli( ilel coiiseillc/uioi. 

— ÎS'dcrivcz pas, lui dil Kiij^èue, enveloppe/, les liillcls, niellez l'a- 
dresse, cl einoye/les jtar volic reuiiiie de cliMiiitre. 

— Mai^, V(Mis clés un amour d liouune, dil elle. Ali! voilà, mon- 
sieur, ce (pic cesl (juc d'avoir v\c bien lilevël (leci Osl du lieaiis(;anl 
tunl pur, (iil-clle en soin iaiil. 

— r.lle e-'l cliarmanle, se dil Engèno, qui s'éprcnail de plus en plus. 
Il rcjjarda celle cbainbic on respirait la voluplucnsc élégance d'une 
riche courlisaiie. 

— Ilcia vous i)l.iil-il? dil-cllc en sonnanl sa femme de cliamlirc. Tlié- 
rcsc, poilez cela voiis-nK'inc à M. de Marsay, el iemelle/.-l(! à liii- 
mèmi>. Si vous ne le Irouvi / pas, vous me rapitoilcie/ 1;» lellre. 

Thérèse ne parlil pas sans avoir jelé un malicieux coup d'(eil sur 
Ku{;eiie. Le diiier élail servi. It,isli};iiac donna le bras à niad.une de 
Nuciiij;en, qui le iiieiia dans nue salle à manger délicieuse, où il re- 
trouva le lu\e de lahie qu'il avail admiré chez sa cousine. 

— Les jours d Ilaliens, dit-elle, vous viendrez dîner avec moi, et 
vous m'accompaiiiiei cz. 

— .le m'act (iiiliimeiais à celle douce vie si elle devait durer; mais 
je suis nu pauvre éludianl qui a sa forlune à faire. 

— Elle se fera, dil-elle eu rianl. Vous voyez, tout s'arrange: je ne 
nrallendais pas à èlre si heureuse. 

Il est dans la naliiro des l'emmes de prouver l'impossible parle pos- 
sible ( l de déliiiire les lails par des prcssculimeuts. Oiiand madame 
de Niieiujjtn cl ILisligiiac eiilrèrenl dans leur loge, aux Boudons, elle 
eut uu air de coiileiilemeul (pii la rendait si belle, (pie chacun se per- 
niii de ces peliles ( alomnies conire lesquelles les lèmuies sont sans 
dél'ci^e, el (jui foui souvent croire à des désordres invenlt'-s à plaisir. 
Quand on connaît Paris, on ne < roil à rien de ce qui s'y dil, cl 1 on ne 
dil rien de ce (jui s'y fail. Eugène prit la main de la baronne, et Ions 
deux se parlerenl par des pressions plus ou moins vives, en se com- 
niuiiiipiaiit les sensations que leur donnait la musique. Pour eux, celte 
soirée lut enivranle. Ils sorlirent ensemble, et madame de Niicingen 
voulut reconduire Lniiène jnsqu au i'()lll-^^'llf, en lui dispiilanl, pen- 
danl loiilc la roule, un des baisers qu'elle lui avail si chaleureusement 
prodigués au Palais-Uoyal. Eugène lui reprocha celle incon^éipience. 

— Taulôl, répoiidil-elle, c'éiail de la reconnaissance pour un dé- 
voucmenl inespéré; mainicnanl ce serait une promesse. 

— El vous ne voulez m'en laiie aucune, iugiale. Il se fàcba. En fai- 
sant un de ces gestes d impalieuee qui ravissent un amant, elle lui 
donna sa main à baiser, qu'il prit avec une mauvaise grâce dont elle 
fut cnchanlée. 

— A lundi, au bal, dil-elle. 

Eu s'en allaiil à pied, par un beau clair de lune, Eugène tomba dans 
de sérieuses léllexions. Il élail à la fois heureux cl mécoiilenl ■ heu- 
reux d'une avenlurc dont le liénoùuicnt probable lui donnait une des 
plus jolies el des plus éléganlcs femmes de Paris, objet de ses désirs ; 
niéconlenl de voir ses projets de forlune renversés, et ce fut alors 
qu'il éprouva la réalité des pensées indécises auxquelles il s'était livré 
l'avani-veille. L'insuccès nous accuse toujours la puissance de nos 
piélenlions. Plus Eugène jouissait de la vie |)arisienne, moins il voulait 
demeurer obscur el pauvre. Il chiffonnait son billet de mille francs 
dans sa poche, eu se faisant mille raisonnemenls captieux pour se 
rap|)i()piier. Enfin il arriva rue Neuve-Sainte-Geneviève, et, (piand il 
fui en haut de Icscalier, il y vit de la lumière Le père Goriot avait 
laissé sa porte onvcrle el sa chandelle allumée, afin que l'étudiant 
nohhliàl pas de lui raconter sa fille, suivant son expression. Eugène 
ne lui cacha rien. 

— Mais, s'écria le père Goriot dans un violent désespoir de jalousie, 
elles me croient ruiné :j'ai eneoie treize, cents livres de rente! Mon 
Dieu! la pauvre petite, que ne vcnail-elle ici! j'aurais vendu mes 
renies, nous aurions jnis sur le capital, et avec le reste je nie serais 
fait du viager. Pounpioi n'ctcs-vons pas venu me coulier son embar- 
ras, mon brave voisin? (lommeiil avez- vous eu le cœur d'aller risquer 
an jeu ses jianvres petits ceiil francs'.' c'est à fendre l'àine. Voilà ce 
que c'est que des gendres ! Oh ! si je les tenais, je leur serrerais le 
cou iMoii Dieu ! pleurer, elle a pleuré'? 

— La léie sur mon gilet, dil Eugène. 

— Oh! donnez-le-moi, dit le père Goriot. Comment! il y a en là des 



larmes de ma fille, de ma chère Delphine, ipii ne pleurait jamais étant 
|)elile! Oh ! je vous eu achelerii Un aulre, m; le poile/pliiv l.iissr/-lu. 
moi Elle doil. (I après sou contrai, juiiir de ses biens. Ali ! je \ais aller 
trouver Dei ville, un aviiiu-, des demain. Je vais l'ain* e\i^< r le placi;- 
ment de sa fmlune. Je ( oniiais les lois, je suis nn vieux loup, je vais 
retrouver mes dents. 

— Tenez, père, voici mille francs tprclle a voulu me donner sur 
noire (<ain. Gaidez-les-liii, d.iiis le gilet. 

Giu ioi n'i^arda Lugeue, lui teinlit la main |)Our prcndie la sienne, 
sur l.upi Ile il lai sa imiiher nue l.iriiK!. 

— V(His réussirez dans la vie, lui dil le vieillard. Dieu est jiisle, 
voyez- vous ! Jt; me connais en pndiilé, moi, et puis vous assurer 
(pi il y a bien peu d hoiiuiies (pii vous resseuibleiil. \ous voulez donc 
cire aussi iikui cher eiifaiil .' Allez, dnnnez. \ dus pouvez dminir, vmis 
il clés pas encore père. Elle a pIciiK!, j'appr<iids (-a, moi, (pii étais là 
Iraïupiillcmcnl à manger ciuiune un imbécile pend ml (pi (;lle soulliail; 
moi, moi ipii vendrais le Pme, le Eils cl le Saint-Esprit (lour leur évi- 
ter une lainii; à toutes deux. 

— Par ma foi, se dil Eugène en se couchant, je crois que je serai 
bonmte homme toute ma vie. Il y a du |ilaisirà suivre les inspirations 
de sa conscience. 

Il n'y a peut être que ccn\ qui croient en Dieu qui font le bien en 
secret, el Eugène croyait en Di(;n. Le lendemain, à l'heure du bal. Ras- 
ligiiac alla chez madame de lieaiiséani. (pii remmena pour le présen- 
ler à la duchesse de Carigliaiio. Il rc(;iil le plus gracieux accueil ^U'. la 
marecinle, chi>z laipielle il relr(Miva niadaiiK; de Niicingcii. Delphine 
s'élail parée avec rinlenti()nd(;|tlaircà tous pour mieux jilainîà IJigeiie, 
de qui elle attendait impaliemmeul nn coup d'a;il, en croyant cacher 
son impatience. Pour (pii sait deviner les émolituis d'um; (èiniiie, ce 
niomeul est plein de délices. 0»' "fi s'est soiivciil plu à faire attendre 
son oiiinion, à déguiser coipiellcmcnl sou plaisir, à chercher des 
aveux dans liiKpiiéludeqnc l'on cause, à jouir des craintes (pi'on dissi- 
|)eia par un sourire? Pendant celle fête, I éludianl mesura toiil à coup 
la portée de sa position, el comptil qu'il avait un état dans le monde 
en étant cousin avoué de madame de Beaiiséanl. La coii(|uêle de ma- 
dame la baronne de ^ucingell, qu'on lui donnait déjà, le mettait si 
bien en reliel, que Ions les jeunes gens lui j(!laient des regards d'en- 
vie: en en surpreiianl (inelipies-uns, il goûla les piemieis plaisirs de 
la faillite. En passant d'un salon dans nn aulre, en traversant les grou- 
pes, il entendit vanler son bnnheiir. Les femmes lui prédisaient tou- 
tes des succès. Delphine, craignanl de le perdre, lui promit de ne 
pas lui refuser le soir le baiser qu'elle s'était tant déieuilue d'accor- 
der l'avanl-veille. A ce bal, Baslignac reçut plusieurs ( ngagemenls. Il 
lui présenté par sa cousine à quelques femmes qui toutes avaient des 
prélenlions à 1 élégance, el dont les maison spassaienl pour être agréa- 
bles; il se vil lancé dans le plus grand el le plus beau monde de 
Paris. Celle soirée eut donc |»oiir lui les charmes d'un brillant dcbiil, 
et il devait s'en sonveni!' jusque dans ses vieux jours, comme une 
jeune (ille se souvient du bal où elle a eu des triomphes. Le lende- 
main, quand, en déjeunant, il raconta ses succès au père Goriot de- 
vant les pensionnaires, Vautrin se prilà sourire d une façon diabolique. 

— Et vous croyez, s'écria ce féroce logicien, qu'un jeune homme à 
la mode peut demeurer rue Neuve-Sainle-Genevieve, dans la maison 
Vauqiier'.' pension infiniment respectable sous tous les rapports, cer- 
tainement, mais qui n'est rien moins que fashionable. Elle est cossue, 
elle esi belle de son abondance, elle est fière d'être le manoir momen- 
tané d'un Rastignac; mais, enfin, elle est rue Neuve-Sainle-Geneviève, 
et ignore le luxe, parce qu'elle est purement palriarchaloiama. Mon 
jeune ami, reprit Vautrin d'un air paternellemenl railleur, si vous voulez 
laire figure à Paris, il vousfiut trois chevaux et un tilbury pour le 
matin, uu coupé pour le soir, en lout neuf mille francs pour le véhi- 
cule. Vous seriez indigne de votre destinée si vous ne dépensiez que 
trois mille francs chez votre tailleur, six cents francs chez le parfu- 
meur, cent écus chez le bouier, cent écus chez le chapelier. Quant à 
votre blanchisseuse, elle vous coûtera mille francs. Les jeunes gens à 
la mode ne peuvent se dispenser d'être irès-foris sur l'article du linge: 
n'est-ce pas ce qu'on examine le plus souv( ni en eux? L'amour et 
l'églisc veulent de belles nappes sur leurs autels. Nous sommes à qua- 
torze mille. Je ne vous parle pas de ce que vous perdrez au jeu. en 
paris, en préseuls ; il esl impossible de ne pas compter pour deux 
mille francs l'aigeul de poche. J'ai mené celle vie-là, j'en connais les 
débours. Ajoutez à ces nécessités premières, trois cciils louis pour la 
pàlée, mille francs pour la niche. Allez, mon enfant, nous en avons 
pour nos petits viiigt-cimj mille par an dans les flancs, on nous tom- 
bons dans la crotie, nous nous faisons moquer de nous, cl nous som- 
mes doslilué de notre avenir, d nos suecès, de nos maîliesses! J'ou- 
blie le valel de cliambi e el le groom ! Est-ce Ciii islophe qui portera 
vos billets doux? Les écrirez-vous sur le papier doni vous vous ser- 
vez'.' Ce serait vous suicider. Croyez-en uu vieillard plein d expérience! 
reprit-il en faisant un rinforzandu dans sa voix de basse. Ou dépor- 
tez-vous dans mie vertueuse mansarde, et mariez-vous-y avec le tra- 
vail, ou prenez une aulre voie. 

Et Vautrin cligna de i'œil en guignant mademoiselle Taillefer de 
manière à rappeler et résumer dans ce regard les raisonnements se- 



LK PKHK liOlUOT. 



il 



diicleiirs qu'il avaii sonu-s au c<piir île réliiiliant pour le (*oitoiii|mc. 
ri(iiiii>iii<i joins M' pi^heii'iil |)(ii(l.iiil li-!>i|iii-ltt ll.ibii^uic iiicii.i la sic lu 
plils ili»i|ici-. Il (liii.tit |nvM|iii' liiii-, les jours ascc uiailaïuir dr Niuiii- 
peu, qu'il acnuu| agu.iil ilaus le uioude. Il reuliMil ù liois ou quatre 
fleures *lu uia(iii, se Irvail a midi jiour laiie sa loilelle, allail «»e pro- 
ineuiT au bois avec |)< l|iliiue, quand il lai^ail beau, prodt^uaul aiuM 
son temps sans eu sasoii le prix, el aspirant tous les eiisei^uements, 
luules lis seduclioiii du luxe avec I aideur diuil est s.ii%i I iuq)atieul 
Calice d'iui d.iliicr lemille pour les lenind.mleB poiissieres de sou 
hymeiiee. Il jou.iil ^ros jeu. perdait ou ^a^iiail beaiu oup, el liuii par 
s'habituer à l.i vie exorliilaule de-, jeunes j;ens de l'.iiit.. Sur se» prc- 
iniets t;jin->, il avait rensoyé quinze cents lianes a sa um'k; el a ses 
swiirs, en aieonipa^iiant >a resliliilion de j<ili> piCM-nls. (^liioi(|ii il eiU 
aiinoiH li viiiiloir qiiiUcr la maisiii V.impiei . il y était eiicoii' dans lus 
derniers jo'irs du mois de janvier et ne saxait eoiumi'iit en sortir L s 
jeunes (ii-iis sont soiiinis presipie tous à une loi en apparence inexpli- 
caliic, mais d>int la raison vient de leur j' uiiesse imiue, el de l'esitece 
de furie avec laipielle ils se ment au plaisir. Kiclies ou pauvres, ils 
u ont jamais dardent pmir les ni-cessilé> de la vie, tandis qu'ils eu 
trouvent toujours pour leur-» caprices. Prodigues de tout ce qui s'ob- 
tient à eicdit, ils sont avares de tout ce (|iii se paye à l'instant même, 
ot seiiibleul se venger de ce (pi'ils n'ont pas eu dissipant tout ce 
(pi'ils peinent avoir. Ainsi, pour nettement poser la question, un élii- 
(ii.iitt prend bien plus de soin du son i lia|ieau que Je son b.ibit. 
L'éiKUinilédiigaiii rend le lailletir essenliellement créditeur, tandis que 
la modicité de la somme lait du clia|ielii-r un des êtres les plus intrai- 
tables p.irmi ceux a\ec lesqin U il est lorct- de parleiiiinler. Si le jeune 
boinine assis au baicmi d'un llicatie olVre à la lorgnette des jolies 
rriiime^ d élourdissaiits (jilels, il est douteux cpi il ait des ci.ausselles ; 
le bonnetier est rucure un des ctiarauçoiis de sa bourse . Itaslignaccu 
était la. TouJDiiiâ vide |iour madauie Vaiii|uer, loiijouis pleine pour 
les exigences de la vanité, sa bouisc avait des revers ol des succès lu- 
nal'qiies eu désaci ord avec les payements les jilus naturels. Aliu de 
(|uitler la pension puante, i;:tioble, où s'bumiliaieut périodiipiemeiit 
ses prétention^, ne laliait-il p is payer un mois à smi botesse, et ache- 
ter des meubles pour son appartement de dandy '/ c était toujours la 
chose impossible. Si, pour se procurer l'argent nécessaire ù sou jeu, 
liasliguac sa\ait adieter clic/. sou bijoutier des montres et des chaî- 
nes d'or chèrement piyecs sur ses gains, el qu'il portait au Mont-de- 
l'iéle, ce sombre el discret ami de la jeunesse, il se trouvait sans iu- 
veiilion comme sans aud k i; ipiaiid il s'agissait de payer sa iiouiriture, 
sou liigement, ou d'acheter les outils iiulispeiisables à l'cxploilalioii de 
la vie élégante. Une iiéce-sjié vulgaire, des dettes ccmtractées pour 
des besoins salislaits, ne riiis|)iraient plus. Comme la plupart de ceux 
qui nul cminu c ite vie de h. isard, il attendait au dernier iiKuiient pour 
solder des créances sacri;es aux yeux des bourgeois, comme faisait 
Miialieaii, qui ne payait son pain qiit; ipiuiid il se piéseutait sons la 
lurine diagunnaute d'une Irilie de i liaiige. Vers celle époque, liasli- 
guac avait perdu son argent, cl s'était endetté. L étudiant coinmen- 
<,-ait à compieiidie qu'il lui serait impossible de Cniitinuer celte exis- 
tence sans avoir des ressources fixes. Mais.loiil eu gémissant sous les 
picpi iiiles alteinles de sa siliition précaire, il se seiitnt incapable de 
renonecr aux jouissances excessives de cette vie, et voulait la coiili- 
iitiei a tout piix. Les hasards sur Icscpiels il avait compte pour sa for- 
lune deveii. lient < hiiiiéiiiiues, et les obslai les réels giaiidissaiciit. lin 
s'iniiiaiil aux secrets doiiiesii(|iies du .M. cl midame de Nik ingeii, 
il sél.iit a|ierçii ipie, pour ((invertir ramoiir eu instinmi ni de toi lune, 
il fallait a\oir lui toii<e lionle, et leiioiK cr aux mdilcs id es ipii sont 
ralisolntion des fautes de la jeunesse, dette vie exléiieiiremeiil s|)leu- 
dide, mais rougéi> part tous les Iceniat du remords, et dont les fu- 
gitifs plaisirs élaieiii clieiemeiil ex|iiés par de persislaiile» angoisses, il 
i'.ixail epoiisée, il s'y roulait en se faisant, comme le Hisirait de la 
Krnvere, un lit dans la f.in^e du fossé, mais, comme le Hislrail, il ne 
souill.iit encore ipie son \ élément. 

— Nous avons donc lue le mandarin .' lui dil un jour Bianchon en 
sortant de table. 

— Pas encore, ri>pondil-il, mais il râle. 

L'eludiaut en médecine prit vv. mol pour une iilaisnntciic, el ce n'en 
éUiil pas une. Kugene. qui. po ir l.i premien; hiis de|iuis longtemps, 
av.iit (Une a la pension, s'était moiilre pensif pendant le repas. .\ii lieu 
de siMlir au desseit. il resta dans la s.illc .1 miii.;:er assis aiipies de 
inademoiselle Tailli 1er, a la(pn Ile il jeta de temps en lem|is d' s reg.irds 
expressifs. (.Iiielipu s pensionnaires élaiiuil eiK ore altablés et m.in- 
geaienl des noix, d autres se promenaient en conliiiu.iul des disi lissions 
commencées, (lomine presipie tous les soirs, chacun s'en allait a sa 
fantaisie, suivant le degré il intén'-l ipi il pieuail a la ( uiiversatioii, ou 
selon le (lius on le moins de pes.inteiir que lui causait sa d gesiion. kin 
hiver, il était rare que la salle a m.inger liH eiilieriiiieiil ev.icuée avant 
huit heures, moment où les ipiatie {«■mines deiniinaienl seules, cl se 
veiige.iieiil du silence que leur srxc leur iniposail au niilieii de celle 
réunion masculine. I''r.i|)pé de l.i préoccupai imi a laquelle Kiigeiie était 
en i^roie, Vautrin resta d.iiis la salle a m.uiger, qiioiqii il eiU paru d'.i- 
boid em|iressé de sortir, el se tint coiist.iminenl de maiiieie a n'être 
pas \ud l'jigeiie, qui dut le ciuire paili. Puis, au heu d accoiiipagiier 



ceux des pensionnaires qui s'*-n allèrent les derniers il stationna toar- 
noiMMueiil dans le halon. Il avait lu daiik I aine d<- l'eliidi.iul et pres- 
M-nlait un syiiiptouie dei isil. Ilasii({nac »e trouvait en i-ffel dans uno 
bitiiatioii perplexe, (pie be.iui nup de jeune» gens uni dû coiniailrc. 
Aimante ou coquette, m.idaiiie de .Nuciiigeii avait fait |iasM.T llasiignac 

ttar luiites les angoisses d une passion véritable, eu deployaul pour lui 
es ressources de la diploiii.itii; femiiiiiw en us.ige à l'aiis. .\|iri?H b'élre 
compnHuise aux yeux du publie |i(Hir lixer près d elle le coiisin de ma- 
dame (le lle.iii-é.nl, 1 Ile lM>il.iil à lui doiiiier n-elleiiie||l les droit» dont 
il par.iissait jouir. Ilepiiis uii mois elle irril.iit si bien h s sens d'I.ugene, 
(pi elle avait Uni par altaipier le cij'iir. Si, dm» les premiers nioiiieiilft 
de SI li.iisoii, I étudiant séi.iitiiii le iiiaitie, m id.iine de Nm iiipea 
était devenue la |diis foi te, a laide de ce inaiiége, ipii iiiellail en mou- 
vement elle/ Kngeue tous les scniinieiils, biMis un inaiivai», de> deux 
OU trois hommes qui sont dans nu jeune lioiome de pjiis, Kiait-(c en 
elle un caleul.' .^oii; les femuies sont loiiioiirs vr.iie», iiiéinu au milieu 
de leurs |dus grandes laiisselés. parce qii elles cèdent a (|ne'i|ue senti» 
liieiit naturel, l'eiil-elre Delphine, api es avoir laisse preiiilie loiil a ( uup 
tant d'empire sur elle par ce jeune hoiniiie, et lui avoir nionlié liui» 
d'allection, obéissait-elle à un sentiment de dignité qui la fuis.iil (»u ie« 
venir sur ses coïKcssions, ou se pl.iiie a les suspeudre. Il e»t si iiaiii- 
rel à nue Parisienne, au moment iiii-iik; où la passion l'eiitialue, d'Iié» 
siter d.iiis sa chute, d'éprouver le CM'iir de ( clui ampiel elle va livrer 
son avenir ! Toutes les espérances de mad.nne de Niiciugen avaient élë 
trahies nue première fois, et sa (ideliié pour un jeiiue egoisle venait 
d'('-tr(> niéconniie. Elle pouvait l'-lre déliante à bon dioil. l'eul-èlre avait* 
elle apeiçu dans les in.niieres d'Kngeiie, (pie son rapide succès avait 
rendu fat, nue sortie de mésiMime c.ui-ée par les biz.u reries de leur si» 
luation. Klle désirait sans douie paraître iuiposanle a un boiiimu de cet 
âge, et se trouver gr.inde devant lui après avoir été si lougteiiips pelile 
devant ct'liii par ipii elle était abando'.inée. Llle ne voulait pas (pi'Kii* 
gène la crût une faille conipu'te, préi iséinenl |iaice (|n il sav.iil qii ello 
avait appartenu a de Marsay. Knliii, après avoir subi le dégiadaiit plai- 
sir d'un véiilable monstre, un libi-rtiu jeune, elle éprouvait Liul de 
douceur à se proineiier dans les régions llenrie» de raniour, que c'é« 
lait sans doute un cli:iriiie pdur elle d'en admirer tous les aspects, d'en 
écouler longtemps les frémissemenls, et de se laisser longteiups cares- 
ser \y.\v de chastes brises. Le véritable amour pay.iit pour je mauvais. 
Ce conlie-seiis sera malheurensemenl fréipiiiit tant ipu! les lioniuies no 
sauront pas combien de Heurs fauchent dans l'aine d'une jeune feinnic 
les premiers ( oiips de la Iroinperic. (Juelles que fussent ses raisons, 
Delphine se jouait de naslignac, el se |)l.iis.iil à se jouer de] lui, sans 
doute parce qu'elle siî savait aimi'C el sùie de f.iire cesser les < liagiiu$ 
de son amant, suivant son royal bon (il.iisir de femme. Par respi d de 
lui-in('-mc, Kiigéne ne voulait pas que son |ireiiiier (omb.it se 1< riniiiàl 
par une défaite, et persiflait daiis sa poursuite, comme nu chasseur 
qui veut absidiimenl tuer une perdrix à si première fête de S.iiiit-ll(i- 
beit. Ses anxiétés, son amoiir-propie ofiênsé, ses désespoirs, faux ou 
véritables, rallachaient de plus en plus à celle leiiime. Tout Paris lui 
donnait m idame de Nucingeii, aiqires de Lopielle il n'était jias plus 
avancé (jne le premier jour où il l'avait vue. ignorant enioie que la 
ooqnclteiie d'une fi'inine offre (|iiel(pieloi:, pins de bénëlieeg que sou 
amour ne donne d(> pl.ii-ir, il tombait dans de soties r.igcs. Si la »ai< 
son pendant laquelle nue femme se dispute à l'amour olFr.iil à l'asiignac 
le butin d ' ses primeurs, elles lui deveuaieiil aussi coùteiis4-s qu'elles 
étaienl vertes, aigrelettes et délicieuses à savourer, i'.irfois, en se 
vuy:iiit saiis nu sou, sans avmir, il pensait, m.ilgré la voix de sa 
coiiseieiiee. aux cli.iiKCs de foi tune dont V.miriu lui av.iii deiiioiilré la 
possibilité dans un m.iriage avec inademoiMlle Taillefer. Or, il se treii- 
vail alors dans un moment où sa insère parlait si liant, qu'il céda 
prescpie involontairement aux artifices du terrible sphinx, par les re« 
gards iliiipiel il él.iil souvent lasciné. Au iiiomenl où i'oirel el inade- 
inoisclle .'\li('lioiineaii reinonlérent chez eux, n.islignac, se croyant seul 
entre mad.une V.iiiqiicr et madame Doiiliire, qui se tricotait di>s m ni- 
ches de lai.ie en soiiimeiil.int auprès du poêle, regarda m.ideinoisello 
Tailleler d une manière assez tendre pour lui lain? baisser les veux. 

— .\iirie7-vous des cb.igrius, iiiuusieur Eugène? lui dil Vietoiine 
après un momeni de silem e. 

— (Jiiel lioiiim(> n'a passes chagrins! répondit Rasiignac. Si nous 
étions sûrs, nous autres jeunes gens, d'êlrc bien aimés, avec un de- 
voueiiieiil ipii nous réi (impeiisal des sm rilii e^ ipie nous sommes tou- 
jours (lis|ioM-s a fiire, imus u aurions peut-être jain.iis de cha;:riiis. 

M idemoiselle Tailleier lui jeta, pour toute lépunse, un regard qui 
Il élail pas équivoque. 

— \ous, iiiademoist>lle, vous vous croyez srtre de votre cœur au- 
jonririiui: mais rêpondiiez-vousde ne jam.iis ( h.iiiger .' 

Un soin ire vint erier sur les lèvres de l.i pauvre lille roniniiMin 
rayim jaillit de son àine, et lit si bien reluire s,i ligure, iprEugene bit 
eflray<i d'avoir piovoipié nue aussi vive explosion de Hiiliiiienl. 

— (,liioi I si deiii lin vous étiez rii lie el heureuse, si une immonse 
fortune vous luiiibait des nues, vous aimeriez «-ni oie le jeune homme 
paiivri< qui vous aurait plu dur.iiil vos jours de détresse? 

Elli! lit un joli sigiii> de tête. 

— Un jeune boiuine bien mallicureux? 



32 



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Noiiv(':iii sij,Mio. 

— (.liitlli's hiiist's (lilcs-voiK (loue l;V/ sV(Ti;i iii;iil:iiii(; Vaiiqiicr. 
'• — l,ai^s(•7.-n(>lls, io|i(iii(lit Kiifjfiir; lll)ll^ mins ciiIcikIoiis. 

— Il y aiiiiiil donc alors |tnnnt'SM* «ir iiiaiianc ciilii' M le clicvaiicr 
Kiit;fiii' tic Hasligiiac et iiiadt'iniiisi'llc Victoiinc Taillclci ' dit V:mtiiii 
(le sa |:;iusso voix, en se iiiuiitiaiil loiil à coup à la porte de la salle à 
iiinii(;er. 

— Ah! vous tn'avez fait peur, dirciil à la fois madame (]oulurc et 
niadaiiu; Vauipiei-. 

— Je iMiunaiN plus mal rlioisir, répondit en riaiil Ku^icne, à (pii la 
voix (le Vautrin causa la plus cruelle (•iiiolion ipi'il eOi jamais res- 
sentie. 

— l'as de mauvaises plaisanteries, messicms! dit madame Coulure. 
Ma (ille, remontons chez nous. 

Madame Vau.picr suivit ses deux poiisionnaircs, afin d'économiser 
sa ( liandelle et son leu 
en passant la soirée chez 
elles. Lugène se tronva 
seul et face ù face avec 
Vautrin. 

— Je savais bien que 
vous y arriveriez, lui dit 
cet homme en gardant 
un imnertnrbable saiijî- 
froid. niais, écoutez! j'ai 
de la délicatesse tout 
conune un autre, moi. 
Ne vous décidez pas 
dans ce moment; vous 
n'êtes pas dans voir?; as- 
siette ordinaire. Vous 
avez des dettes. Je no 
veux pas que ce soit la 
passion , le désespoir, 
mais la raison qui vous 
détermine à venir à moi. 
Peut- être vous faut- il 
quelque millier d'écns. 
Tenez, le vouiez -vous? 

Ce démon prit dans sa 
poche un portefeuille, 
et en tira trois billets de 
banque, qu'il fit papil- 
lolter aux yeux de l'élu- 
dianl. Eugène était dans 
la plus cruelle des situa- 
tions. Il devait au mar- 
quisd'Adjudaetaucomte 
de Trailles cent louis 
perdus sur parole, il ne 
les avait pas, et n'osait 
aller passer la soirée 
chez madame de Hes- 
taud, où il était attendu. 
C'était imc de ces soi- 
rées sans cérémonie, où 
l'on mange des petits gâ- 
teaux, où l'on boit du 
thé, mais où l'on peut 
perdre six mille francs 
au whist. 

— Monsieur, lui dit 
Eugène en cachant avec 
peine un tremblement 
convulsif, après ec que 
vous uj'avez confié, vous 
devez comprendre qu'il 
m'est impossible de vous 
avoir des obligations. 

— Eh bien ! vous m'auriez fait de la peine de parler autrement, re- 
prit le tentateur. Vous êtes un beau jeune homme, délicat, lier 
comme un lion et doux comme une jeune (ilie. Vous seriez une belle 
proie pour le diable. J'aime celle qualité de jeunes gens. Encore deux 
ou trois réflexions de haute politique, et vous verrez le monde comme 
il est. En y jouant quelques petites scènes de verlu, l'homme supé- 
rieur y salisfail toutes ses fantaisies aux grands applaudisicmenls des 
niais du parterre. Avant peu de jours, vous serez à nous. Ah ! si vous 
vouliez devenir mon élève, je vous ferais arriver à tout. Vous ne for- 
Micriez pas un désir qu'il ne fût à l'inslanl comblé, quoi que vous puis- 
siez souhaiter : honneur, fortune, femmes. On vous réduirait toute la 
civilisation en ambroisie. Vous seriez notre enfant gâté, noire Ben- 
jamin ; nous nous exterminerions tous pour vous avec plaisir. Tout ce 
qui vous ferait obstacle serait aplati. Si vous conservez des scrupules, 
vous me prenez donc pour un scélérat ? Eh bien ! un homme qui avait 




Rastignac étourdi se laisse prendre dix louis par l'homme aux cheveux blancs, — page 29 



aillant i\f probité (pie vous croyez en avoir encore, M. de Tiircnnc. 
faisait, sans se croire coinpromis, de petites allairesav(;c des brigands. 
Vous m; voulez pas être; mou ohii^^c, hein? Qu'à (cja ne tienne, reprit 
N'anlriii en l.iissant écli ipper un sourire. Prenez ces cbi(fons, cl mel- 
lezinoi la-dessiis, dit-il en tirant un timbre, là, en travers : Accrflé. 
j'our la sniinnr iln liois iiiiUc r/tir/ rntts francs, payable m un an. El 
datez! l/inlén"'l est assez fort pour vous (Mer loul scrimiile ; vous 
pouvez m'appcler juif, et vous regarder comme quille dv toute re- 
connaissance. J(; vous permels de me im-priser encore aujourd'hui, 
si1r (pie plus tard vous in'aimerez. Vous trouverez eu moi de ces im- 
menses abiiiKîs, di; ces vastes senliments concentrés que les niais ap- 
pellent des vices; mais vous ne me trouverez jamais ni lâche ni 
in^;ral. Enfin, je ne suis ni un pion ni un fou, mais une tour, mon 
petit. 
— Quel homme étcs-vous donc? s'écria Eugène; vous avez été créé 

pour me tourmenter. 

— Mais non, je suis 
un bon homme qui veut 
se crotler pour que 
vous soyez à l'abri do 
la boue pour le reste de 
vos jours. Vous vous de- 
mandez pourquoi ce dé- 
vouement? Eli bien! je 
vous le dirai tout dou- 
cement quelque jour, 
dans le luyaii de l'oreil- 
le. Je vous ai d'abord 
surpris en vous mon- 
trant le carillon de l'or- 
dre social et le jeu de 
la machine; mais votre 
premier effroi se passera 
comme celui du con- 
scrit sur le champ de 
bataille, et vous vous 
accoutumerez à l'idée de 
considérer les hommes 
comme des soldats dé- 
cidés à périr pour le 
service de ceux qui se 
sacrent rois eux-mêmes. 
Les temps sont bien 
changés. Autrefois on 
disait à un brave : — 
Voilà cent écus, tue-moi 
M. un tel, et l'on sou- 
paillranqiiillemenlaprès 
avoir mis un homme à 
l'ombre pour un oui, 
pour un non. Aujour- 
d'hui je vous propose de 
vous donner une belle 
fortune contre un signe 
de tète qui ne vous com- 
promet en rien, et vous 
liésilez.Lesiècleestmou. 
Eugène signa la traite, 
et l'échangea contre les 
billets de banque. 

— Eh bien 1 voyons, 
parlons raison, reprit 
Vautrin. Je veux partir 
d'ici à quelques mois 
pour l'Amérique, aller 
planter mon tabac. Je 
vous enverrai les ciga- 
res de l'amitié. Si je de- 
viens riche, je vous ai- 
derai. Si je n'ai pas d'enf;\nls (cas probable; je ne suis pas curieux de 
me replanter ici par bouture), eh bien ! je vous léguerai ma fortune. 
Est-ce être l'ami d'un homme? Mais je vous aime, moi. J'ai la passion 
de me dévouer pour un autre. Je l'ai déjà fait. Voyez-vous, mon 
petit, je vis dans une shpère plus élevée que (elle des autres hommes. 
Je considère les actions comme des moyens, et ne vois que le but. 
Qu'est-ce qu'un homme pour moi? Ça! fil-il en faisant claquer l'ongle 
de son pouce sous une do ses deni's. Un homme est tout ou rien. Il 
est moins que rien quand il se nomme Poiret : on peut l'écraser 
comme une punaise; il est plat et il pue. Mais un homme est un dieu 
quand il vous ressemble : ce n'est plus une machine couverte en 
peau, mais un théâtre où s'émeuvent les plus beaux sentiments, et 
je ne vis que par les sentiments. Un sentiment, n'est-ce pas le monde 
dans une pensée? Voyez le père Goriot : ses deux filles sont pour lui 
tout l'univers; elles sont le fil avec lequel il se dirige dans la création. 



LE Pf:RE GORIOT. 



33 



cil bien! pour moi, qui »i bien creuse lu vie, il n'existe (|ii'iiii seul 
seiiliiiieiil réi-l, une uinilié (J'IioMUiie a lioiiuiie. l'icrre cl Jaltier , noILi 
ma passion. Je sais Venisk sAivtK par ecrur. A\t/.-vous vu bcaui ()ii|) 
(le tJtMis assez jioiliis pour, quand un rainai ade dit : — Allons enlti- 
rer lin ct)r|>s! v ailrr sans souiller mot ni rtinbèler de iiKir.iU; ? J'ai 
fail t,''. '""'' J'" "•-' paiierais pas ainsi à toiil le monde. .Mais vous, 
vous i-le^ un liiiiiinn- supérieur, on peut loiil nous dire; vous savez, 
loul (omprendre N'ou> ne patouillerez pas lon{,'i(iiip-, dans lis maré- 
cages on vivenl les erapoussins «lui nous enloincnl ni Kli bien ' voila 
qui est dil. Nous épouserez. Fciissoiis ebacuii nos pointes ! La mienne 
csl eu fer et ne mollit jamais, lié! lie ! 

Vautrin sortit sans vouloir entendre la réponse négative de l'élu- 
diaiit. alin de le mettre a sou aise. Il semblait i oiinaitre le secret de ces 
petites ré-islanees. de ces combats dont lt;s lionunes se parent devant 
eux-mèiiies, et qui leur servent à sc jusiilicr leurs actions blâmables. 

— (Ju'il fasse comme 
il voudra, je n'épouserai 
certes pas mademoiselle 
TaillelVr ! se dit tugene. 

Apres avoir subi le 
malaise d'une lièvre in- 
lériiMire (pie lui causa 
l'idée d'un pacte l'ait 
avec cet liomme, dont il 
avait horreur, mais (pii 
graiidiss;iit ù ses yeux 
par le cviiisme même de 
ses idées, et par l'audace 
avec laquelle il étrei- 
giiait la société, llasii- 
gnac s'habilla, demanda 
nue voilure, et vint chez 
madame de Ilcstaud. De- 
puis quelques jours, cel- 
te femme avait redoublé 
de soins pour un jeune 
liommc dont chaque pas 
était un progrès au ((eur 
du grand monde , et 
dont rinlliicncc paiais- 
sail devoir ("'Ire nu jour 
redoutable, il paya M.M. 
de Trailles et d Âdjuda, 
joua au wliist une par- 
tie de la nuit, et rega- 
gna ce qu'il avait periJii. 
Superstitieux comme la 
plu|)art des liommes dont 
le chemin est a l'aire, et 
(pli sont |ilus ou moins 
fatalistes, il voulut voir 
dans son bonheur une 
récompense du (ici pour 
sa perses éraïue à res- 
ter dans le bon chemin. 
Le lendiinain malin. Il 
s empressa de demander 
à Vautrin s'il avait en- 
core sa lettre (le change. 
Sur une réponse aflir- 
nialive, il lui rendit les 
trois mille francs, en 
manifesianl un plaisir 
assez naliirel. 

— Tout va bien, lui 
dit Vautrin. 



— Mais je ne suis pas 
lit ku- 



votre complice, d 
gène. 

— Je sais, je sais, répondit Vautrin en rinterrompant. Vous faites 
encore des enfantillages. Vous vous arr»*lez aux bagatelles de l.i jjorte. 

Deux ji)iir> .(près, l'oirel el mademoiselle Mi< honneaii se troin aient 
assis sur nu banc, nu soleil, dans une allée solitaire du J.ndin-des- 
Piaules et c.iu-alent avec le monsieur qui paraissait à bon droit suspect 
à l'étudi.tnt en médecine. 

— M.idemoistllf. disait ^l. Ttondureau, je ne vois pas d'où naissent 
vos s< riipiiles. Sou Kxcellence monseigneur le ministre de la police 
geiier.ile du royaume .. 

— Ah ! .Son b\( elleuee mouseiiineur le ministre de la police géné- 
rale du roy.uime.. répéta l'oirel. 

— Oui. Son F\eellen(e s'occupe de celle alTaire. dil (îondure.iu. 

A qui ne par.titra-t-il pas invraisemblable (pie l'oirel, ancien em- 
ployé, sans doute homme de vcrlus bourgeoises, quoi(pie dénué di- 
dées, (■oniiniiàl d'éconter le prétendu rentier de la rue de lUilïon, au 

43 1'*"* — laiom-- <t Sd.Midjt, ciM *K<(«xilb, 1. 



Lais;ue 

Qu'est-ce qu'un lioninie pour moi? dil Vautrin — page 5'2. 



nioineiit ou il prononf;ait le mut de police eu laissant ainsi voir la phy- 
sioniimii; d'un agent de la rue de Jérusalem à tr;i>ers son niasipic 
d'Iioniii'tf hoiiiine .' liepciidaiil rien n'était plus ii.ituiel. Chacun com- 
prendra mieux l'uopece pai timlii-re a laipiellc appartenait l'oirel, d.uis 
il gr.iiide lamille des niai«, après une re(uar<|ue déjà faite par certains 
ob-ci valeurs, niai> (pii jiis(pr;i présent n'a pas été publiée. Il est une 
nalion plnmigeri', serrée au biidj;rt t-ntre le pn-inier degré de| lati- 
tude, (|iii comporte les trailemeiils de douze cents Iraucs, espèce de 
Gioenland adniinistralif, el le troisième degré, où commencent les 
traitements tin jnii plus chauds de trois à six mille francs, région teiii- 
pén'-t;. où saccliuiate la gratilii atioii, où ellf lleurit malgré les difli- 
cnllés de la culture. Un des traits caractéristiques (pii trahit le mieux 
rinlirme élroitesse de celle geiil subalterne, est une sorte de respect 
involonlaire, maebinal, instinctif, pour ce grand lama de tout minis- 
tère, connu de remployé par une signature illisible et sous le nom de 

So?( ExcELi.E;«r.E MonsEi- 
fi^ECR i.E .MiMSThE, cinq 
mots qui équivalent à 
lit Bondo Cani du ca- 
life de Bagdad, et (|ui, 
aux veux de ce peuple 
aplati , re|irésente un 
pouvoir sacré, sans ap- 

1)el. (ioiiiinelepape pour 
es chrétiens, monsei- 
gneur est adminislrati- 
vemenl infaillible aux 
yeux de l'employé ; l'é- 
clat qu'il jette se com- 
munique a ses actes, à 
ses |)aroles, a celles dites 
en son nom; il couvre 
tout de sa broderie, et 
légalise les actions qu'il 
ordonne; son nom d Ex- 
cellence, qui alteste la 
pureté de ses intentions 
cl la sainteté de ses 
vouloirs, sert de passc- 
(lort aux idées les moins 
admissibles. Ce que ces 
pauvres gens ne leraieiil 
p.is dans leur intérêt, ils 
s'empressent de l'ac- 
complir des que le mot 
Son Excellence est |iro- 
iioncé. Les bureaux ont 
leur obéissance passive, 
comme l'armée a la 
sienne : sysleine qui 
étoulTe la conscience , 
annihile un liomnie, et 
linil, avec le temps, par 
l'adapter comme une vis 
ou un rcrou a la ma- 
chine goiivernemeiilale. 
Aus~i .M. (ioiidnreaii. qui 
paraissait se coimailrc 
en hommes, distin;;iia- 
t-il promptemenleii l'oi- 
ri't un de ces niais bii- 
re.iiicratiqiies, et lit -il 
sortir le i)eu<i rx machi 
nd, le mot talisiiiaiiiquc 
de Son Excellence, au 
moment où il fall.iit, 
en démasquant ses bat- 
teries, éblouir le Poiret, 
qui lui semblait le inale 

de la Michunneau, comme la Micbonneau lui semblait la lemelle du 

Poiret. 

— Pu moment où Son Excellence elle-même, Son Excellence mou- 
seigneurie... Ab ! c'est tres-dilTi'rent. dil P(»irel. 

— Vous eiilendi'/ inoiiNieur. dans le ju^'rinenl duquel vous paraissez 
avoir conliance, reprit le faux rentier en s'.ulresv.int à mndemoiM-llc 
.Michoiineaii. Eh bien! Son Ex(ell< nce a inaiiiten.iiit la ci-rtiiiide la 
plus complète (pie le préieiidu Vautrin, loge dans la .Maison Vaiiqiier, 
est un formai évadé du bagne de Toulon, ou il est connu soii^ le nom 
de Trnmpr-la-Mort. 

— Ah ! Tronipe-la-Mort ! dit Poiret, il est bien heureux, s'il a mé- 
rité ce nom-là. 

— M.iis oui, reprit l'agent. Ce sobriquet est dû au bonheur qu'il a 
eu de iiej.iiiiais perdre la vie dans les entreprises cxlrêinemeiit auda- 
cieuses qu il a exécutées. Celle homme est daiig I. X. voyez-vous! U 




34 



LK PFJΠ(iOKIOT. 



a (les )|iialil('s t|iii le reiitltiil cxlraonlinain'. Si < (iiiil.iiiiiMlioii est 
IIH'nu! une rhosr t|ni lui :i i.iil «l.iiis sa pallie iiii liiiiiiirin iiiliiii... 

— I.'e>>( iloiii' nu lioninie (riioniiiMir ' (li'iii.iiid.i l'oirel. 

— A sa iiianiere. Il a ('()ii-<etili a iireiidit- sur sou r(iiii|)(e le riiiiu; 
il'iiii aiilie, nu (aux eiiiunii-> |iai' un lies-hean jcuiW liouiine (|ii'il aimait 
lieau((Hi|i, lin ;eiiiie llalieii assez, juneiit, eiilre (le|iuisaii sei \ ieit iiiili- 
liliie, on il s est d'ailleiirs pailaiteiiieiil <-(iiii|iiii'l(V 

— .Mais ^i Son KMcllence le niiiiisire ilr la polii (> e-t sîïv (|iie M. \ an- 
Iriii soit IVoniiie la-M(n'l, poiir(|uoi donc aurait il lusdiii de moi.' dit 
niadeiiioiselie .Mirlionneau. 

— .Ml! oui, dit l'oiiet, si en elïel le miiiislic, comintï vous nous 
iive/. lait riiunneur de nou.-> le dire, a un(> ceitiliide iiueieoiMne. . 

— l!erliliide n'est pas le mot; sculeiiieiK ou se iloiite. Von^ aile/, 
compieudre la (piestion. .Ia('«|iies (lolliu, siiriiouimé 1 roiupe-la-.Morl, a 
toute la ('onliancedes trois l)a};iies, (pii Idnl ( lioisi poui èliu leur :'^eiit 
el leur baïKpiier. Il ^aj;ne Iteauconp a s occuper do ce genre d'alïa ires, 
(|ui neeessairemenl veni un iiomuio de uiiKiue. 

— .\li ! ;di ! coiiiprenez-voiis le ealemlioiir, niuieinoisclle? dit l'oi- 
rel.. Monsienr rappelle un liommede ntmqur. parce cpi'il a été inaniui'. 

— Le l'an \ Vauiiin, dit l'agent en contiunanl, reçoit les capinauv de 
i»cs«.ienrs les lorçals, les place, les leur coii'^crve, el les lient à la dis- 
position de ceux cpii s'évadent, on de leurs ramilles, (|uand ils en dis- 
posent par leslaiiienl, on de leurs inaitresses, (piand ils tirent sur lui 
pour elles. 

— Ite lonrs maîtresses! Vous voulez, dire de leurs femmes, fit ob- 
server l'oirel. 

— Non, monsieur, l.c forçat n'a gc-néralemenl que des épouses illé- 
gitimes, que nous nonnnons des concubines. 

— Ils vivciii doiu tons eu elal de concubinage? 

— Consetpicmmenl. 

— Kh bien ! dit l'oirel, voiiii des liorrcnrs (pie monseigneur ne de- 
vrai! pas tolérer, l'iiisipie vous avez l'boimenr de voir Son l'AcelIcnce, 
c'esl à vous, qui me paraissez avoir des idées piiilanlliiopi(|uos, à l'é- 
clairer sur la conduile immorale de ces gens, (|ui (lomieiii un très-mau- 
vais exemple an reste de la société. 

— Mais, monsieur, le gouvernemenl ne les mcl pas là pour offrir le 
modèle de lontcs les venus. 

— ("/est jnsti'. Cepeiulani, monsieur, permellez... 

— .Mai>, laissez donc dire monsieur, mou cher mignon, dit made- 
moiselle .Micbonneau. 

— \ oiis coiii(»rcncz, m demoiselle, reprit Goiidiirean. Le gouverne- 
menl peut avoir un grand iiiléièt à melire la main sur une c.iisse illi- 
cite, (pie l'on dit monler à nu total assez majeur. Tompo-ia-Mort en- 
caisse des valeurs considéiables en recelant nonsenlemcnt les soiiimos 
posséilées |)ar (pulquesuns de ses camarades, mais encore celles qui 
l>rovieiineiil de la société des Dix mille... 

— Dix mille voleurs ! s'écria l'oirel elfrayé. 

— Non, la sociéié d(!s Dix mille est une association de liants voleurs, 
de gens (pii iravaillent en grand, el ne se mêlent pas d'une affaire où 
il n'y a pas dix mille francs à gagner. Celle socélé se compose de 
tonlce qn il y a de plus distingue parmi ceux de nos lioiiimes (pii vont 
droit en cour d'assises. Ils connaissent le Code, et ne risquent jamais 
de se faire api)liqiier la peine de mort quand ils sont pinces ; Colliii est 
leur liomiue ^^^-. conliance, leur conseil. A l'aide de ses imuieiises res- 
soiiri.es. cet homme a su se créer une police à lui, des relations fort 
éieulues qu'il enveloppe d'un myslère impénétrable. Quoique depuis 
un an nous lavons entouré d'espinns. nous n'avons pas encore pu 
voir dans son jeu. Sa caise el ses lalenls servent donc conslaiiiincnl 
a solder le vice, à faire les ftmds au crime, et enlreliennent sur pied 
une armée de mauvais sujets qui sont dans un perpétuel étal de 
gueric avec la société. Saisir Trompe-la-Mort el s'emparer de sa ban- 
que, ce sera couper le mal dans sa racine. Aussi celte expédition esl- 
elle devenue une affaire d Eial el de haute politique, susceptible d'ho- 
norer ceux qui cooi)éreroiit à sa réussite. Vous-même, monsieur, 
l>(inrriez être de nouveau employé d.uis radininislration, devenir se- 
crétaire d'un commissaire de police, loiiclions qui ne vous empêche- 
raient point de touclicr votre pension de lelraile. 

— Mais pourquoi, dit mademoiselle Micbonneau, Trompe-la-Mort 
ne s'en va-t-il pas avec la caisse .' 

— Oh ! (il 1 agent, partout où il irait, il serait suivi d'un htmme 
cii; rgéde I,' Hier, s'il volait le bague. Puis une caisse ne s'enlève pas 
aussi lacilemenl qu'on enlève une deiiK'iselIc de bonne maison. D'ail- 
leurs, Coliiu est un gaillard incapable de faire un trait semblable, il 
se croirait désboiioié. 

— Monsieur, dit Poircl, vous avez raison, il serait tout à fait dés- 
liouoré. 

— Tout cela ne nous dit pas pouniuoi vous ne venez pas lout bon- 
nement vous emparer de lui, demanda madeini)isclle Miolionneau. 

— r^li bien! mademoiselie, je réponds... .Mais, lui dit-il à l'oreille, 
empècliez votre monsieur de minlerroinpie, ou nous n'en aurons ja- 
mais lini. 11 doit avoir beaucoup de forlniie p;)iir se fiire écouler, ce 
vieux-!à. Trompc-la-Moil, en venant ici, a chaussé la peau d'un hon- 
nête lioinme, il s'est fait bon bourgeois de Paris, il s'est logé dans une 
pension san< apparence; il est fin, allez! on ne le prendra jamais sans 



veit. Donc .M. \'.Hiliiu est un biiuimc coiisiii('rc, qui fait des aff.tiies 
considciablcs. 

— Nalnrcllcmenl, se dil l'oirel à lui-même. 

— Le iiiiiiisirc, si {'(Ml se liiHiipait en aiiêlant un vaiVauiriii. ne veut 
pas s(! incllre à dos le coinmerci- di! l'.iiis, ni j'opinion pnbliipic. M. le; 
pri-lcl de p(dice hr.iiil<' dans le main lie, il a des cnni mis. S il y avait 
erreur, ceux (|ni veiileiil sa place pi olilei aient do cl.diaiid.iges cl des 
( li.iillcries liber. des jntur le faire saiiler. Il s'agit ici de |»rocéder 
comme d. lus raH.iire de (iogni.ird, le f.iii\ ciiiiiU; de Sainte lli-leiie ; si 
(.'av.iil t'ie un vrai comte de Saintir-liélenc, nous n'titions pas pr(>|ircs. 
Aussi fiiilil vtiiifier. 

— Oui, iiiai-> vous avez besoin d'une j(die femme, dil vivement ma- 
demoisi Ile Mieliomieau. 

— Tidiiipe l.i-Miirl ne se lals-erail pas abordiT par une (einiiie, dit 
l'agenl. A|ipienez un secret : il n'aim |)as les femmes. 

— Mais je ne vois pas alors à ipioi je suis bonne pour une sembla- 
ble véi ilicalion, une sn|iposition ipie je const.-ntirais à la faire jioui deux 
mille francs. 

— Mien de plus facile, dil riuconnu .le vous reinellrai un (lacoii 
cont(;nant une dose de liipienr pri'patt'e pour donner un coup de sang 
qui n'a pas le nioimlre danger et simule une apoplexie. Celte drogue 
peut se m("'ler égalemcnl au vin et an cafi-. Siir-le-champ vous ir.ins- 
porlez \ofrt! homme sur un lit, el von^ le déliabillez aliii de sivoir 
s'il ne Se ineurl pas. .Au momcnloù voin si-n z seule, von-, lui donnerez 
une claiiiie sur l'épaule, pal ! et vous verrez repiraîlrc les lettre». 

— Mais c'est rien du tout, (;a, dil Poircl. 

— VA] bien! consenlez-vons'.' dit (Jondme.iii à la vieille (ille. 

— Mais, mon cher monsieur, dit mademois.lle Mielioimeaii, au cas 
OÙ il n'y aurait jioinl de lettres, aurais-je les deux mille fiants.' 

— Non. 

— Quelle sera donc l'indemnité? 

— Cinq cents francs. 

— Faire une chose pareille pour si peu! Le mal esl le m(îme dans 
la conscience, el j'ai ma consciiMice à caliiKM, in(msi(Mir ! 

— Je vous aflirnie, dil l'oirel, que n adc-moiselle a be.nicoiip de 
conscience, outre que c'esl une Ires-aimable personne et bien en- 
tendue. 

— Lh bien ! reprit mademoiselle Miclionnean , donnez-moi trois 
mille francs si c'est Trompe-la-Mort, el rien si c est un bourgeois. 

— Ça va, dil Gondnreau, mais à condition que l'affaire sera faite 
demain. 

— Pas encore, mon cher monsieur, j'ai besoin de consulter mon 
confesseur, 

— Finaude! dil l'agent en se levant. A demain alors; el, si vous 
étiez pressée de me parler, venez petite rue Sainte-Anne, an bout de 
la cour de la Sainte-Chapelle. Il n'y a qu'une |)orte sous la voûte. De- 
mandez M. Gondnreau. 

Biancbon, qui revenait du cours de Ciivier, eut l'oreille frappée du 
mol asfez oiiginal de Trompe-la Mort, et entendit le ça va du célèbre 
chef de la pidice de sûreté. 

— Pourquoi n'en finissez- vous pas? ce serait trois cents francs de 
rente viagère, dit Poircl à mademoiselle Micbonneau. 

— Pourquoi? dit-elle, mais il faut y rélléchir. Si M. Vautrin était ce 
Trompe-la-MorI, peut-être y aur.iit-il plus d'avantage à s'arrangei avec 
lui. Cependant lui demander de l'argent, ce serait le prévenir, el il se- 
rait homme à décamper gratis, (ie serait nu p»^ abominable. 

— Quand il serait prévenu, re|)rit Poiret, ce monsieur ne nous a-l-il 
pas dit qu'il élail surveillé? Mais vous, vous peidriez tout. 

— D'ailleurs, pensa mademoiselle Micbonneau, je ne l'aime point, 
cet homme! Il ne sait me dire que des choses désagréables. 

— Mais, reprit Poirel, vous feriez mieux. Ainsi que l'a dit ce mon- 
sieur, qui me parait foil bien, outre qu'il est très-proprement couvert, 
c'est un acte d'obéissance aux lois ipie de débarrasser la societ" d'un 

- criminel, qnehine vertueux qu'il jinisse être. Qui a bu boira. S il lui 
prenait fantaisie de nous assassiner lous? Mais, que diable ! nous se- 
rions coupables de ces assassinats, sans compter que nous en serions 
les premières victimes. 

La préoccupation de mademoiselle Micbonneau ne lui permettait pas 
d'écouter les phrases tombant une à une de la bouche de Poirel, comme 
des gouttes d'eau qui siiinleiit à travers le robinet d une fontaine mal 
fermée. Quand une fois ce vieillard avait commencé la série de ses 
phrases, et que mademoiselle Miclionneau ne larrêtait pas, il parlait 
toujours, à l'instar d'une mécanique montée. Après avoir entamé un 
premier sujet, il était conduit par ses parenthèses à en traiter de lout 
opposés, sans avoir rien conclu. En anivant à la m'aison Vauquer, il 
s'était faufile dans une suite de passages el de cil*lions transitoires 
qui l'avaient amené à raconter sa déposition dans l'affaire du sieur Ra- 
goulean et de la dame Morin, où il avait comparu en qualité de témoin 
à décharge. En entrant, sa comiiagiie ne manqua pas d'api rcevoir Eu- 
gène de Kastignac engagé avec mademoiselle Taillefer dans une in- 
time causerie dont rinlérét élail si palpitant, que le couple ne fit au- 
cune atteiition au jassage des deux vieux pensionnaires quand ils tra- 
versèrent la salle à manger. 



LK PRKK GOKIOT. 



OJ 



— ('.A (lt*vuil (iiiir |>:ir l.i, dit iiudiMiioixt'Ilr Mit liuniicaii à l'oiic-t. Ils 
se t;ii'< lii'iit ilrs ynix a s arr;t> Ii>t raiiii* ili-|)iii<< liuil jouis. 

— (lui icpuiitiit-il . aiiïsi lul-tlle couduiiiiicc. 

— ijiii ? 

— M.iil.iiiie Mitiii). 

Je \(Mi> p.iili; (ir iiia(iciiioi>clle Vii toriiic, dit la .Miclioniit-nu en 
ciiliiiil, ^aiis V l.iiic uCh'iiliiiii, dans la cliainlirc de l'oirt-l, et vont iiic 
re|»tiiidr/ par iiiad.iiiu' .Moi in. (Jii i-^l-cc qn»' c r>l i|ii«' ci'lli; liiiiiiii'-la? 

— Dm i|iiui scrail donc coupuhic iiiadciiioiM-lli* Vicloriiit*? deiiiaiida 
i'oircl. 

— Elle csl roiipalde d'aimer M. Eugène de Rastignuc, el va de l'a- 
vaiil sans siNoir où ça la iniMirra, [janvrc iunorcnte ! 

Kn^iMio availt-té, pcndaiil lanialinéc, irdnilaiidé>t'S|)()ir par madame 
de Nncingen. Dans son loi intei ienr, ds c-t.iit alt.indoniié (otnpIéleint-iU 
à V.iuliiu, sans voidoir ^ond(.'l' ni les mulilsde l'aniilic ipu- lui poilait cet 
homme exdaoïiiin.iiie, ni l'aviMiir d'une send)lable uniuii. Il I lilait un 
miracle poin le tuer de l'abinie où il avait déjà mi^ le pied depuis une 
lieiire, en échangeant avec iiiademoiscile railleler lis pliixiouies pru- 
mes«e>. Viclorine ( royait entendre la voix d'un an^:e, les cieiix s'oii- 
vralenl pour elle, la maison Vancpier se {Kirait des teintes l'aiila-liques 
que les décorateurs di>nuent aux palais de lliéalrc : elle aim lil ; elle 
eiait aimée, elle le rrovail du moins! Kl (pu-Ile femme ne lanrait i ru 
nniiiue elle en voyant H islignae, en l'écoutant durant cette heure dé- 
rohee a ton-^ les argus de la maison? En se deltaltanl contre sa con- 
seienee, en sachant qu il rai>ait mal et voulant laire mal, en se disant 
(pi'il laclielerait ce péché \eiiiel par !«• boulieur d'uut; l'euime, il s'é- 
tait emln lli de son dt-sOs| oir, el re-pleiidissait de tons les l'eiix de I en- 
fer qn d avait ad (iriir. Ilemensement pour lui, le miracle eut lieu : 
Nantnn entra joyeusement, et lut dans lame des deux jeunes gens tpi'il 
avait mai iéi par les combinaisons de son infernal génie, mais dont il 
troubla soudain la joie en chantant de sa grosse voix railleuse : 

Ma Fanchcltc c$t charmante 
Djiis sa simplicité... 

Viciorine se sauva rn «-mportant autant de bonheur qu'elle avait en 
jusqu'alors de malheur dans sa vie. l'auvre lille! im serrement de 
niaïus. sa joue eflleurée par les cheveux de ll.istigiiae, ime paiole dite 
61 près de son oreille qu'elle avait senti la chaleur des lèvres de l'étu- 
diant, la pression de sa taille par un bras ireinhiant, un baiser pris sur 
son cou, furent les accoida Iles de sa passion, que le voisinage de la 
grosse Sylvie, menavanl d'entrer dans cette radieuse salle à manger, 
rendirent phr-. ardentes, plus vives, plus engageantes que les plus 
beaux témoignages de dévouement raconti-s dans les plus célèbres his- 
toires d'amour. Ces mrttu3 su/J'raqes, suivant inie jolie expression de 
nos ancêtres, paraissaient èire des crimes a une pieuse jeune lille 
confessée tous les cpiinze joms. En cette heure, elle avait prodiiiué 
plus de trésors d àme que plus lard, riche et heureuse, elle n'en aurait 
doime eu se livrant tout entière. 

— L'alfairc est faite, dit Vautrin à Eugène: nos doux dandies se 
sont pioches. Tout s'c-t passé convenablement. .MIairc d (qtiiiion. 
Notre pigeon a insullé mon faucon. A demain, it.ins la redoule de t]li- 
gn.incourt. A huit heures et demie, mademoiselle Tailleler héritera de 
l'.mioiir et de la loi lune de son père, pend. ml (pi'elle seia la tninpiil- 
l< iiienl à tremper ses iiKHiilletles de pain beurré dans son cale. N'est-ce 
pa^ dioieà se dire'.' lie pelit T.ullebr est Irej-loH à lé, ée, il est con- 
liaiit comme un biel.ni carré; lnai^ il sera saigné par un coup que j'ai 
inventé, une nnmeie de relever l'cpée el de nous piipier le Iront. Je 
vous nu)ntierai cette bolte-la, car elle e>l furieusement iilile. 

Itaslignac écoutait d un air slupide, et ne pouvait rien répondre. En 
ce moment le père (Joriot. liiani bon et i|uelques autres pensionnaires 
arrix en-ut. 

— Voilà n mme je vous voulais, lui dit Vautrin. Vous savez ce^que 
vous f.iitis. Bien, mon petit aiglon! vou> gouvernerez les lionimes; 
vous èt«-s fort, carré, poilu; vous avez mon estime. 

Il voulut lui prendie la matn.lî istignac relira vivement la siemic. et 
tomlia sur une i baise eu pàliâsaiil il croyait voir nue m:ire de sang 
de\,int lui. 

— .\h ! nous avons encore quelques petits langes tachés de vertu, 
dit Vaihiin à voix basse. Tapa d'Oliban a trois nnllions, je sais sa for- 
tune. I a dot vous rendra blanc coiiiinc une robe de n)ai ict-, cl à vos 
pr«^pro^ yeux. 

H.istigiiac n'hésita plus. Il résolut daller preveiur pend.mt l.i soirée 
MM. Taillef r pero el lils. Eu (e uu)mi ni, Vaiitiin l'.iy.int quitté, le 
père Goriot lui dit à I oreille : — Vous êtes IriNte, mon enfiut ! je vais 
vous ëgavtîr, moi. Venez! El le vieux vermiii-lher .dlumail mio r.it-de- 
cave a une des Inupes. Eir^ene le suivit tout i luu de curio ité. 

— Etilroiis chez vous, dit h- bouhoinme, (pii avait demandé la def 
de rt-tudianl a Sylvie. Vous avez cm ce malin qu'elle ne vous aimait 
pas, lieiu'.' reprit-il. E'Ie vous .1 reiivové de but e, et vous vous eu 
êtes allé fàehé, dése^péié. INigaiidiuos! elle m'alleiidait. liomiurnez- 
\o»>'' Nous devions aller achever d'.uiaugcr nu bj<iu d'a|i|).ulemeiit 
dans Icqui I vous irez demeurer d'ici a tioi^ jouis. \c me vend»/ pa». 



Elle \eut \ous f.iire une surprise ; mais je ne liens pas à vous cacher 
plus jou^leinps lu scciet. Vous kerez rue d'\rti>is. a deux pas de la 
rue Sailli La/ari . Nous y ^eicz 1 oiiime nu prince. Nous \ou~ avons eu 
de-> meubles comme pour niiv é|>ousée Niiis avons l.iit bien des ( Iiom!» 
depuis un moi», en ne vous en disant rien. .Mon avoué s'est mis en 
c.iinp.igue, iii.i lille aura ses Irenle-six mdli- francs par an, riiilërêt de 
s.i dot, et je vais faire exiger le placement de set huit cent mille Iraucs 
en bons biens au soleil. 

Eugène était muet et se promeniit, le» bras croisés, de long en 
long, d.iiis sa p.iuvre chambre en désordre. Le père (ioriol sai-it nu 
moment où l'étudiant lui tournait le do-, et mit sur la cheminée mu: 
boite en inaiocpiin rouge, sur lai|uellu étaient imprimées eu or les 
armes de lt.i»lignac. 

— .Mou cher enf.iiit, disait le pauvre bonhoinmc, je me suis mi» 
dans tout cela jusqu'au cou. .Mai», voyez-vous, il y avait à moi bien 
de Ttgoi-me, je suis interes»e dans votre changement dequ.uliei. 
Vuu^ ne me rehiscrez pas, hein ! si je vous dein.inde (|ue|quc chose.' 

— (^Iiie vonlez-vou» .' 

— .Au-dessus de votre appartement, au cinquième, il y a nue ehain- 
bre ipii eu dépend, j'y demeiireiai, |ias vrai'/ Je me fais vieux, je sni-> 
Iroji loin de mes lilles. Je ne vous gênerai pas. Seulement je serai l.i. 
Voii» me parlerez d'elle tous les soirs. Ça ne vous contrariera pas. 
dites? (Jii.iiid vous reiilrerez, (pie je serai dans mon lit, je vous enten- 
drai, je me dirai : Il vient de voir in.i petite Delphine. Il l'a menée an 
bal, elle est heureuse (tar lui. Si j'étiis malade, (,.1 me inetliait du 
baume dans le cu-iir de \oiis écouler revenir, \on> remuer, aller. Il \ 
aura tant de ma lille en vous! Je n'aurai (pitin pas à faiie pour êlie 
aiix i;iiaiii|»s Elysées, où elles p.issenl tons les jours, je les verrai tou- 
jours, taudis (pie (piehpielois j arrive trop tard. Et pais elle viendra 
chez vous peut-être! je rentemlrai, je la verrai dans sa dmiilletle du 
iiiiitin, trottant, allant geiiliuient connue une p' tite chatte. Elle est 
redivcniie, depuis nu mois, ce qu'elle ét.iit, jeniu- lille, g.iie, pi n- 
paiite. S(»n àme e>l en convalescence, elle vous doit le b(uibeiir. Oh! je 
ferais piiiir vous l'impossible. Elle me disait tout à l'heure en revenant : 
« Tapa, je suis bien JK-ureiise ! » (Juand elles me disent ceréiuonieiise- 
iiient : Mon fére, elh-s me gl.iceiit ; mais. (|uand elles m appellent ;'«/<«, 
il me semble encore les voir petites, elles me rendent tous mes souve- 
nirs. Je suis mieux h-tir pen-. J(- ends qu'elles ne sont encore à per- 
sonne! Le bonhomme s essuya les yeux, il pleurait. Il y a longtemps 
que je n'avais i iilendu c(-lte phrase, longiein,is cpielle ne m'av.iit 
donné le bras. Oh ! oui, voila bit-n dix ans (|ue je n'ai inaidié c(>le a 
C(ile avec une de mes lilh-s. Esi-( p hou ih- se Irolter a sa rob-. de se 
mettre à son |)as, de jiartager sa chahur! Kniin, j'ai meiu- Dil|diiiie, 
ce lu.itiii, partout . J'enir.iis ;ivec elle d.uis les bouiiqnes. Et je l'ai n-- 
condiiite elle/. el!e. Olil gaidez-moi près de vous (,liicl(|uelois vou> 
aurez besoin de (piel(|u'>in pour vous reiidie S(-rvice, je st-rai là. Oh! 
si Cette grosse souche d'.\lsaci(-n moiir.iil, si --a goutte avait l'esprit de 
remoiiler d.ms l'estomac, ma pauvre lille serait elle h(-ineuse ' Voii-, 
seriez mon gendre, vous seriez osleiisibleineiit sini maii. hab ! elle est 
si malheureuse de ne lien ((uinaitre aux jilaisirs de ce inonde, (pie je 
l'iibsuns de tout. Le bon Dieu doit être du < ('ilé des pt-res (|ui .linn iit 
bien. Elle vous ainn; trop ! dit-il en ho( haiii la tête après nue pause. 
En all.int, elle causait de vous avec moi : « N'est-ce pas, mon peu-, il 
csl bien .' il a bon co-iir ! l'arlet-il d(- moi .' » Bah ! elle m'en a dit, do 
piiis l.i iiied'.^rtois )Us()u'aii passage des ranoiamas, des volumes! EH»; 
m'a cnlin versé son i ii-iir (laiis h; inii-ii l'cndaiil toute celle bonne 
matinée, je n'i-tais plus vieux, je ne |i«- ais pas une orne. Je lui ai dit 
(pie vous m'aviez remis le billet de nulle fi.iiirs. Oh ! la diéiie, elle (-11 
;i clé eiiiiie aux l.irmes. (Ju avez-\oiis doue la sur voln- « iiemiiiee .' dit 
( iiliii le peie Goriot, qui se mourait d'impatience en vov.nit llaslign.ic 
immobile. 

Eugène tout abasourdi regardait son voisin d un air hébété. Ce 
duel, annomé par Naiilrin [loiir le h-ndem.iin, conlraslait si violmi- 
iiH-nt avec la réali»alioii de ses | lus ( lu-n s espi-raiices, qu'il épi 011- 
vail hnitcs les sensations du cau< lieinar. Il se louiiia vers la cliemi- 
nee, y apeiviit la petite boite <airée, l'ouvrit, cl iroiiv.i déduis un 
p.qtier qui 1 ouvrait une montre de lirogm-l. Sur ce papier étaient 
écrits ces mots : «Je veux que vous |)en?iiz à moi a toute heuie, 
/ arff que... 

c DstriinE. » 

le dernier mot faisait sans doute allusion à queli|ue si éno qui avait 
eu lieu entre eux: Eugi-ne en fut allendri. Ses armes ét.iienl inléiieu- 
ieni(-nl emaillees duis l'or de la boite, la- bijou si I .ugieini. t nvic, l.i 
ch. ine. la clef, l.i façon, les di-ssin», lépond.iieiit à tous ses vuu\. Le 
pi-re li(uiot était i.ulieux. Il avait s.ms .lonle jiro 1 is a sa lille de li.i 
rapporter les moiii(lr> sef.elsih' l.i surprise «pie causerait >ou piescnl à 
Eugène, car il et.til en liers d.iiis ces jeunes émotions el ne paraissait 
I) s le moins heureux. Il aimait déjà IListignac et pour sa lille el pour 
jtii-niéiiie. 

— Nous irez la voir ce soir, elle vous allcrd. Lt grosso son( lui 
d Msacien soupe «ht z .s;i danseuse. .\h ! ah! il a clé bien si <| laiid 
iiKMi .v. \w lui a (ht s(m fail. Ne préieiid-il pas aimer ma lille .1 I ado- 
r.ilioii' (pi'il y loiirîie, cl ji- le tue! Lidee de savoir m.i Delphine a... 



r>() 



LK ViiWK G0HI()'1\ 



(il soiipiiM) iiif Ici ait (-oiniiif lire iiii ('l'iinc; mais et; ii(> serait pas un 
hoiiiiciilt', l'fsl iiiH' tt'li' ili' vftaii sur un corps do poif. Vous nie pron- 
(lioz avi'c >oiis, u't'st-cc pas/ 

— Oui, mon hon pèir (ioriot, vous savt/ liicn (pio je \ous aime... 

— Je II' vois, vous n'avez pas lionle de moi, V(»us! I.aissez-inoi vous 
eml)iMsser. Kl il stria I t'iuiliaMl dans ses hias. Vous la rendre/, hieu 
iieiniuse, pronielle/loiuoi ! NOiis irez ce son", n'est-ce pas? 

— iHi ! oui. Je dois sortir pour des allaires qu'il os>l ini|iossil)lc de 
reinellre. 

— l'nis-je vous èlre hon à (pieltiue diose? 

— .Ma loi ! oin. IVndanI (pit> j'irai chez uiadanio de iNucin^eu, allez 
(lie/. .M . Taillelei le père, lui dire de me d(»nner niic heure dans la soirée 
pour lui parler d'une alïaire de la dernière imptn lance. 

— Serait-ce donc vrai, jeune honnne.'dil le père Goriot en chan^jeant 
de vidage; l'eriezvous la cour à sa lille, ( ouune le disent ces imhi-ciles 
d'en has'.' Tonnerre de Dieu! vous ne savez pas ce (juc c'est qu'une 
lape à la (loriot. Kl.si von.s nous trompiez, ce serait l'aUairc d'iui couj» 
de poing. Oli ! ce^i'esl pas possiiiie. 

— Je vous jure (pie je n'aimi> (prune femme au monde, dit l'étu- 
diant, je ne le sais que depuis un moment. 

— .Ml! (jnel hoiihenr! lit le peie (ioiiol. 

— >Iais. repiil l'eliuliant, le (ils de Taillcfer se bat demain, el j'ai 
Ciilendii dire (lu'il sérail lue. 

— Uu'esl-ce (pie cela vous fait'.' dit Goriot. 

— Mais il laul lui dire d'empêcher son fils de se rendre... s'écria 
l'iii^t'iie. 

Kii ce moment, il fut iulerrompu par la voix de Vaiiliin, qui se lit 
entendre sur le pas de sa porte, où il clianlait : 



RiiharJ, ô mon roi! 
L'univers t'abandonne.. 



Broum ! broum ! broum ! broum ! broum 



J'ai lon|;temps parcouru le niiAide, 
El l'on m'a vu... 



Tra la, la, la, la... 

— Messieurs, cria Christophe, la soupe vous allend, el toul le monde 
est à lahle. 

— Tiens, dit Vauirin, viens prendre une bouteille de mon vin de 
Pordeaux. 

— La trouvez-vous jolie, la montre? dit le père Goriot. Elle a bon 
goût, hein'? 

Vaiiirin, le père Goriot et Raslignac descendirent ensemble et se 
trouvèrent, par suite de leur retard, placés à côté les uns des antres à 
lable. Eui;eiie marqua la plus grande froideur à Vaulrin pendant le 
dîner, (pioiipie jamais cet homme, si aimable aux yeux de madame 
Vaucpicr, n'eùl déployé aulanl d'esprit. Il fui peiillanl de saillies, el sut 
meure eu Irain tous les convives. Cette assurance, ce sang-froid, conster- 
naient Eugène. 

— Sur quelle herbe avez-vous donc marché aujourd'hui? lui dit ma- 
dame Vau(pier. Vous êtes gai comme un pinson. 

— Je suis toujours gai quand j'ai fait de bonnes affaires. 

— Des affaires? dit Eugène. 

— Eh bien! oui. J'ai livré une partie de marchandises qui me vau- 
dra de bons droits de commission. Mademoiselle Michonueaii, dit-il en 
s'apercevant que la vieille fille l'examinait, ai je dans la ligure un trait 
qui vous déplaise, que vous me faites Vœil américain? Faut le dire ! je 
le changerai pour vous être agréable. Poirel, nous ne nous fâcherons 
pas pour ça, hein? dit-il en guignant le vieil employé. 

— Sac à papier ! vous devriez poser pour un Hercule-Farceur, dit 
le jeune peintre à Vautrin. 

— Ma foi, ça va ! si mademoiselle Michonnoau veut poser en Vénus 
du Père-Lacliaise, répondit Vautrin. 

— El Poirel? dit Bianchon. 

— Oh! Poirel posera en Poirel. Ce sera le dieu des jardins! s'écria 
Vautrin. 11 dérive de poire... 

— Molle ! reprit Bianchon. Vous seriez alors entre la poire et le fro- 
mage. 

— Tout ça, c'est des bêtises, dit madame Vauquer, et vous feriez 
mieux de nous donner de votre vin de Bordeaux dont j'aperçois une 
bouteille qui montre son nez! Ça nous entretiendra en joie, outre que 
c'est bon à Vestomaque. 

— Messieurs, dit Vautrin, madame la présidente nous rappelle à l'or- 
dre. Madame Coulure el mademoiselle Vicloiine ne se formaliseront 
pas de vos discours badins ; mais respectez l'innocence du père Goriot. 
Je vous propose une petite bouieillorama de vin de Bordeaux, que le 
nom de Eafliite rend doublement illustre, soit dit sans allusion politique. 
Allons, Chinois! dit-il en regardant Christophe, qui ne bougea pas. Ici. 
Christophe ! Comment, tu n'entends pas ion nom ? Chinois, amène les 
liquides! 



— Voila, monsieur, dit Clirislophe en lui piéseiilaiit la boiileille. 
Apres avoir rempli le verie d Eiigeiu; el eeliii du père (ouiol, il s'en 

versa leiileiiiiul ipiilqiies ^oiittis qu'il di'giula. peiidaiil ipie ^(;s d( ii\ 
voisins buvaient, el toul à ( ()U|) il lil nue ^liiiiaet;. 

— Diable ! di.dile! il sent le houelioii. Prends ( cla pour toi, (lliiisto- 
|die, el va nous en chercher; à droite, lu sais? Nous Sommes seize, 
descends liiiii boiit.illcs. 

— l'niscpie vous vous fendez, dil le peiiilre, je paye un cent de 
marrons 

— Oh' oh! 

— Iloooiiouh ! 

— l'irrr! 

Chacun poussa des exclamations tpii jiarlirenl comme les fusées d'une 
girandole. 

— Allons, maman Vampier, deux de Champagne! lui cria V:iutrin. 

— Quieii, c'est cela! Pour(pioi pas dem mder la maison? Deux de 
cliaiupagne ! mais çi cortle douze iram s ! Je ik! les gagne pas, non! 
Mais, si monsieur Eugène veut les payer, j'offre du cassis. 

— V'I.i son cassis ipii |)urge comme de la manne, dit l'éliidianl en 
médecine à voix basse. 

— Veux-tu le taire, Bianchon ! s'écria Uasligiiac, je ne peux pas en- 
tendre jiarler de manne sans (pie le cœur... Oui, va pour le vin de 
Champagne, je le paye, ajouta l'éludianl. 

— Sylvie, dit madame Vaucpier, donnez les biscuits et les petits 
gàleaiix. 

— Vos petits gâteaux sont trop grands, dit Vaulrin, ils ont de la 
barbe. Mais, quant aux biscuits, aboulez. 

En un inomeul le vin de Bordeaux circula, les convives s'animèrent, 
la gaielé redoubla. Ce fut des rires féroces, an milieu des(iucls«éclalè- 
rent quel(|ues imitalions des diverses voix d'animaux. L'employé au 
Muséum s'étanl avisé de reproduire un cri de Paris qui avait (Je l'ana- 
logie avec le miaulemcnl du chat amoureux, aussitôt huit voix beuglè- 
rent simullaiiément les phrases suivantes : — A repasser les couteaux ! 

— M()-ron pour les p'tits oiseaulx ! —Voilà le plaisir, mesdames, voilà 
le plaisir ! — A raccommoder la faïence! — A la barque ! à la barque! 

— Battez vos femmes, vos habits ! —Vieux habits, vieux galons, vieux 
chapeaux à vendre! — A la cerise, à la douce 1 La palme lut à Bian- 
chon pour l'accent nasillard avec lequel il cria : — Marchand de pa- 
rapluies ! En quelques instants ce fut un tapage à casser la lêle, une 
conversation pleine de coqs-à-l'àne, un véritable opéra (pie Vautrin 
conduisait comme un chef d'orchestre, en surveillant Eugène el le jière 
Goriot, qui scmblaieul ivres déjà. Le dos appuyé sur leur chaise, tous 
deux conlemplaicnt ce désordre inaccoutumé d'un air grave, en buvant 
peu; tous deux étaient préoccupés de ce qu'ils avaient à faire pendant 
la soirée, et néanmoins ils se sentaient incapables de se lever. Vaulrin, 
qui suivait les changements de leur physionomie en leur lançant des 
regards de côté, saisit le moment où leurs yeux vacillèrent et parurent 
vouloir se fermer, pour se pencher à l'oreille de Raslignac et lui dire : 

— Mon petit gars, nous ne sommes pas assez rusé pour lutter avec 
notre pa[)a Vaulrin, el il vous aime trop pour vous laisser faire des 
sottises. Quand j'ai résolu quehjue chose, le bon Dieu seul est assez fort 
pour me barrer le passage. Ah ! nous voulions aller prévenir le père 
Taillefer, commettre des fautes d'écolier ! Le four est chaud, la larine 
est pétrie, le pain esl sur la pelle ; demain nous en ferons sauter les 
miettes par-dessus notre lête en y mordant ; et nous empêcherions 
d'enfourner?... non, non, tout cuira ! Si nous avons quelques petits re- 
mords, la digestion les emportera. Pendant que nous dormirons noire 
pelil somme, le colonel comte Franchessini vous ouvrira la succession 
de Michel Taillefer avec la pointe de son épée. En hérilant de son frère, 
Viclorine aura quinze petits mille francs de rente. J'ai déjà pris des 
renseignements, et sais que la succession de la mère monte à plus de 
trois cent mille... 

Eugène entendait ces paroles sans pouvoir y répondre : il sentait sa 
langue collée à son palais, et se trouvait en proie à une somnolence 
invincible ; il ne voyait déjà plus la table et les figures des convives 
qu'à travers un brouillard lumineux. Bienlôl le bruit s'apaisa, les pen- 
sonnaires s'en allèrent un à un. Puis, quand il ne resta plus que ma- 
dame Vauquer, madame Couture, mademoiselle Viclorine, Vaulrin et 
le père Goriot, Raslignac aperçut, comme s'il eût rêvé, madame Vau- 
quer occupée à prendre les bouteilles pour en vider les restes de ma- 
nière à en f.dre des bouteilles pleines. 

— Ah ! sonl-ils fous, sonl-ils jeunes ! disait la veuve. 
Ce fut la dernière [dirase que put comprendre Eugène. 

— Il n'y a que 31. Vautrin pour faire de ces farcesdà ! dit Sylvie. Al- 
lons, voilà Christophe qui ronfle comme une toupie. 

— Adieu, maman, dit Vaulrin. Je vais au boulevard admirer M. Marty 
dans le Mont Sauvage, une grande pièce tirée du Solitaire. Si vous 
voulez, je vous y mène ainsi que ces dames. 

— Je vous remercie, dit madame Coulure. 

— Comiieni, ma voisine! s'écria madame Vauquer, vous refusez 
de voir une pièce prise dans !e Solitaire, un ouvrage fait par Atala de 
Chateaubriand et que nous aimions tant à lire, qui esl si joli que nous 
pleurions comme des Madeleines d'Elodie sous les lyeuilles cet été der- 



Li: VÈWK GOIUOT. 



37 



nier, oiifiii un ouvrage moral (jui pcul ùtre suscepliblu d'iiislruire voire 
dt'inoistlle? 

— Il nous csl (léfiiidii d'aller à la coiiiédif, répondit Viclorinc. 

— Alloii-., les voilà |».irlis. < cu\-l;i. dil Vautrin en roinuanl d'une 
manière ooniimu- Il léie du inre (loriot et celli- d l!ugi'ne. 

Kn |il.ii;.int la tète de I elutli.iut sur l.i eiiai^e. pour (inil \\(\l dormir 
COuiuiodcment, il le b.iis.i clialeureusement au Iront, en cliantinl : 

Oormci, nies chères amours! 
l'iiur vuu»je vuillerji toujours. 

— J'ai [leiir qu'il ne soit malade, dil Vietorinc. 

— I\e>tez à le soigner al()r>, reprit V;intriii. C'est, lui sounia-t-il à 
l'oreille, votre devdir de IVuune soimiise. Il vons adore, ee jeiujc 
liomnie, et vou^ ^erez sa pilile fiinme, je vons le prédis. Kniin, ilit-il 
à hante \oi\, ils furent can^idrrfS dnus tout le pmis, vi'-rurcnl heu- 
reux, et turent hennroup d'enfants. Voil.i conmient linisscnt tous les 
romans d'aniour. .\l!ons, n):iman, dit-il en se tounianl ver^ madame 
Vauipicr, qu'il élreignii, ujellez le chapeau, la belle robe à llems, l'c- 
( harpe »le la ( ()mlc^>e. Je vais vous aller chercher un liacre, soi-même. 
Ll il partit en chantant : 

Soleil, goloii, divin soleil, 

Toi <pn fais luuiir les citrouilles... 

— Mon Dieu ! dites doue, niad.imc Coulure, cet homnic-li me ferait 
vivre hcureusC sur les toils. .MIous, dit-elle en se lournant vers le ver- 
mii'ellier. voilà le péie (ioriot parti, (a; vieux caucrc-là n'a jamais en 
I idée de me mener nune part, lui. Mais il va tomlier par terre, miui 
Hieu! C.'est-y indécent à un houune d'àjje de perdre la raison! Vous 
me direz qu'on ne perd point ce qu'on n'a pas. Syh II', montez-le donc 
chez lui. 

Sylvie prit le bonhon)me par-dessous le bras, le fit marcher, clje 
jt ta tout habillé comme un |)a(|iiel au travcis de son lil. 

— rau\re jeune lionmie, diail ma lame (loulure en écartant les che- 
veux d lùigciie «pii lui tombaient dans les yeux, il est connue une jemie 
lille, il ne sait pas ce que c'est qu'un excès. 

— \h' je peux bien dire 'lue dJ'pnis treille et un ans que je liens 
ma pension dit maiiame VaiKpier, il m'est passé bien de^ jenn.'s gens 
p.ir les mains, comme on dil ; inai> je n'en ai jam.iis vu d'aiKsi genlil, 
d'au>-si di>iingué que M. Kngene. Ksl-il beau quand il dort! IMene/-lni 
diUK^ la tète sur volie é[>aule. madame lloutnre. Itah ! il tombe sur 
celle de uiademoiNelle Viclorinc: il y a un dieu pour lesenlanls. encore 
lin peu, il se tendait la lèle sur la pomme de la chaise. \ eux deux, ils 
feraient un bien joli couple. 

— .Ma voisine, iaiscz-\onsdoncî s'écria madame Coulure, vousditcs 
des choses... 

— R.di! fit madame Vauquer, il n'enlcnd pas. Allons, Sylvie, viens 
m'habiller. Je vais mellre mon grand cor>el. 

— Ah bien I votre pi and coixt, après avoir diné, mad.imc, diL Syl- 
vie. ^on, cherchez qneNpi'nn pour vous serrer, ce ne .«Jcra p.is moi 
qui serai voire assassin. Vous commettriez là une impiudcnce à vous 
collier la vie. 

— Cl ni'e^t égal, il fini fain; honneur à M. Vautrin. 

— \oiis aimez donc bien vos héritiers? 

— Allons, Sylvie, pas tie taisons, dit la veuve en s'en ail, ml. 

— A son âge! dit la cuisinière en montranl sa maitresse a Viclo ■ 
riiic. 

Madame Couture et sa pupille, sur l'é-paide de laquelle dormait En- 
gène, restèrent seules dans la salle à manger. Les ronllemeiits de 
Chiislophe retentissaient dans la maison silencieuse, et laisaieiit res- 
sortir le paisible sommeil d Kngèue, qui dormait aussi gracieu-eRient 
qu'un enf.int. Heureuse de pouvoir se pcrmeiire un de ces ai les de 
charité par lesquels s'épaiw hnit tous les senlimenls de la leinme, et 
qui lui faisait sans crime sentir le (œiir du jeune liumiue bail. ml sur 
le sien. Vi( lorine avait dans l.i physionomie quehpie chose de maler- 
nrllement protecteur i|ui la rendait hère. A travers les mille |iensées 
qui s élevaient dans son ciriir. perçait un timmlluenx mouvement de 
volupté quexeitail réch.mge dune jeune et pure cli.ili ur. 

— Pauvre cheie lille! dit m nlame (loulure en lui pressant la main. 
La vieille dame admirait <elle raiidide et snnlTi.inle ligure, sur l.t- 

qiielle était descendue r.iuréole du lionheur. Vidorine ressemblait à 
lune de ces naïves peintures du moyen âge d.iiis lesquelles tous les 
acressoires sont négligés par l'artiste, qui a réservé la magie d'un 
pinceau calme et lier jtonr la l pure jaune de Ion, mais où le < iel sem- 
ble se relli'ler avec ses teintes d'or. 

— il n'a |»oiirtanl pis bu plus de di-ux verres, maman, dit Viclorinc 
en passant ses doigts dans l.i c lievelme (rKiigene. 

— Mais si c'était un d«-baiichè, m.i lille, il aurait porté le vin connue 
tons ces antres. Son ivresse fait son éloge. 

Le bruit d'une voiture retentit d.iiis la rue. 

— Maman, dil la jeune lille, voici .M. Vautrin. Prenez donc M. Eu- 



gène. Je ne voudrait pas ^tre vue ainsi par cet homme, il a des et- 
prcs>ioiis qui suliss«-nt l'ànic, et des regards qui gèiienl nue iciimic 
comme si on lui enlevait su robe. 

— Non. dit madame (lonture, lu le trompes' M. Vauliin e^t un 
brave homme, un jieu dans le genre de défunt II. Coiilure. bru-qie, 
mais bon, un bourru bienfais.uit. 

Kn ce moment V.iutnn entra tout doucement, et regardi le table, lU 
formé par « es deux enfant-, que la lueur de la laii pe semblait caresser. 

— Kh ! bien, dit-il en se croisant les bras, voila de ces scein n i|ui 
auraient in>.|)iiéde belles pages a ce bon Peiiiirdin de .Saint-Pierre, 
l'auteur de l'aiil et Virginie. La jeiines-e est bien belle, madame ( on- 
ture. l'.iuvre enfant, dors, dit il en Cuntemplanl Eugène, le bien vient 
quelquefois en dormant. .Madame, reprit-il en s'adressanl ii la veuve, 
ce qui m'alt.ii lie a ce jeun • homme, le i|ui m'émeut, c'est de s;ivoii la 
beauté de son àme en harmonie avt e celle <le sa figure. Voyez, n'est- 
ce pas un chérubin posé sur l'épaule d'un ange' il est digue d'être 
aimé, celui-là! Si j'él.iis lemme, je voudrais mourir (non, |ias si béte!) 
vivre pour lui. En les admirant ainsi, mad.ime, dit-il à voix basse et se 
pench.int a l'oreille de la veuve, je ne puis m'empécher de penser «pie 
Itieii les a ciéé> pour ètit; liin à l'aulrc. La l'rov ideiice a des voies bi n 
cachi-es, elle sonde les reins et les cu-iirs, s'éeria-lil a h.iiite voix. Kn 
vous vovaiit unis, mes enl.iiits, unis par une iiiénie pupté-, jiar tous 
les sentiments Iminains, je me dis (piil csl ini|.ossible ipie vous sovez 
jamais sép;irés diiis l'avenir. Dieu e-t juste. Mais, dit- il a la jeune lille. 
il me semble avoir vu chez vous des lignes de prospérité. Ilonnez-moi 
votre main, ma<|einoiselle Victoriiie ; je me connais en chironguH ie, 
j'ai dit souvent la bonne aventure. Allons, n'ayez pas peur. Oh ! qii'a- 
pcrçois-je .' Foi d'honnête homme, vous serez avant [>eu lune des plus 
riches liéi itieies d- l'aris. Vous comblerez de bonheur celui qui vous 
aime. Votre père vous appelle au|tres de lui. Vous vous inaiiez avec un 
homme titré, jeime, beau, qui vous adore. 

En ce moment, les pas lourds de la coquette veuve, qui desccudail, 
iiilerroni|)irent les propliélies de Vaulrin. 

— Voilà maman Vaiupierre belle comme un aslrrre, ficelée comme 
une carotte, ^'étouffons-nons pas un petit brin.' lui dit-il eu meil.nit 
sa main sur le haut du buse; les avant-cn'urs sont bien pressi-s, ni.i- 
niaii. Si nous pleurons, il y aura exiilosion ; mais je ramasserai les dé- 
bris avec un soin d'antiiiuairc. 

— II counait le lang.ige de la galanterie française, celui-là! dil la 
veuve en se pem h.iiil a l'oreille de madame Couture. 

— Adieu, cnrants. reprit Vaulrin en se toiirii.mt vers Eugène et Vic- 
lorinc. Je vous bénis, leur dit-il en leur imposant ses mains au-dessus 
de leurs têtes. Croyez-moi, mademoiselle, c'est quelque chose (|ue les 
\<i-ux d'un honnête homme : ils doivent porter bonheur, itien Ks 
écoule. 

— Adieu, ma chère amie, dit madame Vauquer à sa pensionnaire. 
Croyez-vous, ajouta-t-elle à voix basse, que M. Vaulrin ait des inten- 
tions relatives a ma personne? 

— lieu ! heu ! 

— Ah ! ma thèie mère, dit Victorine en soupirant et en regardant 
ses mains, quand les deux remmcs furent seules, si ce bon M. \autriu 
disait vrai ! 

— .M. lis il ne faut qu'une chose pour cela, répiuidil la vieille dame, 
seulement que ton mouslic de frère lombe de cheval. 

— Ail! maman. 

— Mou I)i( u, peut-être est-re un péché que de sonb.iiter du nvd à 
son ennemi, reprit la veuve. Eli bien! j'en ferai p» nileiice. En véiilé, 
je porterai de bon co'iir <les llcuis sur s.i tombe M.nnais cu'iir ! il na 
pas le courage de parlei pour sa mère, dont il gaule à Ion dé-liimcni 
l'héritage par des micmacs. Ma «-onsine avait nue belle foi tune. Pour 
ton malheur, il n a jamais été questimi <le son ap|) ri dans le (oniral. 

— .Mou bonheur me serait souvent pénible à porter s'il coûtait la 
vie à (piehpi'nn, dil Vidorine. Et s'il lall.iil. pour être heureuse, que 
mon frère disparill, j'aimerais mieux toujours être ici. 

— .Mon hieu, comme dit ce bon M. Vaulrin, cpii. In le vois, csC 
plein de religion, reprit m.idame Coulure, j .li en du plaisir à savoir 
qu'il n'est pas incrédule c umiie les autres. i|iii parlent île Iben avec 
moins de res|)ert que n'en a le diab C. Eh bien ' qui peut savoir par 
quelles voies il pl.iil à la l'iovideme de nmis conduire? 

Aidt'-es par Svivie. les deux femmes rmirenl par Iruisporler Eugène 
dans s;i «h.inibre, le corn hereiil sur son lit, el l.i cuisinière lui di-lil 
ses habits pour le mettre à I aise. Avant de p.irlir. qn.ind sa protec- 
trice eut le dos tourné. McloruTv mil un baiser sur le fioni d'Eiigeue 
au'c tout le bonheur que devait lui ciiiser ce criminel l.ircin. Elle re- 
g.irda sa ch imbre, ramassa pour ainsi dire dans une seule pensée h-s 
mille félicités «le cette jouniêe, en lit un t.ihh'.m ipiCHe c«)iitempla 
lon;.teiiips. et s'endormit la plus heiin Us»> créature de P.iris. le fes- 
toienieiil à la faveur (bitpiel Vautrin av.iit fait boire à Eiii^eiie et a«i 
père (loriot du \iii n.ircolisc décid.i la perle d«' cet homme. Itiaiit h«>i), 
a moitié gris, oublia d«' «pieslioimer m.idenioiselle .Mii lioimeaii si;r 
TrtMiipi'-l.i-Morl. S'il avait prononce ce nom, il ani.iit «erles éveillé la 
priidiiKe «le Vautrin. «»u. |Ktur lui rendie s«)ii vrai n«)m, d<' J.i« «|U< s 
Collin. I une «les «éh'l rites «In bagne, l'iiis le sobriquet «le Vi-iiiis du 
Père-la-Chaisc «léi ida mademoiselle^lichonneau à livrer le forçai <v 



38 



LE PKIUC GOIUOr. 



iiioinoiit où, (*oiifi;iiil«> (Ml la (((>iiërosilo do (Inllin, HK» calnilnit s'il ii(> 
val.iil |);is iiiiciix le |iit'V('iiir cl le r.iirc cv^kIci |iciiilaiil l.i iiiiil. lillc vc- 
liait lie soilir, ai ('(iiii|)agiii'(' de l'oiict, pmir aller Iroiivcr le laiiK-iiv 
( licl de lu |ioliit' di' siliclc, |(clilc nio Saiiilc- \iiiu', cruyanl (.'iiroit' 
:noii' allaiic à un (*iii|)l()y*> sii|i(-i icui' iioiiiiin' liniidiiiraii. Le diicrtriir 
(11- la polii t* jiidiiiair»' la nriil avec nr;i«e. Puis, apics iiuc ( (divcr^a- 
lioii (ii'i loiil lut pici isô, iiiadniiiiisi'llt' Miclioinicaii (Icinaiida la poliiiii 
:i l'aide do laipielle elle de\ait opeier la vi'iiliealioii de la iiiii't|iie. Au 
^(*ste de eoiileiiteiiieiit (|ue lit le ^raiid lioiniiie de la petite rue Saiiit<'- 
Aiiiie, eu eliercliaiit une liole <lans un tiroir de son liiireau, inadeiiiiti- 
sell«> MieluMiiieau devina i|u'il y avait dans celle capdirc (|iicli|ue 
cliose de pliN iinpcu tant i|ui> l'ai reslalion d un simple lor(,'al A loi'( c 
(le se ereuseï la cervelle, elle siiiip(,'nuna (pu: la police espérait, d'après 
ipicKpies rcM'Ialions laites par les Irailres du lia^ne. arrivera leiiips 
pmir mettre la main sur des valenis (Oiisideraliles. t^lnand elle eut c\- 
piiiiu' ses (oiijei lures à ce renard, il se mil à sourire, cl voulut dé 
lourner les soupçons de la vieille lille. 

— Vous vous trompe/, ropondil-il. (lollin est la sorhnmic la plus 
danj;t'ieus»' <|ni jamais se soit trouvée du côté des voleurs. \oilà lont. 
Les coipiius le savent bien; il est leur drapeau, leur soiilion, leur iio- 
naparleoiirm; ils l'aimenl tous, (le drôle ne nous laissera jamais sa 
tronche en place de (Jrove. 

Madenioi-elle Miclionneaii ne comproiiait pas, (iondiireaii lui oxpli- 
ipia les den\ mois d'ar{;ol dont il s'('lait servi. Soibannr et irotirhe 
sont deux énerjji(|ues expressions du langage ties voleurs, qui, les pre- 
miers, i)ul senti la nécessité de considérer la lèle linmaiiie sous deux 
aspects. 1-a ^'orhouuc est la t«">le de riiomme vivant, son conseil, sa 
pensée. La tioiiclw esl un mol de mcipris destiné à exprimer combien 
la lèle devient peu de cliose quand elle est coupée. 

— Coilin nous joue. r(>prit-il. (Jnand nous rencontrons de ces hom- 
mes en façon de barres d'acier trempées à langlaise, nous avons la 
ressource de les tuer si. pendant leur arrestation, ils s'avisenl de l'aire 
la moinilre résistance. Nous comptons sur quelques voies de fait pour 
tuer (a)Hin demain malin. On évite ainsi le procès, les frais de garde, 
la nourri! me, et ça débarrasse la société. Les procédures, les assi- 
i;nations aux témoins, leurs indemnités, rexéculion, lout ce qui doil 
légalement nous défaire de ces garnements-là coille au delà des mille 
écus (pie vous aurez. Il y aéconomiedetemps. En donnant un bon coup 
de baioimctte dans la panse de Trompe-la-Morl, nous empêcherons 
une centaine de crimes, et nous éviterons la corruption de cinquante 
mauvais sujets qui se tiendront bien sagement aux environs de la cor- 
leciionnelle. Voilà de la police bien faite. Selon les vrais philanthro- 
pes, se conduire ainsi, c'est prévenir les crimes. 

— Mais c'est servir son pays, dit Poiret. 

— VA\ bien ! répliqua le chef, vous dites des choses sensées ce 
soir, vous. Oui, certes, nous servons le pays. Aussi le monde est-il 
bien injusie à noire égard. Nous rendons à la société de bien grands 
^ervices ignorés. Enfin, il est d'un homme supérieur de se mettre au- 
dessus des préjugés, et d'un chrétien d'adopier les malheurs que le bien 
enlraine a|)rès soi quand il n'est pas faii selon les idées reçues. Paris 
esl Paris, voyez-vous? (le mot explique ma vie. J'ai l'honneur de vous 
saluer, mailcmoiselle. Je serai avec mes gens au Jardin-du-Roi de- 
main. Envoyez Christophe rue de Buffon, chez M. Gondureau, dans la 
maison où j'étais. Monsieur, je suis votre serviteur. S'il vous était 
jamais volé quelque chose, usez de moi pour vous le faire retrouver, 
je suis à votre service. 

— Eh bien! dit Poiret à mademoiselle Michoiineau, il se rencon- 
tre des imbéciles que ce mol de police met sens dessus des-ons. Ce 
monsieur esl très-aimable, et ce qu'il vous demande esl simple comme 
bonjour. 

Le lendemain devait prendre place parmi les jours les plus extraor- 
dinaires de l'histoire de la maison Vauquer. Jusqu'alors l'événement 
II! plus saillant de cette vie paisible avait été l'apparition météorique 
do la fausse comtesse de l'Ambermesnil. Mais lout allait pàlir devant 
les péripéties de celle grande journée, de laquelle il serait élernelle- 
mcnl question dans les conversations de madame Vauquer. D'abord 
(ioriolet Eugène de Rastignac dormirent jusqu'à onze home-. Madame 
Vauquer, renlrée à minuit de la Gaîlé, resta jusqu'à dix heures et 
demie au lil. LcC^long sommoil de Christophe, qui avait achevé le vin 
oH'( ri par Vaiiirin, causa des relards dans le service de la maison. 
Poiret et mademoiselle Michonneau ne se plaignirent pas de ce que le 
déjeuner se reculait. Quant à Victorine et à madame Couture, elles 
dormirent la grasse matinée. Vautrin sortit avant huit heures, et re- 
vint au moment même où le déjeuner fut servi. Personne ne réclama 
donc, lorsque, vers onze heures un quai l, Sylvie et Christophe allè- 
rent frapper à tontes les portes, en disant que le déjeuner altendait. 
Pendant que Sylvie et le domestique s'absentèrent, mademoiselle Mi- 
chonneau, descendant la première, versa la liqueur dans le gobelet 
(l'argent appartenant à Vautrin, et dans lequel la crème pour S(jn calé 
chauffait au hain-marie, parmi tous les autres. La vieille fille avait 
coniplé sur celle pail;cnlarité de la pension pour faire «on coup. Ce 
ne lut pas sans rpielqiies dillicullés que les sept pciL-ionnaires se trou- 
vcieut réunis. Au momeni où Eugène, qui se délirait les bras, des- 



cendait le dernier do tous, un commissioiniaire lui remit luie lellre do 
iiiid.inie de Nucini^eii. Celle leUre (-lait ainsi conçue : 

« Je n'ai ni l'.iiissf vaiiile ni colère avec vous, mon ami. Je \ous 
ai allenilii jns(prà deux heures après iniimil. Alleiidie un ("Ire (pie 
l'on aime ! I,lni a connu ce supplice ne I impose à peisomie. Je vois bien 
(pie vous aiuic/. |iour la preimen; fois, (.lu'csl-il dune arrive'/ L'iiupiié- 
lude m'a prise. Si j(; n'avais craint de livrer les secrels d(> mon ((riir, 
je sciais allée savoir ci; <pii vous advenait (riieiireiiv ou de malli' u- 
reux. Mais sortir à cetl(; heure, soit à pied, soit in voilure, n'éiail-ce 
|ias se perdre'.' J'ai seiili le mallieiir d'èlre fi-inme. Uassnrez moi, cx- 
pli(pie/.-inoi I oiir(pioi vous n'êtes |)as venu, a|)res ce (|ne vous a dit 
mon père. Je me l.iclieiai, mais je vous pardonner.ii. Eles-voiis malade? 
jXMiKpioi se l(pg( r si loin .' Un mot, de grâce. A bientôt, n'est-ce pas? 
In mot nu; siilliia si vous êtes occiipi'. I)il(!s : j accours, ou ji; soiilire. 
Mais, si vous étiez mal portant, mon père serait venu me le dire ! 
(Ju'est-il donc arrivé?... 

— Oui, (|u'csl-il arrivé? s'iicria Eugène, (pii se pr(;cipita dans la 
salle à manger eu froissant la lellre sans l'achever. (Jiiclle iKMire est-il ? 

— Onze heures et demie, dit Vautrin en sucrant s()ii café. 

Le forçai (ivach; jeta sur Eugène le regard froidement rascinalenr 
(pie ceilains hommes émineminent ina}:n(iliipitis ont le don de lancer, 
et (pii, dit-on, calme les fous furieux d.iiis les maisons d'aliénés. Eii- 
gem; trembla de tous ses membres. Le bruit d'un liacre se lit eiilen- 
dre dans la rue, et un doniesli(pie à la livrée de M. Taillefer, (;l (pie 
reconnut sur-le-champ madame Couture, entra précipitamment diin 
air effaré. 

— Mademoiselle, s'écria-t-il, monsieur votre père vous demande. 
Un grand mallieur est arrivé! M. I"ié(l('ric s'esl battu en duel, il a 
reçu un coup d'épée dans le front, les médecins désespèrent de le sau- 
ver ; vous aurez à peine le temps de lui dire adieu, il n'a plus sa 
connaissance. 

— Pauvre jeune homme ! s'écria Vautrin. Comment se qiierelle-l-on 
quand on a irenle bonnes mille livres de rente? Décidément la jeu- 
nesse ne sait passe conduire. 

— Monsieur ! lui cria Eugène. 

— Eh bien ! quoi, grand enlànt? dit Vautrin en achevant de boire 
son café iranquillement, o|)ération que niademoisellc Michonneau 
suivait de l'œil avec trop d'attention pour s'émouvoir de l'événement 
extraordinaire qui slupéliail lout le monde. N'y a-t-il pas des duels lous 
les malins à Paris? 

— Je vais avec vous, Victorine, disait madame Couture. 

Et ces deux femmes s'envolèrent sans ( liàle ni chapeau. Avant de 
s'en aller, Viclorine, les yeux en pleurs, jeta sur Eugène un regard 
qui lui disait: Je ne croyais pas que notre bonheur dût me causer des 
larmes ! 

— Bah! vous êtes donc prophète, monsieur Vautrin? dit madame 
Vauquer. 

— Je suis lout, dit Jacques Collin. 

— C'esl-y singulier.' reprit madame Vauquer en enfilant une suite 
de phrases insignifiantes sur cet événement. La morl nous prend sans 
nous consulter. Les jeunes gens s'en vont souvent avant les vieux. 
Nous soMimes heureuses, nous autres femmes, de n'être pas sujettes 
au duel; mais nous avons d'autres maladies que n'ont pas les hommes. 
Nous faisons les enfants, et le mal de mère dure longtein|)s ! (Juel 
quine pour Viclorine ! Son père esl forcé de l'adojiter. 

— Voilà ! dit Vautrin en regardant Eugène, hier elle était sans un 
sou, ce matin elle est riche de plusieurs millions. 

— Dites donc, monsieur Eugène, s'écria madame Vauquer, vous 
avez mis la main au bon endroit. 

A cette iiilerpellaiion, le père Goriot regarda l'étudiant et lui vit à 
main la lettre chilfonnée. 

— Vous ne l'avez pas achevée ! qu'est-ce que cela veut dire? se- 
riez-vous comme les antres ? lui demanda-t-il. 

— .Madame, je n'épouserai jamais madenioisellc Victorine. dit Eu- 
gène en s'adressant à madame Vauquer avec un sentiment d'horreur cl 
de dégoûi qui surprit les assistants. 

Le père Giniot saisit la main de l'étudiant el la lui serra. Il aurait 
voulu la baiser. 

— Oh ! oh 1 fit Vautrin. Les Italiens ont un bon mot : col tempo! 

— J'atieiuls la réponse, dit à Rastignac le commissionnaire de ma- 
dame de Nucingen. 

— Dites que j'iiai. 

L'homme s'eti alla. Eugène était dans un violent état d'irritation qui 
ne lui permeitait pas d'êirc prudent. — Que faire? disait-il à haute 
voix, en se parlanlà lui même. Point de preuves! 

Vautrin se mit à sourire. En ce inoment la potion absorbée par l'es- 
tomac commençiiil à opérer. Néanmoins le forçai était si rohusie, qu'il 
se leva, regarda Baslignac, lui dit d'une voix creuse : Jeune homme, 
le bien nous vient en dormant. 

Et il tomba roide mort. 

— Il y a donc une justice divine ! dit Eugène. 

— Eh bien ' qu'est ce (pii lui prend donc, à ce pauvre cher M. Vau- 
trin? 

— Une apoplexie, cria mademoiselle Michonneau. 



LE VPA\K GOHIOT. 



5'J 



— Sylvie, allons, mu lille, va clieicher lt> inédiMin, «lit ta vruve. 
Ati ! iiiuiisitMir ll.i>li);iiac'. roiirr/. doiir vilr clii-y. .M. Uiaiicliuii . Sylvie 
|ifiil iM* p.is ifiicDiiirt-r noire iiiéilct in, M. (îiinipri-l. 

H.isCipi.ic. Iicnri'iix (r;iv()ir un picle\lo de qniilcr celte éitouvau- 
tubl<; (Mveine, s i-nliii( en rtini.int. 

— (.Iiiist)i|ilie, alioii-.. lioltc iliez l'apolliieaire demander (|uel(|ne 
clio-e I oiilir I ;t|)o|)l(\ie. 

Cliri^loplie NUI m. 

— .Mai!>, père t^uiiut, aideznuus dune aie ti'ans|)or(er la-li;iut , 
chez lui. 

Vautrin lut saisi, maiMi>n\n> à travers l'e-icalier et mis sur son lit. 

— Je ne mmis suis bun a rien, je vais voir ni.i lille, dit M. (ionot. 

— Vieil e^joi-te! s't'cria niad.nne V.in(|ner, va, je te suuliaitu de 
niuiirir t oiniiur un cliii-n. 

— Allez donc voir si vous avez de l'éliuT, dit à inad:iine Vaminer 
in.idinioist^-ile MicliDuncau, qui, aid e par l'oint, avait dél.iil ks liabils 
de V.iiKi m 

Madame VaiKpiei discendit (liez ell<> et laissa niadeniuiselle Mi- 
Clionneaii mailresse du clianip de liataille. 

— .Vlloiis, olez-liii doiir sa ( hemise et relournez-lc vile • Soyez 
doue bon a (iuel(|ni' ( liose m m'évilaiit de voir des nudiles, dil-elle à 
l'uiiet. Vous» n siez la tonmie B.ilia. 

Vaiilraiu retourné, uiailciiioiselle .Mii Iioiiihmu a|ipli(|ua sur lépaulo 
du malade nue riule clai|uc, et les deux lalales Icllre:» reparuicnt en 
blanc au milieu de la plare muge. 

— Tiens, vous avez Lien lestement gagne votre gralilicatiou de 
Irois mille franes. sécria Poirel en leiiant Vautrin debout, prudant 
(|ue matlemoi.selle .Miclioiinean lui remeUait sa cliemibe. — Ouf! il Cbt 
iuurd, repiil-il eu li; loiicli.int. 

— Taisez-vous. S'il y .ivait nue caisse? dit vivement la vieille lille, 
doiil l<s yeux semblaient percer les murs, tant elle examinait avec 
avitlilé les moindres nniiblis de la eliambre. — Si l'un pouvait ouvrir 
ce secrétaire sous un pieltxle (iutl(oii(|iie .' reprit-elle. 

— Ce serait |»cut-«"'tie mal, répondit l'oircl. 

— Non. L'argent vole, ayant elé celui de toul le monde, n'est plus 
à personne. Mais le temps nous manque, répondit-elle. J'entends la 
Vauquer. 

— \oila de l'élher. dit madame Vauquer. Par exemple, c'i.-sl au- 
jourd'hui la journée aux aveuliires. Dieu ! cet bounne-la ne peut pas 
être malade, il est blanc comme un poulet. 

— Oomme un poulet, ripéia Poirel. 

— Son cœur bat régulièrement, dit la veuve eu lui posant la main 
sur le «u'ur. 

— Itégulieremenl '.' dit Poiret étonné. 

— Il est lré>-bien. 

— \oiis trouvez .' demanda l'oircl. 

— haine I il a l'air de tloriiiir. Sylvie est allée chercher un méde- 
cin. Dites donc, madeiiioiselle Miclionneaii, il renille à l'ctlu.'r H.ih ! 
c'est un se-iiiisse ^iiii spasme . Son pouls est Ixiii. Il esl lorl t miiine 
un Turc Voyez doue, madrinoistlle, (|uelle palaliue il a sur I eslu- 
inae ; il vivra cent nus, cel homme-la ! Sa perruque lient bien tout 
de même. Tiens, elle esl collée, il a de Taux cheveux, ia|)porl a ce 
qu'il est roii^e. On dit qu'ils sont toul bons ou toul mauvais, les rou- 
ge-. ! Il serait donc bon, lui .' 

— Bon à pendre ' dit Poirel. 

— Vous voulez dire au ( »ui d'une jolie femme, s'écria vivement 
mademoiselle Mieliomieau. Allez-vous-en doue, monsieur Poirel. Ça 
nous reg.irdr, non- autres, de vous soij;uer i|u.ind \oiis êlcs malades. 
h'ailleuis, [lour ce a quoi voii^ êtes bon, vous pouvez bien vous pro- 
mener, ajoMi.i-l-elle. Madame Vauquer tl moi, nous garderons bien 
ce cher monsieur Vautrin. 

Poirel s'en all.i dom émeut et sans murmurer, comme un (bien J» 
qui son maître duniie un coup de pi"d. Ilasii<:nar était sorti pour 
man lier, poui prendre 1 air, il eiouilail. (ie eiime commis a lu iire 
fixe, il avait voulu reiiipèrber la veille, (jnélail-ii arrivé ' (^liie «levait- 
il faire'' Il irembliiii d'en être le conqilice. Le sang-froid de Vautrin 
l'épou^mlail encore. 

— Si cependant Vanliin mourait sans parler .' se di-ail llasli.miac. 

Il allait à travers 1rs allées <lu l.uxemiionrg, comme s'il eût élé Ira- 
qui- par um- meute de chiens, et il lui m mbiail en enlcndre les aboie- 
ments. 

— Kh biin ! lui cria Bianrhon, avlu lu le Pilotr? 

Le l'Uod- élail une feuille radicale dirigée par M. Tissol, et qui 
donnait pour la provime, cpielqnes henres après les journ.iux du ma- 
lin, une (-dilioii où s«> Irouxaieiil 1rs uon\eles du jour, ipii alors 
avaient dans les départements vingt quatre hem es d'avance sur les 
autres feuilles. 

— Il s y trouve une f.imeuse histoire, dit linterne de l'hôpital (lo- 
chin. Le li!s Taill. fer s'csl battu en duel avec le i ointe II. iich.-sMni, 
de la vieille g.trdi', qui loi a mis deux pomes de fer d.iiis l- front. Noilà 
la pelile \ iciuriiie un des pins i icln s pai lis de Paris. Hein ! si | on avait 
su cela '.' I^liiel treiiie ei-qiiar.inte que l.i mon! Esi-ilvi.ii (pie N iciorine 
le regardait d un bon œil, loi? 



— Tais-loi. Bianchon. je ne l'épouserai jamais. J'aime une déli- 
cieuse fenuue, j'en suis aimé, j<*... 

— 'lu dis cela comme si lu le battais les llaiics pour ne pas l'rtre 
iutidele. .Moutre-iimi donc un- feUMUe qui vaille le sacrilice de la 
fui lune du sieiir T.ii!li 1er. 

— fous les démons sont doue après moi ! s'écria Raslignac. 

— A|ires ipii doue eu as-tu .' es-in loii ? Iwmne-nioi donc la main, 
dit Biaiichon, ipie je le laie le pools, fn as la liovre. 

— Va doue cli' z la mère \ ampier, lui dit Eugène, ce scélérat de 
Vautrin vient de liunber comme mort. 

— Ah ! dit Bi.incbou qui laissa Hastignae 6eul, tu me coiilinnes de 
sonp(;(Mis qui! je veux aller vérilier. 

la longue piomen.ide de l'étudiant en droit fui solennelle. Il lit < n 
quelipie SIM te le lour de s;i conscience. S'il fiolta, s il s'examira, s'il 
hésita, du moins >a probité sortit de celle âpre et tenible di>cu->>iMn 
éprouvée comme nue barre de fer «pii n-sisie a loiis les essais. Il -e 
souvint des conlidcnces (|ue le peu- i'i ^riot lui av.iil l.iites la veille; il 
se rappela rapp.irlenicnl ( hoisi |)our lui près de Itelphine, rue d'Ar- 
lois; il repiil sa lettre, l.i relut, la b.ii-.i. — In tel amour esl mon 
ancre de salut, st." dit-il. (;<• pauvre vieillanl a bien soniferl par le 
Mi'iir II ne dit rien de "-es chajjriiis, m.iis qui ne les devinerait pas'' 
Kh bien ! j'aur.ti soin de lui cuniine d un père, je lui dunnerai mille 
jouissances. Si elle m aime, elle vicndr.i souvent (liez moi (i.is-er la 
journée prés de lui. (lelle grande comtesse de Bestaiid esl une in- 
fâme, elle ferait un poilierdi- son père libère Delphine I elle esi 
meilleure jiour le boiiliuuime, elle esl ditini' délie aimée ! Ah! ce suir 
je serai donc licniciix ! Il tira la montre, l'.idmira. — Toul m'a réussi! 
(Jnand on s'aime bien pour loujoiiis, l'on peut s aider, je puis rece- 
voir cela. D'ailleurs, je |)arvieedrai, celles, et pourrai toul rendre au 
cenlii|)le. Il n'y a dans celle liaison ni crime, ni rien ipii piiis-e faire 
froncer le sourcil à la venu la plus sévère. Combien d'Iionm-tes gens 
coutrac:i<;nl des unions semblables ! Nous ne trompons personne, et 
ce qui nous avilit, ces! le mensonge. .Mentir, n'est-ce pas abdiquer? 
Elle s'<st depuis l')U<;lemps séparée de son mari. U ailleurs, je lui di- 
rai, moi, à cet Alsa( ien, de me céder une femme (|u'il lui est impos- 
sible de rendre heureiis(!. 

Le combat de H.isliguac dura loiifileiiips. (jiioiquc la victoire drtt 
rester aux vertus de la jeunesse, il fni ncannioins ramené par une in- 
vincible curiosité sur les quatre heures et demie, à la nuit loiiiijaiile, 
vers la maison Vauquer. qu'il se jurait a lui-même de quitter pour tou- 
jours. H voulait savoir si Vautrin était mort. Apres avoir eu I idée de 
lui adiniiiisirer un vomitif, Biani lion avait fait jiorter à son hôpital 
les malieies rendues par Vautrin, aliii d- les analyser chimi'pit iiieul. 
En voyant linsistance que mil mademoiselle .Michoiineau a vouloir les 
faire jeter, ses doutes se lortilierenl. V.iulrin lui d'ailleiiis trop proiiip- 
tenieni rétabli pour ipic Biancliim ne s()up(.'0:in:'it pas quelque complot 
conlK'le joveux boule-cn-lrain de la pension. A l'heuie ou rentra 
Bastignac, Vautrin se trouvait doue debout près du poêle dans la salie 
à manger. Attirés plus |(H (pie de couliiiiie |)ar la nouvelle du duel de 
Tailli ler le lils, les pensiuiin;<ires, curieux de connaitre les dél.iils de 
l'alLiire ei l'inlluence (pi'elle avait cne sur la de>linée dt; Vieto; ine, 
élaieiil léiiiiis, moins le père Goriot, cl devisaient de celte .i^enliire. 
Ouand Euj;ene enlra, ses yeux leiicontreient ceux île l'impcrlurliable 
\ aiili m, dont le rei^ard pénétra si avaiii dans son cciMir et y remua si 
forleiiienl qiiilques i(>rile> inaiM aises, (pi'il en frissonna. 

— Eh bien ! cher eiilaut. lui dit le forçat évadé, la Camu«.e aura 
longU.'inps lorl avec moi. J'ai, selon ces d.iines, s(uitenu vi( lorieu^c- 
meiil un coup de sang quiaiir.iil dû tuer nu biriif. 

— Ah ! vous pouvez, bien dire un laiii eau, s'écria l.i veuve Vau- 
quer. 

— Seriez-vons donc làclit- de me voir en vie? dit Vautrin a l'oreille 
de Bastignac, dont il crut deviner les pensées. Ce serait d un h<>mme 
diantrement foil ! 

Ah! ma foi, dit Bianchon , mademoiselle .Mirhonneau parl.iil 
avant-hier d'un monsieur surnoimmr Trampe-lnMorl : ce iioin-l.î 
vous irait bien. 

Ce mot produisit sur Vaulrin l'effel de la foudre : il p:\lil et chan- 
cela, son rcg.iid niagnéliqiie tomba comme un rayon de soleil sur 
m.idenioiselle .Michnnne.iu. a 1. quelle ce jet de volontc- c.tssa les jar- 
rets. L.i vieille lille se laiss.i < oïder sur iinediaisr. Poirel s'avanç.i vive- 
ment entre elle <'l Vautrin. com{ireii.int qu'elle était en danger, tant 
la ligiiie (In loiçat devint férocement sigiiili< ali«e en déposant le mas- 
que beiiiii sons lequel se cachait sa vraie nature. Sans rien compren- 
dre encore a ce dianie, tons les pi-iisiunnaiies reslereul eh.diis. En vc. 
moment, l'on entendii hr pas di; plusieins hommes et le bruit de 
(pielipies fusils que des so'd.iis liiciil sonner sur le p.ivé de l.i rue. Au 
moment où Col m ( lier( hait machin. ilenient une issue eu leg.iro ni les 
fenêtres et les murs, ipialie liMinmes se niuiiirerenl à la porte du ba- 
lon. Le premier était le i hef de la police d srtrcté, les trois autres 
él.iieiil des of,ieiers de paix. 

■— Au nom de i.i loi cl du roi ! dit un des olliciers, dont le discours 
fui couvert par un miiimure d étonnenient. 

Bientôt le sihiiee légna dans l.i sdie à manger, les pen-ionnaires se 
séparèrent pour livrer passage à trois de ces huiiHiies, qui tous av. dent 



40 



LE P1>I\F GOIUOT. 



.r-^\ 









la maiii thins Icnr poclic de cftltS, et y ti-iKiicnt un nislolcl nrnië. Dnix 
j;oiul;iriiies, (|tii Miivainit les a^-ciils, occdiuMi'iil l:i yurh-. du salon, cl 
dcnv aiilrcs ^o luoiitrcrciil :^ celle (|tii sortait par IVs(aii( r. Lr pas et 
les liisils de piiisicms soldats letenliienl sur le pavé cailloiilciix t\u\ 
longeait la larade. Tout es|toir dr liiilc lut doue iulndil a Trompe la- 
Moit. sur ipii tous les ret,Mids s'arièleiciil iiifsistdiltiuiul. la- rlu 1' 
alla droit à lui, eouuuiMii.a par lui donnci- ^nr la lilr une lape si vio- 
lenuiient appllipu-c ipi d lit sauter la perruipie, et rendit à la lilc de 
Collin Imite son lioncur. Accompaj^iK'Cs de cheveux ron[;e-ltri(pie et 
courts, (pii leur donnaient un «'pouvanlalile caraelere de loin' nièliM! 
de ruse, celte lèle et(etle l'aee, en liannonie avec le luisle. Iinent iii- 
leilij^eninient illinninées comme si les leu\ de I enfer les eus-ent l'clai- 
rocs.lihaeuii ct)mprit lout Vaulrin, son passi-, son présent, son avenir, 
ses doctrines implaeaMes, la rclij;ion de son lion plaisir, la loyaiiUi ipie 
lui donnaient le cjnismc de ses pcnsces, de ses actes, et la force d'une 
organisation faite a tout. 
Le sang lui monta au 
visage, et ses yeux bril- 
liMcul comme ceux d'un 
chat sauva[^e. Il liondil 
sur lui-même |>ar ini 
mouvement empreint 
d'une si féroce énergie, 
il rugit si bien qu'il ar- 
racha des cris de ter- 
reur à tous les pension- 
naires. A ce geste de 
lion, et s'appuyanldela 
clameur générale , les 
agents tirèrent leurs pis- 
tolets. Collin comprit 
son danger en voyant 
briller le chien de ilia- 
que arme, et donna tout 
à coup la preuve de la 
plus hante puissance liu- 
niaine. Horrible et ma- 
jesliieux spectacle! sa 
phys onomie présenta 
un phénomène qui ne 
peut être comparé qu'à 
celui de la chaudière 
pleine de cette vapeur 
i'umetise qui soulèverait 
des montagnes, et que 
dissout en un clin d'œil 
une goutte d'eau froide. 
La goutte d'eau qui froi- 
dit sa rage fut une ré- 
flexion rapide comme 
un éclair. Il se mit à 
sourire, et regarda sa 
perruque. 

— Tu n'es pas dans 
tes jours de poliicsse, 
dit-il au chef de la po- 
lice de sûreté. Et il ten- 
dit ses mains aux gen- 
darmes en les appelant 
par un signe de tête. 
Messieurs les gendar- 
mes, mettez-moi les me- 
nottes ou les pouceties. 
Je prends à témoin les 
personnes présentes que 
je ne résiste pas. Un 
murmure admiratif, ar- 
raché parla promptitude 
avec laquelle la lave et 

le feu sortirent et rentrèrent dans ce volcan humain, retentit dans la 
salle.— Ça te la coupe, monsieur l'enfonccur, reprit le forçat en regar- 
dant le célèbre directeur de la police judiciaire. 

— Allons, qu'on se déshabille, lui dit l'homme de la petite rue 
Sainte-Anne d'un air plein de mépris. 

— Pourquoi? dit Collin, il y a des dames. Je ne nie rien, et je me 
rends. 

Il fit une pause, et regarda l'assemblée comme un orateur qui va 
dire des choses surprenanies. 

— Ecrivez, papa Lachapelle, ditii en s'adrcssant à un petit vieil- 
lard en cheveux blancs, qui s'était assis au bout de la table, après avoir 
tiré d'un portefeuille le procès-verbal de l'arrcslalion. Je reconnais 
être Jacques Collin, dit Trompe-la-Morl, condamné à vingt ans de 
fers ; et je viens de prouver que je n'ai pas volé mon surnom. Si 



j'avais seulement li;vé la main , dit-il aux pensionnaires, ces (rois 
mouchards-là réitandaient lout nnui raisinti sur l(; Iriniar domes- 
■ maman V; 



iiKpier. (les drôles se mêlent de coiiibiiier desgiiet- 



ti(pie de 
apens! 

Madame Vauiiuer sr. trouva mal en entendant ces mots. — Mou Dieu! 
c'est a en faire tnie maladie; moi (jiii elais hier à la lialté avec lui, dit- 
elle à S\l\ie. 

— De la philosopliie, maman, reprit (lolliii. KsI-ee un malheur d'être 
allée dans ma lo-^e hier, a la (iaili-/ s'êeiia-l-il. Kles-vous nieil|(;urc 
(jue nous? Nous avons moins d'infamie; sur l'eipaul' ipie vous n'eu 
ave/, dans le cinir, nieinhn;s llasipies d'une soeiélé gangrenée : le 
meilleur d'entre vous ne me résistait pas. Ses y<'ux s'arrêtèrent sur 
Hasliguac, au(piel il adressa un sourire gracieux (pii (ontiasiuit singu- 
lièrement avec la rude ex|)ression de sa (igure. — Notre petit marché 
va toujours, mon ange, en cas d'acceptation, toutefois! Vous savez'/ 

Il chanta : 



•^; 



Ma Fantlirlte est charmante 
Dans su (iiiiplicilé... 



;/ 



..^,--- \ , --"1 .'.. •-r.->---.i'^J!> .• >.-t-.--J. 




Poire! et mademoiselle Miclionneau assis sur un banc, au soleil, causaient — page 33 



— Ne soyez pas em- 
barrassé, reprit-il, je 
sais faire mes recouvre- 
ments. L'on me craint 
trop pour me flouer, 
moi ! 

Le bagne avec ses 
mœurs et son langage, 
avec ses brusques tran- 
sitions du plaisant à 
l'horrible, son épouvan- 
table grandeur, sa fami- 
liarité, sa bassesse, fut 
tout à coup représenté 
dans cette inlcr|)ella- 
tiou, et par cet homme, 
qui ne fut plus un hom- 
me, mais le type de toute 
une nation dégénérée, 
d'un peuple sauvage et 
logique, brutal et sou- 
ple, lui un moment Col- 
lin devint im poème in- 
fernal où se peignirent 
tous les sentiments hu- 
mains, moins un seul, 
celui du repentir. Son 
regard élait celui de 
l'archange déchu , qui 
veut toujours la guerre, 
fiastignac baissa les yeux 
en acceptant ce cousi- 
nage criminel comme 
une expiation de ses 
mauvaises pensées. 

— Qui m'a trahi ? dit 
Collin en promenant 
son terrible regard sur 
l'assemblée. Et, l'arrê- 
tant sur mademoiselle 
Michonneau : C'est toi, 
lui dit-il, vieille cagnotte, 
lu m'as donné un faux 
coup de sang, curieuse ! 
En disant deux mols,'-j'e 
pourrais te faire scier 
le cou dans huit jours. 

Je te pardonne, je suis chrétien. D'ailleurs ce n'est pas toi qui m'as 
vendu. Mais qui? Ah I ah ! vous fouillez là-haut, s'écria-t-il en enten- 
dant les officiers de la police judiciaire qui ouvraient ses armoires et 
s'emparaient de ses effets. Dénichés les oiseaux, envolés d hier. Et 
vous ne saurez rien. Mes livres de commerce sont là, dit-il en se frap- 
pant le front. Je sais qui m'a vendu mainlenant. Ce ne peut être que 
ce gredin de Fil-de-Soie. Pas vrai, père l'empoigneur? dit-il au chef 
de police. Ça s'accorde trop bien avec le séjour de nos billets de 
banque là-haut. Plus rien, mes petits mouchards. Quant à Fil-de-Soie, 
il sera lerré sous quinze jours, lors même que vous le feriez garder 
par loute votre gendarmerie. Que lui avez-vous donné, à cette Michon- 
nelle: dit-il aux gens de la police, quelque millier d'écus? Je valais 
mieux que ça, Ninon cariée, Pompadour en loques, Vénus du Père- 
Lachaise. Si tu m'avais prévenu, tu aurais eu six mille francs. Ah ! tu 
ne t'en doutais pas, vieille vendeuse de chair, sans quoi j'aurais eu la 



LE PÈRE GORIOT. 



41 



prdfiTL'iice. Oui, je les aurais iJomics pour évilcr un voyage qui iw 
cunir.irie, et (|ui me fait |ier(irc (Je l'argeiil. disait il |)eiidaiit (|u'oii lui 
iiit'ttait les nu iKittes. (les geiivlà vunt !>e faire uu plaisir de lue traiurr 
un t('Ui|ih iuliui pour i\\'o(oton(lrer. S'ils nit-iivoyaient luut de suite au 
ha^'iic, je serais l)ientôt rendu à uics o( eupatious, nial^'n; nos pclils 
badauds du quai des Orfèvres. I.à-bas, ils xont tous se niiMlri* l'aine a 
l'envers pour faire évader leur général, ce bon I roinpe-la-.Morl ! V a- 
l-il un de sons qui soit, connue moi, riche de plus de dix mille frères 

tirets à tout faire |)onr vous? demanda-l-il avec liert •. Il y a du bon 
ù, dit-il en se frappant le ca'ur ; je n'ai jamais tralii personne ! Tiens, 
cagnotte, vois-les, dit-il en s'adrcssant a la vieille (ille. Ils me re};ar- 
denl avec lerreur|; mais toi, lu leur soulevés le cu'ur de dégoill. Ila- 
massc ton lot. II lit une pause en contemplant les |iensionnaires. Kles- 
vous bêles, vous autres! n'avez-vous jamais vu de for(,Mi .' Uw forçat 
de la trenqic de Collin, ici prciicnt, est un iioninie moins lùciie que les 
autres, et qui proteste 
cunirc les profondes dé- 
ceptions du contrat so- 
cial, comme dit Jean- 
Jacques, dont je me glo- 
rifie d'être l'élève. En- 
fin, je suis seul contre 
le gouvernement avec 
sou las de tribunaux, de 
gendarmes, de budgets, 
cl je les roule. 

— Diantre ! dit le pein- 
tre, il est fameusement 
beau à dessiner. 

— Dis-moi, menin de 
monseigneur le bour- 
reau, gouverneur de la 
VEUVL (nom plein de 
terrible poésie que les 
forçats donnent à la guil- 
lotine), ajouta-t-il en se 
tournant vers le chef de 
la police de sûreté, sois 
bon enfant, dis-moi si 
c'est Fil-de-Soie qui m'a 
vendu I Je ne voudrais 
pas qu'il payât pour un 
autre, ce ne serait pas 
juste. 

En ce moment, les 
agents, qui avaient tout 
ouvert et tout invenlorié 
chez lui, reiilrerent et 
parlèrent à voix basse 
au chef de l'expédition. 
Le proces-verbal était 
fini. 

— Messieurs, dit Col- 
lin CM s'adressant aux 
pensionnaires, ils vont 
m'ommencr. Vous avez 
été tous Ires - aimables 
pour moi pend.inl mon 
séjour ici, j'en aurai de 
la reconnaissance. Hère- - 
vez mes ailieux. Vous 
me permettrez de vous 
envoyer des ligues de 
Provence. Il lit quelques 
pas , et se retourna 
pour regarder Rasiignar. 
Adieu , Kugénc , dit - il 
d'une voix douce et tris- 
te, qui conlraslail sin- 

fîMlierenienl avec le ton brusque de ses discours. Si lu étais gêné, je 
l'ai laisse un ami dévoué. Malgré ses menolle., il put se meltre en 
garde, lit un appel de maître d armes, cria : Une, deux '. et se fendit. 
Kn cas de malheur, adresse-loi là. Homme et argent, tu peux disposer 
de tout. 

(i'e singulier personnage mit assez de bouffonnerie dans ces derniè- 
res paroles pour ([u'elles ne piissenl èlre « ompriscs rpie de Rasiignar 
ei de lui. (,tii.ind la maison fut év.icnée par les gendarmes, par les sol- 
d.its cl parlesnj^enisde |.i police, Sylvie, qui froliailde \in ligre les tern- 
îtes de sa niailressc, reg.irda les pensionnaires éloniiés. 

— Eh bien ! dit-elle, rétail un bon lioninte tout de nu'me. 

(lette phrase rompil le charme que produisaient sur ch.icun l'.tf- 
flnence et la diversité des sentimeiils excités par celle s* eue. Kn ce 
momen', les pensionnaires, après s'être exanunés entre eux. virent 
tous * la fois niadenioisclle Michonncau, grêle, sèche froide aulaii t 



Ailicu, enfants, je vous bi-nis, reprit Vautrin — page ."7. 



qu'une momie, tapie prés du |ioêle. les yeux baissés, comme si elle 
eût craint que l'ombre de son abat-jour ne fûl pas assez forte pour 
cacher l'exiiression de ses rej:ards Celle lifjure. qui h-nr était aiilipi- 
thiqiie dipiiis si longteinps, fut tout à coup expliquée. L'n murmure, 
(|ni, par sa parfiile unité de son. trahissait un dégoiU un-Jiiluie, lelm- 
lit sourdement. .Mademoiselle .Mit huiineau l'entendit cl resta. Bian- 
choii, le premier, se peiulia vers son voisin. 

— Je décampe si Celte (ille doit continuer ii dîner avec nous, dit-il 
.1 demi-voix. 

En lin elin d'iril chai un, moins l'oirel, approuva la |>roposilion de 
relndiant en médecine, qui, fort de l'adhésion générale, s'avança vers 
le vieux pensionnaire, 

— Vousipji êtes lié particiirièremeiit avec mademoiselle Mi« hoiineau, 
lui dit il. parle/.-lui, faites-lui ( omprendic (pi'elle doit s'en aller a 
riustant inâme. — .\ rin>lant même'/ rëpéla Poirei étonné. 

l'uis il vint auprès de 
la vieille, et lui dit quel- 
ques mots à loreille. 

— Mais mon terme est 
payé, je suis ici pour 
mon argent comme lotit 
II." monde, dit-elle en 
lançant un regard de 
vipère sur les penson- 
naires. 

— Oii'à cela ne tien- 
ne, nous nous cotise- 
rons pour vous le ren- 
dre, dit Itasiignac. 

— Monsieur soutient 
Collin, répondit-elle en 
jetant sur l'élu liant tin 
regard venimeux et iii- 
lerrogalenr; il n'est pas 
diflicilt! de savoir pour- 
quoi. 

\ ce mot Eugène bon- 
dit comme pour se ruer 
sur 1.1 vieille lille et l'é- 
trangler. Ce regard, dont 
il compril les perlidies, 
venait «le jeter une hor- 
rible lumière dans son 
àme. 

— Liissez-la donc, 
sé<riérent les pension- 
naires. 

Hasiignac se croisa les 
bras et resta muet. 

— Einissons-en avec 
mademoiselle Judas, dit 
le |)einlre en s'adressant 
a madame Vaiiqner. Ma- 
dame, si vous ne niellez 
pas à la porte l.i Michon- 
neaii, nouscpiiiiDus tous 
votre baraque, et nous 
(lirons partout qu'il ne 
s'y trouve que des es- 
pions et des fonats. 
Dans le cas contraire, 
nous nous tairons tons 
sur cet <-vénemenl, qui. 
an boiildncom|ite, pour- 
rail arriver dans les 
meilleures sociétés, jus- 
qu'à ce qu'on mai que 
les g.ilériens au Iront, 
et qu'on li'iir d'.'fcmle do 

se dt'guiser en bourgeois de Paris et de se faire aussi bêtement far- 
ceurs (pi'ils le sont tous. 

.\ ce discours, m.idame Vaiiqner retrouva miraculeiisomcnt la santé, 
se redress.i. se croisa les bras, ouvrit ses yeux clairs et sans appa- 
reiiee de lai mes. 

— Mai-, mon cher monsieur, voii; voulez donc la ruine de ma mai- 
son.' Voilà M. Vautrin... Oh! nron Dieu, se dit-elle en s interrompaiii 
elle-ni. me. je ne puis pas m'empêchcr de lappeler par sou ii<'in 
d'hnniiêle homme! Voil.t, reprit-elle, un nppartenieni vide, et voiis 
voulez que j'en aie deux d.' plus ;i louer d.ins une saison ou toui le 
monde est casé. 

— Messieurs, prenons nos chapeaux, cl allons diner place Sorbonne, 
chez Flicoleaiix, dit Ki.mchon. 

.Mad.iiue Vauqner calcula d'un seul coup d'iril le parti le plus avan- 
tageux, cl loula jus<|u'à mademoiselle .Michonncau. 




43 



LE VPMK GORIOT. 



r 



— Ail IIS, ma clion; |u>liu> bcllf, vous ne voulrx pas In iiiorl do 

iiio:i l'I.iWlisMMiiciil, iicin? Nous \'>\i/ ;i (|ii(llo cxuiiniilt'' iiii' rc-diHM-iil 
co> iiH'svit nr><; rt'iiiinilf/ tl lis voln'(li:imlMi|i(iiir co soir. 

— Du Imil, <lii lutil, ( rici I m les pciisioiiuiiK ■^^, nous voulons «lu'clli; 
soiit' à I iiislaiil. 

— M. lis l'Ile n'a jias tliiiô, tell»' piiiMi' ilcmoiscllc, dit l'oiiol d'un 
Ion piU n\ . 

— Kilt" ir.i diiuToii clii' voudra, (ricicnl |ilnsii'iiib voix. 

— A l;i poi le, la nioin liardt> ! 

— A la put Ici les inoii(liaid>! 

— Mf^sii'iiis, s'en la l'oirt>l, (pii s'éleva loiil à coup à la liaiilciir du 
coin aj;f tpi(> I amont pirlc an\ lirlicrs, r( sp •cli/. une pcisonno du sexe. 

— Les mont lianis ne siml d'aucun sex , dil le peinUo. 

— KaintMix seMnania ! 

— A la ptuloraiiia ! 

— Messicur». ceei esl nidéceiit (finaud on renvoie lesgiMis, on doit y 
nielire de- rotines. ^ions axons payé, nous resluns, dil l'oirel en si; 
« onviani de sa easipiellt; el se plaçant sur une eliaiso à cùlé de niado- 
inoi^elle Mi( lionneau, ipie prècliail niadaiiie Vauipier. 

— Met liani, lui dil le pemire d'un air eoniiipie, pctil iiK'cliant, va! 

— Allons, si vous ne vons en allez pas, nous nous en allons, nous 
aulie-^, dil Itianelion. 

Kl les pensionnaires liient en masse nu monvemenl vers le salon. 

— Mademoiselle, (jne voulez, vous donc'.' s'écria madame Naiiipier, 
je suis inini'i". Vous ne pouvez pas resler, ils vonl en venii' à des ac- 
tes de \i(ilence. 

Mademoiselle Miclionneau se leva. 

— Klle s'en ira 1 — Klle ne s'en ira pas! — Kilo s'en ira ! — Elle ne 
s'en ira |)as I ('es mois, dils alterualivemenl, el llioslililé dis propos qui 
comment,' aient à se tenir sur elle, conlraif^nircul madomoisclle Miclion- 
neaii à partir, après queltpies stipulations faites à voix basse avec 
riiôlessc. 

— Je vais chez madame Bniioaud, dit-elle d'un air mcnaçanl. 

— Allez oii vous vomirez, inailemoiselle. dil madame Vanqtier, qui 
vil une cruelle injure dans le choix tprelle Taisait d une maison avec 
latpielle elle rivalisait, el qui lui était conséipiemment otiiense. Allez 
chez la Bimeand, vous auiez du vin à faire danser les chèvres, et des 
plais achelés chez les lepralliers. 

I.cs pensionnaires se mirent sur deux files dans le plus grand silence. 
Poiret lejïarda si lendiemenl mademoiselle Michonneau, il se montra 
si naivemeul indécis, sans savoir s'il devait la suivre ou rester, que les 
pensionnaires, hetireux du départ de mademoiselle Michonneau, se 
mirent à rire en se regaidant. 

— Xi, xi. xi, Toiiei, lui cria le peintre. Allons, houpe là, liaon|) ! 
L'cm|<loyé au Musénni se mit à chanter eomiquemciil ce début d'une 

rumance cunnue : 

Partant pour la Syrie, 
Le jeune el beau Uunois... 

— Allez donc, vous en mourez d'envie, irahit sua quemque volup- 
tas, dil BianehoiK 

— (diacun suit sa particulière, Iraduciion libre de Virgile, dil le 
répétiteur. 

Mademoiselle Michonneau ayant fait le gesle de prendre le bras de 
Poiiel en le regardant, il ne put résister à cet appel, el vint donner 
son appui à la vieille. I>es apj)iandisseinenis éclaterenl, et il y eut une 
explosion de rires. — Bravo, Poiret ! — Ce vieux l'oirel ! — Apoilon- 
Poirel. — Mars-Poiret. — Courageux Poiiet ! 

En ce moment, un commissionnaire entra, remit une lettre à ma- 
dame Vauqiier, qui se laissa couler sur sa chaise, après l'avoir lue. 

— Mais il n'y a plus qu'à hrtjler ma maison, le tonnerre y tombe. 
Le (ils Taillefer est mort à trois heures. Je suis bien punie d'avoir 
souhaité du bien à ces dames au délrimcnl de ce i>anvre jeune homme. 
Madame Coulure et Vicloiine me redemandent leurs effets el vonl de- 
meurer chez son père. M. Taillefer permet à sa lille de garder la veuve 
Coulure comme demoiselle de compai;nie. (Juatre appai temenls va- 
cants, cinq pensionnaires de moins! Elle s'assit el parut près de pleu- 
rer. Le madieur esl entre chez moi ! s'écria-l-el!e. 

Le roulement d'une voiture qui s'arrêtait relenlit tout à coup dans 
la rue. 

— Encore quelque chape-chute, dit Sylvie. 

Goriol montra soudain une physionomie brillante el colorée de bon- 
heur qui pouvait faire croire à sa régénération. 

— (ioriot en fiacre ! dirent les pensionnaires, le fin du monde arrive, 
le bonhomme alla droil à Kiigene, qui restait pensit dans un coin, 

et le prit par le bras : — Venez, lui dit-il d'un air joyeux. 

— Vous ne savez donc pas ce qui se passe? lui dit Eugène. Vau- 
trin elail un forçai que l'on vient d arrêtei , el le fils Taillefer est mort. 

— Kh bien! qu'esl-ce que ça nous fait? ré|i()ndil le père Goriot. Je 
dîne avec ma fille, chez vous, entendez- vous? Elle vous attend, venez ! 

Il lira si violemment Bastignac par le bras, qu'il le fil marcher de 
force, et parui l'enlever comme si c'eût été sa maîtresse. 

— Dîuous ! cria le peintre. 



En ce iiioiiieiit chacun prit Ha rliaise et s'allabla. 

— Par exemple, tlil l.t ^itisse S)l\ie, loiit esl malheur atijoiitiriitii, 
mon haricot de int)Ulon s'est allaelié. Hall ! vous le mangerez hidé, 
tant pire ! 

Mail. mit; Vantpii'i n'eut pas le i ouia^e de dirt; un iiiol en ne voyant 
ipit! *li\ |)ersonnes an lieu de di\-ltuil autour de sa tabl(> : mais eh leiiii 
tenta *l la eoiisnltr el île l'enaM'i . Si d'ahorti les exlenns s'eiitrelin- 
reiK lie \autiiii et d<s évéïiemenls île la journée, ils ohéirenl bientôt 
à lalltire serpentiiii' tie leur eoiiversalioii, el se iiiirenl à parlei des 
duels, tin hagne. de la justice, dis lots à refaire, des prisons. Puis ils 
se Irotivetint à mille liems de J.icipies (!ollin, tit; Vicloiiut^ el de son 
Irére. (^Itioitpi'ils iw liisseiil que dix, ils ciierenl «■oiiime vingt, el sem- 
hlaient être pins noinliretix qu'a roidinaire; ce fttl loiile la iliiii'renci; 
(pi'il y eut entre te diiiet el celui de la veille. L'insoui i.inee liahituille 
de ce nionilo égoïste qui, le lendemain, ilevail avoir dans les événe- 
ments (pioi illiens de P.iris une antre pn.ie à dévorer, r<;| rit le dessus, 
et" mail. nue \au(iiiir elleiiit'iiie se laissa calmer par l'espérance, qui 
empriinla la voix de la grosse Sylvie. 

(ielte journée devait être jusipi'au soir une fantasmagorie pour Kii- 
gèiie, qui, malgré la force de son caractère cl la bonté de sa (l'ie. ne 
savait lommeiil classer ses idéis, (pianil il se tioiiva dans le (iacre à 
côti" du pi're (Joriol.dont les discours trahissaient une joie inaccoutu- 
mée, et relenlissaient à son ot cille, api(;s tant d'émotions, comme les 
paroles (pie nous entendons en rêve. 

— C'est fini de ce malin. >dus dînons tous les trois ensemble; en- 
semble! comprenez-vous '.' Voici quatre ans que je n'ai dîm; avec ma 
Delphine, 111:1 petite Delphine. Je vais l'avoir à moi penilant toute une 
soirée. Nous sommes chez vous depuis ce matin. J'ai travaillé comme 
un manœuvre, habit bas. J'aidais à porter les meubles. Ah ! ah ! vous 
ne sa\ez pas comme elle est gentille à tahlt;, elle s'occu|)era de moi : 
« Tenez, papa, mandez donc de cela, c'est bon. » Et alors je ne peux 
pas manger. Oh ! y a-l-il longtemps que je n'ai été tranquille avec elle 
comme nous allons l'être ! 

— Mais, lui dil Eugène, aujourd'hui le monde est donc renversé ? 

— Renversé'/ dil le père Goriot. Mais à aucune époque le monde n'a 
si bien été. Je ne vois que des figures gaies dans les rues, des gens qui 
se donnent des poignées de mains, et (pii s'embrassent ; des gens heu- 
reux comme s'ils allaient tous dîner chez lent s filles, y gobichonney un 
bon pelii diiier qu'elle a commandé devant moi au chef du café des 
Anglais. Mais, bah ! près d'elle le chicotin serait doux comme miel. 

— Je crois revenir à la vie, dit Eugène. 

— Mais marchez donc, cocher, cria le pèie Goriot en ouvrant la 
glace de devant. Allez donc plus vile, je vous donnerai cent sous pour 
boire si vous me menez en dix minutes là où vous savez. En entendant 
celte promesse, le cocher traversa Paris avec la rapidité de l'éclair. 

— Il ne va pas, ce cocher! disait le père Goriot. 

— Mais où me conduisez- vous donc? lui demanda Ra&lignac. 

— Chez vous, dit le pèiC Goriot. 

La voilure s'arrêta rue d'Artois. Le bonhomme descendit le premier 
et jela dix fiancs au cocher, avec la prodigalité d'un homme veuf qui, 
dans le paroxysme de son plaisir, ne prend garde à rien. 

— Allons, montons, dil-il à Rastignac en lui faisant traverser une 
cour et le conduisant à la porle d'un up|)artemcnt situé au troisième 
étage, sur le derrière d'une maison neuve et de belle ap|)aience. Le 
père Goriot n'eut pas besoin de sonner. Thérèse, la femme de cham- 
bre de madame de Nucingen, leur ouvrit la porte. Eugène se vil dans 
un délicieux apparlemenl de garçon, composé d'une antichambre, d'un 
petit salon, d'une chambre à coucher et d'un cabinet ayant vue sur un 
jardin. Dans le petit salon, dont l'ameublement el le décor pouvaient 
soutenir la comparaison avec ce qu'il y avait de plus joli, de plus gta- 
cienx, il aperçut, à la lumière des bougies, Delphine, qui se leva d'une 
causeuse, au coin du feu, mil son écian sur la cheminée, et lui dil avec 
une intonation do voix charj'ée de tendresse : — il a donc fallu vous 
aller chercher, monsieur, qui ne comprenez rien. 

Thérèse sortit. L'éludianl prit Delphine dans ses bras, la serra vive- 
ment et pleura de joie. Ce dernier contraste entre ce qu'il voyait et ce 
qti'i! venait de voir, dans un jour où tant d'irritations avaient fatigué 
son cœur et sa tête, déiermina chez Rastignac un accès de sensibilité 
nerveuse. 

— Je savais bien, moi, qu'il t'aimait, dit tout bas le père Got iot à sa 
fille pendant qu'Eugène abattu gisait sur la causeuse sans pouvoir pro- 
noncer une parole ni se reinirc eompie encore de la manière dont ce 
dernier coiq) de baguette avait été frappé. 

— Mais venez donc voir, lui dit madame de Nucingen en le prenant 
par la main el lemmenant dans une citambre dont les tapis, les meu- 
bles et les moindres détails lui rappelèrent, en de plus petites |)ropor- 
tions, celle do Delphine. 

— Il y manque un lit, dit Rastignac. 

— Oui, monsieur, dit-elle en rougissant et lui serrant la main. 
Eugène la regarda, el comprit, jeune encore, lout ce qu il y avait 

de pudeur vraie dans un cœur de femme aimante. 

— Vous êtes une de ces créatures que l'on doit adorer toujours, lui 
dit-elle à l'oreille. Oui, j'ose vous le dire, puisque nous nous compre- 



i.K PKiu*: (.oiuor 



nons si Iticii : plus vif el sinci-n* csl rnnioiir. plus il ifoil être voile, 

lli)>li-i ii'iix. Ni; lit iiiiiiii> ludic ». < ni ;i |i( r^niiiii'. 

— Oh I je III- >nM |i.i>> <|iii'li|ii un, iiidi, dit .«■ pire (joriut en gr<i^ii;iiit. 

— Vo»> y;ivi'/ hirii <|iic suiii ilrs nnut, vous... 

— Ali I voilà tf <|ii)- je xoiil.iis. Vous iic IVi*/ p:iS atlciilioii ù moi, 
liVsl-ce |iUN? J ir.ii, je \ii-iiilr.ii < oiniiic un Itmi i-spiji ipii «si |)ailoiil, 
et ipiuii Nuil «''tic l;i sjiiN U- voir. Lli Itini ' !)< I|>liiii('i(c, Sioctii-, Drdci ! 
u'ai-jc pis ni raison lit* lo ilin; : a II y a un joli u|t|iaiirini'iit inctl'Ar- 
loi-i, iiiriililiiiis-li- pour lui! u Tu m; vonl.iis pas. Ali ! c'rst iiiui ipii suis 
l'aiilenr de ta joie, coiiiinc ji; siii-< railleur de It-s joui n. \.Cn p«'n s doi- 
vent toujours donner pour èlre liciircu\. Donner toujours, c'est ce qui 
fait iin'on e-l père. 

— Iloiniiieni .' dit Kii(;ène. 

— Oui, elle ne voulait pas, elle avuit peur <|u'on ne dit des IxUises, 
CDiniiie ^i le inonde valait le lionlicnr ! Mais toute» le» leiniiie!) rêvent 
de l'aire ce (pi'clle lait... 

Le père doriot pailait tout seul, inadaiiK- de Niiein^'cn avait eiiini né 
Hasti{;nae dans le i aliinel, on le lirnil d du li.iiser reteiilil, ipielipie lé- 
gcrenieiit (]u'il Idt pris. (!elle |iiii •• et.i t en rapport avec relenaiiec de 
rapparleinent, dans leipiel d'aiilenis lien ne in.impiait. 

— A-t-oii Itieii deviné vos vuenx ? dit-elle en leveiiant dan» le sajou 
pour se iiiellre a tahle. 

— t>iii. dit il, trop bien, llél.is I ce luxe si eoiiiplel, ces beaux rêves 
réalisés, tontes les poésies d'une vie ji.iine, éléj;ante, je les sens trop 
pour ne pas les mériter; mais je ne puis les accepter* de vous, et je 
suis trop pauvre encore |iour... 

— Ali! ail! vous me résistez déj.i'/ dit-elle d'un petit air d'aiilorilé 
railleuse en Taisant une de ces jolies moues ipie loiil les leimiies ipi.uid 
elles veillent se mo<|ner de quelipie s( iiipnle pnur le mieux dissiper. 

Kii^eiie s'était trop suleniiellement iiid rio^é peiidaiil cette journée, 
et raireslalioii de \autiiii, en lui muiitiant la |i!ol(indeiir de l'aliiine 
dans lequel il avait lailli rouler, venait de Irop bien corroborer ses seu- 
liiiients nobles et s.i deliealesse poir cpi'il (edal à cette; c.iiessante ré- 
lutalion de >es idées généreuses. Une piofonde tristesse s'empara de; lui. 

— (!umnient ! dit madame de Nu(:iiij:en, vous refuseriez .' Sjve/.-\oiis 
ce «pie si(:iiitie un relus .semblable .' Vous doiile/. de l'aviMiir. vous n'o- 
sez pas vous lier a moi. Vous ave/, donc peur de iraliir mon alleelion? 
Si vous ui'aiinez, si je... vous aime, pourquoi reinlez vous dev.nil 
d'aussi minces obligations'.' Si vous connaissiez le pi lisir que j'ai en à 
m'oeinperde tout ce ménage de ^ar(,oii, vous n'bésit liez pis, (>l vous 
me demanderiez pardon. J'avais de largent à vous, je l'ai bien employé, 
vml.i tout. Vous croyez être grand, el vous êtes petit. Vous dem.iiiilez 
bien plus... (Ati ! dit-elle en saisi^sant un re!,'ard de passion i liez Ku- 
jjeiicj et vous laites des fa(,()Us pour des niaiseries. Si vous ne inaimez 
point, oh ! oui, n acceptez pas. .Mon ^oi t est dans un mot. Pai b z ! .Mais, 
mon père, diles-lni donc qiiebpies bonnes raisons, ajouta-telle en se 
(onrnant vers son |ien; apns une panse. Croit-il que je ne sois pas 
moins 1 lialoiiilleuse (pie lui sur notre lioimeur'i' 

Le père (loriot av.iit le sourire lixe d'un llieriaki en voyaut, en écou- 
tant «elle jolie (pierelle. 

— Knlant' vous êtes à l'entrée de la vie, reprit-elle en saisissant la 
m. lin il t)ii;:ene, vous trouvez nue bariieie insiirmontable |)oiii beau- 
coup de fjeiis, une main de b'iiime vous l'ouvie, et vous reculez ! .Mais 
vous réussirez, vous ferez une brill.iiile fortune, le succès est écrit sur 
voire be.iii Iront. Ne |ionrrez-vous pas alors me rendre ce que je vous 
prèle anjonid'liui .' Autrefois les daiues no domi.iient-elles |ias à leurs 
» lievalieis des .11 mures, des épées, des casipies, des eolle- <le m.iilles, des 
elie\aiix, aliii qu'ils piissenl aller combattre en leur mmi dans les loiir- 
iiois.' I.li bien! Kiij;eiie, les choses qm- je voiis offre sont les armes de 
! époqii'-, des outils nécessaires a ipii vent elre quelque clio>e. H est 
job, le j:reiiier oii vous été-, s il ressemble a la ( lianibre de p.ipa. 
\ oyons, nous ne dineioiis donc pas? Voiilez-viuis in'alti isier? Ilepon- 
di/douc! dit-elle en lui seion.iiil l.i iii.iin. Mon Dieu, papa, décide-le 
dum , ou je sors et ne le revois jamais. 

— Je vais vous déciib r, dit le père Goriot en sortant de son extase. 
Mon (lier monsieur Liigene, vous allez empiunler de l'argent à des 
juif», n'est ce pas ? 

— Il le faut bien, dit-il. 

— Don. j<; vous liens, reprit le bonhomme en tir.iiit un mauvais por- 
leleiiiile eu cuir loiit usé. Je me suis fait juif, j'.ii payé loiites les lac- 
liire", les voici. Vous ne di;vez pas nu centime pour tout ce qui se 
irniive i( i. (].i ne fait pas niic grosse somme, tout an plus cinq mille 
bancs. Je vous Ics prèle, moi ! Vuu^ ne me refuserez p.is, je ne suis 
pas une femme. Nous m'en ferez une recoiui.iiss;ince sur iiii chilToii 
de p.ipirr, et vous me les rendrez plus lard. 

(,luelqiies pleins roiilereiit a la lois d.ms les yeux d'Eiijîène el de 
Delpliine, ipii si; re;;.irdereiii .ivec siiipii->e. Haslignac tendit la main 
.lu bonlioinme «t la lui serra. 

— Lli bien ! (|iini ! n'èles-voiis pas mes cnf.inis ? dit (Joriot. 

— .M.iis. mou pauvre père, dit mail.nne de >'ucingen, commenlavcz- 
vous donc lait ? 

— Ali ! nous y voilà! répondit-il ; quand je t*ai eu dè-eidée à le inel- 
tie près de toi, que je t.ii vue achei.inl des chocs comme poiii nue 
mariée, je me suis dit : « billu va se lion ver dans I embarras' » L'avoue 



prelend que le procè* h inCeiilfr k ton mari, pour lui faire rendre ta 

loilMih', durer.) plus de six mois. |t iii. J ;ii \eiiilo mes irei/e cent < iif 
qu.mle livres de renie pei|,eiue|le . je me suis l.iil, avee quinze millo 
frams, douze ceuls francs de rentes viagères bien li>| oilieqiié' s. el 
j ai pave vos marchands avec le reste du ca|iil.il, mes eiifaiils Moi. 
j'.ii la-b.iiit une cliambre de < inquaute écus par an, je peux vivre 
ciiiiinie un prime avec ipiaianle hnus par ]our. el j'am.ii encore du 
reste. Je n'use lien, il ne me f.iut pre^pie pai» d babils. Voila ipiiiize 
jours que je ris d.ms ma bai be en me di>aiil : « Vont ils étie lirureux ' » 
Lli bien ! n èles-voii' pas heureux'.' 

— Oh ! p.ipa, papa ! dit madame île Nueiogeii en sautant sur sou 
père, qui la reçut sur ses genoux. Llle b; couvrit de baisers, lui ca- 
ress;i les joues avec ses « heveiix blonds, it \ers;i des pleurs sur <e 
vieux visage i''p.iiioiii, brillai. t. — (ilier père, vous èles nu père ! Ntni, 
il n'exisie pas deux pères comme vous sous le ciel! Eugène vous ai- 
mait bi> Il deja ; ipie siia-ee m.iinteii.int ' 

— .Mais, mes eiil.iiils. dit le père lioiiol, qui depuis dix ans n'avait 
pas senti le ((l'iirdis.i lille b.itire viir le sein, mais, Del|iliinetie. lu 
veux doue me laire mourir de joie! .Mon paiivie eu-ur se biise. Aile/, 
monsieur IJigene, nous sommes deja quilles! Ki le vieillard seirail sa 
lille [lar une étieinle si saiiv.igi-, si deiiianle, qu'«lie dil : — Ah' lu 
me f.iis mal ! — Je t'ai lait mal! dil-il en palissant. Il la re;:aid.i d un 
air suibiiniain de douleur. Pour bien |ieiiidre la physionomie de ce 
l.'brist lie II palernilé, il faudrait .iller elieriber des i (imp.ir.iisons d.ms 
les images ipie les primes de la palelle ont invenlées pour peindre la 

Iiassion sonlïerte au bénéli( e des inoniles par le Suiveur des hommes. 
At père Goriot baisa bien doneemeiit la (eiiitiire que ses doigts av. dent 
Inqt |iressee. — Non. non, je ne t'ai pas lait mal, reprit-il en la qiies- 
lioniiant par un sourire: c'trst loi qui m'as fait mal avec ton cii t.'.i 
coule |ilus cher, dil-il à l'oreille de sa lille en l.i lui baisant avec |iie- 
Canlioii, mais l'.iiil l'allraper, sans quoi il se f.o lie;ait. 

lùijjene èlail pélrilié pai l'inéimisable devoneineiil de cet homme, et 
le contemplait en exprimant cette iiaive admiration (|ui, au jeune à:e, 
est de la foi. 

— Je serai di;:ne de tout cela ! s'écria- t-il. 

— Oh ! mon Eugène, c'est beau, ce que vous venez de dire là ! Et 
madame de Nncingeii b.iisa relndianl an IVonl. 

— H a rebisé pour loi mademoiselle Tiilleler el ses millions, dil le 
père Goriot. Oui, die vous aimait, la petite; et, son fieie mon, la 
voilà riche comme (irèsiis. 

— Oh ! iioiinpioi le dire'.' s'écria Rastignac. 

— Eugène, lui dit Delphine à l'oreille, mainleiiantj'ai un regret pour 
ce soir. Ab! je \oiis aimerai bien, moi, et Itinjoiirs! 

— \oila la |)lns belle journée que j'aie eue dejuiis vos mariages, 
s'éctia le père (ioriol. le bon Dieu peut me taire soiilTiir laiii ipi il lui 
plaira, pourvu que ce ne soit pas par vous. Je me dirai : Kn février de 
celle année, j'ai éle pendant un moment plus henrenx que les hommes 
n • |ieuvent l'être pendaiil loute leur vie. Ilegai de-moi, Kiliiie ! ilit-il a 
sa lille Elle est bien belle, n'esl-ee pas.' Diles-moi <|on<'. avez-vous 
reiKoiilré beaiicou|) de teimnes qui aient ses jolies couleurs el si pe- 
tite fosselle'.' Non, |ias vrai'.' Eh bien! c'est moi qui ai fait cei amour 
de leinme. Desoimais, en se trouvant beiin use par vous, elle devien- 
dra mil e luis mieux Je puis aller en eiiler, mou voisin, dil-il. s il vous 
faut ni.i part de paradis, je vous la donne. .Mangeons, mangeon», re- 
prii-il en ne sai liant plus ce qu'il disait, tout est a nous. 

— Ge pauvre peie ! 

— Si tu .savais, mon enfant, dit-il en se levant et allant à elle, lui 
prenant la tète et la bais.int an milieu de ses nalles de cb(>\eii-. . idin- 
bien In peux me rendie heureux .1 bon m.irche ! viens me voir ipu I- 
ipielois, je serai la-haut, lu n'aiir.is qu'un pas a faire, l'romels-le-moi, 
dis.'... 

— Oui, cher père. 

— Dis eiieore. 

— Oui, mon hou père. 

— Tais-loi, je te le ferais dire eent lois si je m'èroutais. Diiions 

La soirée loin entière lui 1 iiiployée en eiilaiilill.iges et le père Go- 
riot ne S4> monlr.i pas le moins Ion des trois. Il se couchail aux peils 
(II- sa lille |ioiir les baiser, il la n j;.irtl.iil longlemps dans les yeux, il 
Iroitait sa tète c outre sa robe; eiiliii il f.iisait des Uilies comme en au- 
rait fait ramant le plus jeune et le iliis leiidn-. 

— Noyez-vous, dl Delphine a Eiigi-ne, quand mon père est avec 
nous, il f.iiit èlre tout a lui. (!e sera poiirt.iiil bien gênant ifuelipiefois. 

Eugène, ipii s'était senli déjà plusiiuis fois ties nioiivemeiits de j.i- 
loiiMe. ne pouvait pas blâmer ce mol, qui renfei mail le jiiiucipc de 
toutes les iiigr.ililiides. 

— El ipiaiid lapiMilemeiit sera-l-il fini'' dit Eugène en regardant 
atilonr d ' l.i eli imlire. Il faiiilr.i doue noii> qiiilier <:e soir.' 

— Oui. m. lis demain vous viendiez diuer avec nioi, dit elle d'un air 
lin. Demain est un jour d ll.dieii^. 

— J'i ,ii au jiarlerre. moi. dit le père Goriot. 

Il él.iil mmiiil. 1 a voitiir'- de niad,iine de Nm iiigrn atleiid.iit. Le perc 
Gorioi et relndianl rcloin neieiil .1 la maiMUi V.mquer en s'enlreleiiaiil 
de Del|diine avee un croi>s.iiit enlhousi.isine ipii pioduisil un ciirieiis 
conibai d expressions entre ces deux violentes passions. Eugène uo 



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LK PFJIE GOiaOT. 



poiiv;iit itas S(» dissiimilcr (iiic l'jiiioiir du pi-n', (uraiiciiii iiilt'-rrt por- 
soimcl II cnlMcliMil, (MT.isail If sii-ii l».»r s:i pcisislamc cl par son ('Icii- 
(1(10. l/idolf l'I.iil loiijoiiis pmo t'I lifllf pour le peu!, et son adoialioii 
s';u (Toissail di- loiil le |iassô comiiH' de l'avenir, ils IroiiviTi'iil madame 
Vaiiipier seule au coin de son poêle, outre Sylvie el C.liriNloplie. I,a 
vieille liôlosse ('lail là comme Marins sur les mines de (lailliane. Klle 
atlendait les denx seiiN pensionnaires ipii lui l•e^la^selll, en se dtjsolaiit 
avec Svivie. (.iuoiqne lord l>)ron ail prèle d'assez. Itelles hmiiilalions 
an Tasse, elles smil hien loin de la profonde vcril(5 de celles (pii ecliap- 
paieiil à m.id.ime Vainpier. 

— Il n'y aura donc tpie Irois tasses de caH' à faire demain malin, 
Sylvie. Hein ! ma maison deserle, n'e^t-ee pas à feiidrt; le cdMir? ^n'esl- 
ce que la vie sans me> pensionnaires? Ilieii du tniil. Voila ma mai-oii 
dt'meiihlée de ses hommes. La vie esl dans les inenhies. (^In'ai je lail 
an ciel pour m'«''tre atliré Ions ces désastres'.' Nos provisions d(! hari- 
cots el de pommes de terre sont faites pour viiif^t personnes. La po- 
lice chez moi ! Nons allons donc ne main;er (pic des pommes de terre! 
Je renverrai donc Lhrislophc ! 

Le Savoyard, (pii dormait, se réveilla soudain, cl dit : — Madame? 

— l'anvre ^ar(,on! c'est comme un doj;ue, dil Sylvie. 

— Une saison morte, chacun s'est casé. 1) où me lombera-l-il des 
pensionnaires? J'en perdrai la tète. Kl celte syhille de Miehonnoau (|iii 
m'enlève Poiret ! (Jn'est-ce (pi'elle lui faisait donc pour s'être attat hé 
cet hoiniiie-là, i|ui la suit comme nii loulou? 

— .\h ! dame! lit Sylvie en hochant la lèlc, ces vieilles filles, ça 
coimaîl les rnbri(|ues. 

— Ce pauvre M. Vautrin donl ilsonl fait un forçat, reprit la veuve, 
Eh bien ! Sylvie, c'est plus fort que moi, je ne le crois pas encore. Un 
liomme gai comme ça, qui prenait du gloria pour quinze francs par 
mois, cl qui jiayait rubis sur l'ongle! 

— El qui était généreux ! dil Christophe. 

— H y a erreur, dit Sylvie. 

— Mais non, il a avoué lui-même, reprit madame Vauquer. El dire 
que loutcs ces choses-là sont arrivées chez moi, dans un quartier où 
il ne passe pas un chat ! Foi d'honnête femme, je rêve. Car, vois-tu, 
nous avons vu Louis XVI avoir son accident, nous avons vu tomber 
l'empereur, nous l'avons vu revenir el retomber, tout cela c'était dans 
l'ordre des (hoses possibles; tandis qu'il n'y a point de chances con- 
tre des pensions bourgeoises : on peut se passer de roi, mais il faut 
toujours qu'on mange; el quand une honnête femme, née de Coiiflans, 
donne à (Jiner avec toutes bonnes choses, mais à moins que la fin du 
monde n'arrive... Mais c'esl ça. c'est la fin du monde. 

— Et penser que mademoiselle Michonneau, qui vous fait tout ce 
tort, va recevoir, à ce qu'on dit, mille écus de rente, s'écria Sylvie. 

— Ne m'en parle pas, ce n'esl qu'une scélérate! dit madame Vau- 
quer. El elle va chez la Bniieaud, par-dessus le marché! Mais elle esl 
capable de loin, elle a dû faire des horreurs, elle a tué, volé dans 
son temps. Elle devait aller au bagne à la place de ce pauvre cher 
homme... 

En ce moment, Eugène el le père Goriot sonnèrent. 

— Ah '. voilà mes deux fidèles, dit la veuve en soupirant. 

Les denx fidèles, qui n'avaient qu'un fort léger souvenir des désas- 
tres de la pension bourgeoise, annoncèrent sans cérémonie à leur hô- 
tesse qu'ils allaient demeurer à la Chaussée-d'Antin. 

— Ah! Sylvie! dit la veuve, voilà mon dernier atout. Vous m'avez 
donné le coup de la mort, messieurs! ça m'a frappée dans l'estomac. 
J'ai une barre là. Voilà une journée qui me met dix ans de plus sur 
la tête. Je deviendrai folle, ma parole d honneur ! Que faire des hari- 
cots? Ali ! bien, si je suis seule ici, lu l'en iras demain, Christophe. 
Adieu, messieurs, bonne nuit. 

— Qu'a-l-elle donc? demanda Eugène à Sylvie. 

— Dame ! voilà tout le monde parti par suite des affaires. Ça lui a 
troublé la tête. Allons, je l'entends qui pleure. Ça lui fera du bien de 
chigner. Voilà la première fois qu'elle se vide les yeux depuis que je 
suis à son service. 

Le lendemain, madame Vauquer s'était, suivant son expression, 
raisonnée. Si elle parut affligée comme une femme qui avait perdu 
lous ses pensionnaires, et dont la vie était bouleversée, elle avait 
toute sa télé, et montra ce qu'était la vraie douleur, une douleur pro- 
fonde, la douleur causée par l'intérêt froissé, par les habitudes rom- 
pues. Certes, le regard qu'un amant jetie sur les lieux habités par sa 
maîtresse, en les quittant, n'est pas plus triste que ne le fut celui de 
madame Vauquer sur sa table vide. Eugène la consola en lui disant 
que Bianchon, dont l'internat finissait dans quelques jours, viendrait 
sans doute le remplacer; que l'employé du Muséum avait souvent 
manifesté le dé-ir d'avoir l'appartement de madame Couture, et que, 
dans peu de jours, elle aurait remonté son personnel. 

— Dieu vous entende ! mon cher monsieur ! mais le malheur est 
ici. Avant dix jours, la mort y viendra, vous verrez, lui dit-elle en 
jetant un regard lugubre sur la salle à manger. Qui preiidra-l-elle? 

— Il fait bon déménager, dit tout bas Eugène au père Goriot. 

— Madame, dit Sylvie en accourant efiarée, voici irois jours que je 
n'ai vu Mistigris. 

— Ah! bien! si mon chai est mort, s'il nous a quilles, je... 



La pauvre veuve ii'.icheva pas; elle joignit l<s mains, el se renversa 
sur le dos de son laiilciil, accablée par ce tcnilih; |iroii()sli(!. 

Vers midi, heure à LupieTe les facteurs arrivaient dans le (piartier 
du ranlhéoii. Eugène recul une leltK! él(;gamm(;iit eiiveloppi'-e, c.iclic- 
lée aux armc". de Ileaiiséant. Elh; ( oiileiiail nue invitation adre'.s('e à 
M. el à mad.iiiie de Nik iiigen pour le grand bal annonce (le|iuis un 
mois, et ipii devait avoir lieu chez la vicomtesse. A celle invitation 
était joint un petit mot |iour Eugène : 

« J'ai pensé, monsieur, que vous vous chargeriez avec |)lalsir 
d'être rinterprète de mes sentiments auprès de madame de Niiciiigen ; 
je vous envoie rinvitalion (pie vous m'avez demandt'c, et serai char- 
mée de faire la coniiaissaiice de la suMir de madame de lle-taiid. 
Amenez-moi donc celle jolie personne, el fiites en sorte (pr(;lle ne 
prenne pas loiile votr(î alTi^ction; vous m'en devez heaiicouj» en re- 
tour de colle que je vous porte. 

« Vicomtesse de Beauséakt. » 

— Mais, se dit Eugène en reli»^ant ce billet, madame de Beau^éant 
me dil assez clairement qu'elle lu; vent pas du baron de Nuciugen. Il 
alla promptemenl chez l)t;l|)hiue, heureux d'avoir à lui procurer une 
joie dont il recevrait sans doute le prix. Madame de Niiciiigcn était 
au bain. Haslignac attendit dans le boudoir, en butte aux impatiences 
naturelles à un jeune hoiiimc ardent et pressé de prendre possession 
d'une maîtresse, l'objet de deux ans de désirs. Cesont des émotions qui 
ne se rencontrent pas deux fois dans la vie des jeunes gens. La pre- 
mière feimiic réellenii'iil léininc à laquelle s'attache un homme, c'est- 
à-dire celle (|ui se pré-cnle à lui dans la splendeur des accompagne- 
ments que veut la société parisienne, celle-là n'a jamais de rivale. 
L'amour à Paris ne ressemble en rien aux autres amours. Ni les hom- 
mes ni les femmes n'y sont dupes des montres pavoisées de lieux 
communs que chacun élale par décence sur ses affections soi-disant 
désintéressées. En ce pays, une femme ne doit pas satisfaire seule- 
ment le coeur et les sens ; elle sait parfaitement qu'elle a de plus 
grandes obligations à remplir envers les mille vanités donl se com- 
pose la vie. Là suiliul l'amour esl essentiellement vantard, effronté, 
gaspilleur, charlatan el fastueux. Si toutes les femmes de la cour de 
Louis XIV ont envié à mademoiselle de la Valliere l'entraînement de 
passion qui fil oublier à ce grand prince que ses manchettes coûtaient 
chacune mille écus quand il les déchira pour faciliter au duc de Ver- 
mandois son entrée sur la scène du monde, que peut-on demander au 
reste de l'humanité? Soyez jeunes, riches et litres, soyez mieux en- 
core si vous pouvez ; plus vous apporterez de grains d'encens à brû- 
ler devant l'idole, plus elle vous sera favorable, si toutefois vous 
avez une idole. L'amour esl une religion, et son culte doit coûter 
plus cher que celui de toutes les autres religions ; il passe promple- 
ment, et passe en gamin qui lient à marquer son passage par des dé- 
vastations. Le luxe du sentiment esl la poésie des greniers; sans celte 
richesse, qu'y deviendrait l'amour? S'il est des exceptions à ces lois 
draconiennes du code parisien, elles se rencontrent (Jans la solitude, 
chez les âmes qui ne se sont jioint laissé entraîner par les doctrines 
sociales, qui vivent près de quelque source aux eaux claires, fugitives, 
mais incessantes: qui, fidèles à leurs ombrages verts, heureuses 
d'écouler le langage de l'infini, écrit pour elles en toute clio^e, et 
qu'elles retrouvent en elles-mêmes, attendent patiemment leurs ailes 
en plaignant ceux de la terre. Mais Raslignac, semblable à la plupart 
des jeunes gens, qui, par avance, ont goûlé les grandeurs, voulait se 
présenter tout armé dans la lice du monde; il en avait épousé la 
fièvre, et se sentait peut-être la force de le dominer, mais sans con- 
naître ni les moyens ni le but de cette ambition. A défaut d'un amour 
pur et sacré, qui remplit la vie, celle soif du pouvoir peut devenir 
une belle chose ; il suffit de dépouiller tout intérêt personnel et de se 
proposer la grandeur d'un pays pour objet. Mais l'étudiant n'était pas 
encore arrivé au point d'où l'homme peut contempler le cours de la 
vie et la juger. Jusqu'alors il n'avait même pas compléteuient secoué 
le charme des fraîches et suaves idées qui enveloppent comme d'un 
feuillage la jeunesse des enfants élevés en province. Il avait conti- 
nuellemenl hésité à franchir le Rubicon parisien. Malgré ses ardentes 
curiosités, il avait toujours conservé quelques arrière-pensées de la 
vie heureuse que mène le vrai gentilhomme de son château. Néan- 
moins sesderniersscrupulesavaientdisparu la veille, quand il s'était vu 
dans son appartement. En jouissant des avantages matériels de la for- 
tune, comme il jouissait depuis longtemps des avantages moraux que 
donne la naissance, il avait dépouillé sa peau d'homme de province, 
et s'était doucement établi dans une position d'où il découvrait un 
bel avenir. Aussi, en attendant Delphine, mollement assis dans ce 
joli boudoir qui devenait un peu le sien, se voyait- il si loin du Rasli- 
gnac venu l'année dernière à Paris, qu'en le lorgnant par un effet 
d'optique morale, il se demandait s'il se ressemblait en ce moment à 
lui-même. 

— Madame est dans 5a chambre, vint lui dire Thérèse, qui le fit 
tressaillir. 

Il trouva Delphine étendue sur sa causeuse, au coin du feu, fraîche, 
reposée. A la voir ainsi étalée sur des flots de mousseline, il éiait im- 



LE PKHK (iOIUOT. 



t)os>il)le (Je ne pas la c-oiii|urer ù ces belles piaules de l'Inde, dont 
e II ml vient d.ms la llenr. 

— Kh bien! nuiis voilà, dilelli- avec éinolion. 

— Devine/, ce (|iie je vous ;i|i|iorie, dit Kiigene en s'asseyant jirès 
d'elle, et lui |irenaiil le bias pour lui baiseï la ni.iiii. 

M.ulanie de Nuriii^cn lil un inonveni'iit de joie en lisant linvilalion. 
Elle louina >ur tn^ene ses yeux mouillés, el lui jela ses bus au cou 
pour l'allirer a elle dans un délire de >ali^l'action vanileuse. 

— Et c est \on^ (loi, lui dit elle à I oreille; inai> lliérehe est dans 
mon eabiuei de toilette, vovoii-. |iruileiits ! i, vous, à (pii je dois ce 
bunlienr .' Uni, j'ose apiieler eela lui boulicui . Obleiin par vou^, l^e^l- 
ce pis plus qu'un triomphe d'ainour-propre Z rer>onne lie m'a voulu 
présenter dan> ce monde. Vous me trouvère/ peiit-ètri- eu ct; niomeiit 
petite, frivole, légère comme une raiisieniie ; mais pense/, mou ami, 
«ne je >uis prête a tout vous sacrifier, et (pie, si je souli.iitc plus ar- 
demmeul (pie jamais daller dans le faiibourj; Saiiit-liermain, c'est (pie 
vous y êtes. 

— Ne pensez-vous pas, dit Eugène, que madame de Beaustiant a 
I air de nous dire qu'elle ne compte pas voir le baron de Nucingen à 
son bal .' 

— Mais oui, dit la baronne en rendant la lettre à Eugène. Ces fem- 
mcs-là ont le génie de rniipertiiuiKe. .Mais irimpoito, j'irai. Ma soMir 
doit s'y trouver; je sais (pi'clle prépare une toilette délicieuse. Eu- 
gène, reprit-elle à voix ba'>se, » Ile y va iiour dissiper d'aflreuv .-oii|)- 
Vons. \ ou^ ne savez pas les bruils (pii coin eut sur elle? >u( ingrii est 
venu me dire ce matin (pi'on en parlait hier au Cercle sans se gc'-iier. 
A quoi lient, mon Dieu 1 l'Iiomieur des lènimes et des familles! Je me 
suis senlie attnpiée, blessée dans ma pauvre s(nir. Selon certaines 
personnes, .M. de Trailles aurait souscrit des lettres de cbaiige mon- 
lanl à cent mille francs, iires(|ue toutes échiK^s, et pour les(|uelles il 
allait titre poursuivi. Dans cette extrémité, ma sœur aurait vendu ses 
diamants a un juif, ces beaux diamants que vous avez pu lui voir, et 
qui viennent de madame dt; lleslaud la mère. Enlin, depuis deux 
jours, il n'est question que de cela. Je conçois alors qu'Aiiastasie se 
fasse faire une robe lamée, et veuille attirer sur elle tous les regards 
cbez madame de IlLMUMMiit, en y paraissant dans tout son éclat et 
avec ses diamants. .Mais je ne veux pas être au-dessous d'elle. Elle a 
toujours (lierclié à m'écraser; elle n'a jamais élé bonne pour moi, qui 
lui leiiilais tant de services, qui avais toujours de I argi;iil pour elle 
quand elle n'en avait |)as. Mais laissons lu inonde; aujourd'hui, je 
veux être tout heureuse. 

Rastipnac était encore à une heure du matin chez madame de Nu- 
( iiigcn, qui, en lui prodiguant l'adieu des amants, cet adieu plein des 
joies à venir, lui dit avec une ex|>ressi()n de mélancolie : — Je suis si 
peureuse, si superstitieuse, doimez à mes presS( ntimciits le nom qu'il 
vous plaira, que je tremble de payer mon bonheur par quelque al- 
fieuse catastrophe. 

— Eiilant ! dit Eugène. 

— Ah! c'est moi ipii suis l'enfant ce soir, dit-elle en riant. 
Eii};ene revint a la maison Vauqner avec la certitude de la quitter le 

lendemain, il s'abandonna donc pendant la roule à ces jolis rêves que 
font tous les jeunes gens(piand ils ont encore sur les lèvres le goilt du 
boiihcnr. 

— Eh bien? lui dit le père Goriot, quand Rastignac passa devant sa 
porte. 

— Eh bien! répondit Eui;ène, je vous dirai tout demain. 

— Tout, n'est-ce pas'.' cria le bonhomme. Couchez vous. Nous al- 
lons commencer demain notre vie heureuse. 

Le lendemain, (joriot et Hastigiiac n'attendaient plus que le bon 
vouloir d'un commissionnaire pour partir de la pension bourgeoise, 
qii.uid vers midi le bruit d'un é(|uip:tge (|ui s'arrêtait précisément a la 
porte (le la maison V.mquer retentit dans la rue >'cuve-SainleGenc- 
vieve. Madame de Nucingen descendit de sa voiture, (lcmau<la si son 
père était encore à la pension. Sur la réponse afiirmative de Svivie, 
elle monta lestement l'escalier. Eugène se trouvait chez lui sans (pu; 
Son voisin le sût. Il avait, en déjeunant, prié le |)ere (ioriot d empor- 
ter ses eflèls, en lui di>ant (pi'ils se retrouveraient à quatre heures rue 
d'Artois. .Mais, pendant (|ue le bonhomme avait été cliercher des por- 
teurs. Eugène, ayant prompteinent n-pondii à l'appel de l'école, était 
leveiiii, sans (pie personne l'eût aper(;u, pour compter avec madame 
N.iuqiier, ne voulant pis laisser celte ch.irge à (ioiiot. qui, d.ins son 
f.iii.ilisme, aurait sans doute payé pour lui. L'hiitesse ét.iit sorli(>. Eu- 
gène remonta chez lui pour voir s'il n'y oubliait rien, et s'appl.iudit 
d'avoir eu cette pensée en voyant dans le tiroir de sa table I.k ci-pla- 
lioii en bl.inc. souscrite à Vautrin, qu'il avait insom i.immenl jeiée là 
le jour ()ù il l'avait ac(piitté(!. N ayant |»as de feu, il allait l.i déchirer 
en petits morceaux, (pi.ind, en reconnaissant la voix de Delphine, il 
ne voulut faire aucun biiiil, et s'arn'-ta pour l'eiilendre, en pciis.tiit 
qu'elle ne devait avoir am un secret pour lui. Puis, des les premieis 
mots, il trouv.i la conversation entre le père et la bile trop intéres- 
sante pour ne p.is l'écouter. 

-- Ah 1 mon père, dit-elle, plaise au ciel que vous ayez en l'idée de 
dem.inder compte de ma lortunc assez à temps pour que je ne sois pas 
ruinée ! Tuis-jc parler ? 



— Uni, b maiiion e«t vide, dit le père Goriot d'une voix altérée. 

— (Ju'avtz vous done, mon |»eie? lepril madame de Niuingen. 

— 'lu viens, lépondit le vieillard, de me donner un coup de liacbc 
sur la ti'te. Dieu le p.irdiuiie, mon enfant! Tu ne sais pas combien je 

t'aime; si tu l'avais su. tu ne m'aurais pas dit brusipienient d mlila- 

blés (hoses. surtout si lieii n'est d(st>peré. (Ju'esl-il donc arrivé de si 
pressant pour (pie tu sois venue me ( hercher ici quand dans quelques 
iiistanls nous allions (tre rue d' Ai lois.' 

— Kh ! mou père, est-on niailre de son premier mouvement d.ins 
une catastrophe .' Je sui^ |,,||if ! Votre avoue nous a fait déeonviir un 
|ieu |ilus lot le niillieur (pii sans doute érialera plus lard. Voire vieille 
evpuiieiice ( oinmerciale va nous devenir iiéce-s.iire, et je suis ai < ou- 
rue vous cberchcr ( omine on s'accroche a une branche qu.md on se 
noie. Lor.Mpie .M. Derville a vu >u( iiigeii lui opposer mille chicanes, 
il la ineiiacé d'un procès en lui disant (pie l'autorisation du président 
du tribunal seiait prompteinent obtenue. Nucingen est venu ce malin 
(liez moi pour me demander si je voulais sa ruine et la mienne. Je lui 
ai ré|iondu (pie je ne me connaissais a rien de tout cela, que j'.ivais 
une fortune, (]ue je dev.ds être en possession de ma fortune, et que 
tout ce qui av.iit rapport à ce démêlé regardait mon avijiié, (|uej étais 
de la dernière ignor.iiice et d.ins l'impossibilité de rien entendre à ce 
sujet. .N'était-ce pas ce que vous m'aviez recommandé de dire'/ 

— Bien, ré|)ondit le peie (ioriol. 

— Eh! bien, re|)rit Del|)hine, il m'a mise au fait de ses affaires. Il a 
jeté tous ses ca|)itaux el les miens dans des entreprises à peine com- 
mencées, et pour lesipielles il a f.illu mettre de grandes sommes en de- 
bois. Si je le lorçai^a me repiéseiiter ma dot, il serait oblij;é de dé- 
poser son bilan: laiidis (pie, si je veux attendre un an, il s'en(.'age sur 
l'Iionnenr à me rendu; une fortune double ou triple de la mienne en 
plaçant mes Capitaux dans des opérations territoriales à la lin desqiu^lles 
je serai maîtresse de tous les biens. .Mon cher père, il était sincère, il 
ma elTrayéc. Il m'a demandé pardon de sa conduite, il m'a rendu ma 
liberté, m'a permis de me conduire a ma guise, a b condition de le 
laisser eiilièremcnt maître de gérer les all'.iii es sous mon nom. Il m'a 
proniis, pour me prouver sa bonne foi, d appeler M. Derville toutes les 
lois que je le voudrais, pour juger si les actes en vertu des(juels il 
m'iiistiluerail propriétaire seraient convenablement rédigés. Knlin il 
s'est remis entre mes mains pieds et poings liés. Il demande em orc 
Itendant deux ans l.i (onduite de la maison, et m'a sniipliêe de ne rien 
dépenser pour moi de plus (pi'il ne m'accorde. Il ma prouvé ipie tout 
ce (pi il pouvait faire était de conserver les ap|iaiences, qu'il avait ren- 
voyé sa danseuse, et (pi'il allait être contraint à la plus stricte, mais a 
la plus sourde économie, aiin d'atteindre au terme de ses spéculations 
sans allérer son crédit. Je l'ai malmené, j'ai tout mis en doute alin do 
le pousser à bout et d'en ap|)reiidre davantage : il m'a montré ses li- 
vres, enlin il a |)leuré. Je n'ai jamais vu d'iKJiiime en pareil étal. Il 
avait perdu la tête, il parl.iit de se tuer, il délirait. Il m'a fait pitié. 

— Et tu crois à ces soriieiles! s'écria le père lîoiiot. ("est un comé- 
dien! J'ai reiK outré des .Mlemands en alTaires : ces gens-là sont pres- 
(pie Ion- de bonne foi, pleins de candeur, mais, quand, sous leur air 
de franchise et de bonhomie, ils se mettent a être malins et cli.irla- 
taiis. ils le sont alors plus que les autres. Ton mari t'.ibusc. Il se sent 
serré de |)res, il fait le mort, il vent rester plus maitre soiis ton nom 
(pi'il ne l't st sou.s le sien. Il va proliter de celle circonstance |»oiir se 
mettre à l'abri des chances de son commerce. Il est aussi lin que |»er- 
lide: c'est un mauvais gars. Non, non, je ne men iiai pas au l'ere-La- 
cliaise en laissant mes lillcs dénuées de tout. Je me connais em ore un 
peu aux affaires. Il a. dit-il, engagé ses fonds dans les entreprises, eh 
bien! ses inlérêts sonl représentés par des valeurs, par des reconnais- 
sances, par des traités! (pi'il les montre cl litpiide avec toi. .Nous choi- 
sirons les meilleures spéculations, nous en courrons les ( hances, et 
nous aurons les litres récognitifs «'ii notie nom de Uelyhme Goriot, 
é/ioufr $rpmff quivt aux biens du baron de Suçingen. .Mais nous 
prend-il pour des imbéciles, celui-là? Croit il que je puisse sup|iorler 
pend.int deux jours l'idée de te laisser s.tns fortune, sans pain? Je ne 
la snp|iorler.iis pas un jour, pas mie nuit, pas deux heures! Si celte 
idée était vr.iie. je n'y survivrais pas. Eh! quoi, j'aurai travaille pen- 
dant (piarante ans de ma vie. j'aurai porté des sacs sur mon dos, 
j'aurai suèdes averses, je me serai |»rivé pendant toute ma vie pour 
vous, mes anges, qui me rendiez tout tr.ivail. tout fardeau léger ; et 
aujourd'hui ma fortune, ma vie s'en iraient en fumée! Ceci me ferait 
mourir enrage. Par tout ce qu'il y a di; plus s.icre sur terre el au 
ciel, nous allons tirer ça au cl.iir, vérifier les livres, la caisse, les entre- 
prises.' Je ne dors pas, je ne me couche p.is, je ne mange pas, ipi'il 
ne me soit prouvé que la fortune est là tout entière. Dieu merci, tu es 
sép.irée de bien>; tu auras maître Derville pour avoué, un boniiêtc 
bomme beureusement. Jour de Dieu! tu gaider.is ton bon |ielil mil- 
lion, tes cinquante mille livres de rente. jii^(|u'a la lin de les jours, ou 
je fais un tapage d.uis l'aiis, ali ! ah ! .Mais je m'adresserais aux Ch.im- 
bres si les tribunaux nous victimaient. Te savoir tianquille cl heureuse 
du ci'ité de I argent, mais cette pensée alkve.iit Ions nu s maux cl (ai- 
mait mes chagrins. I.'argenl. c'est la vie. .Slonnaie fait tout, i^nc nous 
chanle-l il donc, celle grosse soin lie d'Als.i(ien .' Delphine, ne f.ds pas 
une concession d'un qiiait de liard à celle grosse bêle, qui la mise à 



40 



\M \m\K GOUIOI. 



la rlinlno cl t'a rpiidin» iiiiillitMirciisi'. S'il n l»i";oin do fni, nniis !•' Irico- 
l('i()ii>. rciiiif, «'t lions je Irions ni in lier ilroil Mon llicii. j ;ii h ivlr n\ 
tVii, j';ii (l:ins \r riain- i|n(-li|iii' cliosc (|iii nii' inillc. M.i |)rl|iliin(' >iir la 
paille' Oli ! ma riliiif, lui' S.i|iri-li ! on mhiI inr» ^;inls .' Allons' |»ar- 
loiis, je veux aller loiil voir, les livres, les iiH.iiies, la caisse, la cor- 
rcsponilance, à l'iiislaiil. .le ne serai ea'nie ipie i|ii:itiil il me sera 
prouve ipie la lorlmie ne eoinl pins de risipies, el ipic je h verrai do 
mes venx 

— Mon elior père' allez-y prmlenmieiil. Si voiis meltie/. la muimln; 
velléilé (le ven^eame en celle all'aiie, cl si vinis monli ic7. des iiilenlions 
Irop liosiiles, je seiais peulne II vons coniiiiil, il a lmnv(' luiil naliiiel 
(pie, sons voliv inspiralion, je m'iiii|niélasse de ma Inrlnne; m:iis, je 
vous le jme, il la tienl en ses mains, ci a vonin la tenir. Il esl homme 
i\ s'enrnir aver tons les cipilanx, el a nous lai-ser là, le sc('>|(;i:ii ! Il 
sait liien ijue je ne deslinnnrerai p:is moi nièiiie le n<im cpi»! je imrle en 
le poursuivant. Il esl à l.i luis t'uit el lailile. J'ai bien lonl examiné. Si 
nons l(* ponssons à liont, je suis rninéo. 

— )riis<'es( donc ini Iripon? 

— V,\\ liien ! oni, mon père, dil-elle en se jetant sur niio chaise en 
|)leinanl. Je ne voulais pas vuns l'avouer |)onr vous épar{;;ner le ciia- 
grin de m'avoir mariée à nn homme de ('*etle espèce- là ! MoMirs se- 
crètes et conscience, l'aine (>t le corps, lonl en ini s'accor,!c '."c'est 
el'iioyalile : je le hais el le iin>prise. Oui. je ne puis pliis estimer ce vil 
Niicinj'en après lonl ee (pTii m'a dil. Un homme capahle de se jeter 
dans les comhinaisons commerciales dmit il m'a parié n'a pas la 
moindre délicatesse, cl mes craintes >iennent de ee que j'ai In jjarlai- 
tcmciil dans son âme. Il m'a nellemcnl proposé, Ini, mon mari, la li- 
berté, vous savez ce (pie cela sii;nilie? si je voulais cire, en cas de 
malheur, un inslrimienl entre ses mains, eiiliit si je voulais lui servir de 
|irèteiiom. 

— .Mais les lois sont là ! Mais il y a une place de Grève pour les 
gendres de cette espèce-là ! s'écria le peie Goriot; mais je le guilloti- 
nerais moi-même s'il n'y ;\v:iil pas de Imuirean ! 

— Non, mon père, il n'y a pas de lois conire lui. Ecoulez en deux 
mots son langage, dégagé des ciiconlocnlions dont il l'enveloppait : 
« On lonl esl perdu, vous n'avez pas un liard, vous êtes ruinée; car je 
ne sanr.iis choisir pour complice une aune personne que vous: ou 
vous me laisserez conduire à bien mes entreprises. » Est-ce clair? Il 
lient encore à moi. Ma probité de femme le rassure; il sait que je lui 
laisserai sa l'ortmie, el me conieiiterai de la mienne. C'est une asso- 
ciation improbe el voleuse à iacpiclie je dois consentir sons peine d'être 
ruinée. Il m'achète ma consrienceel la paye en me laissant être à mon 
aise la femme d'Eugène. « Je le permets de conmiellre des fautes, 
laisse-moi taire des crimes en ruinant de pauvres gens! » (le langage 
est-il encore assez clair'? Savez-vons ce qu'il nomme l'aire des ojicra- 
lioiis? Il achète des terrains nus sous son nom, puis il y l'ait bâtir des 
maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent lesmaichés 
pour les bâtisses avec tous les cntreiireneurs, qu'ils payenl en eltets à 
longs termes, el consentent, nmyennant une légère somme, à donner 
quittance à mon mari, qui est alors possesseur des maisons, tandis que 
ces hommes s'ac(]uitieiit avec les entrepreneurs dupés en faisant fail- 
lite. Le nom de la maison de Nucingen a servi à éblouir les pauvres 
constructeurs. J'ai compris cela. J ai compris aussi que, pour prouver, 
en cas lie besoin, le payement de sommes énormes, Nucingen a envoyé 
des valeurs considi'rablesà Amsterdam, à Londres, à Naples, à Vienne. 
Cominenl les saisirions-nous'.'' 

EiigtMie entendit le son lourd des genoux du père Goriot, qui tomba 
sans doute sur le carreau de sa chambie. 

— .Mon Dieu! que l'ai-je fail? Ma tille livrée à ce misérable, il exi- 
ger.! tout d'elle s'il le veni. Pardon! ma fille! cria le vieillard. 

— Oui, si je suis dans nn abîme, il y a peul-êlre de voire faute, dit 
Delphine. Nous avons si peu de raison quand nous nous marions ! 
Connaissons-nous le monde, les afiaires, 1rs honnnes, les mœurs? Les 
pères devraient penser | our nous. Cher père, je ne vous repi ocho rien, 
pardo:inez-moi ce mot. En ceci la faute est tonte à moi. Non, ne 
pleurez point, papa, dit-elle en baisant le front de son père. 

— Ne i)leure pas non plus, ma petite Delphine. Dt)nne les yeux, que 
je les essuie en les baisant. Va! je vais retrouver ma caboche, cl dé- 
brouiller l'échevean d'affaires que ton mari a mêlé. 

— Non, lais-ez-moi faire, je saurai le manœuvrer. Il m'aime, eh 
bien! je me servirai de mon empire sur lui pour l'amener à me placer 
promptement quel(|ues capitaux en propri'ti's. Peul-ètre lui ferai-je 
racheter sous mon nom Nucingen, en Alsace, il y tienl. Seulement 
venez demain pour examiner ses livres, ses affaires. M. Derville ne sait 
rien de ce qui est commercial. Non, ne venez pas demain. Je no veux 
pas me lomner le sang. Le bal de madame de Beauséant a lieu après- 
demain, je veux me soigner pour y être belle, reposée, et f.iire hon- 
neur à mon cher Eugène! Allons donc voir sa chambie. 

En ce moment une voiture s'arrêta dans la rue Neiive-S.iinle-Gene- 
viève. el l'on entendit dans l'escalier la voix de m idame de Reslaud, 
qui disait à Sylvie: — Mon père y e-t-il ? Celte circonstance sauva 
heureusement Eugène, qui méditait déjà de se jeler sur son lit et de 
feindre d'y dormir. 

— Ah ! mon père, vous a-t-on parié d'Anastasie? dit Delphine en 



rrconnaissaut la voix de sa sœur. Il paraîtrait qu'il lui ariivc aussi do 
biiignlieres <'ho^es d.iiis son nien;i(je. 

— O'""' donc? dil le père Coiiol : C(î sérail donc ma (in. Ma pauvre 
tête ne lieiiilra pas a un double malheur. 

— Iloiijonr, mon père, dit la comtesse en enlr.iiil. Ah ! le voilà, 
Delphini>. 

Mad une de llesi.nid parut embarrassée de rencontrer sa sdMir. 

— ItiMijonr, Nasie, dit la baronne. Trouvcs-tii donc ma présence 
exlraoïdinaire? Je vois mon père tous les jours, moi. 

— l'epuis ipiand ? 

— Si tu y venais, tn le saurais. 

— N(! iik; t.npiine p.is, Delphine, dil la comtesse; d'une voix lamen- 
table. Je suis bien iiiaili. iireiise, je suis perdue, mon |).invr(; père! oh! 
bien perdue celhî fois! 

— 0"':»^-ln. Nasie? cria le père Goriot. Dis-nous tout, mon enfant. 
E'i'e palil. Del|ihiiie, allons, secoiirs-Ia donc, sois boime pour elle, je 
l'aiineiiii encore mieux, si je itenx, toi! 

— Ma pauvre Nisie, dil mad:iaie de Nucingen en asseyant sa sœur, 
parle. Tu vois en iioiis les deux seules personnes (pii t'aiinerunl tmi- 
joms assez pour le pardonner lonl. Vois-tu, les .ilficliuns <le l'ainilli: 
sont les |)lus silres. Elle Ini lit respirer des sels, el la comtesse revint 
à elle. 

— J'en mourrai, dit le père Goriot. Voyons, reprit-il en reiniiant son 
feu de mottes, approchez- vous loiili s les deux. J'ai froid. Qu'as- lu, Niisie? 
dis vile, lu iik; tues... 

~ Eh bien ! dit la pauvre femme, mon mari sait tout. Eigiirez vous, 
mon père, il y a cpu^lque temps vous sonvenez-vons de cette lettre île 
change (le .MaxiiiK!? Eh biiMi ! ce n'élaii pas la première. J'en avais déjà 
payé be.inconp. Vers le comiiiencenK nt de janvier, .M. de Traiiles nie 
paraissait bien chagrin. Il ne me disait rien mais il est si facile de lire 
dans le cœur des gens qu'on aime, nn rien snflil : puis il y a des pre>- 
seiiiimenls. Enlin il était plus aimant, plus lendn; (pie ji; ne l'avais ja- 
mais vu, j'étais toujours pins beureiise. l'anvre Maxime ! dans sa pen- 
sée, il me faisait ses adieux, nra-l-ildil: il voulait se brûler la ceiveile. 
Enfin je l'ai tant tourmenté, tant supplié, je suis restée deux heures à 
ses genoux. Il m'a dit qu'il devait cent mille francs! Oh ! papa, cent 
mille francs! Je suis devenue folle. Vous ne les aviez pas, j'avais tout 
dévoré... 

— Non, dit le père Goriot, je n'aurais pas pu les faire, à moins d'al- 
ler les voler. Mais j'y aurais été, Nasie! J'irai. 

A ce mot lugubrement jeté, comme un son du râle d'un mourant, el 
qui accusait l'agonie du sentiment paternel réduit à riinpnissance, les 
deux sœurs (irent une pause. Quel égoïsme serait resté froid a ce cri 
de désespoir (pii, semblable à une pierre lancée dans un gouffre, eu 
révélait la profondeur ! 

— Je les ai trouvés en disposant de ce qui ne m'appartenait pas, 
mon jière, dit la comtesse m fondant en larmes. 

Delpliiu"! fut émue el pliiira en meltant la lête sur le cou de sa sœur. 

— Tout est donc vrai? lui dit-elle. 

Anastasie baissa la têle, madanii; de Nncingen la saisit à plein corps, 
la baisa tendrement, el l'appuyant sur son cœur : — Ici, tu seras tou- 
jours aimée sans êlre jugée, lui dit-elle. 

— -Mes anges, dit Goriot d'une voix faible, pourquoi votre union 
est-elle due au malheur? 

— Pour sauver la vie de .Maxime, enfin pour sauver tout mon bon- 
heur, reprit la comtesse encourag e par ces témoignages d'une ten- 
dresse chaude et palpitante, j'ai porté chez cet usurier que vous con- 
naissez, un homme fabriqué par l'enfi-r, (pie rien ne peut aitendrir, ce 
M. Gobsck, les diamants de famille auxqneN tient tant M. de lîeslaud, 
les siens, les miens, tout, je les ai vendus. Vendus! coini)renez-vous? 
il a été sauvé! Mais, moi, je suis morle. Reslaud a tout su. 

— Par qui? comment? Que je le tue ! cria le père Goriot. 

— Hier, il m'a fait appeler dans sa chambre. J'y suis allée... ((Anas- 
tasie, m'a-t-il dit d une voix... (oh! sa voix a sufli, j'ai tout deviné), 
où sont vos diamants? » Chez moi. <( Non, m'a-t-il dit en me regardant, 
ils sont là, sur nia ( ommode. » Et il m'a montré l'écrin qu'il avait 
couvert de son mouchoir. « Vous savez d'où ils viennent? » m'a-l-il dit. 
Je suis tombée à ses genoux... j'ai pleuré, je lui ai demandé de quelle 
mort il voulait me voir mourir. 

— Tn as dil cela ! s'écria le père Goriot. Par le sacré nom de Dieu, 
celui qui vous fera mal à l'une ou à l'autre, tant que je serai vivant, 
peut êlre sûr que je le brûlerai à petit feu ! Oui, je le décliiquèterai 
comme... 

Le père Goriot se tut, les mots expiraient dans sa gorge. 

— Enfin, ma chère, il m'a demandé quelque chose de plus difficile 
à faire que de mourir. Le ciel préserve toute femme d'entendre ce que 
j'ai entendu ! 

— J'assassinerai cet homme, dit le père Goriot tranquillement. Mais 
il n'a qu'une vie et il m'en doit deux. Enfin, quoi? reprit-il en regar- 
dant Anastasie. 

— Eh bien! dit la comtesse en continuant, après une pause il m'a 
regardée : (( Anastasie, m'a-t-il dit, j'ensevelis tout dans le silence, nous 
reslerons ensemble, nous avons des enfants. Je ne tuerai pas M. de 
Traiiles, je pourrais le manquer, et, pour m'en défaire autrement, je 



LR Pf:RK GORIOT. 



47 



pnurr:iis me lienrtrr ctiiiire la justice liuiiKiim; ; le liier (Im\^ vos bras, 
ce ser.iil dé^lioiiorfr Itn fiifiiil-.. M;ns, pour m* voir |iéiir ni vos imi- 
f;iiits, ni li-iir pere. ni moi, je von;> imposi; ilcu\ coinliiions. hi-pond' 7. : 
Ai-je lin <iil;inl ;i moi ? » J ;ii dit oui. •< Ijipi) I ? » al-il iliMnaiiilé Er- 
n*'sl. nulle ain-. o Du-n, a(-il «lit. .MainCrn.iiil. Juiez-moj de m'oluir 
désormais sur un seul poinl. n J'ai jnre a Vous signerez la vente de 
vos hieiis quand je v(mi> le dcmandrrai u 

^ iNe si'^iie pas! rria le père iionot. Ne signe jamais cela ! Ah ! ali! 
monsieur de He-.land, xous ne savez pas ce (pie c'est (|iie de rendre 
une leimiie limn use, elle va ( liei« lier le bonli nr la «lù il est, et vous 
la pum>-<ez di- votre niaise impuissance!... Je suis la, moi, lialle-là ! 
il me trouvera dans sa roule. Nasie, sois en repos. Ali 1 d liinl a son 
iii-ritier! lion, bon! je lui empoignerai sou lils, (pii, sacre lomierie! 
est mon petit-lils. Je puis bien le voir, ce marmot ! Je le iii'ts dans 
mou village, j'en aurai soin, suis bien lrau(piille. J(? le lerai ca|ii(iiier, 
ce moiislre là, en lui disant : A nous deux 1 si tu veu\ avoir ton lils, 
rends a ma lille son bien, et laisse-la se conduire à sa guise. 

— .Mon pcre ! 

— Oui, ton perc ! Ali ! je suis un vrai père! Que ce drôle de grand 
seigneur ne niallraile pas mes tilles! Tonnerre I je ne sais pas ce <pie 
j'ai dans les veines. J'y ai le sang d'un tigre, je voudrais dévorer ces 
diMi\ liomms. (M)! mes enf.iuls, voila donc votre vie.' Mais c'est ma 
mort ! t^iiie devieiidrez-vous donc (;uand je ne serai plus là .' Les |)eres 
devraient vivre aiil.inl (|ue leiiis eidants. .Mon Dieu, <omme luii monde 
e>t mal .iriaugé! Kl lu as nu lils, cependant, à ce (|u'on nous dit. Tu 
devrais nous empè<lier d • soulliir dans nos enl'anls Mes clieis anges, 
quoi! ce 11 est (|ua vosdouleiiis que je dois votre présence! Vous ne 
me Idiles connaitte tpie vos larmes. Eh bien! oui, vous m'aimez, je le 
voi-. Venez, venez vous plaindre ici! mon ca-ui est grand, il peut 
lout recevoir. Uni, vousamez beau le percer, les lambeaux leroiit en- 
core des cœurs de père. Je voudrais prendre vos peines, soiilïrir pour 
vous. Ah ' quand vous étiez petites, vous étiez bien heureuses... 

— Nous n'avons eu que ce lemps-ià de bon, dit Helphine. Où sont 
les moMK nis où iious dégringolioas du haut des sacs dauâ le graud 
grenier.'... 

— .Mon père, ce n'est pas tout! dit Anastasie à l'oreille de Goriot, 
qui til un bond. Les diam.inls n'ont pas éié vendus cent mille francs : 
Blaxime est poursuivi. >ous n'avons plus que douze mille Iraiics à 
payer. Il m'a promis d'être sage, de ne plus jouer. H ne nie resie plus 
au monde «pie son amour, et je l'ai payé trop cIkt pour ne pas mou- 
rir s'il m'échappait. Je lui ai sacrilie l'orlune, houneiir, npos, enlants. 
Oh! faites «luaii moins .Maxime soit libie, honore, qu'il puisse de- 
meurer dans le inniide, où il saura se faire une position. MainlenanI, 
il Ile me doit pas que le biiuhetir. nous avons des enfants qui seraient 
-ans fortune. Tout sera perdu s il est mis à Sainte-Pélagie. 

— Je ne les ai pas, N.i-ie. IMus, plus rien, plus rien! c'est la lin du 
momie. Oh ! le monde va iioùler, c'est srtr. Allez-vous-en, sauvez-vous 
avaiil ! Ah î j'ai encore mes boni les d'arueiit, six couverts, les pre- 
miers que j'aie «us dans ma vie. Eiilin, je n'ai plus que douze cents 
francs de rente viagère... 

— (Jn'avcz vous donc fait de vos renies pcrpeiiielles? 

— Je les ai vendues en me reservant ce petit boni de revenu pour 
mes besoins. Il me lallait douze mille francs pour arranger un aftpai- 
lemenl à Filiiie. 

— (iliez toi, Delphine? dit madame de Rcsiaud à sa sœur. 

— Oh ! qu'est-ce que cela l'ail'.' reprit le peie tloriol, les douze miHc 
francs sont employés. 

— Je devim;, dit la coiiHesse, pour M, de Raslignac Ah ! ma pauvre 
Delphine, anèle-toi Vois où j'en suis 

— .Ma «hère. M. de Rastignac esl un jeune homme incapable de rui- 
ner sa mailresse. 

— .Merci, Delphine. Dans la crise où je me trouve, j'attendais mieux 
de loi; mai» tu ne m':is jamais aimée. 

— : Si, elle t'aime, N.isie! ( ria le père Goriot, elle me le disait tout à 
l'heure. Nous parlions de toi, elle me soiilenail (pic lu étais belle, et 
qu't Ile n'était ipie jolie, elle! 

— Elle ! répela la comtesse, elle est d un beau froid. 

— Oii.ind cela serait, ilil Delphine en rougissant, comment t'es-tu 
pompoiiée envcis moi .' Tu m'as reniée, tu m'as lait fermer les portes 
(le tontes les maisons où je souhaitais aller, enrm lu n'as jamais man- 
tpié 1.1 nioiudie or« asimi de mo ( aiiser de la peine. Kl moi. siiis-j«; ve- 
nue. coMime toi, soiilirer a ( e pauvre père, mille francs à mille fr.iiics, 
sa forlune. et l«r réduire d.iiis I élat où il est ' Voilà Ion ouvrage, 
ma sdMir. .Moi, j'ai vu mon peic tant que j'ai |)ii, je ne l'ai pas mis a la 
port»', et ne suis p:fs venue lui iéi lier les iii;iiiis i|naiii| j'avais besoin 
de lui Je ne savais sciilemeiil pas qu il eût enqiloyé ces douze mille 
fianes pour moi J ai de I ordre, moi ' tu le sais. Il ailleurs, quand papa 
m'a f.iii des r.ideaiix, je ne ne les ai jamais qiièu-s. 

— lu étais plus heureuse «pie moi. M. de Mai^ay élail riche, lu en 
sais qiiehpie chose. Tu as lonjoiirs élé \il.iiiic comme l'or. Adieu, je 
n'ai ni sn-nr, ni .. 

— Tais loi, Nasie ! rria le père Goriol. 

— Il n y a qu'une MiMir comm loi qui puisse répéter ce que le 
monde ne croit plus; tu es un monstre! lui dit Delphine. 



— .Mes enr.inls, mes enfanis, laise/.-vous, ou je me tue devant vous! 

— Va, Nasie, ]t> le pardniiiie, dit iiiad;one de Nueingi 11 en («inii- 
niiant -. tu es malheureuse. Mais je suis meilleure que tu ne l'es. %• dim 
cela au moment où je me sentais capnhle de tout pour te secourir, 
même d'iiitier dans la 1 hiimlirc de mon mari, ce que je ne ferait ni 
pour moi ni pour... Ceci est digue de tout ce que tu as coainiis de m.d 
contre moi depuis neuf ans. 

— .Mes enfants, mes enfants, ctnbrassez-vous ! dit le père. Vous êtes 
deux ange>. 

— .\oii, laissez-moi ! cria la comtesse, (pie Goriot avait prise par le 
bras, rt (pii secoua rembrasseiiient de son père. KHe a moins de pitié 
pour moi ipie n en aurait mon mari. Ne dirait-on pasqu'i lie e<>t limage 
de toutes les vertus ! 

— J'aime encore mieux passer pour devoir de l'argent à M. de .Mar- 
say que d'avouer «pie M. de frailles me coille plus de deux cent mille 
francs, repondit madame de Nucingeii. 

— Delphine ! cria la comlesse en f.iisanl un pas vers elle. 

— Je te dis la vérité quand lu me calomnies, réplii|ua froideineiil la 
baronne. 

— Delphine ! tu es une... 

Le père Goriot s'él.iiK.a, retint la comtesse, et l'empêcha de parler 
en lui couvrant la bouche avec sa main. 

— Mon Dieu ! mou père, à quoi donc avez-vous touché ce matin ? 
lui dit Aiiaslasie. 

— Kh bien! oui, j'ai tort, dit U-. pauvre père en s'essuyanl les mains 
à son pantalon; mais je ne savais pas que vous viendriez. Je démé- 
nage. 

Il était henrenx de s'être attiié un reproche qui détournait sur lui 
la colère de sa lille. 

— Ah' reprit-il en s'a^^eyant, vous m'avez fendu le cœur. Je me 
meurs, mes enfanis ! Le ( ràiie me cuit intérieurement comme s'il avait 
du feu. Soyez donc geiililles, aimcz-vous bien ! Vous me feriez moiiiir. 
Delphine, Nasie, allons, vous aviez raison, vous aviez tort toutes les 
deux. Voyons, Dcdel, itprit il en loui nuit sur la baronne des yeux 
pleins de larmes, il lui faut douze mille francs, cherchons-les. .Ne vous 
regardez pas comme ça. Il se mit a genoux devant Delphine — De- 
mande-lui pardon pour me faire plaisir, lui dil-il à loreille, elle esl la 
plus malheureuse, vovons ! 

— Ma pauvre Nasie, dit Delphine épouvantée de la sauvage et folle 
expression que la douleur imprimait sur le visage de sou pcre, j'ai eu 
torl, einliiasse-moi... 

— Ah ! vous me mettez du baume sur le cieur, cria le père Goriot. 
Mais où trouver douze mille Irancs? Si je me proposais comme rem- 
plaçant '.' 

— Ah ! mon père ! dirent les deux filles en rentouranl, non, non ! 

— Dieu vous récompensera de celle pensée, uotre vie n'y sulTirail 
poinl ! n'est-ce pas Nasie'.' reprit Delphine. 

— Kt puis, pauvre pcre, ce serait une goutte d'eau, fit observer la 
comtesse. 

— Mais on ne peut donc rien faire de son sang ? cria le vieillard 
désespéré. Je me voue à celui qui te sauvera, Nasie ! je tuerai un homme 
pour lui. Je ferai comme Vautrin, j'ir.ii au bagne ! je... Il s'anëta comme 
s'il eûl été fiiudroyé. l'Iiis nen ! dit-il en s'arradiant les cheveux. Si 
je savais ()ù aller pour voler, m.iis il est encore diflicile de trouver 
un vol à faire. Et puis il faudrait du monde et du leiiips pour preiidie 
la lf.jnque. Allons, je dois moiiiir, je n ai plus (pi'à mourir. Oui, je ne 
suis plus bon à rien, je ne suis plus père ! non. KHe me demande, elle a 
besoin! et moi. misérable, je n'ai rien! Ah ' tu tes Liit des rentes vi.i 
gères, vieux scélérat, et lu avais des filles! M.iis lu ne les .limes donc 
|ias .' Crevé, «rêve ( oinnie un chien que tu es ' Oui, je suis au-dessous 
d'un rhien, un chien ne se (oiidiiirait pas ainsi ! Oh! ma tête! elle 
bout : 

— .Mais, p.ipa. crièrent les deux jeunes femmes, qui rentoiiraienl 
pour reiii()('cher de se frapper la tète Contre les murs, soyez donc 
raisonnable. 

Il sanglotait. Eugène, épouvanté, prit la leltre de change soasrritc 
à Vautrin, et donl le timbre comporlail une plus forte somme . il «11 
corrigea le ( hillre. en lit un.- lettre de change régulière de douze mille 
francs a l'ordre de Gniiot et entra. 

— Voi« i tout votre argenl. m id.ime. dil-il en présentant le pajiier. 
Je dormais, votre ronversation m'a réveille, j'ai pu savoir ainsi ce que 
je devais h M. Goriot. Kn voici le titre que vous pouvez négocier, je 
l'aeipiitterai fideleniiMit. 

La comtesse, immobile, tenait le papier. 

— Delphine, dii-elle. pâle cl Irenil-lanlc de Colère, de fureur, de rage, 
je (e pardonnais tout. Dieu m'en est témoin, mais ceci ! Conmient, 
monsieur él.iit l.i, lu le savais! tu as eu la petitesse do le venger en 
me l.iissani lui livrer mes secrets, ma vie. celle de mes enlants, \na 

honte, mon honneur' Va, t » m'es p|u> de rii n, jeté hais, je le fer.'i 

tout le mal po-sihle, je .. La « olere lui (oiipa la parole, et son gosier 
se sécha. 

— M.ni«i. c'est ninn (ils, notre enfant, ton frère, ton sauveur! r riait 
le père Goriot. Kinbra-se le donc. Nasie' Tiens, moi je l'embrisse, re- 
prit-il en serrant tug«nc avec une sorte de fureur, nh ! mon enfant! 



48 



LK PKUR GOHIOT. 



jiî siM;ii plus (in'iin pcrc pour loi, jo veux iHrv ime famille. Je voudrais 
iHit! Kicii, je lo ji'llfiMi^ 1 iiiiivt is ;»ii\ pii ds. M.iis, |):iisc-lo donc, Na- 
bie ! co ii'fst pas un iinuiinc, inai> lui aii^c, mi vt-ntalilr aii"c. 

— LiisNC/.-la, iniiu pi'ic, clif csl folle eu ci' uioinciil, dil Hclpliiiu!. 

— Folli'! folio! Kl loi, »iu'rs lu.' deniatiila inadatiit' de llcsiuid. 

— Mfscul'aiils, jtMocins si voust oulinm/., ciia le vit^diard eu lotn- 
i)aiil sur sou lit coiiiini! Ii a|»po par une balle. — Klles nu; liient ! ve 
dil-il. 

Le (OMilesse regarda Kugène, (|ui resl.iit iinniobile, abasourdi par 
l.i violence de celle scène : — Mon^iein-, lui dil-ilb; en I iiilerro},'eanl 
du ^esli», de la \oiv cl du regard, sans faire allenlion à son père, dont 
le ^ilel lui rapideuienl dclail par Delpliiiie. 

— M.ulanie, je payerai et je me lairai, rëpoiidil-il sans altendrc la 
question. 

— Tu as tué noire père, INasie ! dit Ucipliiiic eu iiioulraut le vieil- 
lard évanoui à sa sœur, 

qui se sauva. 

— Je lui pardonne 
bien, dit le buidionunc 
on ouvrant les yeux, sa 
situalion est époiivanla- 
ble cl loinnerail une 
meilleure lèle. Console 
Wasie, sois douce pour 
elle, promets-le à ton 
pauvre nère , qui se 
meuri , demanda-t-il à 
Delphine en lui pressant 
la main. 

— Mais (lu'avez-vons? 
dil-elle tout ell'rayéc. 

— Hien, rien, répon- 
dit le père, ça se pas- 
sera. J'ai quelque chose 
qui me presse le front, 
une migraine. Pauvre 
Nasie, quel avenir! 

En ce moment la com- 
tesse rentra, se jeta aux 
genoux de son père : — 
Pardon ! cria-t-el!e. 

— Allons, dit le père 
Goriot, lu me fais en- 
core plus de mal main- 
tenant ! 

— Monsieur, dit la 
comtesse à Rastignac, 
les yeux baignés de lar- 
mes, la douleur m'a ren- 
due injuste. Vous serez 
un frère pour moi I re- 
prit-elle en lui tendant 
la main. 

— Nasie, lui dit Del- 
phine en la serrant, ma 
petite Nasie , oublions 
tout. 

— Non, dit -elle je 
m'en souviendrai, moi ! 

— Mes anges, s'écria 
le père Goriot , vous 
m'enlevez le rideau que 
j'avais sur les yeux, vo- 
tre voix me ranime. Em- 
brassez-vous donc en- 
core. Eh bien! Nasie, 
cette lettre de change te 
sauvera-t-elle ? 

— Je l'espère. Dites donc, papa, voulez-vous y mettre votre signa- 
ture! 

— Tiens, suis-je bête, moi, d'oublier ça 1 mais je me suis trouvé 
mal, Nasie, ne m'en yeux pas. Envoie-moi dire que tu es hors de 
peine. Non, j'irai. Mais non, je n'irai pas, je ne puis plus voir ton 
mari, je le tuerais net. Quant à dénaturer tes biens, je serai là. Va 
vite, mon enfant, et fais que Maxime devienne sage. 

Eugène était stupéfait. 

— Celle pauvre Anastasie a toujours été violente, dit madame de 
Nucingen, mais elle a bon cœur. 

— Elle est revenue pour l'endos, dit Eugène à l'oreille de Delphine. 

— Vous croyez? 

— Je voudrais ne pas le croire. Méfiez-vous d'elle, répondit-il en 
levant les yeux comme pour confier à Dieu des pensées qu'il nosait 
exprimer. 




Tu n'es pas dans tes jours de politesse, dit Vautrin au chef de la police de sûreté, —page 40 



— Oui, elle a toujours été un peu comédienne, et mon i)auvrc père 
se laisse piciidre a ses min(!S. 

— Coniiiienl allez-vous, mon bon père Goriot? demanda Hasticnac 
au vieillard. ** 

— J'ai eii\ie île dormir, répondil-il. 

Ku(,'ene aida Goriot à se cmieber. Puis, quand le bonliomme 86 fut 
endormi en Icnaiil la in.iin de l)el|i|iiiie, sa (ille se relira. 

— Ci: soir aux Italiens, dil-eliir a laifjene, et tu me diras coi eut il 

va. Demain, vous d(iiiiéna|,'erey. iiisieiir. Voyons voire diambre. Oh' 

(|iielle liDireiir! dit-elle en y enlranl. Mais vous étiez plus mal (pie 
nest mon père. i:u;;ene, lu l'es bien conduit Je vous aimerais davan- 
lage si c'était possible; mais, mon enlanl, si vuus voiile/. laire foi lune, 

il ne faut pas jeter coi e ça des douze mille francs pai- les fenêtres! 

Le comte de 'l'iailles est joueur. Ma scimu- ne veut jias voir ça. Il aurait 
élé chercher ses douze mille lianes là où il .-ait perdre ou gagner des 

monlH d'or. 

In gc'inissemcnt les 
lit revenir chez Goriot, 
qu'ils trouvèrent en ap- 
parence cndonni; mais, 
^ quand les deux amants 

il approchèrent, ils enten- 

dirent ces mots : Elles 
ne sont pas heureuses ! 
Qu'il dormit ou qu'il 
veillai, l'accent de cetie 
phrase frappa si vive- 
ment le cœur desafdie, 
qu'elle s';;pprocha du 
grabat sur lequel gisait 
son père, et le b.dsa au 
front. Il ouvrit les yeux 
en disant : C'est Del- 
phine ! 

— Eh bien! comment 
vas-tu? demanda-t-elle. 

— Bien, dit-il. Ne sois 
pas inquiète, je vais sor- 
tir. Allez, allez, mes en- 
fants, soyez heureux. 

Eugène accompagna 
Delphine jusque chez 
elle; mais, inquiet de 
l'état dans Icque! il avait 
laissé Goriot, il refusa 
de dîner avec elle et re- 
vint à la maison Vau- 
quer. Il trouva le père 
Goriot, debout et pièt à 
s'attabler. Bianchon s'é- 
tait mis de manière à 
bien examiner la figure 
du vermiccllier. Quand 
il lui vit prendre son 
pain et le sentir pour 
.juger de la farine avec 
laquelle il était fait, l'é- 
tudiant, ayant observé 
dans ce mouvement une 
absence totale de ce que 
l'on pourrait nommer la 
conscience de l'acte, fit 
un geste sinistre. 

— Viens donc -près 
de moi, monsieur l'in- 
terne à Cochiu, dit Eu- 
gène. 

Bianchon s'y trans- 
porta d'autant plus volontiers qu'il allait être près du vieux pension- 
nai re. 

— Qu'a-t-il? demanda Rastignac. 

— • A moins que je ne me trompe, il est flambé! Il a dû se passer 
quelque chose d'extraordinaire en lui, il me semble être sous le poids 
d'une apoplexie séreuse imminente. Quoique le bas de la ligure soit 
assez calme, les traits supérieurs du visage se tirent vers le front mal- 
gré lui, vois! Puis les yeux sont dans l'étal particulier qui dénote l'in- 
vasion du sérum dans le cerveau. Ne dirait-on pas qu'ils sont pleins 
d'une poussière fine? Demain matin j'en saurai davantage. 

— Y aurait-il quelque remède? 

— Aucun. Peut-être pourra-t-on retarder sa mort si l'on trouve les 
moyens de déterminer une réaction vers les extrémités, vers les jam- 
bes ; mais si demain soir les symptômes ne cessent pas, le pauvre 
bonhomme est perdu. Sais-tu par quel événement la maladie a été 



LE PÈRR GORIOT. 



49 



causée? il a dâ recevoir un coup violoni soits lequel son moral auru 
BiK'Coinbc. 

— Oui, dit Itastigiinc en se ra|t|)elaril que les deux filles avaii-iil 
li.-iKii >•all^ ifla» lie sur If cu'iir de leur père —Au moins, Sf disait Ku- 
gi-iif. Hflpliint- ;iim - n(mi pcrc, elli* ! 

Le soir. aii\ Italiens, lljstigiiac |)rit (|nelqiics précautions afin de ne 
pas trop alarmer iii.i(l.iiiie de IViieiti^eii. 

— N'ayez pas d'iiiipiiélude, repiniilil elle aux premiers mots (pie lui 
dit Kiigeiie. mon père est tort. Seiileiiii lit, ce malin, nous l'asoiis un 
peu seetdié. No^ rurluiies sont en (pi.slion, son;5e/-vous à I étendue île 
ce mallieiir ? Je ne vivrais pas si Notre affeelioii m; inc rendait pas iii- 
seiisilile à ce (pie j'aurais regardé naguère comme des aii^'oi-^es ninp- 
lelles. Il n'est pins anjourd'liiii qu'une seule crainte, un seul mallh ur 
pour moi, c'est de perdre l'amour (pii m'a fait sentir le pl.ii^ir de vivre. 
En deliors de (e sentiment tout m'est indilférent, je n'aime plus rien 
au monde. Vous êtes 

(ont pour moi. Si je sens 
le bonheur d'être riche, 
c est pour mieux vous 
plaire. Je suis, à ma 
lionie, pins amante (|uc 
je ne suis tille. Pour- 
quoi.' je ne sais. Foute 
ma vie e!>l en vous. .Mon 
père m'a donné un ouur, 
mais vous lavez fait 
battre. Le monde entier 
p«nil nie blâmer , (|ue 
m'importe ! si vous <|ui 
n'avez pas le droit de 
m'en vouloir, m'acipiit- 
tez des eriines auxquels 
me condamne un sen- 
timent irrésistible.' Me 
cro\e/.-vous une lille dé- 
iialuiee.' oh ! non. il est 
illlpo^sible de ne pas ai- 
mer un père aussi bon 
que lest le nôtre, l'on- 
v.iis-je empêcher (pi'il 
ne \it enlin les suites 
n.iluielles de nos déplo- 
ralilo mariages.' l'niir- 
qiiiii ne les a-til pas 
empêchés ? N'était - ee 
pas à lui de rélli'eliir 
|ionr nous? .\iij<)iir(t iiiii, 
je le sais, il soiilhe au- 
tant que nous ; mais 
que pouvions- nous y 
faiie.' Le consoler! nous 
ne le consoleiions de 
rien. >'()lre résignation 
lui faisait plu^ de iloii- 
lein que nos re|Pi()( lies 
et nos plaintes ne lui 
raii.ser.iienl d(; mal. Il 
rst des situations dans 
la vie où tout est amer- 
taiiii;. 

Kiigcne resta muet, 
saisi de tendresse par 
l'expression naivc d'un 
scniiment vrai. Si les l'a- 
riïiennes sont souvent 
fausses, ivres de vanité, 
liersonnelles, coquettes, 
froides, il est sûr que 
quand elles aiment réel- 

l*-ment, elles sarrilicnl plus de sentiments que les autres femme» à 
Il uis passions; elles se grandissent de toutes leiir> potile^ses, et de- 
viennent >ublimes. Tni-, Eugène était Ir.ippé de l'esprit profond et judi- 
cieux que la leinme déploie pour juger le> sentitnenls les plus naturels, 
(luaiid une afiection privilégiée l'en séjiare et la mit à distance. Ma- 
dame de Nucingen se choqua du silence (pie gardait Kui;ene. 

— A (pioi pensez-vous donc? lui demanda- t-elle 

— J'écoute encore ce que vous m'avez dit. J'ai cru jusqu'ici vous 
aimer plus que vous ne m'aimiez. 

Elle sourit et s'arma contre le plaisir qu'elle éprouva, pour laisser 
la conversation dans les bornes imposées par les convenances. Elle 
n'avait jamais entendu les cxprcs.»ions vibrantes d'un amour jeune cl 
siu( ère. (.tuelques mots de plus, elle ne se serait plus contenue 

— Eugène, dit-elle en changeant de conversation, vous no savez 
donc pas ce qui se passe? Tout Paris sera demain chez madame de 

44 r>ni. — lli.flMiitCK S«<ll><l>lt>,lv* <1 l.lialtli, I 




Consultation de médecini pour le père Goriot 



Iteauséanl. Les Rochefide et le marquis d'Adjuda se «ont entendus pour 
ne rien ébruiter; mais le roi higiie demain le contrat de mariage, et 
votre pauvre cousine ne sait rien encore. Elle ne ponira pas i>e dispen- 
ser de recevoir, et le mar(juis ne sera pas à son bal. On ne s'euirelieut 
rpie de cette axeiittire 

— Et le iniiinle se rit d'une infamie, el il y trempe! Vous ne savez 
donc pas que in.idame de Heau-éant en niouira? 

— Non, dit Kilphiiie ( Il suiiriaiit, vons ne connaissez pas ces sortes 
de femmes-la. M.iis tout Faiis \ieiidra chez elle, et j'y serai ! Je vous 
dois ce bonlieiir-la pourtant. 

— Mais, dit Itastignac. n'esl-ce pas un de ces bruits absurdes cooinic 
on en fait tant (onrir ft Paris? 

— Nous saurons la vérité demain. 

Eugène ne rentra pas à la maison Vauquer. Il ne put se résoudre à ne 
pas jouir de sou nouvel appartemeul. Si, la veille, il avait été forcé de 

quitter Ih-lpliine, à une 
heure après minuit, ce 
fut l)elpiiine(|ui le quitta 
vers deux heures pour 
retourner chez elle, il 
dormit le lendemain as- 
sez tard, attendit vers 
midi madame de Nui in- 
gcii, qui vint déjeuner 
ave* lui. Les jeunes 
gens sont si avides de 
ces jolis bonheurs, (|u'il 
aval pre-(jiie oublié le 
nère (iiriot. Ce fut une 
longue ft'te pour lui que 
de s'habituer à chacune 
de ces élégantes choses 
qui lui apparlenaienl. 
M.i(l:Mne lie Nucingen 
était la. donnant à tout 
nu nouveau prix. Ce- 
pendant , xers quatre 
liciiies, les deux amants 
pensèrent au père Go- 
riot en songeant au bim- 
lieiir qu'il se promtttail 
a venir demeurer dans 
celle maison. Eugène lit 
observer qu il était né- 
«essaiie d y tiansporler 
promplcnitiit le bun- 
lioniiiie, s'il devait être 
m.il.ide, et quitta l)r|- 
|iliine pour courir à l.i 
maiso'i \aiiquer. Ni le 
peieljiiiiol, ni BiaiKhon 
ii'él.iieiit à table. 

— Eh bien ' lui dit le 
peiiilre. le perc Goriot 
est eclupé. [lianchon est 
la huit pre> de lui. Le 
hmiliommc a vu l'une 
(II- M'> (illes, la comtesse 
de Itestaur.ima. l'iiis il 
a viiiihi sortir, et s.i ma- 
ladie a en)|iiré. L;i so- 
ciété va être pri\ée 
d'un de ses beaux ornc- 
m» lits. 

Rasiignac s'élança 
vers l'escalier. 

— Eh ! monsieur Eu- 
gène ! 

— Monsieur Eugène ! madame vous appelle, cria Sylvie. 

— Monsieur, lui dit la veuve, M. Goriot et vous, vous deviez sortir 
le quinze de février Voici trois jours que le quinze e>l pas>.é, nous 
sommes au dix-huit ; il faudra me payer un mois pour vous et pour lui, 
mais, si vous voulez garantir le père (ioriol, votre |iarolf me suffira. 

— Pouiquoi? n'avez-vous pas confiance? 

— CnnC-ancc! si le bonhomme n'avait plus sa itMe el mour.iit. sc> 
filles ne me donnei aient pas nn liard, et toute s;i défroque ne vaut pas 
dix francs. Il a emporté ce matin ses derniers couverts, je ne sais pour- 
quoi. 11 s'était mis en jeniic lionnne. Dieu me pardonne, je crois qu'il 
avait du ronge, il m'a paru rajeuni. 

- Je réponds de toiii, dit Eugène eu frissonnant d'horreur el apprc- 
hrndant une catastrophe. 

Il monta chez le père Goriot. Le vieillard gisait sur son lit, et Bian- 
chon était auprès de lui. 



LIWbNf 
PiOE52. 



50 



\A\ V\'A\K GORIOT. 



— Roiijonr, p6rc, lui dit Eiigèiio. 

Le liiiiili'iiiiiiiir lui soin it (loiiceiiicnt. et ix^poiulil on toiiniaiit vers lui 
(les yi'ux vilitii\ : — Couiuiciil va-l-ellc ? 

— iîifu. i'.l vmis? 

— l'as mal. 

— Ni- If riiipno pnp, (lit r.iaiirlion ni rntiatnaiit Fiiftono dans un 
coin de la ('hanilirtv 

— Kli l»it'n? lui dit llasiignac. 

— Il nt' ptMii rtn- sanv(j (pic par nn miracle. La conpcsiion si^roiise 
a ou liiMi, il a les sinapisnics ; houirusi nient ils les sent, ils agissent. 

— ri'Ul-on le lianspoiler? 

— linpoNsilile. Il faut le laisser là. lui éviter tout mouvement pliysi- 
<pie (I loiiic (iinotiou... 

— Mttn lion i!ian( lion, dit FliipiMie, nous le soignerons à nous deux. 

— J'ai déjà l'ait venir le niédet in en elu-f de niuii liojiilal. 

— !• Il hien ? 

— Il prononcera demain soir. Il m'a promis de venir après sa jnur- 
liée. Mallienrensi'oieiil ce. Ilrlin lioiilioinino a (^nuiniis ce malin une im- 
prudence sur I.Kpieili' il ne vi ni pas s'i'\|)li(pii'r. H est cnléié connue 
une nnile. (Jn.ind je lui parle, il fait scndihnil de ne pas cnlcndri>. cl 
dort pinn' ne pas nie ré|ion(lre: ou liicn. s il a les yen\ ouverts, il se 
met t {peindre. Il est s<nli vers le malin, il a éié à pied dans l'aiis. ou 
ne sait on. Il a cnipoité lont ce (pi'il po>séd.iit de v;iillant. il a élé faire 
qnelipie saci é Iralic pour le(iucl il a outrepassé ses forces ! Une de ses 
(illes est venue. 

— I.a eouitesse? dit Eiigcne. Une grande brune, l'œil vif et bien 
ciuipé. joli pieJ, taille souple? 

— Oui 

— Laisse-moi seul un moment avec lui, dit Raslignac. Je vais le con- 
fesser, il me dira tout, à moi. 

— Je vais al'er dîner pendant ce temps là. Seulement tâche de ne 
pas iroj) l'agiier : nous avons encore quel(]uc espoir. 

— Sois iraïupiile. 

— FJIes s'amuseront bien demain, dit le père Goriot à Eugène quand 
ils furent seuls. Klles vont à un grand bal. 

— Qu'avez-vous donc fiit ce malin, papa, pour être si souffrant ce 
soir, qu il vous faille rester au lit? 

— Uien. 

— .Anastasic est venue? demanda Raslignac. 

— Oui, répondit le père Goriol. 

— Eii bien ! ne me cacbez rien. Que vous a-t-elle encore demandé? 
Ab ! rcpril il en rassemblant ses forces pour parler, elle é\:\U bien 

m:diionieuse, allez, mon enfant! Nasie n'a pas un sou dc[)uis l'aflaire 
des di.nn:iuls. Llle avait < oinmandé, pour ce bal, une robe lamée qui 
doit loi aller eomnie im bijou. Sa cimlurière, nue infâme, n'a p;is voulu 
lui l'ail c crédit, et sa femme de cbamlirea paye mille fanes eu à-compte 
fur la loileiie. Pauvre Na-ie, en êire venue ià ! Ça m'a déclnré le cœur. 
Mais la l'emme de cliambre, voyant ce Bestaud retirer toute ta conliauce 
à Nasie, a eu pour do perdre son argent, et s'entend avec la conluriore 
pour ne livrer la robe (pu; si les mille francs sont rendus. Le bal est 
deniMiu, la robe est prèle, Nasie e-t au désespoir. Elle a voulu m'em- 
prunier mes couvorls pour les engager. Son maii veut qu'elle aille à 
ce bal pour montier à tout Paris les diamants qu'on prétend vendus 
par elle. Pcnl-elle dire à ce monstre : « Je dois mille francs, payez-les! » 
Non, J ai compris ça, moi. Sa sœur Delpliiue ira là dans une toilette 
superbe. Anaslasie ne doil pas être au-dessous de sa cadette. El puis 
ellee-isi noyée de larmes, ma pauvre (ille! J'ai été si bumilié de n'avoir 
p:is eu douze inille francs bier. (pie j aurais donné le reste de ma miséra- 
ble vi(î pour racbeter ce lort-là. Voyez vous, j'avais eu la force de tnul 
supporter, niais uuin dernier manque d'argoni m'a crevé le < œnr. Ob! 
ob ! je n'en ai fail ni une ni deux, je me suis ralislolé, re(inin(pié ; j ai 
vendu pour six cents bancs de couverts et de boucles, puis j'ai eng^igé, 
pour un an, mon litre de renie viagère contre quatre cents bancs imc 
fi.is pavés, an pajia Gob-eck. Bail ! je mangerai du iiaiu! ya me suflisail 
quand j'élais jeune, ça peut encore aller. Au moins elle aura une belle 
soirée, ma Na>ie. El e sera |)inii)ante. J'ai le billet de mille francs là 
sons mon cbevel. Ça nie récbanife d avoir là sous la lèie ce (pii va 
l'ail e plai>ir à la pauVre >'asie. Elle pourra mettre sa mauvaise Vicloire 
à la porte. A-l-ou vu desdome^liquesne pasavoir conliauce dans leurs 
niiiîires! Demain je serai bien, Nasie vient à dix beures. Je ne veux pas 
qu'elles me croient malade, cIKîs n'iraieiil point an b;il, elles me soi- 
gneraienl . N.isie m'embrassera demain comme son enfant, ses caresses 
me guériront. Enfin, n'aurais je pas dépensé mille francs cboz l'apotbi- 
caire? J'aime mieux les donner à mon Guéril-Toul, à ma Na>-ie. Je la 
consolerai dans sa misère, au moins. Ça m'acquitte du torl de m'élrc 
fail du viager. Elle est au fond de l'abbno, et moi je ne suis plus assez 
fort pour l'en tirer. Ob ! je vais me remetiie an commerce. J'iiai à 
Odessa pour y aciieler du grain Les blés valent là Irois fois moins que 
les noires ne coulent. Si riiilroductioii des céréales est délendue en 
nature, les biaves gens qui font les lois n'ont pas songé à piobiber les 



f.dir'calions dont les bli's sonl le principe. Eli ! ob!... j'ai (ronvé col.i, 
moi, ce malin! Il y a de beaux coups a l.iire d.nis les amidons. 

— Il est fou, ic (lil Eu;:ène en rcg.ird.mt le Nieillard. Allons, restez 
ou repos, ne pai lez pa"-. . 

Engoue descendit p(nir dlnor (piaud Hitiiobon remonta. Puis Ions 
deii\ p:i«s(>ienl la nnil à gaidoi' le malade à tour do r(')lo, (ii s'uec n- 
pant, lim à lire ses li\res de UK'di cino, l'aiilre à écriio a sa more cl à 
ses s(i<ui><. Le louileniain, les syinplonns (pii se dé( l.iroreiil (liez le 
malade biront, suiv.mt Hiancbou, d'un fiviii.dt'(; augnr(; : mais il> e\i- 
^'èionl dos siiins ( (inlinneU doni les doux elndiniK élaionl miiIs capa- 
bles, et dans le n'cii des(|neK il est iiupnssible do compiomotlre la |)u- 
(libiiiido phraséologie do re|)0(pio. les sang-.nos uii-es sur lo coip.s 
appauvii lin licinlMiniine huent accompagnées do calaplisnies, do b.iins 
de pied, de maiMnivros ini'-dicahs pour lesipielles il fdl ni d'ailleurs la 
f<n'oe et lo d<vonoiiiont dos deux jeniies gens. .Madaim; de Ibslaiid ne 
vint jias ; olU; envoya (boielier sa sonnne par nn ( oinmis^ionn.iiie. 

— Ji' croyais (pi'olhr serait vomie ollo-im-mo. Mais ce n'est |ias un 
mal, elle se serait iinpiiélée, dit lo père en paraissant heureux de 
celte cireonslance. 

A sept heures du soir, ThcMèse vint apporter une lettre d(! Ilolpliine 

(( Que l'ailos-voiis (loue, mon ami'' A peine ainn-e, ser.iis-je déjà ik;- 
gligee? Vous in'a\e/. inonlié, daii^ ces ((nilidem es versées di; ((riu' à 
cœur, une trop belle àine, pour n'èlre pas de cenx (pii roslent loejitnrs 
fiileles eu voyant combien les sonliineiits ont do nnances. Homme vous 
l'avi z (lit eu é( ontaiit la prière de Mo é : e Pour les uns, c'est nue 
(( même noie; pour les autres, c'est 1 inlini (h; la ninsiqno ! » Songez 
qu(! je vous atlends ce soir pour aller au bal de madaine de Boaiisi'anl. 
Ilécidémont le contrat de M. d Adjiida a (ilii signé ce malin à la 
cour, et la [)auvre vicomles'^e ne l'a su (pià diMix heures. Tout Paris 
va se pmlor (liez elle, cmmno le peuple encombre la Grève (piand il 
doil y avoir nue cvécution. N'est-ce pas horiihie d'aller vo r si celle 
femme cai liera sa douleur, si elle saura bien mourir? Je n'irais certes 
pas. mon ami, si j'avais été d('jà (liez ell(! ; mais elle ne recevra plus 
sans doute, et tons les ellorls que j'ai laits seraient su|i( rlliis. I\la si- 
tualimi est L^ien diflcrente de celle des anties. D'aillenis, j'y vais pour 
vous aussi. Je vous atlends. Si vous n'éliez pas près de moi dans deux 
beures, je ne sais si je vous pardonnerais celte félonie. » 

Raslignac prit une plume et répondit ainsi : 

(( J'attends un médecin jimir savoir si voire père doil vivre encore. 
Il est mourant. J irai v(ms porter 1 arrêt, el j'ai peur que ce ne soit 
un arrêl de mort. Vous verrez si vous pouvez aller au bal. Mille ten- 
dresses. » 

Le médecin vint à huit heures el demie, et. sans donner un avis fa- 
vorable, il ne pensa pas que la mort dût (être imminente. Il annonça 
des mieux el des recbules allernalives d'où dépendraient la vie el la 
raison du bonhomme. 

— Il vaudrait mieux qu'il mourût promptement, fut le dernier mol 
du docteur. 

Eugène confia le père Goriot aux soins de Bianclion, et partit pour 
aller porter à madame de Nnciugen les tristes noiivelics qui, d.ms sou 
esprit encore imbu des devoirs de famille, devaient suspendre toute 
joie. 

— Dilcs-Iui qu'elle s'amuse tout de même, lui cria le père Goriol, 
qui paraissait assoupi, mais qui se dressa sur son séant au momeiil où 
Raslignac sortit. 

Le jeiMK! homme se présenta navré de douleur à Delphine, et la 
trouva coilï( 0, chaussée, n'ayant pus que; sa robe de bal à meitre. 
Mais, semiJable aux con|is de pinceau par lesipiels les peinlies a( liè- 
veut leurs tableaux, les (Jerniers apprèls voulaient plus de temps que 
n'en demandait le fond même de la toile. 

— Eli quoi ! vous n'êt(!s pas babiilé ? dit-elle. 

— Mais, madame, votre père... 

— Encore mon père ! s'éci ia-l-clle en 1 interrompant. Mais vous ne 
m'apprendrez jias ce que je dois à mon |)ère. Je connais mon père de- 
puis longtemps. P.is un mol, Eugène. Je ne vous écoulerai que tpiaiid 
vous ai rez f.iit votre loileiie. Thérèse a tout |)ré|'aré chez vous; ma 
voiture est prèle, piencz-la ; reveiuz. N(mis caiiseious démon père eu 
allant au bal. Il faut p;irlir de bonne beine, si nous sommes pris dans 
la file des voitures, nous serons bien heureux de faire notre eiilrée à 
onze heures. 

— Madame! 

— Allez ! pas un mot, dit-elle courant dans son boudoir pour y 
prendre un collier. 

— Mais, :•!■/. donc, monsieur Eugène, vous fâcherez madame, dit 
Thérèse en |,oussant le jeune bomnie, épouvanté de cet élégant parri- 
cide. 

Il alla s'habiller en faisant les plus tristes, les plus décourageantes 
réflexions. Il \oyait le inonde comme un océan de b(Mie, dans letpiel 
un lionime se plongeait jusqu'au cou, s'il y tieinpail le |)ied. — Il ne 
s'y commet que des crimes mesquins! se dil-il. Vamriii e^t plus grand. 
Il avait vu les trois grandes expressions de la société : l'obéissance, la 



LF PEUR GOIUOT. 



5i 



liitio cl l:i révollo: l.i r:iiiiill)'. I<* iimiKlf et V.iiilriii. Kl il n osiit pn-iidre 
|i;irii. l/obc'i-ix.iiMt' t'i.iil riiiiiist'iist'. I.i nvullc iiii|tii-.>il»lc. cl l.i liiili; 
incfiliiiir S.) |iriiscc le ii|iurt.i :iii sein de sa i.iiiiillc. Il se Mxivinl 
do |iiiit'> (iiioliiiiis ili- I (Ke \i<* (.aliiM', il su iM|i|i<'la U;> jiiii.s |):l^^(■s 
au iiiilit'ii lies èiri'o tloiil il cl.iil ( lici i Kii se ('iMifuriiMnl aii\ lui-, ua- 
liireili-s ilu fiiyer diiiiif.>iii|iie, ds cliens t n aliir. s y lioinaiciil iiii 
boiilKiir |ilriii. coiiiiiiii. s.iii> aiiyi>i>-e>. M.dt;ié ses Ixhiik s ih-iim-i-s, il 
Ile seseiilil pas je cntiia^^e ilc \ii)ir conl'. >s< r la lui des aines |iiiris à 
Uel|iliiiie, en lui orduiiiiaiil la veilii au iioiii de r.iiiioiir Déjà sou i dii- 
caliuii eoiinnein lif axail |iorlt; ses liiiils. Il aimait ej^uislinieul déjà. 
Son i.ici lui avail |iei'iiii.'< de re( oiiuailie la iialiire du einii de Uiipliine. 
Il pie>seiilail (lu'elle élail capabli- de inaiciuT sur le corps de sou perc 
pour aller au liai, el il u'avail ni la loue déjouer le roi.- d'un laiion- 
Ijrnr. ni le (onr.i^ede lui di'id.iire. ni la \erlii de la iimllir.— Elle ne 
nie |iaidoniierail jaiiiai-. d avoir eii laison (onire elle dans ceue cii- 
roiist iiice, se dil-il. l'uis il eoinnieiila les paroles des niedeeins, Il se 
pliii à penser que le peie Gnrioi n'eiail pas aussi daiigereusenieul ma- 
lade iiuM le rroxail; eiitiii, il eiilissa des raisonnements assassins 
pour justifier Helpliine. bile ne (onnaissaii pas l'clal dans le(piel était 
son peic. Le lioiilinmiue lui-même la reinerrait au hal, si elle lallail 
voir. Souvent la li>i s(i( i.de, iinpix alile dans sa loi mule, condaniiie là 
OÙ le eiiiiie apparent est exeiré par les innombrables modilicalions 
qu iiilioduisenl an sein îles lamiiles la dilférence des caractères, la di- 
veisilé des intérêts et des situations, butène voulait se liom|ier lui- 
même, il elail prêt à r.iir(;a s;i maîtresse le sacnliee de sa conscience. 
Depuis <leiix juins, loiil était clian^é d.iiissa vie. La lemme y avait jeté 
ses désordres, elle a\ail hiil |ia ir la l.iinille, elle avail tout conlisqné à 
son prolil Itasli^nac et Delphine s'elaieiil lencoiiliés d.ms les condi- 
tions voulues (pour éprouver l'un p.ir I autre les plus vives jouis- 
sances. Leur p.ission, bien préparée, avait grandi par ce qui lue les 
pissiou^, par l.i jouissance. I.ii [xissedaiit celle lénime, hugene s aper- 
ça (pic jusipi alors il ne lavait (pie désirée. Il ne I aima (|u'au lendc- 
niaio du biinlieur . l'aH'our n est pi ut èlie (|iie la reconn.iissaiice du 
plaisir Inlame ou sublime, il adorait (elle lemme pour les V(duiilés 
qiiM lui avait appoili-es eu dol, el pour toutes celles (pi'il eu avait re- 
çues; de même ipie Delpliine aimait ll.islignac autant que Tant. île au- 
rait aimé I an^e qui serait venu salialaiie sa laiiii, ou élaiiclier la suif 
de son gosier desséche. 

— Kh lien ! commeul va mon père? lui dit madame de Nucingcn 
qu.ind il fut de retour el en cosliime de bal. 

— Kxlièmemeiil nid, lépondil il, si vous voulez me douiicr une 
preuve de voire allei lion, nous (oiirrons le voir. 

— Kli bien! oui, dit-elle, mais api es le bal. Mon bon EiigéDC, sois 
goiiiil, ne me fai-pas de m()>aie, viens. 

Il paiiircni. làigene resta silencieux pendant une partie du chemin. 

— (,liravez-\oiis doue ! dit-elle. 

— J'entends le lale de voire père, répondil-il avec l'accent de la fi- 
clieiie. Kl il se mil à r.ieoiiler avec la chaleureuse élnquenee du jeune 
ii^c la féroce action à laipielie madame de lleslaud avait été poussée 
par la v:inité. la crise moiielle i|ue le dernier dévuueineiil du père 
av.iii déii riinnee, et ce que coûterait la robe lamée d .Anaslasie. Del- 
pliine plemait. 

— Je vais èlre \.\n\o, pcnsa-t-cllc. Ses larmes se sécliorent. Jirai 
garder mon perc. je ne (piiHeiai pas .«•on cbevcl, reprit-elle. 

— Ali I le voil.i eoimiie je le voulais! s'écri.i llastignac. 

Les l.inlerties de cinq cents voitures éelair.iieiil les abords de l'hô- 
tel lie niaiiseant. De chaque c(')le de la porle illuminée pi.il ail un 
gendarme Le grand mondi- aflliiiil si abondammenl, el cb.ii un mell.iil 
laiit d empress'-nieiii a voir celle grande remme au inom ni de sa 
clinle, (pu: les appai Icmeiils. siliics au lez-de-ehaus^éc di; l'holel, 
Ct.iienl déj.i pleins qii.ind m.idame de Nnciii^tMi et llasliguat s'y pré- 
sentèrent. Depuis le moment oii loiiio la c<iur se rua chez, la gi.inde 
Slidemoiselle à ipii Louis XIV ;irraeli.iil son am.int, nul dé-asirc de 
Cu'iir ne lut |ilns éi l.iiaiil que ne l'elail < eini de m iil.ime de Ucaii- 
séuil. l'ài celle lireon^l.iiice, la dernière lille de la ipia-i royale maison 
de I{<iui^o};iie se iiiouira siipi-rirure à son mal, cl il unina jiisqu à S(;n 
dernier momeol le ninnde, dont elle n'avail aC(C|ité les vannés ipie 
poni les l'.iire servirai! Iiioniphe de sa passion. Les plus belles lemines 
de l'aiis niiimaient ses salons de buis liilellcs el de leurs sourires. 
les houimes les jdus di-liiigiiés dt! la cour, les amb.iSNadeui-s, les mi- 
ni-Ires, les gens illuslrés en tout genre, cliaiiiairés de croix, de 
plaqut s, de cordons muliieolores, se pressaieiil autour de l.i vicom- 
tesse. L'on hesirc Lii^aii résonner les ni il ils de sa inusiipie sous les 
laiiibiisd rés de ce palais, désert pour sa reine. 5l.id.ime de B musi anl 
se Irn.iil deboiil devant son piemier s.doo ptmi recevoir ses prétendus 
amis. Velue de bl.iiK . sans aucun orneuieol dans ses ( In^veiix simple- 
nienl iialii-s. elle sembl.di c.dnie. 1 1 n ;d1icliail ni douleur, ni (ierle. ni 
fausse loie. l'ersnmie ne punv.iit lire d.iiiv son aine. Vous eussiez dit 
d une Wiobé de mai bre. ^on soiirii e à ses ini iiiu s amis lut p.irfois r.ul- 
leor: mais elle paml à tous s> mblable à elle-même, el se montra si 
b en ce quelle et.iil quand le boiilh i;r la par.iil de ses ra\on>, <pie les 
plus insensibles l'admiiereul. comme les jeunes llom.iines appl.mdis- 
6.1'enl le gladialeur i|ui savait sourire en expirant. Le monde semblait 
•'élre pare pour faire ses adieux à lune de ses souveraines. 



— Je tremblais que vous ne vinss'CZ pas, dit-elle à ILislignac. 

— M.idame, répouibt-il d niit> voix emne en pienanl ce mol pour un 
reproche, je suis venu pom lesier le dernier. 

— llien. dit-elle en lui (iren.inl l.i main Vous êtes peul-êlrc ici le 
seul ampiel je puisse me lier. }\ <u ami. »im< 7. une femme que vous 
puissiez aimer lonjour>. N en aban<looiiez aucune. 

Klle pi il le bras de Rasligiiac el le mena sur un canapé, dans le sa- 
lon où ! on joii.iit. 

— Allez, lui dil-elle. chez le marquis. Jac(pies. mon valet de 
cliambie, vous y conduira el vous remelir.i nue lellre pour Ini. Je lui 
demande ma correspondance II vous la remelira loui eiiliere. j'aime 
à le croire. Si vous avez mes lettres, montez dans ma chambre. <tn 
me préviendra. 

Klle s,; I, va pour al'er an-devant de la duchesse de Langeais, sa 
meilleure amie, qui \enail aiissj. Il.istign.>c partit, lit deiuander le mar- 
quis d Adjiida a I bolel de lio( helide, ou il devait passer la soiiée. et où 
il le trouva. Le nianiuis remmena chez lui. remit une boile a l'i lu- 
diant, el lui dit : — Elles y sont loulcs. Il [larul vouloir |i.iiler à Eu- 
gène, i-oit pour le qneslinnner sur les évéïiemeuts du b.il el suc |a \\. 
comlesS4-, soii pour lui avouer (|iie déjà peut élie il él.iit au désespoir 
de son mariage, (omme il le lui plus t.ml : nuis un ecl.iir d orgueil 
brilla dans ses yeux, et il eut le déplorable cour.igi; de g.irder le secret 
sur ses pins ludiles seniimenls. — Ne Ini diles lien de moi. mou cher 
Eugène. Il pressa l.i main de llaslign.ie p.ir un inouvenienl aiï<'eliieusc- 
imiii lii>ie, et lui (il signe de parlir. Eugène revint a Ibolel de Beaii- 
sé.inl, et fut introd>>ii d.iiis la 1 liambre de l.i vicomtesse, où il vit les 
apprêts d un dép.irl. Il s'assit aiipies du feu, leparda la c isselte en 
cèdre, el tomba d.ms une prolomle mélancolie, l'oiir lui, madame de 
lieaibéant avail les pio|)onions des déesses de l'Iliade. 

— Ah! mon ami. dit la vicomtesse en entrant et appuyant sa main 
sur l'épaule de Itastign.ic. 

Il ajiei (.ut sa cousine en pleurs, les yenx levés, une main tremblante, 
l'autre levée. Elle prit loul à couj; la bulle, la plaça dans le leu et la 
vil briller. 

— Ils (lan'^enl ! ik sont venus tons bien exactcmoni, tandis que la 
mort viendia lard. Chut ! mon ami. dil-elle en meltanl un diegt sur la 
bouche de Hasiignae prêt à parler. Je ne verrai plus j.un.iis ni l'.iris ni 
le monde. A cinq heures du malin, je vais partir pour aller m'ensevelir 
au lond de l.i >orm.iiidi<'. Depuis trois bénies après midi, i";ii élé 
obligée de faire mes préparatifs, signer des actes, voir à des aiï.iires: 
je ne pouvais envoyer peisoime (liez... Elle s'arrêta. Il él.iit sik 
qu'on le ironverail chez... Elle s'arrêta encore, accablée) de diuileur. 
Kii (es momeiils loul est sonflraiice, et ceiiains mois sont impos- 
sibles à priinoncer. — Kiilin, re|iril-elle, ji* com|»lais sur vous ce 
soir pour (e dernier seiviie. Je voudrais vous donner un g.ige de 
m<iii ainiiié. Je |ieiiserai sonvcnl à vous, ipù m'avez p.irii bon et 
noble, jeune cl candide au milieu de ce monde où 1 es (|u.ilites sniit 
si rares. Je soiihaile que vous songiez (piehpiel'ois à moi. I eue/, dit- 
elle en jetant les yeux autour d'elle, voii i le e.inicl où je niellais mes 
gints. Toiiles les fois que j in ai pris avant daller au bal ou an spec- 
tacle, je me senl.iis belle, p.irce que jelais henreu^e, et je n'y l Ji ijs 

que punr y laisser quelque pensée gr.ui.'Use : il y a be.uiCMiip di- moi 
la-ded.iiis, il y a toute nue m.id ime de 0<aiiséaiit (pii n est plus Ac- 
ceptez-le. J aurai soin qu'on le porle chez vous, rue d'Ail. ijs. .M.iduiie 
de Nuriiifeo est fort bien ce soir, aimez-l.i bien. Si nous ne noiis 
voyons plus, mon ami, soyez silr que je ferai des V(piix pniir v. u., 
qi;i avez élé bon pour iiini. Descendons, je ne veux pas leur bisser 
croire que je pleure. J'ai lélernile devant moi. j'y sciai seule, et per- 
sonne ne m'y dem.indera comple de mes I. innés. Encore 1111 re.ard à 
celle (liambre. Elle s'anèta. Puis, après séiie un miunenl cache les 
yeux avec s.i main, elhî se les essuya, les b.iigna d'eau Iraiche, et prit 
le bras de rélndianl. .Marchons! dii-elle. 

Hasiignac n'avait pas encore senii démolion aii-si violenle que L> 
fut le (onlacl de celle donlenr si nobleim ni coolrime. En nnlr.iiit 
dans le b.il. Eugène en lit le tour avec mad.nue de lîe.ui'é.int, dernière 
el di'licale alleiilion de Celle gr.icieiise feiiuiie. Kii eiiliaul d.iiis |.i p. 
leiie où l'on d.iiis.in. H.istigu.K; fui siirjMis de n-nconln r un de ccs 
Cdiiples (pie l.i réunion de Imites les beau! s biun.nnes rend siibliincs à 
voir. Jain.ii-. il n av.iil eu I occasion d'adiiiiier de telles p,ilecliiu)s. 
l'our loul exprimer en un mol. I homme el.iil un Aiiiiuoiis viv ni. et 
ses minières ne delruisaieiil pas le clnruie qu on éjuouv.iil a le le- 
gaider. Li femme était une fée. elle ench.iiilait le icf;aiil, elle f is( i- 
II. lit laun-, iirilait les sens les plus froid>. L.i loilelle s b.irmoiii.iil chez 
l'un et chez l'aulie avec la beauté. Toiil le luniide les conl<iiipl.iil 
avec pl.ii>ir et enviait le biuilieiir ipii éclatait dans laccord de leur» 
yeux et de leurs mouvements. 

— .Mon Dieu' quelle csl cette femme? dit Ilasligiiac. 

— Oh! la plus lUdinte^Liblemeiil bille. ié|ioiidil la vicomtesse. C'est 
ladv Brandon, elleesl aussi e.lebn- p.ir son b mlieur que par sa l)e.iulé. 
EMe a loul s;icrilië à ce jeune lininme. Us oui. dil-on. des eidanls. 
M. lis le ni.ilheur plane toujours sur eux. On dit (|uc lo.d Br.indoiia jure 
de tirer une elfioy.ible vengeance de s.i lemme et de cet amaiil. Ils 
Sont heureux, mais ils trrniMi iit sans cess<-. 



52 



LE PÈRE GORIOT. 



— F.l lui' 

— C.miiiuMil! vous ne connaissez pas le bciui colonel liancliesMin? 

— Celui i|tii ><'c^l haltu... 

— Il V a liois jours, oui. Il avait t't(5 piovocjné par le (ils d un baii- 
cpiior : il ue vonlail que le Itiesser, niais par malheur il l'a lue. 

— Oh! 

— Ouavez-vons doue V vou> frissonnez, dil la vicomtesse. 

— .le uai riiii, n |iitnilil Uasli^nac. 

Une sueur froide lui coulait d.ius le dos. Vautrin lui a|>|»araissail 
avec sa ii^jure de brou/.e. Le lieiosdu lia^ne <iounanl la main au héros 
du hal. ch.inneail pour lui laspect de la sociclé. liieulol il apert.ul les 
deux sieurs, madame de Ueslaud cl mad.une de N(i( iii^iii. La eouile^se 
élail luannilitpie avec tous ses diam;iul^ élalés. <|ni, pour elle, ctaient 
bnllauls sans doule, elle les p(>rtait pour la dernière fois, ^nelipic 
puis>ants tpie lus>enl son orgueil et son amour, elle ni; sunlcnait pas 
bien les regards de son mari. Ce spectacle n'était pas de nalnic à 
rendre les pensées df llaslipuae moins triples. S il avail revu \aulrm 
dans le colonel ilalien, il revit alors, sous les diamants des deiiv sieurs, 
h» };ral>at siu' lequel };i>ait le père Coriot. Son attitude mclaiicoliquc 
ayant iromiié la vicomtesse, elle lui retira son bras. 

— .MIe/l je ne veux pas vous coûter un plaisir, dit-elle, 

Kut^ene lui bientôt réclanK- par Delphine, hemxMise de l'eflet qu'elle 
produisait, et jalnu>e de mettre au\ jtieds de l'étudiant les bonnnayes 
qu'ell(> recueillait dans ce monde, où elle espérait être adoptée. 

— (lommenl trouvez-vous Nasie ? lui dit-elle. 

— Klle a, dit Haslignac, csconqité jusqu'à la mort de son père. 
Vers quatre heures du malin, la loulc des salons commenvail à s'é- 

claircir. Bienl»"»! la musique ne se lit i)lus entendre. La duchesse de 
Lantieais et Hastiijnae se trouvèrent seuls dans le grand salon. La vi- 
comtesse, croyant n'v rencontrer que l'étudiant, y vint après avon- dil 
adieu à M. de Beauseant, qui s'alla coucher en lui répétant : — Vous 
ave/, tort, ma chère, d'aller vous enfermer à voire âge ! Restez donc 
avec nous. 

En voyant la duchesse, madame de Beauséanl ne put retenir tine 
exclamation. . 

— Je vous ai devinée, Clara, dit madame de Langeais. Vous parlez 
pour ne plus revenir ; mais vous ne partirez pas sans m'avoir enten- 
due et sans que nous nous sovons comprises. Elle prit son amie par le 
bras, remmena dans le salon voisin, et là, la regardant avec des larmes 
dans les yeux, elle la serra dans ses bras et la baisa sur les joues. — 
Je ne veux pas vous quitter froidement, ma chère, ce serait un re- 
mords trop lourd. Vous pouvez compter sur moi comme sur vous- 
même. Vous avez été grande ce soir, je me suis sentie digne de vous, 
et veux vous le prouver. J'ai eu des torts envers vous, je n'ai pas tou- 
jours été bien, pardonnez-moi, ma chère : je désavoue tout ce qui a 
pu vous blesser, je voudrais reprendre mes paroles. Une même dou- 
leur a réuni nos âmes, et je ne sais qui de nous sera la plus malheu- 
reuse. M, de Montriveau n'était pas ici ce soir, comprenez-vous? Qui 
vous a vue pendant ce bal, Clara, ne vous oubliera jamais. Moi, je 
tente un dernier eflort. Si j'échoue, j'irai dans un couvent! Où allez- 
vous, vous? . , 

— En Normandie, à Courcelles, aimer, prier, jusqu au jour ou Dieu 
me retirera de ce monde. Venez, monsieur de Rastignac, dit la vicoin- 
lesse d'tine voix émue, en pensant que ce jeune homme attendait. L'étu- 
diant plia le genou, prit la main de sa cousine et la baisa. Antoinette, 
adieu ! reprit madame de Beauséanl, soyez heureuse. Quant à vous, vous 
l'êtes, vous êtes jeune, vous pouvez croire à quelque chose, dit-elle à 
l'étudiant. A mon départ de ce monde, j'aurai eu, comme quelques mou- 
rants i)rivilégiés, de religieuses, de sincères émotions autour de mol ! 

Rastianac s'en alla vers cinq heures, après avoir vu madame de 
Beauséanl dans sa berline de voyage, après avoir reçu son dernier adieu 
mouillé de larmes, qui prouvaient que les personnes les plus élevées ne 
sont pas mises hors de la loi du cœur et ne vivent pas sans chagrins, 
comme quelques courlisans du peuple voudraient le lui faire croire. 
Eugène revint à pied vers la maison Vauquer, par un temps humide et 
froid. Son éducation s'achevait. 

— Nous ne sauverons pas le pauvre père Goriot, lui dit Bianchon 
quand Rastignac entra chez son voisin. 

— Mon ami, lui dit Eugène après avoir regardé le vieillard endormi, 
va, poursuis la destinée modeste à laquelle tu bornes tes désirs. Moi, 
je suis en enfer, et il faut que j'y reste. Quelque mal que l'on te dise 
du monde, crois-le ! il n'y a pas de Juvénal qui puisse en peindre l'hor- 
re r couverte d'or et de pierreries. 

Le lendemain, Rastignac fut éveillé sur les deux heures après midi 
par Bianchon, qui, forcé de sortir, le pria de garder le père Goriot, 
dont l'état avait fort empiré pendant la matinée. 

~ Le bonhomme n'a pas deux jours, n'a peut-être pas six heures à 
vivre, dit l'élève en médecine, et cependant nous ne pouvons pas ces- 
ser de combattre le mal. Il va falloir lui donner des soins coûteux. Nous 
serons bien ses garde-malades ; mais je n'ai pas le sou, moi. J[ai re- 
tourné ses poches, fouillé ses armoires : zéro au quotient. Je l'ai ques- 
tionné dans un moment où il avait sa tête, il m'a dil ne pas avoir un 
liard à lui. Qu'as-tu, toi? 



— Il me reste vinut francs, répondit Rastignac; mais j'irai les jouer, 
je gagnerai. 

— Si tu perds'/ 

— .le demanderai de l'argent à ses gendres et à ses (illes. 

— El s'ils ne t'en donnent |»as? remit lîiaiichon. Le plu- pressi; dans 
ce moment n'est pas de Irons er de l'argent, il faut envelopper U) buii- 
honnne d'un sinapisim- bouillant depuis les pieds juscpi'à la inoilié des 
cuisses. S'il crie, il y aura de l.i rfîssourie. In sais couMuenl ( <la s'ar- 
range. l)'aiUcurs,Cluistoi)he t'aidera. Moi, je passerai che/l'aitothicaire 
répondre de tous les médicaments (pie nous y priMidrons. Il est mal- 
heureux (pie le paiivr»^ homme n'ail |)as (-lé transporlahle à notre hos- 
pice, il y aurait été mieux. Allons, viens (pie je t'installe, et ne le quitte 
|>as (pie j(! ne sois rivenii. 

Les deux jeunes gens entrèrent dans la chambre où gisait le vieil- 
lard. Eugène lut ellrayé du changement de celle face convulsée, blan- 
clu; et prolondéiMcnt dtibile. 

— Eli bi(!n! papa? lui dit-il en se penchant sur le grabat. 

Goriot leva sur Eugène des yeux ternes et le regarda fort allenlive- 
ment sans le reconnaître. L'étudiant ne soutint pas ce spectacle, des 
larmes humectèrent ses yeux. 

— Bianchon, ne faudrait-il pas des rideaux aux fenêtres? 

— Non. Les circonstances atmospliéri(pies ne l'affetlenl plus. Ce se- 
rail trop heureux s'il avail chaud ou froid. Néanmoins il nous faut du 
feu pour faire les tisanes cl |)réparer bien des choses. Je l'enverrai des 
falourdes qui nous serviront jusqu'à ce que nous ayons du bois. Hier 
et cette nuit, j'ai brûlé le tien et toutes les molles du pauvre lioinme. 
Il faisait humide. L'eau dégouilail des murs. A peine ai-je pu sécher la 
chambre. Chrisioplic l'a balayée, c'est vraiment une écurie. J'y ai brûle 
du genièvre, ça puait trop. 

— Mon Dieu ! dil Rastignac, mais ses (illes! 

— Tiens, s'il demande à boire, tu lui donneras de ceci, dit l'inlerne 
en montrant à Rastignac un gr.md pot blanc. Si lu l'entends se plain- 
dre el que le ventre soit chaud et dur, lu te fer.is aider par Christophe 
pour lui administrer... lu sais. S'il avait, par hasard, une grande exal- 
tation, s'il parlait beaucoup, s'il avait enlin un petit brin de démence, 
laisse-le aller. Ce ne sera pas up mauvais signe. Mais envoie Christo- 
phe à l'hospice Cocliin. Notre médecin, mon camarade ou moi, nous 
viendrions lui appliquer des moxas. Nous avons fait ce malin, pendant 
que tu dormais, une grande consultation avec un élève du docteur 
Gall, avec un médecin en chef de ril(")tcl-Dieu et le nôtre. Ces mes- 
sieurs ont cru reconnaître de curieux symptômes, et nous allons sui- 
vre les progrès de la maladie, afin de nous éclairer sur plusieurs points 
scieniiliques assez importants. Un de ces messieurs prétend que la 
pression du sérum, si elle portail plus sur un organe que sur un autre, 
pourrait développer des faits particuliers. Ecoute-le donc bien, au cas 
où il parlerait, alin de constater à quel genre d'idées appartiendraient 
ses discours : si c'est des effets de mémoire, de pénétration, de juge- 
ment; s'il s'occupe de matérialités, ou de seniimcnts: s'il calcule, s'il 
revient sur le passé; enfin sois en étal de nous faire un rapport exact. 
Il est possible que l'invasion ail lieu en bloc, il mourra imbécile cymmo 
il l'est en ce moment. Tout est bien bizarre dans ces sortes de mala- 
dies! Si la bombe crevait par ici, dit Bianchon en montrant l'occiput 
du malade, il y a des exemples de phénomènes singuliers : le cerveau 
recouvre quelques-unes de ses facultés, et la mort est plus lente à se 
déclarer. Les sérosités peuvent se détourner du cerveau, prendre des 
roules dont on ne connaît le cours <iue par l'autopsie. Il y a aux Incu- 
rables un vieillard hébété chez qui l'épancbement a suivi la colonne 
vertébrale ; il souffre horriblement, mais il vit. 

— Se sonl-elles bien amusées? dil le père Goriot, qui reconnut 
Eugène. 

— Oh ! il ne pense qu'à ses filles, dit Bianchon. Il m'a dit plus de 
cent fois celle nuit : Elles dansent ! Elle a sa robe. Il les appelait par 
leurs noms. Il me faisait pleurer, diable m'emporte ! avec ses intona- 
tions : — Delphine! ma petite Delphine! Nasie! Ma parole d'honneur, 
dit l'élève en médecine, c'était à fondre en larmes. 

— Delphine, dil le vieillard, elle est là, n'est-ce pas? Je le savais 
bien. Et ses yeux recouvrèrent une activité folle pour regarder les 
murs et la porte. 

— Je descends dire à Sylvie de préparer les sinapismes, cria Bian- 
chon, le moment est favorable. 

Rastignac resta seul près du vieillard, assis au pied du lit, les yeux 
fixes sur cette tête effrayante et douloureuse à voir. 

— Madame de Beauséanl s'enfuit, celui-ci se meurt, dit-il. Les bel- 
les âmes ne peuvent pas rester longtemps en ce monde. Comment les 
grands sentiments s'allieraieni-ils, en effet, à une société mesquine, 
petite, superficielle? 

Les images de la fête à laquelle il avait assisté se représentèrent à 
son souvenir et contrastèrent avec le spectacle de ce lit de mort. Bian- 
chon reparut soudain. 

— Dis donc, Eugène, je viens de voir notre médecin en chef, et je 
suis revenu toujours courant. S'il se manifeste des symptômes de rai- 
son, s'il parle, couche-le sur un long sinapisme, de manière à l'enve- 



LK PKRR GOKIOr. 



53 



lopper de moutarde depuis la nuque jusqu'à lu cliule des rciii>, ut fais- 
iiou-) .ip|)i'ler. 

— lilier lii.iiiclioii ! dit Eu(;cii(.>. 

— Oh ! il >'A^a dim l.iii ^«:ie»lilique, rcpril l'ëleve eu médecine avec 
toute l'anlL-tu d'iiii iicopliyle. 

— Allons, dit Kngcnc, je serai dune le seul à soigner ce pauvre vieil- 
lard par afltM lion. 

— Si tu in':tv;iis vu ce malin, lu ne dirais pas cela, reprit liianclion 
sans s'olï. user du jtropos. Les mt'docins (pti ont exercé ne voient (pie 
la maladie; moi, je vois encore le malade, mon cher t;arçoii. 

Il s'en alla. Iaiss:mt llngene seul avec le vieillard, cl dans l'appré- 
liension d'ime crise (pii ne larda pas à se dc( larer. 

— Ali ! r'est vous, mon cher enlant, dit le |»ère Goriot eu recon- 
naissant Eugène. 

— Allez-vous mieux? demanda rétudiant en lui prenant la main. 

— Oui, j'avais la tète serrée connue dans un élan, mais elle se dé- 
gage. Avez-voiis vu mes lilles .' Elles sont venir bienlot, ellesaccour- 
roiit ans>itol ipi'elhs me s;iiironl malade, elles m'ont tant soigné rue de 
la Jussicime! Mon Dieu I je voudrais que ma chambre fiU propre pour 
les recevoir. Il y a un jeune homme ipii m'a hrûlé tontes mes mottes. 

— J'entend> Christophe, lui dit Eugène; il vous monte du bois, que 
ce jeune homme vous envoie. 

— Don ! in.ii>> comment payer le bois? je n'ai pas un sou, mon en- 
fant. J'ai tout donné, tout. Je suis à la charité. La robe lamée étail- 
elle belle au moins? (Ah! je souffre!) Merci, (Ihrislophe. Dieu vous 
récompensera, mon gari.on ; moi, je n'ai plus rien. 

— Je le payerai bien, toi et Sylvie, dit Eugène à l'oreille du garçon. 

— Mes lilles vous ont dit qu'elles allaient venir, n'est-ce pas, (Ihris- 
lophe? Vas-y encore, je le donnerai cent sous. I)is-leur que je ne me 
sens pa-> bien, que je vomirais les embrasser, les voir encore une fois 
avant de mourir. Dis-leur cela, mais s;ins trop les effrayer. 

Chri>lophe partit sur un signe de itaslignac. 

— Elles vont venir, reprit le vieillaid. Je les connais. Cette bonne 
Delphine, si je meurs, quel chagiin je lui causerai! Nasie aussi. Je ne 
voudrais pas mourir, pour ne pas les faire pleurer. Mourir, mon bon 
Eugène, c'est ne plus les voir. Là où l'on s'en va, je m'ennuierai 
bien. Tour un père, l'enfer, c'est d'être sans enlants, et j'ai déjà fait 
mon apprenliss;iî;e depuis qu'elles sont mariées. Mon paradis était rue 
de la Jiissienne. Uiles donc, si je vais en paradis, je pourrai revenir 
sur terre en e>prit autour d'elles. J'ai entendu dire de ces choses- 
là. Sont-elles vraies? Je crois les voir en ce moment telles quelles 
étaient rue de la Jussienne. Elles descendaient le malin. Bonjour, 
pajia, disaient-elles. Je les prenais sur mes genoux, je leur faisais 
mille agaceries, des niches. Elles me caressaient genliinent. Nous dé- 
jeunions tous les matins ensemble, nous dînions; enlin, j'étais père, 
je jouissais de mes enfants. (Jiiand elles étaient rue de la Jiissienne, 
elles ne raisonnaient pas, elles ne savaient rien du monde, elles m'ai- 
maient bien. .Mon Dieu ! pourquoi ne sont-elles pas toujours restées 
petites? (Oh ! je sonifre, la tète me lire.) Ah! ah' pardon, mes en- 
fants ! je souffre horriblement, et il faut que ce soit de la vraie dou- 
leur; vous m'avez rendu bien dur au mal. Mon Dieu ! si j'avais seule- 
ment leurs mains dans les miennes, je ne sentirais point mon mal. 
Croyez-vous qu'elles viennent ? Christophe est si bêle ! J'aurais dil y 
aller moi-même. Il va les voir, lui M;iis vous avez été hier au bal. 
Dites-moi donc comment elles él;iient. Elles ne savaient rien de ma 
maladie, n'est-ce pas? Elles n'auraient pas dansé, pauvres petites ! Oh ! 
je ne veux plus être mabidc. Elles ont encore irop besoin de moi. 
Leurs fortunes sont compromises. Et à quels maris sont-elles livrées ! 
(înérissez-moi, giiérissez-moi ! (Oh! que je souffre! Ah! ah! ah!) 
Voyez-vous, il faut me guérir, parce qu'il leur laiil de l'argent, et je 
sais où aller en gagner. J'irai faire de r;imidon en aiguilles à Odessa. 
Je suis lin malin, je gagnerai des millions. (Oh ! je soufire lro[) !) 

Goriot garihi le sileiire pendant un moment, en paraissant faire tous 
ses cflorls pour rassembler ses forces, :ilin de supporter la douleur. 

— Si elles étaient là, je ne me plaindrais pas, dit-il. Pourquoi donc 
me plaindre? 

Un léger assoupissement survint et dura longtemps. Christophe re- 
vint. Riistignac, qui croyait le père Goriot endormi, laissa le garçon 
lui rendre compte à haute voix de sa mission. 

— Monsieur, dil-il. je suis d'abord allé chez madame la comtesse, 
à laquelle il m'a élé imposNible de parler; elle élail dans de ;:raiides 
affaires avec s<in mari. Comme j'insistais, M de Reslaiid est venu lui- 
nit'mc, et m'a dit ronuue ça : — .M Goriot se meinl. eli bien ! cesl ce 
qu'il a de mieux à l;iire. J'ai besoin di; madame dt; Uesl.iiid pour ler- 
miner des alf.iires iiii|>orl;intes ; elle ira ipiaiid lont srr;i fini. Il avait 
l'air en colère, ce moii-ieur-là. Jall.iis sortir, lorsque m.id.ime est en- 
trée dans r.inlicli;mibi e par une porti- que je ne voy.iis pas, el m'a dit : 
— (;iiiisl(q)he, dis a mon père <pie je sni» eu di^ci.»ioii ;i\ec mon 
mari ; je ne puis pas le qniiler ; il s'agit de l;i vie ou di- la mort de 
mes enfants: mais aussitôt ipie tout sera tiiii. j'irai. [}\i.\[)l à ma- 
d.iine la baronne, autre hi^loire ! je ne l'.ii point vue, » l je n'ai [i.is pu 
lui parler. — Ah ! me dit la femme de chambre, madame est rentrée 



du bal à cinq heures un quart; elle dort; si je l'éscille a\aiil midi, 
elle me grondera Je lui dirai que son père va plus mal quand elle rnc 
sonnera. Tour une inau\aise nouvelle, il est loiijouis lem|)s de la lui 
dire. J'ai eu beau prier! Ab ! uuiol J'ai demandé à parler a .M. le ba- 
ron; il était sorti. 

— Aucune du ses lilles ne vieudraiti s'écria Rasiiguac. Je vais écrire 
à toules deux. 

— Aucune, répondit le vieillard en se dressant sur son séant. Elles 
oui des aiïaires. elles dormenl, elles ne viendront pas. Je le savais. Il 
l.iut mourir pour savoir ce cpie c'est (pie des enfants. Ah ! mon 
ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfanis ! Vimis leur donnez la 
vie, ils vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, 
ils vous en chasseiil. Non, elles ne viendront pas ! Je sais cela depuis 
dix ans. Je me le disais ipielquefois, mais je n'osais pas y croire. 

Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la bordure rouge, 
sans eu tomber. 

— Ah! si j'étais riche, si j'avais gardé ma fortune, si je ne la leur 
avais pas doum'-e, elles seraient là, elles me lécheraient les jou(fs de 
leurs baisers! j(> demeurerai^ dans un hôtel, jamais de belles chambres, 
des domesti(pies, du leu à moi ; et elles seraient tout en larmes, a\ ec leurs 
maris, leurs enfants. J'aurais tout cela. Mais rien. L'argent donne tout, 
même des lilles. Oh! mon argent, où est-il? Si j'avais des trésors à 
laisser, elles me panseraient, elles me soigneraient ; je les entendrais, 
je les verrais. Ah ! mon cher enfant, mon seul enlant, j'aime mieux 
mon ali:ind(>n et ma misère ! An moins quand un malheureux est aimé, 
il est bien silr (|u'on l'aime. >oii, je voudrais êlre riche, jehîs verrais. 
Ma foi. qui sait? Elles ont tontes les deux des cteurs de roche. J'avais 
trop d'amour |ioiir elles pour (pi'elles en eussent pour moi. L'ii perc 
doit être toujours riche ; il doit tenir ses enlants en bride ( (tinme des 
chevaux sournois. Et j'étais à genoux devant elles. Les misérables! 
elles couronnent dignement leur conduite envers moi de|)uis dix ans. 
Si vous saviez coininc elles étaient aux petits soins [lonr moi dans b-s 
premiers temps de leur mariage! (Oh ! je soiillie un < riiel martyie ) Je 
venais di; leur donner à chacune [ires de huit cent iiiille francs ; elles 
ne |)onvaienl pas, ni leurs maris non plus, êlre rudes avec moi. L'on 
me recevait : « Mon bon |»ere. p.ir-ci; mon cher père, par-la. » Mon 
couvert était toujours mis chez elles. Enlin je dînais avec leurs maris, 
qui me traitaient avec considération. J'avais l'air d'avoir encore ipicl- 
que chose. Pourquoi ça? Je n'avais rien dit de uic's aifaires. Uu 
homme ipii donne bnil cent mille francs à ses lilb^s était un hoinnie à 
soigner. Et l'on était aux petits soins, mais c'était pour mon argent. Le 
monde n'est pas beau. J'ai vu cela, moi! L'on me menait en voiture 
au spectacle, et je restais comme je voulais aux soirées. Enlin, elles se 
disaient mes lilles. et elles m'avouaient pour leur père. J ai encore ma 
(inesse, allez, et rien ne m'est écha|q>é. Tout acte a son adresse et ma 
percé le (ijeur. Je voyais bien que c'était des frimes; mais le mal ét;iit 
sans remède. Je n'étais pas chez elles aussi à l'aisC qu'à la table d'eu 
bas. Je ne savais rien dire. Aussi, qii;ind quelques-uns de ce^ gens du 
monde liemandaicnt à l'oreille de mes gendres : — (Jui est-ce ipie ce 
monsieur-là? — C'esl le père ;iux é<us; il est liclie. — Ah ' diabhî ! 
dis.iit-on, et l'on me regardait avec le respect dû aux écus Mais, si je 
les gênais quelquefois un peu, je rachetais bien mesdéf.iuls! D'ailienrs, 
qui donc est parlait? (Ma tête e-t une plaie ! l Je souffre en ce moment 
ce qu'il faut souffrir pour mourir, mon (lier monsieur Eugène ; eh 
bien ! ce n'est rien en comparaison de la douleur que m'a cau'-ée le 
premier regard par lequel Anastasic m'a fait comprendre que je venais 
de dire une bêtise qui riiuiniliail ; son regard m'a ouvert tontes les 
veines. J'aurais voulu tout savoir; mais ce (pie i'ai bien su, c'est que 
j'étais de trop sur terre. I.e lendemain, je suis allé chez l)el|diine 
pour me consoler, et voilà que j'y f.iis une bêtise (|ui me l'a mise en 
colère. J'en suis devenu comme fou. J'ai été huit jours ne s.i(liaiit 
plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osé les aller \oir, de peur de 
leurs reproches. El me voilà à la porte de mes lilles. mon IMeu! 
puisque tu coim;iis les misères, les souffrances que j'.ii endurées: puis- 
que lu as compté les coups de poignard que j'ai reçus, dans ( c temps 
(pii m'a vieilli, ch;ing<-, tué. bl.inclii, pourquoi me fais-til donc souf- 
frir aujourd'hui .' J'.ti bien ex|iié le pét hé de les trop ;iiiiicr. Elles se 
sont bien vengées de mon iflection, elles m'ont len lillé « oiiime des 
bourreaux. Eh bieOl le^ pères sont si bêtes! je les aimais tant, que 
j'y suis retourné comme un joueur au jeu. Mes (illes. c'i-iail mon vice 
à moi ; elles étaient mes in;iitresses, enlin tout ! Elles avaient tontes 
les deux besoin de quehpie chose, de jiarures; les femmes de cham- 
bre mêle disaient, el je les donnais pour êlre bien reçu! Mais elles 
m'ont fait tout de même quelques petites leçons sur ma manière d'être 
dans le monde. Oh! elles n'onl p.is atlendu le lendemain. Elles com- 
mençaient à rougir de moi. Voilà ce que c'esl que de bien élever ses 
enf.ints A mon .ige, je ne pouvais pourtant pas aller a rec(de. iJe 
souflrc horriblemeiil, mon Difu ! les nn-decins ! les médecins ! Si l'on 
m'onvrail la têie. je souflrir.iis moins. l .Mes lilles, mes lilles. Anaslasie, 
Delphine! je veux b^s voir. Envoyez-les cbe- cher par l.i gendarmerie, 
de force! l.i justice est pour moi, tout est pour nvi. I.i nature, le Code 
civil. Je proteste La p;ilrie péiira si les pères sont loulés aux pieds. 
(>l;i est clair Li société, le monde, roulent sur l,i paleinitc: tout 
croule si les enfants n'aiment pas leur» pcrcj>. Oh! le» vuir, les culcu- 



54 



LE PÈRE GORIOT. 



dro, n'iinporli' ce (|ircllc>; me (liront. |»(>tirvii que j'iiilondc Inir \oi< ; 
<.';! <':iIiimt;i mes (IimiIciun, Di l|iliiii(< Mirloiit. M. lis (lili's-l<*iir. (|n.iiiil 
elles M'i'oiit là, de ne p.is nie le^'iider lroi(|{-nienl enninie elhs roiil. 
Ah! iniin Ihmi :inii. imni^'h ni l']ii;;ene. viuis ne ^;ive/. |i:is ce ipie c'est 
i|iie lie liiinver l'ur ilii re^nil ( liui^i- linii à cnii|i en | Iniiili ^rjs. De- 
jmi> le jour où leurs viov n'ont lus riyniiin'' sur ni i. j':ti icinjoins 
élii en hiver ici; je n'ai pins en (|ne îles cli.ij;iiiis a dévorer, et je les 
ai dévorés! J'ai vi-cii pont Alie lunnilic. iiiviilic. .le les :iinie tant, ipie 
j'avalais Ions les af rouis par lesipiels elles nie vend. dent une p.invie 
petite joiiissaiice honteuse. Un pore se cacher pour voir ses (illes ! Je 
leur ai donné ma vie, elles ne me donneront |):)s mie heure aiijoni- 
d'hui ' l'ai soir, j'ai laim, le cœur me lirrtle, elles ne viendronl pas 
ralraicliir mon a<;onie; car je menrs, je le sens. Mais elles ne savent 
donc pas ce ipie (t'est ipie de niarchcr sur le cadavre de son pèic! Il 
y a lin Dii'ii dans les cieii\; il nous venj'e malgré nous, ncnis antres 
neies. Dh! elles viendronl! Ven. /, mes chéries! venez encore me 
baiser, 1111 dernier haier. le vi.iliipi(> de votre père, (pii piiera Dh n 
pour vons. ipii lui dira que vous ave/ élé de b unies tilles, (pii plai- 
dera ponr vinis ! Après tout, vons êtes innocentes. Hlles sont imio- 
contc^, mon ami! Ditos-le bien à tout le monde, qu'on ne les inquiète 
pas à mon sujet. Tonl est de ma lanle, je les ai hahilnées à me lonler 
aii\ pieds. J aimais cola. moi. (la ne K'partie peisonne, ni la justice 
iiMin.iine, ni la jnsiice divine. Dieu serait injuste s'il les condaninail à 
cause de moi. Je n ai pas su me conduire, j'ai lait la hètise d'aiMliipier 
mes dioiis. .le me scr.iis avili ponr elles! (Jne vonle/.-vons! le pins 
beau II iinrel, les meilleures ànics, amaienl succombé à la corruption 
de cette facilité pateriiello. Je suis un misérable, je suis justemciU 
puni. Moi seul ai causé les désordres de mes lilles, je les ai pàlées. 
Elles veillent anjonrillini le plaisir, comme elles vonlaieiil antrel'ois du 
bonbon. Je leur ai (onjonis peimis de satisfaire leurs laniaisies de 
jeunes lilles. A (piinze ans, elles avaient voilure ! Itieii ne leur a ré- 
sisté. Moi seul suis coupable, mais coupable par amour. LiMir voix 
m'ouvrait le < œur. Je les onlends, elles viennent. Oa ! oui, elles vien- 
dront. La loi vent qu'on vienne voir mourir son pore, la loi est pour 
moi. Puis ça ne coiilera (pinne course. Je la payerai. Ecrivez-leur 
que j'ai des millions à leur laisser I Parole d'Iionnour. J'irai l'.iiie des 
pales d'Italie à Odessa. Je connais la manière. Il y a, dans mon pro- 
jet, dos millions à gagner. Personne n'y a pensé. Ça ne se gâtera point 
d.ms le Iransporl comme le blé on comme la farine. Eh ! ch ! l'ami- 
don ! il y aura là des millions! Vous ne ntentirez pas, dites-leur des 
millions, et, quand même elles viendraient par avarice, j'aime mieux 
être lrom|ié, je les verrai. Je veux mes (illes! je lus ai faites! elles 
sont à moi ! dit-il on se dressant sur son séant, en nionlrunl à Eugène 
une tête dont les cheveux blancs étaient épars, et qui menaçait par 
toul ce qui pouvait exprimer la menace. 

— Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous, mon bon père Goriot, je 
vais leur écrire. Aussitôt que Bianchon sera de retour, j'irai si elles ne 
viennent pas. 

— Si elles ne viennent pas ! répéta le vieillard en sanglotant. Mais 
je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage ! La rage me 
gagne! En ce moment, je vois ma vie enlièie. Je suis dupe' elles ne 
m'aiment pas, elles ne m'ont jamais aimé! cela est clair. Si elles ne 
sont pas venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront lardé, moins 
elles se décideront à me faire cette joie. Je les connais. Elles n'ont ja- 
mais su rien deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes be- 
soins, elles ne devineront pas plus ma mort; elles ne sont seulement 
pas dans le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habi- 
tude de m'onvrir les entrailles a ôté du prix à tout ce que je faisais. 
Elles auraient demandé à me crever les yeux, je leiu- aurais dit : 
« Crevez-les ' » Je suis trop bête. Elles croient que tous les pères sont 
comme le leur. Il faut toujours se faire valoir. Leurs enfants me ven- 
geront. Mais c'est dans leur intérêt de venir ici. Prévenez-les donc 
qu'elles comprometteni leur agotiie. Elles co:nmcttenl tous les crimes 
eu un seul. Mais allez donc, dUes-leur donc que, ne pas venir, c'est 
un pariicide! Elles en ont assez commis sans ajoutercelni-là. Criez donc 
comme moi : « Eh ! Nasie, eh ! Delphine, venez à votre père, qui a été 
si bon pour vous et qui souffre! » Rien, personne,! Mounai-je doue 
comme un chien? Voilà ma récompense, I abandon. Ce sont des in- 
fâmes, des scélérates ; je les abomine, je les maudis; je me relèverai, 
la nuil, de mon cercueil pour les remandirc, car, enfin, mes amis, ai-je 
tort.' elles se condinscnl bien mal! hein'.'' (Ju'est-ce qne je dis? Ne 
m'avez-vons pas averti que Delphine est là? C'est la meilleure des deux. 
Vous êtes mon lils, Eugène, vons! aiincz-la, soyez nu pore pour elle. 
L'anire est bien malheureuse. Et leurs fortunes ! Ah ! mon Dieu! J'ex- 
])ire, ji! souffre un peu trop ! Coupez-moi la tête, laissez-moi seulement 
le cœur. 

— Christophe, allez chercher Bianchon ! s'écria Eugène, épouvanté 
du caractèri- que preuaienl les plaintes et les cris dn vieillard, et ra- 
menez-moi un Cabriolet. Je vais aller chercher vos filles, mon bon père 
Goriot, je vous les ramènerai. 

— De force, de force ! Demandez la garde, la ligne, tout ! tout! dit- 
il en jetant à Eugène un dernier regard où brilla la raison. Dites au 
gouvernement, au procureur du roi, qu'on me les amène, je le veux ! 



— M.ds vous les avez mandilos. 

— (Jni osl ce qui a dit ( el.i ,' répondit le vieillard sliipcfait. Vous 
savi/ iiieii qui' je les aime, je les adine! Je suis giiéii si je les vois... 
Allez, mon bon voisin, mon cher enf.ini, allez, vous êtes b n, vniis; 
je vinidiais \ons i eniercii'i , niais je liai lien à vous donner que les 
benéilieiioiis d'un mnm.int. ,\li ' je \ondr.iis au moins \oii Delphine 
poiii lui iliie de in'.iriiniller eii\eis vous. .Si l'anlii^ ne peiii pas, 
am nez-moi celli' la. Diles-lni cpic vmis ne l'aimerez pins si elle ne 
«eut pas v< iiir. Elle \oiis aime tant (pi'elle viendra. A boire, les eii- 
Ir.ii'.les me brillent! Mettez -moi qiielipie chose sur l.i têli;. La main do 
mes (illes, ça me saiiveiMil, ji' le sens... Mon Dieu! ipii refera leurs fjM- 
liiiies si je m'en vais? Je veux aller à Odessa pour elles, ù Odessa, y 
f.iiic des pâtes. 

— RiivcA ceci, dil Eugène en soulevant le moribond et h; prenant 
dans son bras gauche t.indis(|ue de l'autre il tenait une tasse pleine de 
tisane. 

— Vous devez aimer votre père et votre mère, vous ! dit le vieillard 
eu serrant de ses mains def.iill.nites la main d'Eiigèno.°Coinpien< z - 
vons (pie je v.iis mourir s.ins les v^ir, mes (illes? Avoir soif toujours, 
et ne jamais boire, voila comiiKîiil j'ai véc n depuis dix ans .. Mes d.iix 
gendres ont tue nus (ilh^s. Oui, je n'ai pliis en de (illes après qn elles 
oui éiti mariées. Pères, diles aux Chambres de faire iiik! loi sur le ma- 
riage! Enlin, ik; inaiiez pas vos (ilaîs i vmis les aimez. Le gendre est 
un sci;leral ipii i<;al(; loin chez une iille, il souille tout. Pins de ma- 
riages! C'est ce (pii nous enl(îv(! nos (i les, et nous m; les avons plus 
quand nous inonrons. Tailcs une loi sur la mort des pères, (l'est ('•pon- 
vantable, ceci' Vengiance' Ce sont mes genlns (pii les cmpêclnnt de 
venir. Tuez-les ! A iiinrl le lleslaiid, à mort I Alsacien, ce sont mes 
assassins! La mort nu mes (illes! Ah! c'est (ini, je; meurs sans elles! 
Elles! Nasie, Filine, allons, venez doue ! Voire papa sort... 

— Mon bon |)ère Goriot, oahncz-vous, voyons, testez tranquille, ne 
vous a«ilez pas, ne pensez pas. 

— Ne pas les voir, voilà l'agonie! 

— Vous allez les voir. 

— Vrai! cria le vieillard égaré. Oh ! les voir! je vais les voir, en- 
tendre leur voix. Je mouirai heureux. Eh bien ! oui, je ne demande 
plus à vivre, je n'y tenais plus, mes peines allaient croissant M lis les 
voir, toucher leurs robes, ah! rien que leurs robes, c'est bien peu; 
mais que je sente quelque chose d'elles ! Faites-moi prendre les che- 
veux... veux... 

Il tomba la tête sur l'oreiller comme s'il recevait un coup de massue. 
Ses mains s'agitèrent sur la couverture comme pour prendre les che- 
veux de ses (illes. 

— Je les bénis, dit-il en faisant un effort... bénis. 

Il s'affaissa tout à coup. En ce moment Bianchon entra. — J'ai ren- 
contré Christophe, dit-il, il va t'amener une vo tnre. Puis il reganla le 
malade, lui souleva de force les paupières, et les deux étudiants lui 
virent un œil sans chaleur et terne. — Il n'en reviendra pas, dit Bian- 
chon, je ne crois pas. Il prit le pouls, le làta, mit la main sur le cœur 
du bonhomme. 

— La machine va toujours; mais, dans sa position, c'est un malheur, 
il vaudrait mieux qu'il nionrûl! 

— Ma loi, oui, dit Rastignac. 

— Qu'as-iu donc? tu es pâle comme la mort. 

— Mon ami, je viens d'entendre des cris et des plaintes. Il y a un 
Dieu! Oh! oui! il y a un Dieu, et il nous a fait un m m. le meilleur, ou 
notre terre est un non-sens. Si ce n'avait pas élé si tragiipie, je fon- 
drais en larmes, mais j'ai le cœur et l'estomac horriblement serrés. 

— Dis donc, il va falloir bien des choses; où prendre de l'argent ? 
Rastignac tira sa montre. 

— Tiens, mets-la vile en gage. Je ne veux pas m'arrêter en route, 
car j'ai penr de perdre une minute, el j'attends Cbrislophe. Je n'ai pas 
un liard, il faudra payer mon cocher au retour. 

Rastignac se précipita dans l'escalier, et partit pour aller rue du 
Ilelder.chez madame de Rostand. Pendant le cliemin, son imaginatinii, 
frapjiée de l'horrible spectacle doni il avait été témoin, échanffi son 
indignation. (Juand il arriva dans ranlichambre et qu il demanda ma- 
dame de Reslaud, on lui npondil qu'elle n'était pas visible. 

— Mais, dit-il au valet de chambre, je viens de la pari de son père, 
qui se meurt. 

— Monsieur, nous avons de M. le comte les ordres les pins sévères. 

— Si .M. de Reslaud y osl, diies-lni dans quelle circonstance se 
trouve son beau-père et prévenez-le qu'il faut que je lui parle à 1 ins- 
t..nt même. 

Eugène attendit pendant longtemps. 

— Il se meurt peut-être en ce moment, pensait-il. 

Le valet de chambre I introduisit dans le premier salon.oùM.de 
Reslaud reçut réludiant debout, sans le faire asseoir, devant une che- 
mmée où il n'y avait pas de (eu. 

— Monsieur le comte, lui dit Rastignac, M. voire beau-père expire 



Lli PÈIU-: GuiaoT. 



en ce mnmonl »l >iis un boirj;.' iiifi'im-'. snii". un liir.l pour avoir du 
boi>; il «'Si L'X.irli'iiM'iil a li iiK.rl tl .I.MiiaiicIo a vnir ha lill...... 

— Muiisiiiir. lui r. |»iiiiilil av. c froiiifur Ire le (l«- U.'-lnnl. v(tn* 

avrr. I u Vi.u> apt nrvoir ipi- jai fuil pi Uilr UmmIu-ssc pour Mlioriol. Il 
a ^^llllprolnl^ mmi carac Ine avrr mail. mit' ilf IW-^lantl. il a fiil l«' nnl- 

hnir «I.- ma vif, jf \ ois fil lui Inimini «If mou rt'pus (Jii il m.;. 

(lu il vive, lotit mt'sl parr.iihnifiil iinlillcriiil. \oilà (picls >>oiil m<'-> 
MMiliincnN à s<iu i^anl. I.«' momie poiiira m.- Iilàmer, j-- lut-pi i-e I o- 
|)iiii>ii. J'ai m.iiiili-ii.iiil dis clmseN plus imporlaiilo a .icromplii <pi a 
m'oci U|.iTiliMiMpif pt-iis' roui dr moulfs^olsnu doindilloiciils (Juant 
à niatl.ime di- llt-^land, tlle es| liurs d olal de soilii . Dailii'iirs. je ne 
veux pas ipi'rllf (piille sa inaisoii. Dilcs à sou juTe (ju .nis>il<)l (pielle 
aura ninpli ses devoirs envers moi, envers mou eidanl, elle ira le 
voir. Si elle aime sou père, elle peut èlrc libre dans (juciques ius- 
taiits.... 

—Monsieur le coniie.il ne m'a|ip:irlieiil pa^ de jn;;erde votre cniidnile, 
vous êtes \- maiire de \ot (• Innuie, mais je puis CMmpler sur voire 
lovante, » Il liii'iil promelli z moi seiilemenl de lui dire iiiie sou père 
n'a pas nu jour à vivre, el l'a déjà luaudiic en ne la voyant pas ù son 
clie\it ! 

_ Djies-le-lni vous nic^me. répondit M. de Rostand, frappé des sen- 
tiinenls d iudij;nalion que tiahissail l'accent d'Iiugeiie. 

na^ti';uac eiilra. < inulnit pir le conilc, dans le salon on se tenait 
hahilnelleinent la comlesse : il la trouva noyée di' l.irmes, el |>loii},'t'e 
dans une beigere eomnie mur feinnu' (pii voulait nioiii ir. Oie Ini (it 
pilié. .\v..nl de repanler H.isrn;nae. elle j. -la sur son maii de crainlifs 
regard»., qui annonçaient mie piostraiinn roinpiéle de ses lorces écra- 
sées p r une tyrannie nior.ile et pliy^ique. Le comte bocbu la tète, 
elle se iriil omonragi-e à parler. 

— Monsieur, j'ai tout eiilendii. Dites à mon père que, s'il oonnnis- 
sail l.i silnalinii dans Lupieile je suis, il me pardonneiail. Je m; (oinp- 
lais pis sur ce supplice, il est aii-lcsMis dt; mes forces, monsieur, mais 
je n-siblcrai jusqu'au boni, dil-elU; à son mari. Je suis mère. Diles à 
mon père que je snis irreprocli.ibic envers lui, malgré les uppuicuces, 
cri.i-t elle avec dése-poir à l'cludiant. 

Eu';en*' salua les deux époux, en devinant l'bnrrible crise dans la- 
quelle était la femme, el se relira sin|»él'ail. Le ton de M. de Restand 
lui avait démonlié rimilililéde sa démarcbe.et il comprit q<i'An:islasie 
n'éiail plus libre. Il cuuiul cliez madame de .Nucingeu, et la trouva 
dans son lit. 

— Je snis souffrante, mon pauvre ami, lui dit-elle. J'ai pris froid 
en j-oitanl du bal, jai peui' d'avoir une fluxion de poiliine, j'altcuds 
le médit m... . 

— Rns»ie7.vnns la mort sur les lèvres, lui dit Eugène en l'interrom- 
panl. il lani vonsliaim r auprès de votre père. Il vous a|)pelle ! si vous 
poiivii z entendre le plus lé.er de ses cris, vous ne vous sentiriez point 
nial.ide. 

— Kiipène, mon père n'est ponl-êlrc pas aussi mal que vous le di'cs; 
mais je SI rais au «Usespoir d'avoir le moindre tort à vos yeux, et je 
me conduirai comme vous le voudrez. Lui, je le sais, il nionriait de 
cliagiin si ma mal.idie devenait mortelle par suile de cetli; sortie. Eli 
bien ! j'ir.ij dès que mon méilecin sera venu. Ali! pininpioi n'avez- 
voiis p|ii> Votre montre.' dii-rllc en ne voyant plus l.i cli.iine. Eugène 
rougit Enpene , Eugène, si vous laviez déjà \eiidne, perdue.... oli ! 
cclu serait iiien mal. 

L'étudiant ^c penrlia sur le lit do nelpliine, cl lui dit à l'oreille : — 
Vous voulez le savoir? eli bien ! sai lu z-le ! Votre père n'a pas de quoi 
s'a( bêler le linceni d.iiis lequel on le inellra ce soir. Votre montre est 
on page, je n'av.iis plus ri "i 

Delj.biiie saiila toiil à i onp bors de son lit, courut à son sccrél.iire, 
y prit s.i bourse, l.i leiitlil a R.is(i};nac. Elle sonna et s'écria : — J'y vais, 
j'y vais, Kn^ene. Lais>ez-moi m'Iiabiller ; mais je serais nn moiisiie! 
Allez, j'aniveial avant vous' ThéM-se, cria l-elle a sa femme de cli.im- 
Lre, diles à M. de Km iiigen de mouler me parler à linslanl même. 

Eugène, 1)1 iiietix »le poinor annoncer au moribond la pié'^encc 
d'une de ses filles, ai riva presque joyeux rue Neuve-Sainle-tîeiievievc, 
Il foiiil a d.in> la bourbe pnnr pouvoir payer iminéiliitemenl s>in eo- 
clier. La bourse dt; celle jeune lemme, si liclie, si cléganlo. conlinail 
suixanle-dix fiams. I'.ir\enu en liant de l'est alier, il Iroiiv.i le père 
Corinl m.iinleim par niniilioii, et opéié par le cliii iirgien de riii')pit.il, 
u»t> 1rs yeux du métlicm. On lui biOl.iil le dos avec des iiiovas, dcr- 
uii r remed»; de l.i scii née, nniede innlile. 

— Les sentez vous? dem.iiid.iil le médecin. 

Le pi-re iHuiot. ayant entrevu 1 eiudiaiit, ré|)Ondit : — Elles vien- 
nent. n'f»t-ce pas .' 

— Il pi ut s'en tirer, dit le rliirnrgien, il parle. 

— Oui, lé, ond t Kngeiio, 1). Ipbine me suit. 

— All«ms ! dii Ri.incbon. il parl.iil de ses filles, après lesquelles il 
crie comme nu bonime sur le pal crie, dit-mi, a| res l'eau.... 

— Cessez, dit le médecin au cbirurgieu, il n'y a plus rien à faire, 
ou ne le sauvera pas. 



Riam bon el le chirurgien replacercul le mouranl à plat »ur »on 

graliat inlect. 

— Il l.iiidrait ecpenduit le cbaiigcr de linge, dil le méderbi, (J^uti- 
quil n'y ail aiii un e^pi.ir il fint M-sprcIcr < n lui la nalnre Imm nue. 
Je revieiidr.ii Bi m- b-ii. <lil-d a I éln.liaiil. .S'il se pl..i;:n..il cncoie, 
nielle/-bii de 1 opium sur le di.ipbr.igme. 

Le (liirnrgien el le médecin sorliient. 

— Allon-, Eugène, du «our.iae. iinin lils ! dil Biaucbin a Ua^liguac 
qu.md ils fuienl seuls, il s'agil de lui meitre une « luini-e bLinbeet 
de « li.inger son lit. Va dire a Sylvie de mouler «lei» diaps cl do venir 
nous aider. 

Eugène descendit, et Ironva madame Vampi.r oreiipee a nieltre le 
couvert avec Sylvie. Aux premiers inuls que lui dit Uasiignac, la veuve 
vint à lui. en prenant l.iir aigreim ni doncei» iix d'une mu< bande 
soupçonneuse qui ne voulait m perdre sou argent, ni lacbcr le tou- 
soinnialeiir. 

— .Mon (lier monsieur Eugène, répondit-elle, vous savez tout comme 
moi que le jiere Goriot n'.i pins le sou. Donner des diapsà un bomiiie < n 
train de tortiller de l'œil, c'est les jierdre, d'autant qu'il l.nidia bien 
en sacrilier un pour le linrenl. Ainsi vous me devez déjà cent qnaiante- 
quatie fr.incs, mettez (piar.mle francs de dr.ip-, et quilqnes anire- pe- 
tites clioses, Il cliaiidelle que Sylvie vous donner.i. toiil cela l.iit au 
moinsdeuxccnis fi.ims, qu'une p.uivre veuve ( omni«- moi n est pis en 
état de penlre. Dame! soye/juste, inonsieiir Engeiie.j.ii bnii assez perdu 
depuis cinc] jours que le gn gnon s'esi logé chez moi. J aurais d«Miné 
dix éciis pour (pie ce bonlionnne-là fùl parii ces jours-ci. comme vmis 
le disiez. (].\ frappe mes pinsionnaiies. l'uur nn lieii. je le lerais porter 
à rii(')pitar. Enlin, mettez-vous à ma place. Mou élublisscment uvanl 
lont, c'est ma vie, à moi. 

Eugène remonta rapidement cbez le perc Goriol. 

— liiancbon, l'argent de la montre? 

— 11 est là sur la lable. il en reste trois eent soixante cl qnel(pies 
francs. J'ai payé sur (c qu'on m'a donné lont ce (pie nous devions. La 
reconnaissance du Mont-de-1'iélo est sous l'argi nt. 

— Tenez, mad mie, dit Rasti-nac après avoir dégringolé l'escalier 
avec horreur, soldez nos comptes. M.Goriot n'a pas lougienips à i ester 
cbez vous, cl moi.... 

— Oui. il en sortira les pieds en avant, pauvre bonliomm(î, dit-elle 
en comptant deux cents fiancs, d'un air inoilié gai, moitié inclauco- 
lique. 

— Finissons, dil Rastignac. 

— Sylvie, donnez les draps, cl allez aider ces messieurs, là-hani. 

— Vous n'oublierez pas Sylvie, dit madame Vauquer à l'oieille d'Eu- 
gène, voilà deux nuits qu'elle veille. 

Des qn'Eiigèn" eut h; dos tourné, la vieille conrnl à sa cnisiniére : 
— Prends les draps reloiiniés, numéro sept. Par Dieu, c'est toujours 
assez bon pour un mort, lui dit-elle à l'oreille. 

Eugène, (pii avait di'jà moulé quelques marches de l'escalier, n'en* 
tendit pas les |iaroles de la vieille Ii6le>se. 

— Allons, lui dit Bianchon, passonsini sa chemise. Tieni^le droit. 
Eugène se mil à la léte du lil, et sonlinl le moribond, ani]iiel Bi.in- 

chon enleva sa eheinisc, et le bonlionime fil un geste ciuume p(mr 
carder quelque chose sur sa poitrine, et poussa (les cris pl.iiiiiifs et 
mariidi es, à la manière des animaux qui ont une grande doukur i 
exprimer. 

— Oli ! oh! dit Rianclinn, il veut une petite chaîne de cheveux et 
un méil.iilloii que nous lui avons ()iés tout à I heme pour lui poser ses 
nioxas. Pauvre homme ! il faut l.i lui reniellre. tlle est sur la cheminée. 

Eugène alla premlre une chiine lress('e avec des cheveux blond- 
cendré, sans doulecenx de mut. mie Goiiot. Il lui d'un c«)le du nn^dail- 
lon : Anaslasje; et de l'anlre : l)il|iliine. Image de s<'ii cœur, qui ic- 
po'>ail tonionrs sur son ((nir. Les boucles conlemies éLiieni d une li Ile 
iiuesse, qn elles devaient avoir clé prises pendant la pn iiiiere cnlaiirc 
des deux lilles. Lor:>que le méd.iilln'i loin lia sa poiliine. le vieill.ntl fil 
nu hin piol.ingé qui aiinoii(,Mil une s; lislarlion ellr.iy.inie à voir, li e- 
tait un des deiniers relenli-semenls de sa sen^ilHbié, qui MMiib'ait se 
retirer au centre inconnu don partent el où s'adie-silil ims sympa- 
thies. Sou visage conviiKir prit nue cxpri^sioii de joie mal.nlive. Les 
deux einili.inis. frappés de le terrible édit ilnne loice de senlimeiit 
qui surviv.iil à la peii-ée, I. lissèrent lomiter chacun des larmes cliau.ics 
bur le miiribimd (pi< jeta un cri de plaisir ai^u. 

— .N.isie ' Filiiie! dit-il. 

— Il vit eiicoro, itit Bi.inrbnn. 

— A ipioi (,a lui seit-il? dit Sylvie. 

— A soiiHrii, lépondit Rasiignac. 

Apres avoir fiil a son c.im.ir.ule nn si?nc pour loi dire de rimiler, 
riaiicbon s'agenouilla p..ur p.is-er ses b.as sous les janels du mal.ide, 
peiid.ml que R.islignar en fais;iii aiilaiil de l'antie ( (ilé du II. alin de 
p.isser les in.iins sons le dos. Sybie él.iil là, prèle à relirer les dr.ips 
quand le moribond serait soulc\é, afin de les rcuipbtcr par ceux 



56 



LK PKHK GOlUOr. 



3u\'lle iip|)(>il;<it. Trompe' sans doiilc par l<'s lariiirs, (loiiol usa m s 
l'niioros forces pour flcmlr»! les mains, rcnconlra de cliaipic <:ôli' ilc 
son lil It's li'ics (les t'imlianls, les saisil violcmmcnl par les clicvciix, 
Cl l'on onirndil laiblcmonl : — Ali ! nit-s anj-cs ' Dcnv mois, deux 
nninnnrt's acconUu's par l'àmc, ipii sCiixoli sur crUc parole. 

— l'anvre cher liomme! dil Syl\ r allciidiie de celle oxclamalion nii 
se peit;nil nn ^enlinieul «-iiprème ipie le plus horrihle, le pins invo- 
lontaire dcN mensonjjes exailail mu; dernière- lois. 

Le dernier soupir de ctî pero devail èlre nn sonpir de joie, (a! son- 
|)ir lui l'expression de Uuile sa vie, il se trompait encore. Le |>ére (îo- 
liol lut pieiisemenl replace snr son };raltat. \ (()iii|)ler de i e momeni, 
sa physionomie ^arcla la donlonrense empieinU; du combal ipii se li- 
vrait entre la mort et la vie dans une maciiine <pii n'avait plus (die 
espèce de cons( ioiice ec'rehrale d'où resnile le M'iilinieiit du plaisir et 
(le la douleur pour l'ctre huinaiii. Ce u'clait plus qu'une quosliun do 
temps pour la dcstruc- 
liuii. 

— Il va rester ainsi 
quelques heures , et 
mourra sans que l'on 
s'en aperçoive, il no râ- 
lera même pas. Le cer- 
veau doit èlre complète- 
ment envahi. 

En ce moment ou en- 
tendit dans l'escalier un 
[)as de jeune femme ha- 
etanle. 

— Elle arrive trop 
lard, dit Hasligiiac. 

Ce n'élait pas Delphi- 
ne, mais Thérèse, sa 
femme de chambre. 

— Monsieur Eugène, 
(lit-elle, il s'est élevé une 
scène violenl centre mon- 
sieur el madame . à pro- 
pos de l'argent que cette 
pauvre madame deman- 
dait pour son père. Elle 
s'est évanouie, le méde- 
cin est venu , il a fallu 
la saigner, elle criait : 
— Mon père se meurt, 
je veux voir papa ' En- 
fin, des cris à fendre 
i'àme. 

— Assez, Thérèse. 
Elle viendrait que main- 
tenant ce serait super- 
flu, M. Goriot n'a plus 
de connaissance. 

— Pauvre cher mon- 
sieur, est-il mal comme 
ça! dit Thérèse. 

— Vous n'avez plus 
besoin de moi, faut qu.; 
j'aille à mon dîner, il 
est quatre heures et de- 
mie, dit Sylvie, qui fail- 
lit se heurter sur le haut 
de l'escalier avec mada- 
me de Resiaud. 

'le fut une apparition 
grave et terrible que 
celle de la comtesse. 
Elle regarda le lit de 
mort , mal éclairé par 
une seule chandelle, et • . i •. • . 

versa des pleurs en apercevant le masque de son père ou palpitaient 
encore les derniers tressaillements de la vie. Bianchon se retira par 

discrétion. .... . • n .• 

— Je ne me suis pas échappée assez lot. dit la comtesse a Rastignac. 
L'étudiant fit un signe de tête allirmatif plein de tristesse. Madame 

de Resiaud prit la main de son père, la baisa. 

— Pardonnez-moi, mon père! Vous disiez que ma voix vous rap- 
pellerait de la tombe; eh bien ! revenez un momeni a la vie pour bemr 
voire fille rcpenlaiite. Entendez-moi. Ceci est allreux ! volie bénédic- 
tion est la seule que je puisse recevoir ici-bas désormais, loul le 
monde me hait, vous seul m'aimez. Mes enfants, eux-mêmes, me 
haïront. Emmenez-moi avec vous, je vous aimerai, je vons soignerai. 
Il n'onlend plus, je suis folle. Elle lomba sur ses genoux, et conlem- 
pla ce débris avec une expression de délire. Rien ne manque a mon 
malheur, dit-elle en regardant Eugène. M. de Trailles est parti, laissant 




Rastignac resta seul près du vieillard, assis au pied du lit.... — paCe 52. 



ici (les dellc> ('normes, et j'ai su i|n'il me lrom|iail. Mon mari no me 
pardonnera jamais, et je l'ai laissé le iiiaitr(; de ma iorlime. l'ai perdu 
toutes mes illusions. Ih'las! pour tpii ai-jc Ir.thi li; seul((i-iM' (elle 
mollira sou père) où j'r'lais ailor('(; ! .le l'ai mceoimu, je lai repoussé, 
je lui ai lait mille manv, inlàine (pie je suis!.' 

— Il le sa\ait, dil Uasii(iiiac. 

En ce inotiienl, le père (ioriot ouvrit les yeux, mais par l'effet d'une 
convulsion. Le gesl(r (pii ré\élail l'e^puir de la comtesse, ne fut pas 
moins lioi I iltle a voir (pu; Wv.W du monraiil. 

— M'enleiidrail-ir? cria la comtesse. Non, si; dit-elle en s'asscyant 
auprès du lit. 

M.idame de Resiaud ayant manifesté le désir de garder son père, 
Eugène desceiidii pour preiidn; un peu de nourriture. Les pension- 
naiies élaient (h'ja K'unis. 

— Eh bien! lui dil le peintre, il parait (jne nous allons avoir 

un |)elil mortoraina là- 
haut'.' 

— Charles, lui dil En- 
gène, il me semble (pic 
vous devriez |ilaisanter 
sur (pielque sujet moins 
lugubri!. 

— Nous ne pourrons 
donc |)lus rire ici, reprit 
le peintre. (Ju'est-e(; (pie 
cela fait, puisque Riaii- 
chon dit (|ue le boiiliom- 
me n'a plus sa connais- 
sance '! 

— Eh bien ! reprit 
l'employé an Muséum, 
il sera mort comme il a 
vécu. 

— Mon père est mort ! 
cria la comtesse. 

A ce cri terrible, Syl- 
vie, Rastignac et Biaii- 
chon montèrent, et trou- 
vèrent madame de Res- 
iaud évanouie. Apres 
l'avoir f.iil revenir à elle, 
ils la iransporlèrenldaiib 
le fiacre qui ralleiidail. 
Eugène la confia aux 
soins de Thérèse, lui or- 
donnant de la conduire 
chez madame de Nucin- 
gen. 

— Oh ! il est bien 
mort, dil Bianchon en 
descendant. 

— Allons, messieurs, 
à table, dil madame Vaii- 
(|uer, la soupe va se re- 
froidir. 

Les deux étudiants se 
mirenl à côté l'un de 
l'autre. 

— Que faut-il faire 
mainlenanl? dit Eugène 
à Bianchon. 

— Mais je lui ai fer- 
mé les >eux, el je l'ai 
convenablement dispo- 
sé. Quand le médecin 
de la mairie aura con- 
staté le décès que nous 
irons déclarer, on le 

coudra dans un linceul, el on l'enterrera. Que veux-tu qu'il devienne? 

— 11 ne flairera plus son pain comme ça, dil un pensionnaire en 
imitant la grimace du bonhomme. 

— Sacre'bleu ! messieurs, dil le répétiteur, laissez donc le père Go- 
riot, el ne nous en faites plus manger. On l'a mis àloule sauce depuis 
une'heure. Un des privilèges de la bonne ville de Paris, c'est qu'on 
peut y naître, y vivre, y mourir sans que personne fasse atlention à 
vous. Piofitons donc des avantages de la civilisation. Il y a trois cents 
morts'aiijourdhui, voulez-vous voiis|apiloyer sur les hecaiombes pari- 
siennes? Que le père Goriot soit crevé, tant mieux pour lui ! Si vous 
l'adorez, allez le garder, el laissez-nous manger tranquillement, nous 

— 6h ' oui, dit la veuve, tant mieux pour lui qu'il soit mort ! II pa- 
raît que le pauvre homme avait bien du désagrément, sa vie durant. ^ 

Ce fut louie l'oraison funèbre d'un èlre qui, pour Eugène, représenta» 



LK PERE GORIOT. 



57 



loiile l:i patoriiilé. I.Cs quin/t' |>t•ll^iut)Il:lircs se iiiireiil a causer comiii»' 
;i r<)i(lii):iire. L()rs(nit' Kiip-iie el Itianclioii curent iiKiii^iô, le biiii( des 
roiirfhclU's et des cuiller-., les rires de la eoiiver>alioii, les di\etsc> 
r\|ire>siotisde(es ligiirrsgloiiloiiiies et iiidillereiites. leur iiisoiK i.iiu e, 
.'iiiil les plara d'iiorienr. ils vorlirciit pour aller clRrelH-r un prilie 
qui veillai et |)riàl peiidaiil la nuit prts du niorl. Il leur fallut mesurer 
\rs dfiiiiers devoirs à rendre au hontiDniuitî sur le peu d ai^fiit dunt 
ils poui raient disposer. Vers neuf heures du soir, le eurps lut pla( é 
sur un fond sanglé, entre deux clianiltlle->, daiiN celte clianiUrc nue, 
cl un prêtre vint s'asseoir auprès de lui. Avanl dtr se coucher, Ha^ti- 
gnac, avant demandé des renscignenH'iits à rcoclésiasticpie sur h- prix 
du service ù faiie et sur celui des convois, écrivit un mot au h.iron de 
Niicingen el au comte de Itestaud en hs priant d envoyer leurs j^ens 
d'affaires afni de pourvoir à tous les Irais de rcnlerreiiitiit. Il leur dé- 
|)è(lia Christophe, puis il sc coucha el s'euduiiuit accablé de fuliguc. 
Le lendemain malin , 
Bianclion cl Hastignac 
furent obligés d'aller dé- 
clarer eux - mêmes le 

décès, nui vers midi fui ^ - - - 

constate. Deux heures 
après, aucun des deux 
gendres D'avail envoyé 
d'argcnl , personne ne 
s'étail présenté en leur 
nom, el Raslignac a\ail 
cil- forcé déjà de payer 
les frais du prèlre. Syl- 
vie ayant demandé dix 
francs pour ensevelir le 
bonhomme et le coudre 
dans un linceul, Eugène 
el Bianclion calculèrent 
que, si les parents du 
mort ne voulaient se 
mêler de rien, ils au- 
raient à peine de quoi 
pourvoir aux frais. L'é- 
ludianl en médecine se 
chargea donc de mettre 
lui - même le cada\re 
dans une bière de pau- 
vre qu'il lit apporter de 
son liopiial, où il l'eut à 
meilleur marché. 

— Fais une farce à 
Ci s drôles- là, dit- il à 
Eugène. Va acheter un 
terrain, pour cinq ans, 
au Tere - l.a( haise , cl 
coniman«le uu service 
lie tri»i^ieme classe à l'é- 
gli>e el aux Ponipcs- 
Fiinebrcs. Si les gendres 
el le> filles se refusent 
a le rembiiurser, ti, fe- 
ras graver sur la tonilie ; 
« (ii-glt M. Goriot, peie 
de la comtesse de Hes- 
Ltud et de la baronne 
de Nucingen , eiilené 
aux frais de deux étu- 
diants. » 

Eugène ne suivit le 
conseil de son ami qu'a- 
près avoir été infiuc- 
lucusement chez M. el 
madame de Nucingen et 
cher M. el madame de 

Resiand. Il n'alla pas plus loin que la porte. Chacuu des coacirrgcs 
avait des ordres sévères. 

— Monsieur cl njadame, dirent-ils. ne reçoivent personne; leur 
père est mort, el ils sont plongés il ms la plus vive doiileiir. 

Eugène avait assez l'expérience du monde parisien pour savoir 
qu'il ne devait pas insister. Son cu'in sc serra éiraiigeiiic ni quand il 
sc vit dans l'impossibililé de narveiiir jusqu'à Del|ihine. 

« VendfZ une yantrr, lui eci i\il-il clie?. le coniieige, cl qur votre 
père tnit décemment conduii usa dernière demeure. » 

Il cacheta ce mot, et pria le concierge du baron de le remettre à 
Thérèse pour sa maîtresse ; mais le coin iei ge le i émit an baron de 
Nucingen, qui le jeta dans le feu. .\pres avoir f.iil tontes se> disposi- 
tions, Eugène revint vers trois lieiii es à la pension bourgeoise, et ne 
put retenir une larme quand il apeivul à cette porlc bàlaiile l.i bière 
a peioe couverte d un drap noir, puïéc sur deux chaises dans celle 




Risligiuc, re.sté seul, lil i|uel(iuea pas vers le luul du ciniuliere. .. — i*(.i 59 



rue déserte. Un mauvais goupillon, auquel personne n'.ivail encore 
loin hé, tieinpait dans nii pl.it de cuivre .irgenIC |)lcin d e.ni béiiile La 
poite n'élait pas même irmliie de noir Celait la mort îles pauvres, 
qui n'a ni fasle, ni suivants, ni amis, ni parents. Hi.iiu bon, obligé 
d'être a son liôpilal. avait écrit un mut à Itastignac pour lui rendre 
coiiiplc de ce i|u il avait fait avec l'églisc. L'interne lui mandait qu'une 
iiie<i^-' était bort (!•■ prix, qu il fall.iit se contenli r du si-rviee niiins 
enrueiix des vêpi es, et ipi'il avait envoyé Christophe a>ec un mol aux 
l'oinpes-Fuiiebres. .\u moment ou Kugenc achevait de lire le grillon- 
nage de liianchun, il vil entre les mains de madame Vanquer le mé- 
daillon a cercle d'or où élaient les cheveux des deux filles. 

— (liinnnent ave/-vous osé prendre ça .' lui dit-il. 

— l'aidi' lallailil l'enteirer avec? n-pondil Svlvie, c'est en or. 

— (".elles! reprit Liigene awc indi^^n.ition, qu il emporte au moins 
avec lui la seule chose (jui »-»jibse représenter se- deux lilles. 

(Jiiand le rorbill.ird 
vint, Kugenc fit remon- 
ter la bière, la décloua, 
et plaçi rcligieiisenienl 
sur la poitrine du bon- 
^^ homme une image qui 

se rapportait à un teni|is 
où Delphine et .\naslasie 
étaient jeunes, vierges 
et pures, el ne ration- 
naient pas, comme il 
l'avait dit dans ses cris 
d'agoiiis;inl. Itastignac 
et (ihiistophe accom- 
pagnerenl seuls , avec 
deux croque-morl>, le 
char qui menait le pau- 
vre homme a Sainl- 
Klienne-iluMont, é^ilise 
|icu disliinte de la rue 
Neuve - .Sainte - Geneviè- 
ve. .\rrive là, le corps 
fut pn'senté à une |)e- 
lile chapelle basse el 
sombre, autour de /a- 
qi.elle relndiant ( her- 
clia vainement les deux 
filles du père Goriol ou 
leurs maris. Il fui seul 
avec Christophe, qui se 
croyait obligé de ren- 
dre les derniers devoirs 
à un homme qui lui 
avaii l.iii gagner quel- 
ques bons pourboires. 
Ln attendant les deux 
prêtres, l'enfant de 
chœur et le bedeau, Ras- 
tignac serra la main de 
Clnistoplie, sans pou- 
voir prononcer une pa- 
role. 

— Oui, monsieur Eu- 
gène, dit Christophe, 
c'était un brave et hon- 
nête liomiiK , qui n'a 
jamais dit une p.irole 
plus haut que l'antre, qui 
ne nuisait à personne et 
n'a jamais fait de mal. 

I es deux prêtres, l'en- 
fant de chœur et le be- 
deau vinrent et doiine- 
reiil loiil ce qu'on peut 
avoir pour soixante-dix Irancs iLins une époque où la religion n'est 
pas .issc/. ri( lie ponrpiier giati>. Les gens du clergé chaiilerenl un 
ps.inme. le l.tbera le Pe profuniin. I.e service dur.» vingt minutes II 
n'y avail ipinne seule voilure de deuil pour un prêtre el un enfant de 
cliMiir. (|iii ( (iiisentirenl à recevoir avec eux Eugène el Christophe. 

— 11 11 y a point de suiie, dit Ic prêtre, nous pourrons aller vile, 
alin (le ne jias nous attarder, il est ciu(| heures ci demie. 

(iepeiiil.tnl, au moment où le corps fut placé dans le corbill.ird, 
deux voilures .irmorii'es, mais vides celle diitomle «le llcsiaiid el 
celle du baron de Nucingen, se présentèrent el suivirent le convoi jus- 
qn au l'ère Lacbiisc. .\ six heures, le corps du perc (ionol fut des- 
cendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de s«'s filles, 
qui disparurent avec le clergé aussitôt que fui dite la conrle prière 
due .111 bonhomme pourlargenl de r('ludi.iiil.(,>iiaiid les deux fossoyeurs 
curent jeté quelques pelletées de terre sur la bière pour la cacher, ils 



Kfl 



LK PftKK GOUIOT. 



M' rolcvfioiit, cl 1*1111 (Iciiv. s';i(lrf>.-; iil à lt,.siij>ii:i(;, lui (li'iiciiiilii It'in 
|iiMiilioiif Kii{;t''ii<> S)' Iniiill.). il ii';i\:iil |iliisii(ii, i-t lui l'orrc ilt'iii- 
IHiiiilcr \\\\<i\ MUis à Clii i^l(i|ilii'. I!r hiil, si li'vtcr en liii-nit'iiit'. ijclcr- 
liiiii.i clir/ llasli^ti.ic tiii :ir( ('^ tl linrililc tii^tc se. Le jottr ((inili.iil, il 
n'y ;iviiil jiliis (iii'iiii rri'|MiM nir i|iii :>j; i(;;iil Icsiicrls; il i(v;ml.i l.i 
toililii' cl y )'iiv(>\i'lil s;i (Il iiHi-ic liinic lie ji-ntir lioinilK', < clli' l.iiiii ■ 
ai imcIm'c |i;ir lis s.iinlcs criMiliuiis d un (•(rnr |iiM . une <lc ers l.irims 
(|ni. tic l:i tcirc ini elles loiiiltcnl, rcj.iill'Sscnl in^i|Mi> (Lins les < icii\ Il 
se citiisii lis hias cl ciHilcni|ila les nuages, lin islu ilic lo i|iiilla. lla->- 
li^iiac, icslc seul, (il (|Ueli|iieb pas vers le li. ml du ( iiiicliérc cl\il i'aiis 



lorliictiseincnl cniiclié le long des deux rives di; la Seine, où roiiniion- 
Vaienl a linllei le> liiinieics. Ses yeux h'allaeliereiil |Hesi|iie avidi iiieiil 
enlre la eiilonne de la |ila( (! Vendôme et le doiiie di s liiv.dides, là 
on vivail ce heaii monde dans lequel il avait voulu iiéiuilier. Il laii<;a 
sur celle niclii; iMiurdonnaiiic un regard i|ni soiiilil.iil par avance en 
pomper le miel, el dil cv.» moiH grandiuHCb: — A lions deux inuinle- 
naiit ! 

Il revinl à pied rucd'Arlois, cl alla dincrclicz madame du Nuciii(;cii. 

Sache, sc'|ilenil)rc; 18n4. 



FIJN DU rÈnE GOUIOT. 



o?4.: ^.<8«e>-ccc3e«»!jccc:^*» <■ - ^•gcc^-i^ïc^cccïeis^ccc^se^^cci^^eacxcs^icwieo^^ ,- -f o 



Z. MARCAS 



A MONSEIGNEUR LE COMTE GUILLAUME DE WURTEMBERG, 



Comme uue marque de la respectueuse gratitude de l'Âuieur 



Di Balzac. 



Je n'ai jamais vu personne, en comprenant même les hommes re- 
marqnalilcs de ce temps, dont laspecl fût pins saisissant que celui de 
cet lioiiime ; l'élude de sa physionomie inspirait d'altord un seniiment 
plein de mélancolie, et finissail par donner une scn-alion presque 
donlom ruse. II exi^lail une certaine liarmonie entre la peisoniie el le 
nom. Ce Z qui préci'dail Maicas, qui se voyait sur l'adresse de ses let- 
tres, et qn'il n'onlili.iit jamais dans sa signalnre, cette dcinièie lettre 
de l'alpliabet oflrail à l'esprit je ne sais quoi de fatal. 

M.^r.cAS ! Répétez-vous à vous-même ce nom composé de deux syl- 
labes, n'y trouvez- vous pas une sinistre signiliance'? Ne vous seiiiiile- 
t-il pas que I liomme qui le porte doive être martyrisé? 0"'»'n"G 
étrange el sauvage, ce nom a pourtant le droit d'aller à la postérité; 
il esi bien composé, il se prononce facilement, il a celle brièveté vou- 
lue pour les noms célèbres. N'est-il pas aussi doux qu'il est bizarre? 
u:ais ,-)u>sine vous parait-il pas inachevé? Je ne voudrais pas prendre 



sur moi d'affirmer que les noms n'exercent aucune influence sur la 
destinée. Entre les fails de la vie et le nom des hommes, il est de se- 
crètes et d'inexplicables corn ordances on des désaccords visibles qui 
surprennent : soineiil des corrélalions loiiilaines. m.iis efficaces, s'y 
sont lé^éiées. Notre globe est plein. lont s'y lient. Peut-être reviendra- 
l-on quelque jour aux sci: nces occultes. 

Ne voyez-vous pas dans la consimction du Z une allure contrariée? 
ne figiire-l-elle pas le zigzag aléaloiie el faiiiasqne d'une vi.- lo triiien- 
lée? Quel veut a soniQé sur celle lellre qui, dans clia 'iie langue où 
elle est admise, commande à peine à cinquante mots? Marcas s'appe- 
lait Zéphirin. Saiut Zépliiriu est très-vénéré eu Bretagne. Marcas était 
Breton. 

Examinez encore ce nom : Z. Marcas ! Toute la vie de l'homme est 
dans l'assemblage fantastique de ces sept lettres. Sept! le pins signi- 
ficatif des nombres cabaliiliques. L'homme est mort à Ircnlc-c'"" ^ns- 



Z. MARCAS. 



5» 



niii>ii «'.•» vi(> a éUt rompo«t'o «l« sr|»t ln-ilies. M.irciis ! N'avcz-voii» pas 
lidic tif (|nil |uc chose do prérioiix «jui nc biiso par uiio cliuu*, a>cc 
on --.iii- l'i iiil ' 

J'.irli.'vais mon droit en |S50. à Tari*. Jo denu'nrai'% alors ruf (loi- 
m-illi' dans on liolil iiilificnicnl tlt-liiu' à lo-jcr di's ctmli.nls, nn dt* 
C(*s li^l> 1^ on I cMaliiT tiinmf an lond, ôcliiiù «l'.iliord par la nie. pns 
par des j ^nrs dr sonirianrc, l'nlin pT nn cli;K><i>. il > avail (piaranle 
eliandtir> mi-nldri-s < oininr s«' niinlili-nl les chandins dcsliné» s à des 
éindanis. (,>nr iaiil il à la jfnni'svf di' pln> (|n«' ce rpii s'y Ironvail : 
lin lit, (piilipic- chaires, nni> coinniodi-. nne ^l.ice cl nnc lalilu / Ans- 
silol i|iit> II- ri*>l «>•>! Itlin, l(ilndi.oi( oiivr<> sa fi nrlrt'. Mai-) d.in-> celle 
rne il n'y a p>'inl di' voisine à coiirliser. En l'ace, l'Odéon, leriné do- 
linir. loiiL'Ienips, oppose an rgaitl ses ninrs qui connnencenl à noir- 
cir, les peliles Iriiflres de ses loj!es el >-on vasle loil d'ardoises. Je 
n i-lais \y,i< asM'7. ri( lie |)onr avoir nne belle chambre, je ne pouvais 
même pasa\oir nne (liiimbre. Juste et inui, nous eu partagions une ù 
deux lits, situëe au ( incpiieine etagu. 

Déco c6t«; do l'escalier, il n'y avait que notre chambre el une autre 
petite occupée par Z. .Marcas, notre voisin. Juste et moi. nous restâ- 
mes envinm six moi dans une iguiirame coin|ilele déco voisiiiige. 
Une Ml ille femme (pii gérait riiolel nous avail bien dit (\\\v. la |)elilo 
cliaiiilire olail oci n|i('e. mais elle avait ajoiilé (|iie non^ ne serions point 
tronbli°-<, la personne él.inl excessivement Iraïupiille. Kn ellet, pendnit 
six mois, nous ne reiicoiilrànies po nt notre voisin et nous n'cntendi- 
nios am lin lirml (lie/, lui, malgré lo peu d'épaisseur de la cloison (pii 
lions sépaiail, et <pii était une de ces cloisons laites eu lattes el eii- 
dniles eu p'àtre, si communes dans les iiiaisons do l'aiis. 

Notre ( bambre. liante de sept pieds, était tondue d'un méchant pe- 
tit papier b eu semé do bouquets. Le carreau, mis en couleur, ignorait 
le Insire qu'y donnent les rrotlenrs. Nous n'avions (lo\ant nos lits 
qii lin maigre lapis en lisière. La cbeminéo déboncbiit trop proinpli;- 
nieiit sur le toit, el liimait tant, niKï nous fOines forcés de faire mellie 
une gin nie de loup à nos frais. Nos lits étaient des conclieiles en bols 
peint, semblables à celles des coHéijes. Il n'y avail jamais sur la cbo- 
miiieo q<ie deux chandeliers dt; cuivre, avec ou sans chandelles, nos 
deux pipes, du tabac éparpillé on en sac : puis, les petits tas de cen- 
dre (pie déposaient les vi-ileiiis on que nous amassions nous-mêmes en, 
fumant des ci;:arres. Deux ri leaiix de calicot glissaient sur des tringles 
à II reii('>lre, de chaque ci'ité de laquelle pendaient deux petits corps de 
b:blioihe(pie eu bois de merisier ipie connaissent Ions ceux qui oui II nie 
dans le quartier latin, el <h'i nous niellions le peu do livres nécossairos 
!\ nos ciiides. L'encre était toujours dans l'cucrier comme de la lave 
liljée d.in^ le cratèie d'un volcan. Tout encrier uepenl-il pas, aiijoiir- 
d lini, dexenir nn Vésuve? Les plumes tortillées servaient à nclloyer la 
clieminée de nos pipes. Conlrairen.enl aux lois du crédit, le papier 
était «liez nous encore pins rare que l'argent. 

Iloinment ospère-l-on faire rester les jeunes gens dans de pareils 
Im'jIcI- j; niiis ? Aussi les élndianls lilndienl-iis dans les c.ilés, au llié.'i- 
Ire, (hiiiN les allées du LuxemI o;irg, chez les gi is' lies, partonl, même à 
l'E oie do Kioii.cxceplédaiis leur bon ihic chambre, horrib'e s il s'a;;it 
d'éinilier. cbarman'e dos qii'i>n y babille el qu'on v fume. Mettez nue 
nappe snr celle lable, \oyi zy le din'r improvisé qu envoie le meilleur 
resl.inratenr du qiiirtier, quatre couverts el deux lillos, f.iiles lithogia- 
pliier celle vue d intérieur, une dévote ne piMil s'empêcher d y sourire. 

Nous ne pensions qu'à nous amuser. La raison de nos désordres 
était nue raison prise dans ce cpic la politique actuelle a do pins sé- 
rieux. Juste el moi, nous n apercevions aucune pl.ice à preiiilre dans 
les deux profexsions que nos |iaionls nous fon;aienl d ombrassor. Il y 
a Cent avocats, cent méilocinspoiir un. La foule obstrue ces deux voies, 
qui scinbleiil mener a la foriniie cl (jui sont deux arènes : on s'y tue, 
ou s'y (onib.il. non point à I arme blmcho ni à l'arme à feu, mais par 
l'inltigiie et la calomnie, par d honihles travaux, par dos campagnes 
dans le domaine de I iiilellij:ence. aii^si nienrtrieres que celles d Italie 
I ont éié pour les sold.ils républicains. Anjonrd'hiii que tout est nn 
Combat d'inlelligeuce, il f.mt savoir rester des qii.iranle-hnit heures de 
suite assis dans son ranlcnil et devanl une l.ible, < omme un général 
restait deux jours m selle sur son cheval l.'allliiencc des posinlants n 
forcé la n édecine ,^ se di\i-or en catégories : il y a lo médecin (pii 
éeiit. le medei in qui pro'es>»», le médecin politique et le médecin ini- 
lilaiil : (piatre maiiièns dillérentes dèlio médecin, (piairo set lions 
déjà pleiiii-s. Miiaal à la cinquième division, celle des doclein s qui ven- 
di-nl des temedes. il y a conciii nnee. el loti s'y bal a coups d'.d'li- 
clies iiilaiiies ^ur h-s mms do l'ari-. Dans ions les tiibun.Mix. il y a 
pre-qiie aillant d'avocats une de i anses, l/avoc.il s'est lejelé sin le 
joiiriialisme, sur l,i poliiiqne. snr la lilléialine. Knliii I El. il, ass;iilii 
pour les ni'iindres places de la magisiralme. a fini par demander une 
ccriaine forlmie aux so|ii( ilenrs. La leie pirifirme du lils d nu épicier 
riche sera pré.érec à la tôle cairé tlnn j- une bomine de laleiii •«;iiis le 
son. Kn s'everluanl, en deplovant toute son énergie, un jeune homme 
qui pari di> zéro peut se lii)ii\er, au IkhiI de dix ans, aii-de->sons du 
pi'iiit de départ. Aujourd'hui, le laloiit doit avoir lo bonheur ipii fait 
rcussir l'incapacité ; bien plus, s'il m.inque aux b.isscs conditions (|ui 
douuenl le succès à la rampante niédiucrilé, il n'arrivera jamais. 



Si nous ('(winaissions parfaite nient notre é-p' que. nous nous con- 
naissions aii^si nous-mèmi-s, et mms piéferioiis I oisiveté des pensi-nri 
à une aciivilé sans but. la iionehalance et le plaisir à des tiav.<ux inu- 
lih s qui eiissnit j.iss»' notre com.ige el n^é le vif de noire iiilelligenrc. 
Nous avions analysé I étal hoi ial en ri.ml, en finoanl. en nous prome- 
liant. Pour se lairo ainsi, nos réik-xions, nus diaCuurs n on étaient ni 
iiioiiis âge-, ni moins |.! "fonds. 

Tout on remarqiianl I ilotisme aiupiel est condamnée la jeuu'-sse, 
nous (lions itoones de b binlale iiiddlérencv du pouvoir p«iiir loul 
ce (pti lient à rinlelli^eiice, à la pensée, à la poé»ic. (.Iiicis reg.uds, 
Juste * l moi, nous écli iiigioiis soineiil on lisant les journaux, en ap- 
preii.int les évétieuienls do la politique, eu pareouranl les débats des 
iiliambres. en disi niant la coiidnile d'une cour dont ta volonlaiie 
ip'iioiauce no |)enl se com|iarer (pi a la pl.itilnde des courtisans, a la 
médioi lilé des bouillies (pii lormcnl une baie lU oui du iioummu Irùiie, 
tous sans esprit ni portée, sans gloire ni s( ieiice, sans inlliieoce ni 
grandeur. (Jiiel éloge de l.i cour de Charles X, que la cour aclnelle, si 
tant ( si ipie ce soil iino cour! (Jnelle haine contre le pays dans |.i na- 
ImalisatiMii de vulgaires élraiigeis s:i|is talent, introni-és a l.i Chambre 
des Pairs! (,lnel déni de jusli( e ! (pielle iiisiille f.iiliî aux jeunes illiisir.i- 
lions, aux ainbiiimis m'os sur le sol I Nous regardions loiilcs ces < h oses 
Comme nu spectacle, el nous en géniissious sans prendre un parti sur 
nous-momes. 

Juste, (pie personne n'est venu cbercbei , el qui ne serait allé cher- 
cher personne, él.iil, à vingt-cinq ans, nn profoiid [loliliqiie, nn lioinme 
d'une aiilitndo merveilleuse à s.iisir les rapports lointains entre les 
laits présents el les l.iils à venir. Il m'a dit en IHll ce qui devait ar- 
river et ce qui est arrivé : les assassinats, les coiispirations, le rogne 
des juifs, la gène des mouvemenls de la France, la disette d'mlelli- 
geiices dans la sphère supérieure, et rabond.iuce de talents dans les 
bas-fonds où les plus beaux courages s'éloignent sous les cendres du 
cigare. (Jiie devenir.' Si famille lo vonLiit médecin. Etre médecin n'é- 
tait-ce pasatlendie |iendint vingl ans une clientèle.' Vous savez ce 
qu il est d(;venu? Non. Eh bien! il est inédecin: mais il a quitté la 
France, il est en Asie. Eu ce moment, il suci ombe pont être à la fa- 
ligue dans un désert, il meiirl peul-élre sous les coups d'une hoide 
barbare, ou peut-c'tre est-il premier minisire lUi qnel(|ue prince indien. 
Ma voc'ilioii à moi, est l'aciion. Sorti à vingt ans d'un coHi'-ge, il m'é- 
tait intenlil de devenir militaire anlremeul qu'en me f.iisant simple 
soldat, et, faligné di! la triste perspective que preseiilo l'étal d'avocat, 
j'ai acquis les connaissances nécessaires a un marin. J'iniilc Juste, je 
désorte la Franco, où l'on dépense à se faire faire place lo lem|is el 
l'énergie nécessaires aux plus h mies créations. Imilez-uioi, mes amis, 
je vais là où l'on dirige à ion gré sa dosliiiée. 

Ces grandes résolnlions ont été (irises froidement dans celte peliie 
chambre do rii(")lel do la rue (Corneille, lont en allant au bal .Musaid, 
coin lisant de joyeuses lillos, ineiiaiil une vie folle, insouci. iiilo en ap- 
pirencc. Nos résolnlions, nos réllexioiis,onl longtemps llollé. .Marc.is, 
noire voisin, fut en quelque sorte le guide qui nous mena sur le boid 
dii précipice ou du torrent, cl qui nous le lit mesurer, qui nous mon- 
tra par av.ince quelle serait notre destinée si nous nous y laissions 
choir. (]e fut lui (|ui nous mil en garde contre les allermoi' inents ipic 
l'on conlr.iclo avec la miscre cl (pie saiiclionno l'osperauee, en aci op- 
tant des posiiious préc.iiros d'où l'on lutte, en se l.iissaiil aller au iiioii- 
voinont de Paris, celte grande courtisane (pii vous prend el voiis laisse, 
vous sourit cl vous Icuriie lo dos avec une égale facilité, qui use les 
|ilus grandes volontés eu des alleulcs captieuses, cl où riuloilmie est 
enlieleuuo par le hasard. 

Notre première rencontre avec Marcas nous cniis.i comme un 
cblouissement. Kn revenant de nos Ke(des, avaiil I heure du diner, 
nous montions toujours cln z nous cl mms y rosliiuis nn moment, en 
nousalleiid.ini I un raulre, pour savoir si rien n'était (b.iiigé à nos 
plans pour la soirée, [jn jour, à quatre hemes. Juste vil .M.irc.is dans 
l'escalier, moi. je le trouvai dans la rue. Nous étions alors au mois de 
novembre, et M. ircas n'avait point de mantean ; il portait des souhersà 
grosses semelles, un pantalon à pieds en cuir de laine, une lediiigole 
iilene biMiloimée iitsqn an cou. et à col carré, ce qui dtmnail d aillant 
plus un air nulilaiie à son biisie qu'il avait une crav.ile iioite. Ce cQs- 
Inme n'a rien d'exlr.ïonlin.iiie, mais il concordait bien a I allure de 
riiomine et à sa phvsiiinoime. .M.i pieiniere im|iression à son .ispeci, 
ne bu ni la surprise, ni I éioiineuieni, ni la Itisiesse. ni rinl(Tét. ni l.i 
pitié, m. lis nne ciiriosiic ipii tenait de tous ces s<-nlinieiils II a l.iil 
leiiteiiieul, d'un pas qui piign.iil mie iiiélaiieo le prof 'iide. I.i téio iii- 
cliiiee en avuit el non b.iissée à la maiiiere de (ciix ()ui se siveiil 
coiipahles. Si t(''le. grosso el loi le. qui paiaissail i oiileiiii les trésors 
iié( ess.iiics à un aiiibiiieiix du premier ordie, éiail (-01111110 cb.ngei' de 
pensées: elle snecomb.iit sons I ■ poids <rnn>- doiif iir iiKU'.ile. iii.iis il 
n'y avait pas le nioiiidio indice de reiiioids d us ses traits. (,luanl a sa 
figure, elle sera comprise par un mol. Selon un système assez popu- 
laire, ( h.iqiii' face hinnaine a de la n sseinblaiice a* ci un animal L'a- 
nimal de Marcas était lo lion. Ses dicveiix ressemblaieiit :'i une ( ri- 
niere, son mz était court, é( r.ise. Luge el fendu au IhmiI comme celui 
d'un lion, il avait le fioiit partage comme celui d'un lion par un sillon 



60 



Z. MARCAS. 



iiuissaiit, divise (Ml dciix lobes vigoureux, h'iiliii, ses pounncUrs vr- 
Inos (|iio la iiiai^i'cur des joues rendait d'aiilant |)lii>. saillaules, sa 
houclie eiuiiiiu> el ses joins creuses L'iaienl reimiei ^ par des plis d'un 
dessin lier, el liaient relevées par un cnluiis |ilein de tons j.iiinalres. 
Ce visaj;e preMpie leiiiliie seinlilail «•( lairé par diu\ Imiiieres, den\ 
yeux noiis, mais d'une duneeiir iiilinie, ealnies, pioloiids, pleins de 

IK'iisees. S'il est peinii.-.de s'expiiinei ainsi, ces ycn\ lilaienl hinnilic^. 
lareas avait peiir de regarder, moins pour lui ipie pour < en\ sur les- 
quels il allait arrêter son regard laseinalenr; il possédait une puis- 
sance, t>l ne voulait pas l'exercer; il ménageait lo^ passanis, il Irem- 
blail «l'clre remaniné. (le n'était pas mode-tie, mais résignation, non 
pas la resignalion clirélienne qui impliipie la charité, mais la n'-signa- 
lioii con-eillée par la raison <pii a diMiioutré l'iniililité momentanée des 
talents, l'impossibililé île pi-nelrer et de vivre dans le inilitMi (|ui nous 
est propre. Ce regard, en certains moments, pouvait lancer la loiidre. 
De cette boucbe devait partir une voix tuimante, elle ressemblait 
beaucoup à celle de Mirabeau. 

— Je viens de voir dans la rue un fameux liominc, dis-je à Juste eu 
entrant. 

— Ce doil C'ire noire voisin, me rtSpondil Juste, qui dépeignit elïec- 
tiveinent rbomnic que j'avais rencontré. — Un lioinino qui vil coinine 
un cloporte devait être ainsi, dil-il en lerminant. 

— (Joëlle abaissement et quelle grandeur ! 

— L'un est en raison de l'autre. 

— Combien d'espérances ruinées ! combien de projets avortés I 

— Sept lieues do ruines ! des obélisques, des palais, des lours : les 
ruines de Paimyre an désert, me dit Juste en riant. 

^ous appelâmes notre voisin les ruines de Paimyre. Quand nous sor- 
tîmes pour aller dîner dans le triste restaurant de la ru(; de la Harpe 
où nous étions abonnés, nous demandâmes le nom dû numéro 57, et 
nous apprîmes alors ce nom prestigieux de Z. Marcas. (^omme des en- 
laiits que nous étions, nous répétâmes plus de (eut fois, et avec les 
réllexions les plus variées, bouflonnes ou mélancoliques, ce nom dont 
la prononciation se prétait à notre jeu. Juste arriva par moments à 
jeter le Z comme une fusée à son départ, et, après avoir déployé la 
première syllabe du nom brillamment, il peignait une chute par la briè- 
veté sourde avec laquelle il prononçait la dernière. 

— Ah çà ! où, comment vit-il ? 

De cette question à l'innocent espionnage que conseille la curiosité, 
il n'y avait que l'intervalle voulu par l'exécution de notre projet. Au 
lieu de flâner, nous rentrâmes, munis chacun d'un roman. Et de lire 
en écoutant. Nous entendîmes dans le silence absolu de nos man- 
sardes le bruit égal et doux produit par la respiration d'un homme en- 
dormi. 

— Il dort, dis-je à Juste en remarquant ce fait le premier. 

— A sept heures, me répondit le docteur. 

Tel était le nom que je donnais à Juste, qui m'appelait le garde des 
sceaux. 

— Il faut être bien malheureux pour dormir autant que dort notre 
voisin, dis-jo en sautant sur notre commode avec un énorme couteau 
dans le manche duquel il y avait un tire-bouchon. Je fis en haut de la 
cloison un trou rond, de la grandeur d'une pièce de cinq sous. Je n'a- 
vais pas songé qu'il n'y avait pas de lumière, et, quand j'appliquai 
l'œil au trou, je ne vis que des ténèbres. (Juand vers une heure du 
matin, ayant achevé de lire nos romans, nous allions nous déshabiller, 
nous entendîmes du bruit chez notre voisin : il se leva, fit détonner une 
allumette phosphnriqiie et alluma sa chandelle. Je remontai sur la 
commode. Je vis alors Marcas assis à sa table et copiant des pièces de 
procédure. Sa chambre était moitié moins grande que la nôtre, le lit 
occupait un enfoncement à côté de la porte; car l'espace pris par le 
corridor, qui finissait à son bouge, se trouvait en plus chez lui; mais 
le terrain sur lequel la maison était bâtie devait être tronqué, le mur 
mitoyen se terminait en trapèze à sa mansarde. Il n'avait pas de che- 
minée, mais un petit poêle en faïence blanche ondée de taches vertes, 
et dont le tuyau sortait sur le toit. La fenêtre pratiquée dans le tra- 
pèze avait de méchants rideaux roux. Un fauteuil, une table et une 
misérable table de nuit, composaient le mobilier. Il mettait son linge 
dans un placard. Le papier tendu sur les murs étaithideux. Evidemment 
on n avait jamais logé là qu'un domestique jusqu'à ce que Marcas y 
fût venu. 

— Qu'as-tu? me demanda le docteur en me voyant descendre. 
• — Vois toi-même! lui répondis-je. 

Le lendemain matin, à neuf heures, Marcas était couché. Il avait dé- 
jeuné d'un cervel.ts : nous vîmes sui une assieile, parmi des miettes de 
pain, les restes de cet aliment qui nous était bien connu. Marcas dor- 
mait. Il ne s'éveilla que vers onze heures. Il se remit à la copie faite 
pendant la nuit, et qui était sur la table. En descendant, nous deman- 
dâmes quel était le prix de cette chambre, nous apprîmes qu'elle coû- 
tait quinze francs par mois. En quelques jours, nous connûmes parfai- 
tement le genre d'existence de Z. Marcas. Il faisait des expéditions, à 
tant le rôle sans doute, pour le compte d'un entrepreneur d'écritures 



qui demeurait dans la cour de la Saiute-Clia|)elle; il travaillait pendant 
la moitié de la nuit : après avoir di>rini de six à dix heures, il recoin- 
men<,'ait en si* levant, écrivait jnsipi'à trois heures . il sortait alors ponr 
porter ses copies avant le diiier, el allait manger nie .Mii |icl-|r-(!oiiite, 
elle/. Mi/erai. à r.iisoii de in-iil sous par repas, puis il r(!venait si; cou- 
cher a six bernes. Il nous lut prouve que M.ircas ne |trun(iii(,ail pas 
•piiii/e phrases d.ois un mois; il ne p.o l.iil à personne, il ne se disait 
pas un mol à luiinéme dans son horrible mansarde. 

— D'cidé ut, les ruines de Paimyre sont terriblement Hllcnciciiscsl 

s'écri.i Juste. 

Ce silence chez un honiine dont U'.s dehors étaient si imposants avait 
(piel(|U(; chose; dit prolondemeul signiliialif. (Jnelipiefois, en nous reii- 
conliant avec lui, nous écliaiigi(»iis des regards pleins d(; pensées de 
paît el d'antre, mais ipii ne lurent suivis d'aucun protocole. Iitsensi- 
blenient, cet lioinme devint l'objet d'une intime admiration, sans que 
nous |)iissions nous en explifpier la cause. Elait-ce ces nid-iirs secrele- 
meiil simples, celle! régularité monastiipic, celti; frngalitc'; de solitaire, 
ce travail di; niais ipii permellait à la pensée de rester iienlr(î ou de 
s'exercer, et qui accusait l'attenle de (|uel(pie événemeiil h(;ureiix, ou 
qiiehpie |)arli pris sur la vie? .Après ikmis être longtemps |)ronienés 
dans les mines d»î Paimyre, nous hts oubliâmes, nous étions si jeunes! 
Puis vint le carnaval, ce carnaval parisien (pii, désormais, effacera 
l'ancien carnaval de Venise, et (pii, dans (piel(|iies années, attirera 
rEiiro|)e à Paris, si de maleuconlieiix préfets de police ne s'y o|»po- 
seiit. On devrait tolérer le jeu pendant le carnaval ; mais les niais mo- 
ralistes qui ont fait supprimer le jeu sont des calculateurs iinbéciies 
qui ne rélabliront celte plaie nécessaire que (|uaiid il sera prouvé que 
la France laisse des millions en Allemagne. 

Ce joyeux carnaval amena, comme chez tous les étudiants, une 
grande misère. Nous nous étions défaits des objets de luxe, nous avions 
vendu nos doubles habits, nos doubles bottes, nos doubles gilets, titiit 
ce (|ue nous avions en double, excepté notre ami. Nous mangions du 
pain et de la charculerie, nous marchions avec [)récaulion, nous nous 
étions mis à travailler, nous devions deux mois à l'hôtel, et nous étions 
cerlains d'avoir chez le portier chacun une note composée de plus de 
soixante ou quatre-vingts lignes dont le total allaita quarante ou cin- 
► quante francs. Nous n'étions plus ni brusques ni joyeux en traversant 
le palier carré qui se trouve au bas de l'escalier, nous le franchissions 
souvent d'un bond en saulant de la dernière marche dans la rue. Le 
jour oii le tabac manqua pour nos pipes, nous nous aperçriines que 
nous mangions, depuis quelques jours, notre pain sans aucune espèce 
de beurre. La tristesse fut immense. 

— Plus de tabac ! dit le docteur. 

— Plus de manteau ! dit le garde des sceaux. 

— Ah ! drôles, vous vous êtes vêtus en postillons de Lonjumeau ! 
vous avez voulu vous mettre en débardeurs, souper le malin et déjeu- 
ner le soir chez Véry, quelquefois au Hocher de Cancale ! Au pain sec, 
messieurs! Vous devriez, dis-je en grossissant ma voix, vous coucher 
sous vos lits, vous êtes indignes de vous coucher dessus... 

— Oui, mais, garde des sceaux, plus de tabac ! dit Juste. 

— Il est temps d'écrire à nos tantes, à nos mères, à nos sœurs, que 
nous n'avons plus de linge, que les courses dans Paris useraient du 
fil de fer tricoté. Nous résoudrons un beau problème de chimie en 
changeant le linge en argent. 

— Il nous faut vivre jusqu'à la réponse. 

— Eh bien ! je vais aller contracter un emprunt chez ceux de mes 
amis qui n'auront pas épuisé leurs capitaux. 

— Que trouveras-tu? 

— Tiens, dix francs ! répondis-je avec orgueil. 

Marcas avait tout entendu; il était midi, il frappa à notre porte et 
nous dii : — - Messieurs, voici du tabac; vous me le rendiez à la pre- 
mière occasion. 

Nous restâmes frappés, non de l'offre, qui fut acceptée, mais de la 
richesse, de la profondeur et de la plénitude de cet organe, qui ne peut 
se comparer qu'à la quatrième corde du violon de Paganiiu. Marcas 
disparut sans attendre nos remercîménls. Nous nous regardâmes, Juste 
et moi, dans le plus grand silence. Etre secourus par quelqu'un évi- 
demment plus pauvre que nous! Juste se mit à écrire à toutes ses fa- 
milles, et j'allai négocier l'emprunt. Je trouvai vingt francs chez un 
compatriote. Dans ce malheureux bon temps, le jeu vivait encore, et, 
dans ses veines dures comme les gangues du Brésil, les jeunes gens 
couraient, en risquant peu de chose, la chance de gagner quelques 
pièces d'or. Le compatriote avait du tabac turc rapporté de Coiistan- 
tinople par un marin ; il m'en donna tout autant que nous en avions 
reçu de Z. Marcas. Je rapportai la riche cargaison au port, et nous 
allâmes rendre triomphalement au voisin une voluptueuse, une blonde 
perruque de tabac turc à la place de son tabac de caporal. 

— Vous n'avez voulu me rien devoir, dit-il; vous me rendez de l'or 
pour du cuivre, vous êtes des enfants... de bons enfants... 

Ces trois phrases, dites sur des ions différents, furent diversement 
accenluées. Les mots n'étaient rien, mais l'accent... ah ! l'acccni nous 



Z. MARCAS. 



61 



(aisait ;tiiii> de dix ans. Marras avail caclit; >cs copies en nous ciilondant 
venir; nous coiiiiiriincs qu'il eiil été indisirel do lui parler de ses 
moyens d e\i>lence, el nous lùiMe> IioiiIimk alors de I a\oir csitionné. 
Son armoire él.til ouvi-rle, il n'y avail que di-nx clieniises, une cr.ivale 
blanetie el un rasoir. Le ravoir n>e (il frémir. Un miroir (|ui pouvail 
valoir tcut >ons élail ace rmlié auprès de la croisée. Les gisles simples 
et rar s de cel homme iv.iicnl une sorte de t;randeur sauvage, Nous 
nous regardâmes, le dm teiir el moi, comme pour savoir ce ipie nous 
devions répoiiilre. ,lu>le. me voyant intt*idil, demanda plaisannnenl à 
Marcas : — .Monsieur cultive la liltéralure? 

— Je m'en suis bien garde! répondit Marcas, je ne serais pas si 
riche . 

— Je croyais, lui dis-je, que la poésie pouvait seule, par le temps 
qui court, hi^cr uii liounne aushi mal que nous. 

Ma n-llexion lit sourire Marcas, et ce sourire donna de la grâce à i-a 
fkce jaune. 

— L'ambition n'est pas moins sévère pour ceux qui ne réussissent 

E3S, dit-il. Aussi, vous tpii commencez la vie, allez dans les sentiers 
altus ! ne pensez pas à devenir su|)érieurs, vous seriez |)erdus! 

— Vous nous conseillez de rester ce qu^ nous sommes/ dit en sou- 
riant le docteur. 

La jeunesse a dans sa plaisanterie une grâce si communicalivc el si 
enTinline, que la phrase de Juste lit encore sourire Marcas. 

— (Juels événements ont pu vous donner cette horrible piiilosopliic? 
lui dis-je. 

— J'ai encore une fois oublié que le hasard est le résultat d'une im- 
mense équation dont nous ne comiai»sons pas toutes les racines. (^)uaiid 
ou p.irt du zéro pour arriver à Inuilé, les chances sont incalculables. 
Four les ambitieux, Paris est une immense roniclte, et tous les jeunes 
gens croient avoir une victorieuse martingale. 

Il nou> présenta le tabac que je lui avais donné pour nous invi- 
ter à fmuer avec lui ; le docteur alla prendre nos pipes, Marcas char- 
gea la •.icnne, puis il vint s'asseoir chez nous eu y apportant le tabac; il 
n'avait chez lui qu'une chaise et sou fauteuil. Léger comme un écu- 
reuil, Juste descenilit et reparut avec un garçon apporlanl trois bou- 
teilles de vin de Bordeaux, du froma<r;c de Brie et du pain. 

— Bon ! dis-je en moi-même et sans me tromper d'un sou, quinze 
francs ! 

En effet, Juste posa gravement cent sous sur la cheminée. 

Il est des différences incommensurables entre l'homme soci.il pt 
riniuime qui vit au plus près de la tialme. Une lois pris, Toussaint Loti- 
verture est mort sans proférer une |)arole. Napoléon, une fois sur son 
rocher, a babillé connue une |iie; il a voulu s'e\pli(pier. Z. Marcas 
commit, mais à notre i)rolit seulement, la même faute. Le silence et 
toute sa majesté ne se lrou\ent que chez le sauvagr. Il n'est pas de 
criminel qui, pouvant laisser touii)er ses secrets avec sa tète dans le 
panier rouge, n'é|)rouve le besoin purement social de les dire ;i (piel- 
qu'un. Je me trouqie. Nous avons vu l'un des Iroquois cin faiiltourg 
Sainl-Marcean metlaul la nature parisienne à la h:uitem- de la nature 
sauvage : un homme, un républicain, un conspirateur, un l'rauçais, un 
vieillard, a surpassé toiU ce que nous connaissions de la fermeté nègre, 
et tout ce que Coo|>er a prêté aux peaux rouges de dédain et do calme 
au milieu de leurs défaites. Morey, ce (iuatimozin de la Monta}.'ne, a 
carde une altitude inouïe dans les aiuiaies de la justice européenne. 
Voie i ce que nous dit Marcas pendant cette matinée, en enlremêl.inl 
son récit de larline^ graissées de fromage et humectées de verres de 
vin. Tout le labac y passa. Parfois les liacres qui traversaient la pi ice 
de rodéon, les omnilui- qui la labour lieul, jett-renl leurs sourds rou- 
lenienis, comme pom- allester que l'aris était toujours là. 

Sa lauïille était de Vitré, son père et sa mère vivaient snr quinze 
cents francs de rente. Il avait fait gratuitement ses étu. les dans un 
séminaire, et s'était refusé à devenir prêtre : il avait senti en lui-même 
le foy<'r d'une excessive ambition, et il était venu ;i pied ;i Taris, à 
làge de vingt ans, riche de deux cents francs. Il avail lait son droit, 
tout eu Irasaillant che/ ini av(»iit', on il était devenu premier (1ère. Il 
ét.iii docleiu- en droit, il possédait l'anciinne et la nouvelle législation, 
il pouvait en remontrer aux plus célèbres avocats. Il savait le droit des 
gens et connaissait tous les Irailés européens, les couhunes interna- 
tionales. Il avail étudié les honuiies et les choses dans cinq capitales : 
Louthes, lîerlin. Vienne, Pétersbourg et l.'ons|ant:nnplc. Nul mieux (pie 
lui ne coniin.iissait les précédents de la Chambre. Il avail fait pendant 
ciiKi ans les tiliambres pom une feuille quotidienne. Il iinprovis;iil. il 
parlait admirablement, el pouvait parler longtemps de (elle voix gra- 
cieuse, profonde, (pii nous avail frappés dans |';ime. Il nous prouva, 
par le récit de s;i vie, qu'il était grand orateur, orateur concis, grave, 
ri ni'aiiiuoius d'une éloqueiKe péiu tr.mte : il tenait de Beiryer pour la 
chaleur, pour les mouvements sympathiques aux masse,; il tenait de 
M Thiers pour l.i line-se. pour l'h-ihilelé; mais il eilt été moins diffus, 
moins embarrassé de coin lun; : il comptait passer brusquement an 
pouvoir sans s'être eug.igé par desdodriii's d'abord necess.iires;» un 
homme d'opposition, et qui plus tard gênent l'homme d Ktat. 



.Marcas avait appris tout ce iiii'un véril;ible homme d'Llat doit &a- 
V(»ir ; aussi soii elnmiement fut-il excessif quand il enl oicasiou de vë- 
rili< r l.i |irofonde ignorance des gens parvenus en Kraiu e aux afl.iires 
pnbliipies. Si (liez lui la vo( a|ion lui avail ciiiseillé l'i-tude, la nature 
s'i tait montrée prodigue, ellir lui avait ac( ordé tout ( c (jui ne peut s'ac- 
(iiierir : nue péiieiiaiion vive, l'empire sur soi-ni<hne, la dextérité de 

I esprit, la r.ipidité du jugement, la décision, ct, ce qui est le génie de 
ees hommes, la fertilité des moyens. 

Quand il se crut sunisammenl armé, .Marcas trouva la France eo 
proie aux divisions intestines m-es du trii<iii|i|ie de la bram lie d Orléans 
sur l.i biaiulie aim-e. Lvidemnienl le tel r. nu des luttes pohti(|ues est 
changé La guerre civile ne peut plu> diiier lon^'t> iiips, elle ne se fera 
plus dans les provinces. Kn France, il n'y aura plus (|u°un cuinbal de 
courte durée, au siège même du |.ouveiiieni-ut. et (pii terminera la 
guerre murale que des intelligences d'élit»; auront faite auparavant. Cet 
état de choses durera tant que la Franee aura son singulier gouverne- 
nieiil, qui n'a d'analogie avec celui d aucun nays, car il n'y a nas plus 
de parité entre le gouvernement anglais el le in'dre (|u'enlre les deux 
territoires. La place de Marcas était donc dans la presse politique, 
l'auvie et ne pouvant se faire élire, il devait se manifester subitement. 

II se résolut au sai rilice le plus coûteux pour un honinie su|)erieur, à 
se subordonner à quehpie député ri( lie et ambitieux pour lequel il tra- 
vailla. Nouveau Bonaparte, il chercha son B.irras; Colbert espérait 
trouver .Mazarin. Il rendit des services immenses; il lt;s rendit, la-des- 
sns il ne se drapait point, il ne se faisait |)as gr.uid, il ne criait point à 
rin;;ralitude, il les rendil dans l'espoir que (ct hoinme U- mettrait en 
position d'être élu député : .Marcas ne soiihail.iit pas autre cliosc que 
le prêt luicessaire à l'acipiisition d'une maison à l'aris, alin de satisfaire 
aux exigences de la loi. lUchard 111 ne voulait que s(ni « lieval. 

En trois ans, Marcas créa une des cincpiante prétendues capacités 
politiques qui sont les r.upiettes avec les(pielles deux ni.iins sournoises 
S(> renvoient les portefeuilles, absolument comme i^n direc leur de ma- 
rionnettes heurte l'un contre l'autre l«; cominiss;iire el l'olichinelh; dans 
son théâtre en plein vent, en espérant toujours faire sa recette, (x-t 
homme n'existe que par Marcas ; mais il a pré* isément assez d'esprit 
pour appré( ier la valeur de son teinturier, pour savoir que M.ircas, une 
fois arrivé, resterait comme un homme nécessaire, tandis que lui se- 
rait déporté dans les colonies du Luxembourg. Il résolut donc de met- 
tre des obstacles invincibles ;i ravancemeiil de son direcU'ur, et cacha 
cette pensée sous les formules d'un dévouement absolu, domine tous 
les hommes petits, il sut dissimuler :i merveille; puis il gagna du ( liamp 
dans la carrière de l'iugraliludi', car il devait tuer .Marcas pour n'être 
pas tué par lui. Ces doux honunes, si unis en ap|t.irence, se h.iiient 
dès que l'un eut une fois trompé l'autre. L'hoinme d'Etat fil partie d'un 
ministère, Marcas demeura dans r(q»position pour empêcher ipion 
n'attaquât son ministre, à (pii, par nu tour de force, il lit ohleiiii les 
élogCs de l'opposition. Pour se disjieiiscr de récompenser srui lieute- 
nant, l'houmie d'Etal objecta riiii{>ossibilité de pl.icer brus(pienienl et 
sans d'habiles ménagements un honinie Je l'oiiposition. .Marcas avait 
couqilé sur une plan- pour obtenir par un mariage r('ligiliililé tant dé- 
sirée. Il avait trente-deux ans, il prévoyait la dissulution de la Clinm- 
bre. Apres avoir pris le ministre en llagraut délit de mauvaise foi, il le 
renversa, ou du moins contribua beaucoup à sa chute, et le roula dans 
la fange. 

Tout ministre toml)é doit, pour revenir au pouvoir, se montrer re- 
(buildile; cet homnie, que la faconde royale avait enivré, qui s'ét.iii 
cru ministre pour longtemps, reconnut ses torts ; en les avou.inl, il 
remlit un léger service d'argent à Marcas, qui s'était cndelté peiid.inl 
Celle lutte. Il soutint le journal aiupiel travaill.iit Marcas, et lui en (il 
donner la direcli(Ui . Tout en niépris.inl cet b«uiiiue, Marcas, qui re( rv.iil 
en quelqiu' SOI le des arrhes, coiisontil ;i paraître fiire cause ((inimnne 
avec le ministre tombé. Sans démasquer encore toutes les batteries de >a 
supêrioiilt-, Marcas s'avan<;a plus (jue la |iremiere fois, il montra la moi- 
tié de son savoir taire ; le ministère ne dura que cent (|uatre-vingts 
jours, il fut dévoie. .Marcas, mis en rapport avec quelques di-pntés, les 
avait maniés coniine pâte, en laissant (liez tous une liaule idée de ses 
talents. Son mannequin lit de nouveau partie d'un ministère, el le jiuir- 
nal devint miuislêiiel Le ministre réunit ce journal a un autre unique- 
ment pour annuler Marcas, (|ui, dans celle fusion, dut céder la place 
à un concurienl riche et insolent, dont le nom était connu et qui avait 
déjà le pied à létrier. .Marcas retomba d.ms la plus prolonde misère, 
son allier protégé savait bien en quel abime il le plongeait. Où aller.' 
Les journaux ministériels, avertis sons main, ne voulaient pas de lui. 
Los journaux de l'opposition répngn lieiil a 1 admettre dans leiiiseump- 
t(»irs. M.irc.is ne pouvait passer ni chez les républicains ni chez les lé- 
gitimistes, deux partis dont le li iomphe C!>1 le renversement de la chose 
actuelle. 

— Les ambitieux aiment l'actualité, nous dit-il en souri.ml. 

Il verni de (piehpns arti( les relatifs à des entreprises ( ouimcrclalcs. 
Il travailla dans une des < nt y( lo|)édies que la sp*'-i nlalion et ikui la 
science a lente de produire. Eiilin. l'on fonda un journal nui ne devait 
vivre que deux ans, mais qui rechercha l.i riHlaction de Marcas ; des 
lors, il renoua conn.iissancc avec les ennemis du niiui»tre. il put en- 



()2 



Z. MAUCAS. 



tror rl;)ns In p.iiiio qui v«iil;ii( la rhiil<< du iniiiiNlèrc; et, une fois quu 

son |iii: piil joiu-r. ratliniiii-lialioii fol iciiNcrMV. 

I.f joiirii:)! (Il- M.ircas triait inuil dt'piiis si\ iimis il n'avait pn Iron- 
vcr ilr pl.K (■ nnll)' pari, on l(> laisail pa>«t*i pour nn lioiiini)' (laii}:ni u\, 
la caliiniiiic nionl.iil >-nr lui : il vrnail de Itn-r inio innncnsc o|i(>ralioii 
Onancii'n' »>l inllll«^ll irlli' par (pu>l(pics arlii les cl par nn painpiili l On 
le savail l'or;; me d un Itanipiirr ipii. disail-on, I avait rirlicninil p ayii, 
cl i\v ipii s;iiis doiili' il allciiilail ipii-lipics ciiinplai^anccs en ri'lonr de 
Son (IcviMii-nicMl. Pc^joillt' drs iioininrs cl (1rs «'Iiiims, lasse |»ar nnt! 
Inilt'di' cinci ainici's. Marcas. ri ^.'anii' plulot < onum- nn rn/K/oZ/icrr (pifi 
roinnic nn >^i.i\\i\ capilainc, a(-r;ilil>' par la nrcrs-'ilé di> {.'a^niM' du pain, 
vo <pii 11 inpfcliail tir pa;;niMdn Icrrain. di-solé d»' I iidlnrncc des (icns 
sin" la priiNt''f, en proie à la pins proloinle nii-.eio, solail relin- dans sa 
min-arde. en paj;iianl Irenle sons par jour, la sonuno siricleineni mi- 
res aire ^ ses l)esoins. l,a niédilaiion avait étendu connne des dcM-rls 
anionr de Ini. Il lisait les jonrnanx ponr «Hie an courant des (>\(;iie- 
ineiils. l\i//o di noi(;o lut ainsi pendant (]ne!(]nc icnips. Sans dotnc 
Mar«'as inedilait le |)lan d inu* allatpie sériense. d s'Iiabilnait penl-ctrc 
à la dis>.iiunlalion et se puni^s^it de ses fautes par nn silence pytlia{,'o- 
ritpic. Il ne nons doinia pas les raisons de sa conduite. 

Il est inipossil'le de vous raconter les scènes do liante coniddio qui 
sont (•acliée> sons cette synllic^c algt-brique de sa vie ; les factions inu- 
tiles f.iiies an pied dt> la lorinnc (|ni s'cnvolail, les loiiuncs chasses ù 
travcisles Inon^sadles parisiennes, les courses dn solli( ilenr lialetant, 
les tentatives es^avécs sur des indiéciles, !es projcls t'le\és qui avor- 
laieul par riidlueiice d'une feninie ineple, les confciences avec des 
l)nnli(piicrs qui voulaient (pie loins fonds leur rapportassent et des lo- 
ge-, et la pairie, et de gros inl(ir('ls ; les espoirs arri\«5s an faîte, et qui 
tcnili lient à lond sur des bi isants : les merveilles opérées dans le rap- 
procliement d inl(Mèts coiilraires et qui se sC|)arenl après avoir bien 
inar( li(' peud.mt une semaine; les déplaisirs mille fois lépéiés de voir 
un sot (léi oré de la I éiiion d'Iioimenr, el ignorant connue ini commis, 
préléré à I liouime de (aient ; puis ce que Marcas appriait les strata^-è- 
mes de la bèti-e : ou frapj^e sur nu lioiume, il paraît convaincu, il lio- 
clic la tète, tout va s'arran<ier : le lendemain, celle gomme élastique, 
un momenl comprimée, a repris pendant la nuit sa consistance, elle 
s'est même goull e, el lonl est à recommencer: vous retravaillez jus- 
qu à ce (pie vous ayez reconnu (pie vous n'avez pas alfaiic à uu liumnie, 
mais à du mastic qui se sècbe au soleil. 

Ces mille déconvenues, ces immenses pertes de force bumaine ver- 
sée sur des i)oinls stériles, la diniculté d'opérer le bien, l'incroyabh; fa- 
cilité de faire le mal; deux grandes parties jouées, deux lois gagnées, 
deux lois perdues; la baine d'un bomine d'Etat, lêle de bois à masque 
peint, à fausse cbevelure, mais en qui l'on croyait : toutes cesgran(Jes 
et ces iieliies cboses avaient non pas découragé, mais abattu momen- 
tanémoiil Marcas. Dans les jours où l'argent était eiitié chez Ini, ses 
mains ne l'avaienl pas rclcnu. il s'était dunné le céleste plaisir de tout 
envoyer à sa famille, à ses sœurs, à ses frères, à son vieux pèie. Lui, 
seudd ible à Napoléon tombé, n'avait besnin que de trente sous par 
jour, el tout boinuie d'éuergie peut toujours gagner trente sous dans 
sa journée à Paris. 

Quand Marcas nous eut acbcvé le récit de sa vie, qui fut enlre- 
im''le de réllexions, cnupé de maximes et d'observations qui déno- 
taient le grand polili(pie, il snflit de qnel(]nes intciiogaliniis, de quel- 
ques réponses imiinelles sur la marcbe des cboses en France et en 
Kiirope, pour (|u'il nous fûl démontré que Marcas éiait un véritable 
bouune d'iitat ; car les liommes iieuvent être promplement el lacile- 
meiit jugés dés (pi ils consentent à venir sur le terrain des difficultés : 
il y a pour les liommes snpéiieuis des Slubolel, el nous étions de la 
tiibn (les lévites modernes, sans être encore dans le temple. Comme 
j(; vous l'ai dit, notre vie frivole couvrait les desseius que Juste a exé- 
ciilés pour sa part et ceux que je vais mettre à fin. 

Après nos propos échangés, nous sortîmes tous les trois, et nous 
allâmes, en attendant I beure du dîner, nous promener, malgré le 
Iroid. dans li; jardin du Luxembourg. Pendant celte promenade, l'en- 
Ireiien, tiiujoins grave, embrassa les points douloureux de la situation 
poliiiipie. I.liacun de ii>iis y apporta sa phrase, son observation ou 
Sun mol. sa plaisanleiie ou sa maxime. Il n'élait plus exclusivement 
question de la \ie à proportions (olossales que venait de nous peindre 
M 1 cas. le soldat des luttes politiques. Ce fut, non plus l'horrible mo- 
nologue du navigaienr échoué dans la mansarde de l'hôtel Corneille, 
niiiis un dialogue tù deux jeunes gens instruits, ayant jugé leur épo- 
que, cherchai. ni sous la conduite dun homme de talent à éclairer 
leur propre avenir. 

— Pourquoi, Ini demanda Juste, n'avez-vous pas attendu patiem- 
ment une oc( asion. n'avez-vous pas imité le seul homme qui ait su se 
produire depuis la révolution de juillet en se tenant toujours au-des- 
bu.i du (loi? 

— Ke vous ai je pas dit que nous ne connaissons pas toutes les ra- 
cine» du hasard? Carrel était dans une position identique à celle de 
Cl t orateur. Ce sombre jeune homme, cet esprit amer, portait tout un 
gouvernement dans sa tête : celui dont vous me parlez n'a que l'idée 



démonter en crou|ie derrière chaque événement; des deux. Carro 
élait I liomnie fort; eh bien I liiii devienl miuistre, C:iri(:l resie |onr 
n.disie : I bomine iin omplel. iii:iis Mililil, existe, t!:iri('l oieiirl .li* vnii 
ferai (dtserver ipii* ( et bmiitiie a mis ipiiii/.(ï ans ;i l.iire s(mi ( lieinin, e< 
n'a {.lit encore (pie du(lieiiiiii: il peut èlre pi is et liroV(': cuire dtMix 
char' elles «-iir l.i gr.tiide route. Il n'a pas di; iiiai>ou ; il n'a pas 
Comme Mclteruich, le pal.iis de la f.iMiir, on, comiiie Villcle, h 
toit pidlectem d une majoriié compacte, .b; ne ctois p.ts ipie, d.iiis dix 
nus, la forme actuelle hiibsistc. Ain^i, en me 6up|iosaiil un si Iri-lc 
bonbeiir. jt; ne suis plus à leiiips; car, pour ik- pas être balaNu d.iiiv 
le mouvement (pie je pri^ois, je devrais déjà avoir pris une position 
supérieure. 

— Quel monvemeiit? dit .liisle. 

— .\(U)T 1K50, npoudii Marcas (rnn Ion solennel on élendanl la 
main vers Paris, aoiit f.iit par la jeunesse ipii a lié li javelle, f.ni pai 
l'intelligeiK (^ (|ni av.iil milii la moisson, a onblit'; la part de la jeimessi 
el (l(! rintelligence. La jeunesse é( l.itiMa comme la chaiidicre d'iiiK 
macbine à vapeur. La jeiiiiesse n'a pas d'issue enriaiice, elh; \ 
amasse une aNalaiichc de capaciK's méconnues, d'ambilions l(-<:iliines 
et iiKpiieles; elle se marie peu; les familles ne savc-nl (pie laire do 
leurs enfants; ipiel sera le bruil ipii ('br.inlera ces masses, je m.' sais: 
mais elles se précipiteront dans ('(H, il de choses actuel el h', hiuilevei 
Seriiiil II est (h^s lois de llm tnalioii (pii i(fgi>sent les généralions, ci 
que l'empire romain avait méconnues (piaiid les barbares arrivcionl. 
An'{onr(i'hni, les barbares ^oiit (bs intilligcnces. Les lois (bi lio|i plein 
agi'-sein en ce moment leul< uieiil, SDUrilemeiit an milieu de nous. L( 
gouvernemeiil est le grand (diipable; il méconnail les deux |ini~san- 
ces aiix(pielles il doit loiil; il s (;st laissé lier les mains par les absur- 
dités dn contrat; il est tout préparé comme une victime. Louis XIV, 
Napoléon rAiigleterre, étaient et soiil avide.^ de jeunesse inteliigente. 
Eu France, la jeuiiiîsse est condamnée par la légalité nouvelle, par les 
condiii<uis mauvais' s du principe électif, par les vices de la coiistilu- 
lion ministérielle. Eu examinant la composiliou de la Cliambie (ficc- 
tive. vous n'y trouvez point de député de trente ans : la jeunesse 
de Hicbelieu el celle de Mazarin, la jeunesse de Turenuiî et cellt; de 
Colherl, la jeunesse (!.• l'ill et celle de Saint-.bist, celle de Napoléon e( 
celle du prince de Mellernich, n'y tronver.iient poinl de |ilace. lin ke. 
Sheiidan, Fox, ne pourraient s'y asseoir. On aiir.il pu mettre la majo- 
riié politique à vingt el un ans et dégrever l'élig bililé de toute es|ièce 
de condition, les dr^pariemenis n'auraient é'n que les députés actuels, 
des gens sans aucun taleul politique, iucapab es de paner sans estro- 
pier la grammaire, el parmi lesquels, en dix ans, il s'est à peine ren- 
contré un bomine d Etat. On devine les uioiifs d une circoustaiice à 
venir, mais on ne peut pas jnévoir la circon lance elle-'nême. lin et 
moment, on pousse la jeunesse entière à se faire républicaine, parce 
qu'elle voudra voir dans la République son émancipation. E le se sou- 
viendra des jeunes représentants di peuple et des jeunes gi'in'raux ! 
L'imprudence du gouvernemenl n'est comparable qu'à son avari. e. 

Celle journée eut du retentissement dans notre exisieuce ; Marcai; 
nous alfermil dans nos résoluMons de quitter la France, où les supé- 
riorités jeunes, pleines d'activité, se trouvent éera^^ées sous b; poids 
des médiocrilés parvenues, envieuses el insatiables. Nous dînâmes • n- 
semble me de la Harpe. De nous à lui. désormais, il y eiil la plus r(!S- 
peclneuse al'l'ectinn ; de Ini sur nous, la protection la plus active dans 
la sphère des idées. Cet homme savait toui, il avait loiil approfondi. 
Il éliidia pour nous le globe iiolilique, et chercha le pays où les chan- 
ces étaient à la fois les plus nombreuses et les plus favorables à la 
réussite de nos plans. Il nous marquait les points vers lesquels devaienl 
tendre nos éludes: il nous fit liàier. en nous expliquant la valeur du 
temps, en nous faisant comprendie que l'émigialiou aurait lieu, que 
son eflet serait d'enb-ver à la France la crème de son énergie, de ses 
jeunes esprits, que ces intelligences nécessairement babil s choisi- 
raient les meilleures places, el qn'd s'agisSiit d y arriver les premiers. 
Nons veillâmes des lors assez souvent à la lueur d une l.iinpe. Ce gé- 
néreux niaîlre nous écri\it quelques mémoires, d(!ux pour Juste el 
trois pour moi, qui sont d'admiiabies iii>-trnctious, de ces renseigne- 
ments que l'expérience peut seule donner, de ces jalons que le génie 
seul sait pl.intcr. Il y a dans ces pages parlnmées de tabac, pleines de 
car 'Clères d'une cacograpbie presque biéioglypliupie, des indicatioiic 
de fortime, des prédictions à coup sûr. Il s'y trouve des présomptions 
sur cert.iius points de l'Amérique et de l'Asie, qui, depuis et av;ml 
que Juste et moi n'ayons pu partir, se sont réalisées. 

Marcas élait, comme nous d'ailleurs, arrivé à la plus complète mi- 
sère: il gagnait bien sa vie journalière, mais il n'avait ni linge, ni ba- 
bils, ni chaussure. Il ne se fiisait pas niilieui qu'il n'était; il avait 
rêvé le luxe en rêvant l'exercice dn pouvoir. Aussi ne se recoimais- 
s il-d pas pour le Marcas vrai Sa forme, il l'abandonnait au caprice 
de la vie réelle. Il vivait par le sunllle de son ambition, il rêvait la 
vengeance el se gourmaudail lui-même de s'adonner à un seulinieiil si 
creux. Le véritable bomine d'Llat doit étie surtout iudilféri ni ain, 
passions vulgaires; il doit, comme le savant, ne se passionner q 
pour les choses de sa science. Ce fut dans ces jours de misère q.. 
Marcas nous parut grand et même lenible; il y avait qu' Ique cbo •: 



Z. MARCAS. 



d'rrrnyniit (l;«ns son rppanl.qni roiilfiii|il:iii un inomlf dt* pliisqin; co 
lui i|iii ri.i|i|ic le» vi-iix div> |i(iiiiiiifs oïdiii.iins. il il.iil |iitiir iioii'. un 
siijt-l il éiiidr cl d'i-(<tiin<'iiiriil, r;ir \:\ jiiinrssi* '(|iii de nous iio l'a |i:is 
('|roii\c /i, I:) Jt'MiiO'-t' nsst'iil un vif l)i-M»in d :iilniii:tiii)n : cllr aiini; ik 
s'.iH.wUr, cllf i'>l naiurtll" ni> ni itmlcL" a st; Miboidoniirr aux lioinnirs 
qn >'l|c cKiil sn|M'i i< nr>. (oniinf rllo M' dt'viMic aux grandes clinsrs. 
>tiitr t'Iitiinrntciit élail siiiloiil cxciio par M)n indirii-ii net* en f.iil de 
M'iiliMiiil : la Icnnni* n'avail jamais iruublù sa \ii-. (juaiid iidiis par- 
jaini's di> ccl (■li-rncl su cl de ciinvcisalinn cnirc Fr.niç lis, il innis dit 
sinipIcfMcnt : — l.v<. rolH;> < oilU'iil Inip < lier ' Il vil le regard ipic .Inslc 
cl niiii nll||^ axions c(liaii}:é, cl il ic|iril alors — Oni, Irop cImt La 
IcnuMc (|ii'on acliclc cl ( 'c>l l.i nioi.is < iii^lcn>c, vciil {«Mnconp dar- 
gcnl : cclli' ipii se doinic prend tout nolie temps! La Tcnuoc cii int 
tonte acti\ilé. loiilc andiilion Napoléon l'axait rûdnilc à ( t; ipi clic 
diiil cire. Sons ce lapporl, il a élc grand, il n'a pas domié dans les 
niinenNCN l'aiilaisics de Lonis \IV et de Luuis XV; mais d a néanmoins 
aimé Merelenii ni. 

Nons deconviimcs que, senddalile à PiH. qoi s'était dornié l'Vnf^le- 
Icrre I onr reinmc, M.ircas portail la France dans son ((rur; il en était 
idolâtre: il n'y axait pas nne seule de ses peu ct;s (pii ne liU ponr le 
pavs. Sa lage de tenir dans ses mains le remède an mal dont la viva- 
cilé l'altrislaii, cl de ne ponvoii' rappli(pier, le ningeait incessamment; 
mais celle ragc élait cii' ore anj;nnntce par lélal d'iuli riorilé de la 
Fiame vis-à-\is de la lln>-ie et de lAngletcrre. La Fran( e an tioi- 
sicme rang ! lie < ri rexcnail lonjoms dans ses convcr-alions. La maladie 
niie-iine do pays avait passi- dans ses enirailles II (pialdiait de tacpii- 
miics de portier les liillcs de la conr avec la Cliandirc, cl (pie réxé- 
laieiil laiil de ( liaiigeiiienls, tant d'a^ilaliuns incessantes, qui nuisent 
à la pro^péiité dn pays. 

— On nous donne la paix en escomptant l'avenir, disail-ih 

Un soir. Juste el moi, nous élions occupés et plongi'-s dans le plus 
priifond silence. Marcas selail relevé pour travailler a ses copies, car 
il avait rcTihé nos services malgré nos plus \ive^ iiislanccs. Nmis nous 
élions ollcils à copier, cliacnn a lonr de rôle, sm hn.lie, afin (pi il n'eût 
à faire que le tie^^ de son insi|ii(iiï travail: il sélait ladié, unns n'a- 
vions plii-< iiisislé. Nous ciilcndimes mi lirnil de boites fines dans no- 
Ire corridor, ci nous dies^-ames la lèle en nous rcgaidant. On liapite 
à la porte de .Marcas. ipii laissait lonjairs la (kl' à l.i scrrnnv ^uns 
eiili niions dire, à noire grand huinnic : — Entrez ! puis : — Nous ici, 
inon-ieiir'? 

— .Moi-nniine, répondit l'ancien ministre, le Diociciien du martyr 
inconnu. 

Noire voisin cl lui se parleront pendant quelque temps à voix basse. 
Tout a coup M.uca-, dont la vuix s'i-lail lait cnli iidre rarcincnl, 
ci'mme il arrive d.iiis nne conlcicin e uù le demandeur commence par 
expo» r les faits, éclata soudain à une proposition qui nous fui in- 
connue. 

— Vous vous moqueriez de moi, dil-il, si je vous croy.nis. Los jé- 
suites ont passé, mais le j('Niiiii>inc est éternel. Vous n'axez de bonne 
foi ni d.iiis voire m iclnivélisme ni d.ins votre géiiero^ilé. Vous savez 
compter, vous ; iiiai> on ne sait sur quoi Cnmpler avec vous. Volrc 
conr est composée de ( lioncllcs qui ont peur (l>- la lumière, (l(> vieil- 
laids (pii lr>'inlilcni dcv.mt la jemiesS(> on qui ne s'en iiMpiieleiii p:is. 
Le gniivcrnemenl se nioilele sur la C(Mir. Von^ êtes allé clierelier les 
restes de l'empire, i oiniiic la rcsianration avait enrôlé les voltigeurs 
(le Louis XIV. Ou a piis jn-(pi à pré-enl les reculades de la penr cl de 
la lacliclé poui les iuaii(i;iixres de l'Iiabilelé; m.>is l'S dangers vien- 
dront, cl la jennesse siiigir.i comme en I7!i(). Klle a fait les belles 
clioses do ce lenqis la. En et; momeiit, vous cliangez de minislres 
comme un malade change d(! place d.ins son lit. lies osi illalioiis ré- 
vèlent la déi repiliiile de votre gouvernement. Vous avez un svsieme 
de liloiilcrie poliiiipt(> i|ui sera relomne conlic vous, car la Fr.iin e se 
la^sei.i de (es escoli.inleries. Klle ne vous dira pis qu'elle est la^se, 
J.iniais on ne sait ((iinuieut on péiii, le pouripiui est la tache de I his- 
torien: m. lis vous péiiiez celles pour ne pas avoir demand • a la jeu- 
nesse d«î l.i Ir.ince si s Imics cl son ('nergit^ ses dexoiicmeiils cl son 
ar<l (ir : pour avoir pris tn hame les gens capables, pour ne pas les 
avoir liies avec ammir d.iiis ( i>tte belle généralimi, poin' avoir choisi 
en tonte chose la médiocriU'. V(ms venez me demander mon appui ; 
mais vous app.n tenez à celle masse decrépiK; (pie li itérèl rend hi- 
deuse, qui ireiidile, qui se recro(pieville et (pii veut rapetisser la 
Fiance p.me (pi'clle se lapeiisse. M.i foili; nalme, mes idées, seraient 
pi'iir \(nis leii 'ixaleni d'nii poison: vous m avez joué deux fois, deux 
fois je vous ai renvi rsé, voiis le savez Nous mur pour l.i troisième 
fois, ce d'iit élre qnehpie cho-e de sérieux. Je me tuerais si je me 
laiss;iis duper, car je ilescspéierais de inoi-m(":me : le coupable ne sé- 
rail pas vous, ni.iis moi. 

N>ius eiiieiidiines alors les paroles les pins humbles, l'.ndjnralion la pins 
chaude de ne |tas i>i iver le p.iy^ de talents supericins. On parla de |ialrie; 
Marias fil nu onli 1 ooh ! siguilic.ilif : il se moqu.iil di- son préieiidii 
patron L linmme dhlal de\iiit plus cxplicilc ; il recoiinnl l.i supério- 
rité de son ancien coiibciller, il s'engage lil à le mettre en mesure de 



domenrer dans l'adiuinislrilion, de devenir dépitlé: puis il lui pro- 
posa mil- |il.ice émineiile, en lui disant «pie de^oiin.iis, Ini. le mini-lrc, 
se ^nboidoimer.iil à celui dont il ne ponxail plus qii être le lien enaut. 
Il él. lit d.ins l.i nouvelle combiiiai>^oii niini-léi ielle, et ne Tmii.iii pas 
revenir au pouvoir sans ipie M.ircas ( ûl une place conven.ibl<- à soa 
mérite; il avait |iarle de cette condition, tlarcas avait elécompiis 
coin lie une nécessité. 
Marcas refusa. 

— Je n'ai jamais été mis à m^me de tenir in(îs rngapemenl», voici 
une occasion d'èlre lidele à mes promesses, et vous la manquez. 

.Marcas ne réjiondii pas à cette dernière phrase. Les bottes firent 
leur bruit dans le corridor, et le brnlt se dirigea vers l'cACalier. 

— .M.irc.is' M.iicas! cii.imes-nons loiis deux en nous précipitant 
d.ins sa chambre, poiinpioi refuser'.' Il etiit de buniic foi Ses cundi- 
tions sont limi rdiles. D'adlenrs, vous verrez les ministres. 

En un clin d'd^il iiousdimes cent raisons à iLircas- I accent dn fultir 
minislre él.iil vrai: sans le voir nous avions jugé qu'il ne lucnlait pas, 

— Je 'iiis sans li:ibil, nous répondit .M.ircas 

— Couipii z sur nous, lui dit Juste en me regardant. 

Marcas eut le coin âge de se fiera nous, un é«lair jaillit de ses 
yeux, il |ia-sa l.i main dans ses cliiveiix. se déconviit I- fioul fiar un 
de ces gestes (|ui révèlent une croyance an bonheur, et ipi.iiid il eut, 
|ionr ainsi dire, dévoilé sa f ice, nous a{>er(,'ûmes un liouime qui nous 
él:iil parrailemenl iii( niniu : Marcas snlilime, Marcas an pouvoir, l'es- 
prit dans sou eli-iiieiil, l'oiseau rendu :i l.dr, h; poisson revenu dans 
l'eau, le ( beval g.i!o|i.iiit dans son Si' ppe (le fut passager; le front se 
reiiibriiiiil, il eut comme um; vision de sa desliuée. Le Itmile boiteux 
suivit de pies lEspér.ince aux blanches ailes. Nous le laissâmes. 

— Ab çà ! dis-je au docteur, nous avons promis, mais comment 
faire? 

— Pensons-y en nous endormant, me répondit Juste, et demain 
matin nous nous commnnicpicrons nos idées. 

Li; lendeniain matin nous allâmes faire un tour au Luxcnihourg. 

Nous avions en le temps de songer à l'événement de la vi ilje et nous 
étions aiis-i surpris l'un tpie l'.iiilre dn peu d eniregent de M.irc.is d.ins 
les petites misères de l.i vie, Ini que rien n'cmb.irrass.iit dans la solu- 
lion des proltlemcs les plus élevés de la politique rationnelle on de la 
poliliipie matérielle .Mais ces natures élevées s(mt tontes susceptibles 
de se heiiiler a dcsgr.iins de sable, de nier les plus belles entrcpiiscs, 
faille de mille Irancs. (lest l'histoire de iNapuléuu qui, manquant de 
botles, n'est |ias paiti pour les Indes. 

— (Jn'astn Ironve? me dit .Iiiste. 

— Eh bien! j'ai trouvé le moyen d'avoir à crédit un habillcmetl 
complet. 

— Chez qui ? 

— Chez lliimann. 

— (loiiimeiit ' 

— Iluiiiaiin, mon cher, ne va jamais chez ses praliqnes. les pra- 
tiques von! chez Ini. en -oi le ipi il ne sait |i:is si je suis i ii he il sait seu- 
lement que ie suis élégant el ipie je jiurte bien les h.iliits (pi'il me f.iit: 
je vais lui dire ipi il m'est tombe (le l.i proviiue un nicle dont I indi fé- 
rence en m iliere d h.ibiilemciit me f.iil un lorl infini d.ins les nieil- 
leuies SOI iéiés on je cherche :i me m.irier : il ne S' r.iil pas llumann, 
s'il envoyait sa facture avant trois mois. 

Le docteur trouva celle idi e excelleiiii; d ms un vaudeville, in.iis 
détestable d.ms la réalité de la vie, et il doiila du sih ces M. ils, je vous 
le jure, llumann bibilla .M.ircas. cl. en ai li-le qn il esl, il sut l'habiller 
coiniiie un hoinine politique doit elle habillé. 

Juste oflril deux cents francs en or à M.ircas, le produit de deux 
nioiilres a^ lnlécs à crédit et engagées au .Moul-de-rieté. .Moi je n a- 
vais rien dil de bit ciienii^'s, de liml ce ipii était iiécess.iire en l.iil do 
linge, el (jui ne me (oïlia que le pliNii de les dein.mder à la première 
4«4*oi6i<i*; d'une liiigeieavee ipii j .iv.iis niiixirii' pcn laiit le carna- 
val. M .rc is aecepla tout s:ins nous leinercier pliis qu'il ne le dev.iit 
il s'enqiiil seuleiiient des moyens p.ir l(>s(piels nous nous élions mis en 

Rossessjnn de ces ricliess<'s, et nous le finies riie pom |,i deinieie fois, 
uns regardi(His notre Mai cas, ( (imine des arm.iteiirs qui ont é|tnisc 
tout leur crédil et toutes leurs ressources pour équiper un bùliinciil, 
doixi m le regarder inell.iiil à la voile. 

Ici Cliailes se lut ; il parut oppresse par ses souvenirs. 

— Eh bii n ! lui ciia-t-oii, ipi'est-il arrivé? 

— .le vais vous le dire en deux mots, car ce n'est pas un roman, 
mais une histoire. Nons ne vîmes p'us .Mar-Ms : le minislere dîna trois 
moi-, il péi il après la sesimi. .Marcas nous revint s.ins un son, épuisé 
dtr travail. Il axait sondé le cr.ilere du poimiir il en revenait axcc nu 
commi-ni ement de lièvre nerveuse. La in.il.nlie fil des pi ogres rapides, 
nous le ..oignàines. Juste, an dehnl, amei a le m decin eu « l|i f de 
l'Iiiqiil.il ot'i il él.iit entté coiinne inlernc. Mni, qui h.iliilais alors la 
cbuiihre lont seul, je lus |.i plus ;iiieniive des panle-inal.ides ; ni.iis les 
soins, mais l.i si iein e, tout lut iniilile. Unis le ninis de janvier I85*<, 
Marc.is senlil lui même ipi'il n avait plus que qncl(}ues jours à vivre. 



Cfl 



Z. MARCAS. 



l/lioininc (l'Etat, :\ qui |ioiid;iiit six mois il avait servi (l'Aine, iiu vint 
|»iis II! voir, n'ciivova iiii^mo |i;ts s;i\i)ir do ses ntiuvollcs. Marcas nous 
nianilcsta K; plus iirolouti ni(>|)i'is pour le ^ouvcnicincnl , il nous parut 
(loiiltr (les dtî-tiui'i'^ df la l-rauct', cl ce doiilc avail (:aus(i sa uial.id»! 
Il avail cru voir la Iraliison :iu ciciu- du pou\oir, non pas une Ir.ilii- 
son palpable, saisis^ahlc, rcsidlanl d(; lails, unis une Iraliison pro- 
duilc |)ar lui sy^Iciuc, par une sujô'liou des inlercls ualiouaux à un 
c^oisnu'. Il suHisail de sa croyance eu l'ahaisscnicul du pays poiu' ipic 
la maladie s'a};^iaval. .l'ai (ilo témoin des proposilious (pii lui luriiii 
f.iilcs par un des du Is du syslème opposé (pi il avail coinliallii. Sa 
li.iine pour ceux ipi'il avail Iculi' de servir élail si violenle, ipi'ii eill 
consenli joyeuscmenl à entrer dans la coalition (pii cuininen(,'ait a si; 
furiner entre les uiubitieux chez lesiiucls il cxisiail au moins \xw k\6c. 



celle de secouer le joug de la cour Mais Marcas rdpondit au négocia- 
leiir I l d(! l'Ilolci tic-Ville : « Il est trop lard! n 

Marcas ne laissa pas de (pioi se l'aiit; cnleirtM' ; Juste cl moi nous 
eilmes liieii di; la |)eine à lui (iviter la lionli; du cliar des pauvres, et 
nous suiviines tous deux, seuls, le corliillaid de Z. Marcas, (pii lut jeté 
dans l.i lusse commuiKï, au cimclieii; de Moul-l'aruasse. 

IVoiis nous regardâmes tous Iristemenl eu t'coulanl ce rénl, le der- 
nier de ( fiix (pie nous lit (!liarles It.ilxiiirdiu, la veille du jour où il 
s'eMihanpia sur un brick, au Havre, pour lis îles de la Malaisie; car 
nous connaissions plus d'un Marcas, plus d'une viciime de ce d(ivoue- 
meiil polili(|ue, r('coin|)eiiM' par la trahison ou par l'oubli. 

Aux Jardics, mai 1840. 



FIN PE Z. MARCAS, 





Z. Murcas. 




Uess. Tuiiy Jonaiiiioi, berl.ill, E. Lanipsouius, 
II. MoiiniiT, etc. 



<'.riiv. par 1rs iDci:!eDrt 
Ariislrs. 



A .MONSIF.IR 

ALPHONSE DE LAMARTINE, 

(OU admira ii'ur 

De Uauac. 

Diininl les luiils d'hiver, le 
bniii 110 c«'s>o (l.iii> l;i nio 
S.iiiit-lloiiurô i|ii(; |)t'iiiluiil 
tiii iiisUuil; Ifs iiKiiMicluTb y 
(otiliiHioiU , 011 alLiiil ;i la 
ll.ille, le inoiivi-iiiciil <|ii'oril 
f.iil le» vuidiros <|iii irxicii- 
nnii (lu >p(>cla<.'le on du liai. 
Ail iiiilit'ii du eu poiiil d or- 
gue (|iii, d ans la grande syiii- 
|dioiiiv du tapage |iaii>ieii, 
m; renooiilre \er> nne lieiire 
du malin. I.i Irinine de >l. lie- 
sai Birolleaii, inarriiand par- 
fiinieiir élaldi pre» de la place 
\eiuJoiiie , (ni lêvcilloe en 
.sn^^anl par un époinaiilahie 
rèvc. I.a p.iilniiien^e s'clail 
vue doiil)!*-, elle s'élail ap- 
paru à ellc-iiiéiiie en liail- 
iuns, (ouriiaiil d'une main 
SOI lie et ridt'o le Itei de canno 
de sa pr(i|)re bouti(|iie, ui'l 
olle se Ironvail a la fuis cl 
sur le »enil de l.i porlo et >-nr 
son fanlenil dans le (luiip- 
loir; elle se deniandail lan- 

uioue, tlle s'entendait |)ailcr a la porlo et an comptoir. Llle xoiiUil 
saisir SOI) mari el posa la main sur nue place froide. Sa j»- nr il< \iiit 

'«,> fkiu.— lBii>iia«n« ScJiBcxlti, luc d'k>i>...i 




L3 rccommand.ilion d'un apolliicdrc de Tour- le Gt entrer chez M. Ra^oo, 
pjrfunicur. — p»cs 5. 



dame Itiiolloau subil alors quolijiics 
sorte Inminouses que procurent ces 



alors (elloinent intense <|u*ellc 
no put remuer son cou, qui 
se pétrilia : les parois de son 
go>ior se collèrent, la voix 
lui niaïKpia : oHc resta clouée 
sur «-on --éant. les yeux agran- 
dis < t (ixcs, les cliort'iix don- 
louredsomenl affi nés . les 
oi cilles pleines de sonsélran- 
pos, le «u'iir (onlracii-, m.iis 
p.dpitniit, ( iilin tout à la fuis 
on sueur el glaree au milieu 
d'une aleove doiil les deux 
battants elaionl ouverts. La 
pour est un sonlimonl mor- 
biliipie à demi, qui piesse si 
^iolemmellt la mailiine bu- 
iiiaine, (pie les f.icullés y sont 
sondainomonl poriées soil 
an plus II. ml degré de leur 
pni-sanee, soil an dernier de 
la dé>org.ini>-alion. I.a pliv- 
sologie a été pendant long- 
temps surprise de ce |diéuo- 
iiione, qui renverse ses sys- 
loiiies el bouleverse ses con- 
jecture.-, (pionpril soit tout 
simplemont un loiidroionienl 
opéré a rintoiieiir, mais, 
comme lous les accidents 
élecliiqnes, bizarre et capri- 
cieux dans bos modes. Celte 
explication deviendra vul- 
gaire le jour ou les savants 
atiionl reconnu le rùle iiD- 
iiien-e (jiie joue l'éleclrir ilé 
d.iii^. I.i pi usée bnm.iine. M.i- 
-unes dis sunlTraiices eu (piolque 
terribles decbargt s du la \ uluulé 
I 



CXiSWX UmOTTEAU. 



r('|i;inilnt> on (•(iiiri'iUri'P |vir un in(ir:\nisnio Inconiiii. Ainsi pcmhinl nu 
la|is (le lt'ni|is, imi cDinl en riippitM ianl :'i l.i nii'-<in'(> de ims nionln-s, 
mais innHhnitn^iu.ili (> an ('(nnplf di; ses ia|ii(l('s iniprcssinns. crMo 
panvn' f( inmi! cnl le inonslrniMix pinivoir <l'('iiu'l(i(> pins d idifs, do 
iaii't; sni( 'r plus d(> sunvcniis <pio dans l'ôlal nrdinairc do si's l'acnlU's 
dit* n'on aurait ctMM.n |)rudant lontc nnc jmniK-o. La poignanlr liis- 
loiiv do (0 ui(tii(d<i^iu< pont so K^nnior on <]iiol(pies inub absurdis, 
cuulra(li('lt)iii'> ol doinios <lo sons otunnu* il lo lui. 

— Il n'o\i-lo aucune raison ipii |)iiisso liiro snKir nirolloan de mon 
lit! lia niaiifjo laul do voan ipio poulotio oslil indispose;? Mais s'il 
était malado. il inanrail «ivoiiloo. Itrpnis ilix-nouf ans cpio nous ton- 
clioiis oiis) ndtio dans oo lil, dans coilo niôino maison, jamais il no lui 
est anivo do (piillor sa placo sans m(> lo dire, pauvre mouton ! Il n'a 
déconcliL' (jno pour passor la nuit an c mps (lo-naide. S'cbl-il Conclié 
ce soir avec mcti ? Mais oui, mon Dion, siiis-jo hôte! 

Elle jota los you\ sm- lo lil, et vil lo bonnet do nuit do son mari qui 
conservait la forme prcsipn,' coniiinc de la lèle. 

— Il est doue mort! Se sorail-il luii? l'onnpioi? repril-elio. Dopiiis 
()cn\ ans qu'ils l'ont nonnné adjoint au maire, \\ c^l loul je iir sais 
comment. I,e moltro dans los louclions pnl»li(|uos, u'est-oo pas, foi 
d'ImiMioto romnio, à faire pilié? Ses allaires vont hien, il m'a dDiiné 
un l'Iiàlo Kilos vont mal |ieui olre'? \h\\ ! je lo saurais. Sait-on jamais 
ce qu'un htinnno a dans son sao? ni une l'cnnno non |)!ns? (.mi '"^l p;>s 
nn mal. Mais n'avoiis-nons pas vendu pour einii mille francs anjonr- 
d'Iiui? D'ailleurs, un adjoint no pool pas se faire mourir soi-même, il 
connaît trop bien les lois. Où donc est-il? 

Kilo ne pouvait ni tourner le cou, ni avancer la main pour tirer un 
oordon de sonnelte qui aurait mis en n)ouvcmont une cuisinière, trois 
connnis cl lui g.irçcm do uiagnsin. Kn pioie au canchomar qui conti- 
nuai! dans son elal do veille, ell(> oïdiliait sa lillo paisiblement endor- 
mie dans mie ebainbre conligne à la sienne, cl dont la porte donnait 
an pied di> sou lit. Knfin elle oiia : — Dirolleau! et ne reçut aucune 
ropoiHo. Elle croyait avoir crié le nom, et ne l'avait prononcé que 
menialemont. 

— Aurait-il une maîtresse'.' Il est trop bêle, reprit-elle. D'ailleurs, il 
m'aime troj) puin" cola. ÎS'a-l-il pas dit à madame Roguin qu il ne 
m'avait jamais fait d'infidélilé, même en pensée. C'est la probilé venue 
sur terre, cet boniine-là. Si (piehpi'nn mérile le paradis, nesl-ce pas 
lui'.' De quoi iienl-il s'accuser à son confesseur.' il lui dit des nunu. 
Pour un royaliste qu'il est, sans savoir ponrcpioi, par exenqile, il ne 
fait guère bien mousser sa religion. Pauvre cliat ! il va dès biiit lieu- 
res eu cacbelle à la messe, comme s il allait dans une maison de plai- 
sir. 11 craint Dieu, pour Dieu même : l'enfer ne le coucerue guère. 
Cornaient amail-il une maîtresse';' il quitte si peu ma jupe, qu'il m'en 
ennuie. Il m'aime uiiciiK que ses yeux, il s'aveuglerait pour moi. Pen- 
dant dix-neuf ans, il n'a jamais proféré de parole plus baul que l'au- 
tre, parlant à ira personne. Sa lille ne passe qu'après moi. Mais Cé- 
sarine est là, Césarine! Césarinel 11 n'a jamais en de pensée qn il ne 
me l'ait dite. Il avait bien raison, quand il venait an petit mvtelot, de 
prétendre que je ne le connaiirais qu'à l'user. Et plus là!... voilà de 
l'extraordinaire. 

Elle tourna péniblement la tête et regarda furtivemeul à travers sa 
cbanibrc, alors pleine de ces pittoresques effets de nuit qui font le 
désespoir du langage, et semblent appartenir exclusivement an pin- 
ceau des peintres de genre. Par (piels mots rendre les effroyables zig- 
zags que produisent les ombres portées, les apparences fantastiques 
des rideaux bombés par le vent, les jeux de ia lumière incertaine que 
projette la veilleuse dans les plis du calicot rouge, les lliminesqno 
vomit nue palèredont le centre rutilant ressemble à l'œil d'un voleur, 
l'apparition d une robe agenonillée, enfin toutes les bizarreries qui 
effrayent l'imagination au moinenl où elle n'a de puissance que pour 
percevoir des douleurs et pour les agrandir. Madame Biroltean crut 
voir une forte lumière dans la pièce qui précédait sa ebambre, et 
pciis.a tiiUl à coup au feu; mais, en apercevant un foulard rouge, qui 
lui parut être nue mare de sang répandu, les voleurs l'occupèrent 
exclusivcnieni, surlout quand die voulut trouver les (races d'une liiile 
dans la manière dont les meubles étaient placés. An souvenir de la 
soiniiic qui élail en caisse, une crainte généreuse éteignit les froides 
ardeurs du caucbemar; elle s'élança tout effarée, en cbemise, au mi- 
lieu de sa ebambre, pour secourir son mari, qu'elle supposait aux 
prises avec des assassins. 

— Birottcau! Birotteau! cria-t-clle enfin d'une voix pleine d'an- 
goisses. 

Elle trouva le marchand parfumeur au milieu de la pièce voisine, 
une aune à la main et mesurant l'air, mais si mal enveloppé dans sa 
robe de ebambre d indienne verte, à pois couleur chocolat, que le 
froid lui rougissait les jambes sans qu'il le sentît, tant il était préoc- 
cupé. Quand César se retourna pour dire à sa femme : — Eh bien ! 
que vcux-lu. Constance'.' son air, comme celui des hommes distraits 
par des calculs, fut si exorbitammenl niais, que madame Birottcau se 
mil à rire. 

— Mon Dieu ! César, es-ln original comme ça I dit-elle. Pourquoi 
me laisses-iu seule sans me prévenir'? J'ai manqué mourir de peur, je 



no sivais ipioi m'iin i^jiiior. (Juo fiis-lu donc l.i, ouvert à tous V(;nts'/ 
Tu \as l'oiiihiiinor cdiiiiim- un loup. M'enleiii|^-iii, Iliroitean'.' 

— - Oui, tn.i leniino, mo voila, ré|)undit lo parhiuieur on rentrant 
dans la eliamhro. 

— AHiins, arrive donc (e <h.inller, el dis-moi (pielle hihio tuas, re- 
prit madame 11 roltoau on éeailanl les cendres du fou, ipi'elle s'em- 
pressa d<' lalliimor. .le suis gel( e Klais-je bèlc do me lover en clic- 
mis(; ! Mais j'ai vr liinonl cru (pi'oii t'assa-sinait. 

1^0 inan b.uid posa H(m boiigodir sur la cheminée, 8'cnvclop|)a dans 
sa robe de clianibro, cl alla eliorchcr macbinalomenl à sa femme un 
ju|)on de 11 inello. 

— Tiens, niiini, couvre-loi (bmc, dit il, Vingt-deux sur di\-huit, 
ropiit-il en conlimianl bon monologue ; nous pouvons avoir nn su- 
peibo salon. 

— Ah çà! BiroUcau, le voilà donc en train de devenir fou? rô- 
vcs-tu? 

— Non, mn femme, je calcule. 

— Pour faire tes bêiisos, tu <levrais bien au moins attendre le jour, 
s'écria l-(!ilo en rattachant son jujioii sous sa camisole pour aller ou- 
vrir la porte de la chambre où couchait sa lille. 

— Césarine dort, dit elle, elle ne nous entendra point. Voyons, Bi- 
rotteau, parie donc. Qn'as-lu".' 

— Nous pouvons donner le bal. 

— Donner un bal! nous'.' Foi d'honnûtc femme, lu rûvcs, mon cher 
ami. 

— Je ne rêve point, ma belle biche blanche. Ecoute! il faut ton- 
jours faire ce (pi'on doit relalivoment à la position où l'on se trouve. 
Le gouvernement m'a mis en évidence, j'appariiens au gouvernement; 
nous sommes oitligés d'en étudier l'c-prit et d en favoriser les inten- 
tions en les développant. I.e duc de Hichelieu vient de faire cesser 
l'occnpalion de la France. Selon M. de la Billardièie, les fonctionnai- 
res qui repr.'senlent la ville de Paris doivent se faire nn devoir, chacun 
dans la sphère de ses iniluences, de célébrer la libération du terri- 
toire. Témoignons un vrai patriotisme qui fer.i rougir celui des soi- 
disant libéraux, ce? damnés intrigants, hein? Crois-tu que je n'aime 
pas mon pays? Je veux montrer aux libéraux, à mes ennemis, qu'ar- 
mer le roi, cesl aimer la France. 

— fn crois donc avoir des ennemis, mon pauvre Birottcau? 

— Mais, oui, ma (èinme, nous avons des ennemis. Et la moitié de 
nos amis dans lo quartier soûl nos ennemis. Ils disent tous : — Birot- 
tcau a la chance, Birotteau est nn homme de rien, le voilà cependant 
adjoint, (ont lui réussit. Eli bien ! ils vont être encore joliment attra- 
pés. Apprends la première que je suis chevalier de la légion d'hon- 
neur : le roi a signé hier l'or^fonnancc. 

— 01) ! alors, dit madame Birotteau tout émue, faut donner le bal, 
mon bon ami. .Mais qu'as-tu donc tant fail pour avoir la croix? 

— Quand hier M. de la Billardière m'a dit celle nouvelle, reprit Bi- 
roltean embarrassé, je me suis aussi dcmaiKh;, comme loi, quels 
étaient mes titres; mais, en revenant, j'ai fini par les reconnaître et 
par approuver le gonverncment. D'abord, je suis royaliste, j'ai été 
blessé à Saint-Boc'n en vendémiaire, n'est-ce pas quelque chose que 
d'avoir porté les armes dans ce temps-là pour la bonne cause? Puis, 
selon qiiehiues négociants, je mo suis acquitté de mes fonctions consu- 
laires à la satisfaction générale. Enfin, je suis adjoint, le roi accorde 
quatre croix au corps municipal de la ville de Paris. Examen fait d' s 
personnes qui, parmi les adjoints, pouvaient êiro décorées, le préfet 
m'a porté le premier sur li liste. Le roi doit d'abord me connaître : 
grâce au vieux Ragon, je lui fournis la seule poudre dont il veuille 
faire usage ; nous possédons seuls la recette de la poudre de la feue 
reine, pauvre chère auguste vieiimc! I.e maire m'a violemment ap- 
puyé. Que veux-tu? Si le roi me donne la croix sans que je la lui de- 
mande, il !ne semble qut' je ne peux pas la refuser sans lui manipicr 
à tous éijards. Ai-je voulu être adjoint? Aussi, mn femme, pui-qne 
nous avons le vent eu poupe, comme dit ton oncle Pillcrault (pian I il 
est dans ses gaietés, suis-je décidé à mettre chez nous tout d'accord 
avec noire haute fortune. Si je pni> cire quelque chose, je me risque- 
rai à devenir ce que le bon Dieu voudra que je sois, sons-préfet, si 
tel est mon destin. Ma femme, in commets une grave erreur en 
croyant qu'un citoyen a payé s;-, dette à son pays ajirès avoir (!cb:lé 
pendant vingt ans des parfumeries à ceux qui venaient en chercher. 
Si l'Etat réclame le concours de nos lumières, nous les lui devons 
comme nous lui devons l'impôt mobilier, les portes et fenêtres, rt rœ- 
fera. As-tu donc envie de toujours rester dans (on compioir .' Il y a, 
Dieu merci, bien assez longtemps que In y séjournes. Le bal sera no- 
tre fêle à nous. Adieu le détail, pour toi seniend. Je bulle notre en- 
seigne de LA lÎEiNE DES RosEs, j'offaco sur notre tableau (^és.\r Rinor- 
teac, marcham) paufcmeur, succES-EiR DE 1!a(;o>-, et mets tout bonne- 
ment Parfumeries en grosses lettres d'or. Je place à lentresol le bu- 
reau, la caisse, et un joli cabinet pour toi. Je fais mon magasin de 
rarricre-bonlique, de la >alle à manger et de la cuisine actuelles. Je 
loue le premier étage de la maison voisine, où j'ouvre une porte dans 
le mur. Je retourne l'escalier, afin d'aller de plaiu-pied d'une maison 
à l'antre. iSous aurons alors un grand appartement meublé aux oi- 
seaux! Oui, je renouvelle ta chambre, je le ménage un boudoir, cl 



CfiSAR BIROTTEAU. 



(loiiii)> mil! jolie i-liainlirr à Ci-sariiii>. La <li'iiii)i>cll<; <li> oniii|iloir i|iie 
tu |M('iiilias, iiuln* |iii'tiiii-r n>iiiiiH> ri lu rciiiiiw de cliiiniliri* (•mi, iiia- 
daiiM!. voii-% eu aine/, miel) li)(;eroiil au seronil. Au Iroisieine, il y 
aura l.i ruihiiie, U niisiiiiere el le içarçon île peine. Le i|uj(rieiiie sera 
noire iu.it;;i>>iu gc^oéral de bouleilluii, tri-laiix el pori el.tiiies. L atelier 
de iio>. ()U\rieie> dans le j;reiiier! Les pass.inls m; verront plus coller 
les e-liipielles, faire des sais. Irier des tlaious, hiniclier dit» liole». 
Bon |iour la rue Saiiit-Deuis, mais rue Saiiil-llonoré, li donc! mau- 
vais ueme. Noire man.isiiJ do l élre ei»s>u eoiume un salon. l)is donc, 
somme»-noiis le>> seuls |)arlumeurs ipii soient dans les liouneiirs? N'y 
a-l-il p.i^ des \iiiaigiiei's, de^ marchands ilt; mont^rili- qui eonniian- 
deiii 1.1 garde ualioiiale, el i|ui sont lroo-l)ien vus au cliàti.MU .' Inii- 
t'ui>-les, étendons notre coiiuiierce, el eu imjmu lumps pou>sonï-nuns 
dans li> li.iults ^ui iélé->. 

— Tiens, ItiriilNMU, sais-lii ce (| lie je pense en Icconlanl? Kli bien! 
lu me lais l'ellel d'iiii lioinme ipii clierclie midi à ipialor/.e lieiires. 
Sou>iens-loi de re ipie je l'ai conseille ipiaiid il a élé ipiesliuu de le 
nomnier maire : la liainpiillité avant tout! «Tu es l'ail, l°ai-jc dit, 
pour l'Ire eu évidence, coiiime mon bras pour faire nue aile de mou- 
lin. Les grandeurs seraient ta perle. » Tu ne m'as pas écoulée, la 
Mtilà \emie, notre perle, i'oiir joner un rôle puliliipie, il lanl de 
l'argeii». en avons-iions .' liommeni. lu vimu brnier Imi enseigne, qui 
a coiUé six cents francs, el renoncer à 1 1 Meine des lloscs, à ta vraie 
gloiie? Laisse donc les autres être des ambili*'n\. ()m met la in.iiii à 
nu brtcber en relire delà ll.iinme, e-ii-cevrai.' la poliliqiie biiVc au- 
jonrd'liui. ><ius avoii^ cent bons mille francs, écns, phn é;> eu dehors 
de noire (oinmcicc-, de noire l.diriiiiii'. el de ims niarchandises ! Si 
lu veiiK angiiienler la h>rlnne, -.içr'is aujourd'hui (oimne eu 17*15 : les 
renies sont à soixante-douze francs, acheté dis renies Tu amas dix 
mille livres de revenu, sans qui! ce placcincnt nuise à nos al'raires. 
Prolite d<! ce revirement pour marier notre lille. vends notre fonds et 
allons dans ton pavs. Coniiiienl, pendant ipiinze ans, tu n'as parle 
que d'ae'ielcr le:t fifsnrièrss, ce jidi petit bien près de (iliinon, où 
il y a des eaux, des pi es, des bois, des vifjnes, deux mélairies, qui 
r.nppotle mille eciis, dont riiabil.ilion nous plail à tuiis deux, que 
nous pouvons ;ivoir encore pour soixante mille lianes, cl monsieur 
veut ;injourd lini devenir ipielque chose dans le ponvernemenl? Sou- 
viens-toi doue de ce que iioiis soinmes, des parfumeurs. Il y a seize 
«ns, aviiiil que tu n'eusses inventé la doibi.e I'.vtk des SiTr.TA>Es cl 
I'Kai' cvPMnATivK. si l'on était venu te dire : « Vous allez avoir l'ar- 
geiil nécessaire |ioiir acheler les Tiesorieres. » ne le serais-tu pas 
trouxeinal de joie y Lh bien! In peux acqn rir celle propriété, donl 
In :iv:iis i:int envie, que lu n'ouvrais la bouche que de ça, inaiiilcii;inl 
lu |)aili8 de dépenser en béliscs un ai<;eiil gagné à la sueur de notre 
ffoiil. jt! peux dire le noire, j'ai loojoiirs t'-lé assise dans ce coinploir 
par tous les temps (oinme un pauvre chien dans sa ni< lie. Ne vaut-il 
pas mieux avoir un pied-à-lerre (lie/, la tille, devenue la femme d'un 
notaire de l'aris, el vivii; huit mois de laniiée à (ihinoii, que de coiii- 
nieiicer ici à faire de cinq sons six blancs, el de six blancs rien. .\|- 
tends la haiissi; des fonds |inblics, lu donneras bnil mille livres de 
roiili- a ta lille, nous eu gardeions deux mille |)onr nous, le produit 
de notre fonds nous permettra d avoir les Tiesorieres. l>à, dans ton 
pays, mou bon petit chat, eu emporlaiil noire mobilier, qui vaiil 
gros, nous serons coniine des priiives, tandis qu'ici il fuit au moins un 
million pour faire lejiire. 

— Voila où je l'attendais, ma femme, dit César nirolleaii. .le ne 
suis pas assez bêle encore (ipioique tu nie croies bien bcte. loi!) pour 
ne pas avoir pense a tout. L'conte moi bien, .Mcxaiulre llrollat nous 
va comme nii gant pour gendre, el il ama réliiili; de Itogiiiii ; mais 
crois tn qii il se conleiile de cent mille bancs de dot (uni* supposition 
que nous donnions tout notre avoir liquide |)oiir elablir noire lille. el 
c'est mon avis. .l'aiineiMis mieux n'avoir que du pain sec pour le reste 
de mes jours, el la voir beiirouse comme mie reine, eiiliii la femme 
d'un not.iire de l'aris, conime lu disi. Kh bien! cent mille francs ou 
même liuit mille livres de rente de sont rien pour aciieler l'élude à 
Mogiiin. (le |)etil Xaiidrol, coiiime nous I appelons, nous croit, ainsi 
que tout le monde, bien plus riches que nous ne le sommes. Si son 
pero, ce gros fermier qui est avare comme nu colimaçon, ne vend pas 
pour cent mille francs de terres, Xandiot ne sera pas notaire, car I é- 
Indi' à llogiiin v.iiil quatre ou ciii(| cent mille francs. Si (!roll.il n'en 
donne pas moitié complanl, comnienl se tirerail-il d'allaire'.' Tésariiie 
doit avoir deux cent mille francs de dot; et je veux nous retirer bons 
bourgeois de p.uis avec qiniize mille livres de renies. Ibiii! si je le 
faisais voir ça clair comme le jour, n'aurais-Hi pas la margoiilette fer- 
mée ? 

— Ah! si tn as le l'éroii... 

— Oui, j'ai, ma biche, (hii, dit il en |)roiiaiil si femme par la taille 
el la Irapjiant à petits coups, ému par une joie qui anima tousses 
traits. Je n'ai point voulu te parler de celle affaire avaiil qu'elle ne fiU 
cnile; mais, ma foi, demain je l.i lerminerai, penl être. Voici ; lluguin 
mapioposé nue spéciilaiiou si sûre, qu'il s'y niei avec llagon, avec Ion 
oncle i'illeraiilt et deux autres de ses i lienls. Nous alloua acheter aux 
environs de la .Madeleine des terrains que, suisanl b-s calculs de Ho- 
guin, nous aurons pour le cpiart de la valeur à laquelle ils doivenl ar- 



river d'ici a trois ans. l'qioipie à lamielle. le-» baux élaiil expirés, noug 
deviriuboiis niailie>> d ex|il'iiier. Nous Minimes tous six pir|ioi|iont 
convenue-. Moi ji- fournis tiois cent mille francs, aliii d) élre pour 
(rois liiiiliemes. Si ipielqu nu de noiis a béguin d'argent, llogiiiii lui en 
trouvera sur sa p.irl eu I liNpothéquinl. l'our tenir l.i ipieue d'j la poêle 
el savoir coinmciil Irira le poisson, j ai Meiln cire nropnét lire en nom 
pour la moitié ipii sera conimiine entre iMli r nit. le boiiliuinme llagon 
el moi. Ibigiiiiibcra M)us le nom d'un .M. Uiailes Llapeion, moncopio- 

Criétaire, qui donnera, coinme moi, une conire-lelire a ses associés, 
es actes d ai ipiisiiioii se huit par proine'-ses de \cnle sous seing privé 
jusqu'à ce que noil!) soyons maîtres d^ ton-, b-s terrains. Ilognin exa- 
minera ipii ls sont les conir.il<> qui devront être lé. dises, car il u'cbl 
|ias sur qu • ii iiis pni-sions nous disiiensrr de I eii!e;:i'>lreiiieiil el en 
rejeter les dro.ls sur ceux a ipii nous vendrons en détail, inai<i ce sérail 
trop long à l'expliquer. Les lerr.iius payes, nous n'aurmis qu'à nous 
croiser les bris, el dans trois ans d'ici nous serons r<clies d'un million. 
Césarine aura viiigl ans, notre loiids ser.i vendu, nous irou!> alor^ à la 
grâce de Dieu modeslemeiil vers les grandeurs. 

— Lh bien ! où prendras-tu donc les lroi-> cent mille francs'.' dit ma- 
dame Ilirolteaii. 

— Tu n'eiilcnds rien aux affaires, ma clialle aimée. Je donnerai les 
cent inilli.' francs (pii sont chez lloguiu, j'einprunler.ii quar.tnte mille 
francs sur les baliinenls el les jardins où sont iio.> labriqiies, dans ic 
faubourg du Temple, nous avons viiijjl mille francs eu portefeuille: eu 
loni, cent soixante mille franc:, lleste cent qiiar.iiitc mille autres, pour 
lesquels je sousiriiai îles eflets à l'ordre de .M. 1. h. oies llla|iarou, b.iii- 
qiiier; il en donnera l,i valeiir, iiioiii;> l'e-coinpli-. Voilà nos cent mille 
écns payés: qui a terme ne doii rien. (Jiiaiid les elfets arriveront à 
échéance, nous les ;icqiiitieroiis avec nos gains Si nous ne pouvions 
plus les solder, Ilognin me; r<.-iiietlr.iit des foihN à c nq pour ont. \\\[>n- 
Ibéqités sur ma part de terrain. Mais les einprimts seront innliles : 
j'ai découvert niic' essence pour faire pousser les chi'vciix, une Huile 
comagènrl Livingston m'a po-c labas une presse bydraiiliipie pour 
fabriquer nioii huile avec des noisettes, qui, »ons celte loiie pression, 
rendront aussitôt loiilo leiii huile. h:ins un an, suivant mes prob.ibililés, 
j'aurai gagné cent mille francs, au moins, .le iiiedie une afliche (|ui 
commeiK cra par: A bas les perruques ! iU)\\\. leffet sera pro ligieux. 
Tn ne t'aperçois pas de mes insomnies, loi ! \ oilà trois mois que le 
succès de IIIiii.e de .Macassaii m'empêche de dormir. Je veux couler 
Macd.ttar ! 

— Voilà donc les beaux projets ipie In roules dans la caboche depuis 
doux mois, sans vouloir m'en rien dire, .le viens de me voir en ineii- 
dianle à ma propre porte, quel avis du ciel ! H.ins quelque temps, il ne 
nous restera que les yeux pour plein er. .Iaiiiai> tu ne lei.is ç.t moi vi- 
vante, enlends-lu. César ! il se trouve là-ilessoiis quelques maiiig.inces 
que lu n'aperçois |)a-. In es trop probe et trop loy.d |ionr soii|i< oinuM' 
des friponneries chez lesanlres. Pourquoi vienl-oii l ollrir des millions' 
Tu le dépouilles di; toutes les valeurs, lu t'avanci-s au delà de les 
moyens, cl si Ion huile ne prend pis, si l'on ne lioinc pis d argent, 
si la valeur des terrains ne se realise pas, avec quoi p.iyeras-lii tes 
billets'? esl-ce avec les coipies de tes noisettes? Pour le pl.iccr plus 
b.iiil d.iiis la societi-, lu ne veux plus êiro en nom, lu \eiix oter l'en- 
seigiie de l.i Heine des Hoses, el tu vas faire encore tes sal.mialecs d'af- 
lielies cl de prospecliis qui nionlreronl (iésar Ilirolteaii au coin de toutes 
les bornes el au-dessus de toutes les planches, aux endroits on l'on 
bâtit. 

— Oh! tu n'y es pas. J'aurai une succursale sous le nom de l'opinol. 
dans (pielqne maison aiitonr de la rue. des Lombards, où je mellr.ii le 
petit .\iisrline. J'acrpiitleiai aiis-i l.i dette de la rei oimaissauie eii*ers 
M. el mail. une llago:i, en élablissanl leur neveu, qui pourra f.iinr bir- 
liine. Ces pauvres nagonnins m'ont I air d'avoir éle bien grêlés depuis 
quelque temps. • 

— liens, ces gens-là veulent Ion argent. 

— Mais quelles gens donc, ma belle.' Est ce ton oncle Pilleranlt, qui 
nous «lime commis ses petits hoy.iiix el diiie :ivec nous tous les di- 
manches '.' Fst-cece bon vieux H.igon,nolre prédécevscur, qui \oil qiia- 
ranle ans de probité devant lui, avec qui nous laisons notre bostun ' 
Knliii sei ail-ce Itogiiiii. un notaire de P.ois, nn homme de cii'qiianle* 
sept :ins, «pii a viiigi-cinq :ins de notariat '.' \}\i not lire de l'aris, ceseiait 
la llenr des pois, si les boiinêtes gens ne val.iienl pas tons le même 
prix. Au besoin, mesassoiiês m'.iideraienl ! Ou donc «si le complot, 
ma biche blanc lie? Tiens, il faut que je le dise ion fait ! Foi d boimêlc 
liouimc, je l'ai sur le coMir. 

ïii as toujours clé ileli.mlc comme une chatte! Aussitôt que nous 
avons en pour deux sous a nous dans la boutique, (u croyais que les 
rbal.mds et.iient des voleurs. 

Il l.iiil SI» ineitre à tes genoux, afin de le supplier de le laisser enri- 
rbir! Pour une lille de Paris, iii n'as guère d ainbiliiui ï ."N.ms les 
rr.iiiites perpétuelles, i| n'y aurait pas eu d homme plus heureux que 
moi ! 

Si je t'avais écoulée, je n'aurais jamais fait ni la PAlr tlti Sultanes, 
ni r/.V/« ritrminnlive. Notre bonliqiie nous a fait vivre mais ces deux 
découvertes el nos savons nous ont donné les ceul soixaoïe mille 
francs que nous possédons clair cl net ! 



CÉSAU lillUnTKAl). 



Siiiis mon fit'-iiii', mr j'.ii dti ImIciiI «'oniiiie piiifiiiiuMir, ikiiis serions 
do lu'lils (It'diillaiils, nous ^i^l'l•ion^ le ilialilf parla (|iieiie pour jonu/rr 
les ilniA- hitiHs, el je ne serais pas un îles nolahles ni-j-ocianls ip» coii- 
cnnreiilà l'élection des jii^es an liilinnal de ((unineice. je n'aurais l'ié 
ni jn^c ni adjoint. Sais tu ee i|ue je serais? un li<Mni(|uiei (-(inune a été 

10 peio Ila^on, suit dit sans rollenser, car jt; respecte les lioniifpies, 
le plus beau de lutlre ne/, en est lait ! 

Apres avoir vendu de la parl'nineiie pendant quarante ans, nous 
posst'derions, connue lui, trois mille li\res de rente ; el au piix on 
boni les choses, donl la valeur a doidt'é, nous aurions, connue; eiiv, à 
peine de (pioi vivre. (He jour en jeun-, ce vieux menage-là me serre le; 
Cd'in (l.ivanla^e. Il l'andra (|ne j'y voie clair, elje saurai le lin mol par 
i'upiuiit, demain !| 

Si l'avais suivi tes conseils, loi <|ni as lo l)unlieur inipiiel cl (pii le 
demauiios si lu auras demain ee (pie tu tiens .uijomd lini, '\r. n'aurais 
pas de créilil, je n'aurais pas la ci(ii\ de la Lc^inn d'honneiu', et je ne 
serais pas en passe d'èlre un lionune poliliipie. Oui, tu as hean luanler 
la tète, si nolro alïaire se réalise, je pnis devenir députe de l'aris. Alil 
je ne me nonune pas César pom- rien, tout m'a réussi. 

Cesl inima^iualde! au deliurs chacun m'acoonle de la capacité : 
mais ici, la seule |)ersuune à la(|uelle je veux tant plane (pie je suc 
sang et eati pour la rendre heureuse, esl |)réciséinent celle (pii me 
prend pour une bêle. 

(!is phrases, (pioiquc scindées par des repos éloquenls. cl lancées 
comme des halles, ainsi (pie lonl loiis ceux (pii se puseiil dans une al- 
titude reci imiiialdire, expiimaienl un altachemeni si profond, si sou- 
tenu, (|ue madame liirollean hil inlérieiirenKMil attendrie ; mais elle s(! 
servil, comme toutes les t'ennnes, de l'amour (jii'elie iuspirail pour 
avoir gain de cause. 

— Kh bien ! Uirolleau, dil-elle, si tu m'aimes, laisse-moi donc ('Ire 
heiireiise à mon jjoùt. iNi loi, ni moi, nous n'avons re(;n d'édncalion ; 
nous ne savons poiiil parler, ni l'aire un serviteur à la niani(!re des 
gens du monde, commenl veul-on (pie nous rcnssi.s-ions dans les pla- 
ces du iionveriiiineiU .' .le serai heureuse aux Trésoricres, moi! J'ai 
toujours aimé les hèles el les petits oiseaux, je passerai très-bien ma 
vie à prendre soin des poulets, à l'aire la fermière. Vendons noire l'onds, 
marions Césaiine. el laisse ton Imoiicne. Nous viendrons passer les hi- 
vers à Paris, clie/. notre i^endre, nous serons heureux : rien, ni dans la 
politique ni dans le comiiieree, ne pourra changer noire manière d'èlre. 
roiir(pioi vouloir écraser les aunes'.' Notre l'oilnne aclnelle ne nous 
suflil-elle pas'.' (Juaiid lu seras miilionnaiie, diueias-lu deux fois'.' as- 
In besoin d'une autre femme que moi'.'' Vois mon oncle rilleratill! il 
s'est sagement conlenlé do son petit avoir, et sa vie s'emploie à de 
bonnes œuvres. A-t-il besoin de beaux nunhies, lui'? Je suis sûre que 
In m'as commandé le moi)ilier : j'ai vu venir Biaschoii ici, ce n'était 
pas pour acheter de la parlumerie. 

— Eh bien ! oui, ma belle, tes meubles sont ordonnes, nos travaux 
vont être commencés demain el dirigés par un arcbilecte que m'a re- 
commandé M. de la Billaidière. 

— .Mon Dieu ! s'écria- t-elle, ayez pilié de nous! 

— Mais m n'es pas raisonnable, ma biche. Hst-ce à trente-sept ans, 
fraîche et jolie comme lu l'es, que lu peux aller l'eulerrer à Cliinon? 
iMoi, Dieu merci, je n'ai que irenle-neuf ans. Le hasard m'ouvre une 
belle carrière, j'y entre. En m'y conduisant avec prudence, je puis 
foiie une maison lioiidiable dans la bourgeoisie de Paris, comme cela 
se prali(pi;:it jadis, fonder les liirollean, comme il y a des Keller, des 
Jules l)e.>inarets, des Roguin, des Cochin, des Guillaume, des L( bas, 
des Nucingen, des Saillarl, des Pojiinol, des Malifat, qui marquent ou 
qui ont marqué dans lein s quartiers. .Mions donc! Si celle aflaiie-là 
n'était pas sûre comme de l'or en barres... 

— Sûre ! 

— Oui, sûre. Voilà deux mois (|ue je la cbilfre. Sans eu avoir l'air, 
je prends des informations sur les conslrnclions, au bureau de la ville, 
chez des arcbitecies et chez des entrepreneurs. M. Rohaull, le jeune 
arcliite( te qui va remanier notre appartement, est désespéré de ne pas 
avoir d argent pour se mellre dans notre spéculation. 

— Il y aura des constructions à faire, il vous y pousse pour vous 
gruger. 

— Peut-on attraper des gens comme Pillerault, comme Charles Cla- 
paron et Roguin'/ Le gain est sûr comme celui de la Pâte des Sultanes, 
vois-iu? 

— 3I;hs. mon cher ami, qu'a donc besoin Roguin de spéculer, s'il a 
sa charge payée et sa lorlune laite.' Je le vois qnehpierois passer plus 
soucieux (|n'un ministre d'Etat, avec un regard en dessous que je 
n'aime pas : il cache des soneis. Sa ligure est devenue, depuis cinq ans, 
celle d'un vieux débauché. Qui te dil qu il ne lèvera pas le pied quand 
il atira vos fonds eu main? Cela s'est vu. Le connaissons-nous bien? 

11 a beau depuis quinze ans être noire ami, je ne mettrais pas ma main 
au l'eu pour lui. Tiens, il est pnnais et ne vit pas avec sa femme, il 
deii asoir des maîtresses qu'il paye et qui le ruinent; je ne trouve pas 
d'autre cause à sa tristesse. (JuiMiîl je fais ma toileile. je regarde à tra- 
vers les Persiennes, je le vois rentrer à pied chez lui, le malin, reve- 
nant d'où? personne ne le sait. Il me fait l'effet d'un hoeine qui a un 
mén.ige en ville, qui dépense de son côié, madame du sien. Est-ce la 



vie d'un notaire? S'ils gagnent cimpiante milh; francs et (|u'ils en man- 
{{(■lit soixante, en vingt ans on voit la lin de sa fortune, on se Irouvc 
mis < omme de petits saint Jean ; mais, coiimii- on s'est liabiuii; a briller, 
on d«i\ alise ses amis sans pitié ; (liai lié bien ordonnée coinmeiie»; |iar 
soi-même. Il esl intime avec ce petit gueux de du Tillel, notre ancien 
commis, je ne vois rien de hou d.iiis celt(; amiti(;. S'il n'a pas su juger 
du lillet, il e^t bien aveugle; s'il le Cuimail, pour(|iioi \i: choie-t-il 
tant.'' lu mi; diras (pie sa Icmine aime du fillel; eh bien! je n'alleiids 
I ieii de bon d'un liumme ipii n'a pas d'Iionnenr a l'égard de sa femme. 
Eiilin les possess(!nis actuels de ces terrains sonl donc bien bêles de 
donner pour cent sons ce (pii vaut cent francs.' Si lu rencontiais nn 
eiil.iiil ipii ne sût pas ce (pie v.iiil un louis, ne lui en dirais-tu pas la 
vali ur? Volnt aftaire me fait l'ellél d'un vol, à moi, soit dil sans l'uf- 
léiiser 

— Mon Dieu ! (pie les femim s sont (pielipiefois dr<Mes, el comm(; 
elles brouillenl loiitiîs les idées! Si llogiim n était rien dans l'affaire, 
lu nu; dirais : Tiens, tiens. César, lu lais nue aliaiie ou Roguin n'est 
pas; (die lie vaut rien. A celle heure, il est là comme une garantie, et 
tu me dis... 

— Non, c'est nn M. Clapaiou. 

— Mais un notaÎK' m; peut pas être eu nom dans une spéculation. 

— Piinnpioi fait-il alors mie clios(! (pie lui interdit la loi? (jne inc 
iC|)oiidras-lu, toi (pii ne coimais ()ue la loi? 

— Laisse-moi d(Hic conlinuer. Roguin s'y met, et lu me dis (pie l'af- 
làire ne vaut rien? Esl-ce raisonnable? Tu me dis encore : Il lait une 
chose coiilie la loi. Mais il s'y mettra osleiisiblemcnt s'il le laiit. Tu 
me (lis mainlenanl : Il est riche. Ne peut-on pas m'en dire autant a 
moi ? R igon el Pillerault seraient -ils bien venus a me dire : Pourquoi 
f.iilcs-vous celle alïaire, vous (|ui avez de l'argent comme un marchand 
de cochons? 

— Les commerçants ne sont jias dans la position des notaires, dil 
madame liirotleau. 

— Enlin, ma conscience esl bien intacle, dit César en continuant. 
Les gens (pii vendent, vendent par nécessité; nous ne les volons pas 
plus (pi'on ne vole ceux à (pii on achèle des renies à soixantccpiinze. 
Anjoiird'hui, nous ac(pié!()ns les teirains à leur |)iix d'aujourd'hui; 
dans deux ans, ca'. sera différent, comme pour les rentes. Sachez, Gon- 
slanee-Barbe -Joséphine Pillerault, (pie vous ne prendrez jamais César 
Biiolleau à I lire une action ipii soit conlrcî la plus rigide probité, ni 
contre la loi, ni contre la conscience, ni contre la délicatesse. Un 
homme établi depuis dix-huil ans être soupçonné d'improbité dans son 
ménage! 

— Allons, calme-toi, César ! Une femme qui vit avec toi depuis ce 
lemps connaît le fond de ton âme. Tu es le maîlre, après tout. Cette 
foriune, lu l'as gagnée, n'est-ce pTis? elle est à loi, lu peux la dépen- 
ser. Nous >erioiis réduites à la dernière misère, ni mui ni ta lille nous 
ne le lèrions un seul rejnoe lie. Mais écoute : quand lu inventais ta 
Pâle des Sullanes el ton Eau carminalivc, que lisquais-tu ? des ciinj à 
six mille lianes. Aujourd'hui, lu mets toute la fortune sur nn coup de 
cartes, tu n'es pas seul à le jouer, lu as des associés (pii leiivent se 
montrer plus (ins que loi. Donne ton bal, renouvelle ton ai)|)arieinent, 
fais dix mille irancs de déjiense, c'est inutile, ce n'est pas ruineux. 
Quant à ton affaire de la Madeleine, je m'y Ojposc forim llemcnt. Tu 
es parfumeur, sois parfumeur, et non pas revendeur de terrains. Nous 
avons nn instinct qui ne nous trompe pas, nous auires femmes ! Je t'ai 
prévenu, maintenant a^iis à ta tête. Tu as élé juge au tribunal de com- 
merce, tu connais les lois, tu as bien mené la barque, je te suivrai, 
César! Mais je tremblerai jusqu'à ce que je voie noire fortune solide- 
ment assise, et Césaiine bien mariée. Dieu veuille que mon rêve ne 
soit pas une prophétie ! 

Cette soumission contraria B'notteau, qui employa l'Innocente ruse 
à laquelle il avait recours en semblable occasion. 

— Ecoule, Constance, je n'ai pas encore donné ma parole; mais 
c'est tout comme. 

— Oh ! César, tout est dit, n'en parlons plus. L'honneur passe avant 
la fortune. Allons, couche-loi, mon cher ami, nous n'avons plus de 
bois. D'ailleurs, nous serons toujours mieux au lit pour causer, si cela 
rainuse. Oh ! le vilain rêve ! Mon bien ! se voir soi-même ! Mais c'cot 
affreux ! Césarine et moi, nous allons joliment faire des ueuvaines pour 
le succès de tes terrains 

— Sans doute l'aide de Dieu ne nuit à rien, dit gravement Biiol- 
leau. Mais l'Essence de noisettes est aussi une puissance, ma femme! 
J'ai fait cette découverte comme autrefois celle de la D'^uhle Paie des 
Sultanes, par hasard : la inemiere fois en ouvrant un livre, cette fois 
en regardant la giavure il Héro et Léandre. Tu sais, une femme qui 
verse de l'huile sur la tète de son amanl, esl-ce genlil.' Les spécula- 
tions les pins sûres sont celles qui re|)0.sent sur la vanilé, sur l'amour- 
propre, l'envie de paraître. Ces sentiments-là ne meurent jamais. 

— ilélas 1 je le vois bien. 

— A un certain âge, les hommes feraient les cent coups pour avoir 
des cheveux, quand ils n'en ont pas. Depuis quelque temps, les coif- 
feurs me disent qu'ils ne vendent pas seulement le Macassar, mais 
toutes les drogues bonnes à teindre les cheveux, ou (jui liassent pour 
les faire pousser. Depuis la paix, les hommes sonl bien plus auprès 



CESAR RIROTTEAU. 



5 



dcsTenirnos, ot elles iraimeiit pns les eliiuives. h(;! hé! niimi ! L:> de- 
lii.»ii(lf <l»' ici arlic If l;i s'e\|»lii|in' iluiii: par l.t siliialioii |t(»liii(Hif. Une 
Coni|iosilii»ii i|tii vous eiitieliciidrait les cheveux eu humie saiili- se 
vendrait coiimie du |>aiii, d'autant (ino t t'ile Ksscnce sera sans doule 
a|»|iroiivec par l'At ailéinii' des Sciences. .Mon l)oii M. Vanijnelin m'ai- 
dera penl-«Hre encore. J irai demain Ini sonincHie mon idoc, en lui 
oITr ml la uravtnt; (|ne j'ai lini par ironver api.-s denx ans de recher- 
che-, en Allemagne. H s'occupe précivémcnl de l'analyse des dirveiix. 
(]hiirrc\ille. son associé pour sa laliricpie de produits (himitpies, me l'a 
dit. Si ma decouverle s'accorde avec les siennes, mon Ks>cn< e sérail 
aehelée par les deux sexes Mon idéi- est inie loilune. je le répète. Mon 
Dieu, j<! n'en dors |ias Kh .' par hoidienr, le petit l'o|)iiiol a les p'ns 
beaux cheveux du monde. Avec nue demoiselle di; comptoir (pii aurait 
des < heveux long-, a lomlier jusipi'à terri; et qui dirait, si la cliosi> en 
possible sans olï( user Dieu ni le prochain, ipie l'Huile comageue (car 
ce sera déeidénienl ime huile) y esl pour (pnUpie ( hose. les lûtes des 
grisons se jcUeraietil là-dessus connue la paovrelé sur le monde. Dis 
donc, mignonne, cl ton hal.' Je ne suis pas méchant, mais je voudrais 
bien renconlrer ce peiil drôle de du Tdiet, <pii (ait le gros avec sa for- 
lune, el qui m'évite toujours à la ilourse. Il s;iii (jne je connais mi Mail 
de lui qui n'est |)as beau. IVnl-èlre ai-je été irop bon avec lui. Ksl-ce 
drùle, ma (emme, qu'on soit toujours puni de ses bonnes aciions, ici- 
bas, s'entend I Je me suis conduit comme un père envers lui, tu ne sais 
pas lunl ce (|uc j'ai l'ail pour lui. 

— Tu me donnes la chair de poule rien que de m'en parler. Si lu 
avais su ce qu'il voulait l'aire de loi, lu n aurais pas gardé le secret sur 
le vol des trois n)ille Trancs, car j'ai deviné la manière dont l'ailitire 
s'est arrangée. Si tu l'avais envoyé en police correctionnelle, penl-èlre 
aurais-lu rendu service à bien du monde. 

— 0\\c pré(endail-d donc Ciire de moi? 

— bien. Si lu étais en train de m'écouter ce soir, je le donnerais un 
bon conseil, irnolleau, ce serait de laisser Ion du l'illel. 

— Ne trouverait-on pas extraordinaire de voir exclu de chez moi un 
connnis que j'ai cautionné pour les premiers vingt n)ille francs avec 
lesquels il a < onnnencé les al'krircs.' Va, faisons le bien poiu' le bien. 
U ailleurs, du Tillel s'est peut-être amendé. 

— Il Liudra mettre tout ccn dessus (l(>-s(ins ici. 

— (^liie dis-tu donc avec Ion cen dessus dessous? M.iis Ionisera rangé 
connue un papier de musique. Tu as donc déjà oublié ce que je viens 
de le dire relativement à l'escalier el à ma location dans la maison 
voisine que j'ai arrangée avec le marchand de parapluies, Cayron ? Nous 
devons aller ensemble demain chez M. .Moliiieux. sou propriétaire, car 
j'ai demain des affaires autant qu'en a un ministre... 

— Tu m as tourné la cervelle avec tes projets, lui dit Constance, je 
m'y bronilliv I) ailleurs, Hiroltean, je dors. 

— Donjour, repondit le m.iri. Kcoule donc, je te dis bonjour parce 
que n(nis sommes an matin, muni. .\h ! la voilà partie, celte chère en- 
fant! Va, lu seras richissime, ou je perdrai mon nom de (!é-ar. 

(Juelques instants après. Constance et (lésar ronl'erenl paisiblement. 

Un < oup d'd'il rapidenient jet»; sur la vie aolérieme (le ce ménage 
coidii niera les idées ipie doit suggérer l'amicale alleii alion dcs deux 
principaux ()er?onnages de (elle scène. Kn peignant les mo'urs des 
détaillants, celte es(piisse explirpicra daillems par (piels singuliers 
hasards César l'irotleaii se trouvait :i(ljoint et pai fumeur, an( ien olli- 
cier de la garde nationale cl chevalier de la Lésion d'hinnienr. En 
éclairant la piohjiideur de -on caractère et les ressoiis de sa grandeur, 
on pourra comprendre connnenl les accidents counnercianx que sur- 
montent les lètes fortes deviennent d'irréparables catastro|dies pour 
de peiits esprits. Li s événements ne sont j.unais absolus, leurs n-snl- 
laU dépendent entièrement des individu^ : le malheur est un marche- 
pied pour le génie, une piscine poin- le chrétien, un trésor pour 
i'Iii'iMme habile, pom' les faibles mi abîme. 

Un closier des enviions de Cliinon, nommé Jacques Birollean, 
<^ponsa la femme de chambre d'ime dami; chez l.iqiielle il l.iisait les 
v:gnes; il eut trois gar(.-ous, sa fennne mourut en couches du deniier, 
et le pauvre lionmie ne lui survécut pas longlenips. |,a mailiesse afl'itc- 
liounail sa fenmie de ciiand)rc; elle lit de er avec ses lil> l'aine des 
ciifanis de son closier, nommé FraiH,"ois, el le plai.a dans un st-mi- 
niire. Didomié prêtre, FraïK.ois Rirutleau se ca( ha pendini la révo- 
lution el mena la vie errante des prèlres non assornu'nlé>, lr.ii|nés 
< omme des hèles fauves, cl pour le moins ginlloiini's. .\u moinenl où 
roujineuce rellebisioiie.il se trouvait vicaiie de la callu-drale de 
Tours, et n'avait quille qu'une seule fois cette ville, pour venir voir 
son frère César, le nioiivemenl de Palis étourdit si loii le bon prèlrc, 
qii il n'osait sortir de sa (hamiire, il nommait les (abrinlels des /j<?- 
iit> /ianrs, et s'eloiîii.iii de lont. Apres nue seinain de séioiir, il re- 
vint à Tours, en se proiiirltant de iih jamais iclourner dans la capitale. 

Le deuxième lils ilii vigneron, Jean Ihro le.ni, pus p.r l.i milice, ga- 
gna promplemenl le gi.nie de caiiilaine pi iidant les premières guerres 
(le la revolulion. A la balaille d • la Tiébia, Ma(d"n.ild demanda des 
bonimes de bonne volonlé pour einport. r une balle, ie, je capitaine 
Je. m i!iroll(>an s'avança avec sa cmnp.iguie el lut tué. La destinée des 
Itiiolleau v.iiilail sans doute (pi ils fiissciil opprimés par les hommes 
ou par lc.s événements parloul où ils se planteraient. 



Le dernier eufanl est le hi'-ros de celle scène. Lorsqu'à l'ûpe de qua- 
torze ans César sut lire. é( rire cl compter, il quitta le pays, vint à 
pied à l'aris chercher lorlniK.' avec im lonis dans sa |iocbe. Li lecom- 
ni.indalion d'un apoibicairr de 'fours le ht eiilrer. en (pialité de garçon 
de magasin, chez M. el mad.mie it.igon. iiiaii baiids paiiiinieiirs lié^ar 

tiossétiait alor^ une paire diî souliers ferrés, une i ulotle el des bas 
ileiis, sou gi el à Heurs, une ve«le de pavsan. (rois gro-ses (hemis(>s 
de l.onm* tuile cl son gourdin de roule. Si ses cheveux étaient c«»u|»és 
comiiK! le soûl ceux des ent.ints de < lin-ur. il avait les reins solides du 
Tonrangiîau. s'il se laissait aller parlois a la paresse en vigueur dans le 
pays, elle était compensée par le désir de faire lorlnne; s'il manquait 
d'esprit el d inslmclion, il avait une reclitiide insiimiive et des seiili- 
nienls délicats (|u il lenail de sa mère, cn-alnre ipii. siiivanl l'expres- 
f-ion lour.ingelle. était nu rœur ^io/. César eut la noiirriliire, six francs 
de gages jiar mois, el fol couché sur un giab.il. au grenier, près de la 
cuisinière. Les commis, qui lui appiirenl a fainr les enibal!:iges el les 
commissions, à bal.iyer U: magasin et la rue, se moqueient de lui tout 
en le la«.onnanl au service, pir suile des nurins boiitiipiieics, où la 
plais;iiilcrie entre comme piiiici|ial elénieiil (riiisiiuctioii. .M et ma- 
dame Itagon Ini p nièrent comme à un (bien. Personne ne prit garde 
à sa l'aligne, qiioi(|ne ie suii ses pieds nieuilris par le pavé Ini lissent 
un iii.d horrible (;t ipie ses épaules hissent brisées. Celle rude appli- 
cation du charun jinur soi. l'évangile de loiiles les capilalcs, Ini fit 
trouver la vie de l'aris fort dnie. Le soir, il pleur dl en pensant à la 
Tonraiiie on le paysan travaille a s<m aise, où le ma(,oii pose sa pierre 
en douze lemps, on la paresse esl sagement niélee an labeur ; mais il 
s'iudormail sans avoir le leinp- de pen-er a seidiiir, car il avait des 
courses pour la matinée et obéissait à son devoir avec I inslinct d'un 
chien de garde. Si par hasard il se plaignait, le premier commis sou- 
riait d'un air jovial : 

— Ah! mon gaiçon, disait-il, lont n'est pas rose à la Reine des 
Roses, et les alonelles n'y lombenl pas tomes rôties; faut d'abord 
courir après, puis les prendre, enfin, laiit avoir de quoi les accom- 
moder. 

La cuisinière, grosse F'icardc, prenait les meilleurs morceaux pour 
elle, et n'adressait la paroh; à César que pour se |)laindrc de .M. ou de 
mailamc Ragon, qui ne Ini laissaient rien à voler. Vers la lin du pre- 
mier mois, celle lille, obligée de garder la maison un dimanche, en- 
lama la conversation avec i^ésar. l rsnle décrasséi; sembla charmante 
an pauvre garçon de peine, qui, sans le hasard, allait échouer sur le 
premier (''cneil ca( hé dans sa carrière. Comme tous les êtres demies 
de piolcclion, il aima la première fen)nie qui lui jetait un regard ai- 
mable. La cuisinière prit (À'sar sons sa proleclion, et il s'ensuivit de 
secrètes amours cpie les commis raillèrent impiloyablcment. Deux 
ans après, la cuisinière ipiitla lres-hciirensen)enl César pmir un jeune 
réfraclaire de sou pays caché à Paris, un Picard de vingt ans, riche 
de ipielques ar|)ents de terre, (jui se laissa C|touser par l'rsulc. 

Pendant ces deux aniieiN, la ( ni-iniere avait biiii noiiiii son petit 
César, lui avait expli(pié plusieurs mystères de la vie |iaiisienne en l.i 
Ini faisant cxamiiiei d'en bas, et lui av.iil inculqué par j^donsie une 
profoiiile horreur pour les mauvais lieux dont les (Luigers ne lii' pa- 
raissaient pas inconnus. lin I7!>i, les pirds de César Ir.ilii s'étaient 
accoutumés au pave, ses épaules aux caisses, el sou espiil à ce qu'il 
nommait 1rs hourdrx de Paris. Aussi, quand Ursule rahandomia, fut-il 
promplemcnt consolé, car elle n'avait réalisé aucune de S4's idi-es in- 
slinclivcs sur l-s seulimeiils. Lascivi; el bourrue, |»aleline et pill.irde, 
ëginsle et liuvense, elle froissait 1 1 candeur de Rirotiean sans lui offrir 
aucune riche perspe( live. l'arfois. le pmvie enfant se voy.iil avec dou- 
leur lié i»ar les nieuds les plus fm ts pour les cœurs naïfs à mie cr«'a- 
Inre avec iaipielle il ne sympalhis.iil pas An moment ou il devint 
niailre de son cn'ur, il avait grandi et alleinl l'âge de seize ans. Son 
esprit, diivebqipe par Ursule et par les plai^.niteiies des commis, lui lit 
cliidier le comnier( e d un regard où linlelligeiK e >e cachait sons l.i 
simplesse : il observa les ch.damU, demanda dans les uioments perdus 
des explications sur les marchandises dont il retint les diversités el les 
places; il • onnnl nu beau jour les articles, le> prix cl les < hiffics iideux 
(|iie ne les connaissaienl les nouveaux venus; M. el madame Ragon 
s'habiluèrenl des lors à remployer. 

Le jour où la terrible rétpiisiiion de l'an 11 lit maison nette che7. le 
ciloyeii Ragon, Céstr l!irotle;m, promu seco.id commis, profila de la 
circiMi-lance pour (ditenir cimpianle livres d'appoinlemeuts par mois 
cl s'assit a la lable des Ragon avec une jouissance inefi.ible. Le sim ond 
commis de la Unne de» row*. déjà riche de six cenis fr.mcs, eut une 
chambre où il put convenahlemeni serrer dans des meubles longtemps 
convoiles les nippes qii il s'était amassées. Les jours de decadi. mis 
comme les jeunes gens de l'epoipie à qui la mode ordonn.iil daliecler 
des m.titieres bnilabs, ce doux et modesie pavsan .ivail \\» air qui le 
rendait au moins leur égal, et il Ir.inchil anisi les barrières qu'en 
d'aiilies l(>m|)s la doinesli( ilé eût iuim^s enire la bourgeoisie et lui. 
Vers la lin de celle année, sa probité le lit pl.uer a li caisse. L'iiopo- 
sanle ciloyenne Ragon vcill.nl an linge du commis, cl les deux mar- 
chands se lamiliariseient avec lui. 

Kn vendémi.iiie t7'.»i. (,cs;ir, qui poss«'daii < eut louis d'or, les échan- 
gea cuulre six mille francs d'assignats, acheta des r«>iites u trente 



c 



(^lilSAK union ICAU. 



fianc'*, loti paya la voillo du jour on rociicllo de (li'|)H'ci;ilioii (Mil roufs it 
1:1 notirsc. cl mmiii son insciiplion avec un itnlii llilc Itiniiiini' Di's w. 
jour, il snisil li> nionvi'Micnl «les IoikIs et iIch ;iII. lires |miIiIii|iii's avec 
ilfs an\ii'l<s si'cn-lrs (|iii le laisalrnt palpilcr an n-cil ilis ii'vcis on 
(les suri es i|in ininpii'icnl cillr pi'iioiii' ili> noin* liislniio. M. ll.i(;oii, 
mil ici! pairniiiciir (li> Sa Majcvlc la tiinc M.ii'ii>-.\ii(iiini'llc, cinilia il iiis 
Ci's iiMinicnts niliipuN smi allarlicnirnl pour les tyrans (Ifcliiis à (lé- 
sai' liiiollfan. (!ollo rourKlrnio lui iinr dc^ ('ii-ron>«lanrcs capilalcs di; 
la vie dt! Oosat- Les coin créations du soir, (piaiid la hmiilipic clail 
close, la rnc caliiKî cl la caisse laite, l'aiialiscicnl le Toiiraii<j;ian ipii, 
cil di'vonanl royaliste, ol(;iss:iil à ses sciiiinienls iiincis. I <; iiarn'! des 
verliieiises acliniis di^ Louis XVI, les aiiecdoles par le>(pielles les deux 
(^ponx exaltaient les iiK'riles de la reine, celiaiillercnl riiiia^iiMlioii de 
César. L'Iiorrihle sort de ces deux lèlos coinoniK'es, Iraiicliées à ipiel- 
qnes pas de la hoiiliipie, révolta son (d'iir sen>il)le cl lui donna de la 
liiiine pour un s\slenie de jjnnvernenieiil à ipii U> san;,' innoeenl ni; eoil- 
tail rien a i'('|):iiuho. l/iiHerèl commercial lui inoiilrail la inorl du nii- 
poce dans le niaximnrii et dans les or.iges poliliipres, lonjoins ennemis 
des al aires. Kn vrai pirlnnienr, il h. Tissait d'ailleurs nne lévolnlion 
qui ineiLiit tout le monde a la l'ilnsel snpprnnail la pniidre. La traii- 
(inillid! (pie procnie le ponvnir absolu ponvanl snile donner la vie à 
i argent, il se l'aiiaiisa pour la royaiUo. (Jiiand M. Itagoii le vil on 
bonne dis])osition, il le nomma smi premier commis et liiiitia au sc> 
crcl de la lionlapie de la Heine des Hoses dont (pieli)iies chalands 
étaient les pins aclil's, les pins déNOiiés émissaires des lionrhons, et 
où se laisail la correspondance de l'Onesl avec Paris. Kiili aîné par 
la clialenr (In jeune âge. éleclrisé par SCS rap|iorls avec les Georges, 
les la nillardiere, les Montanran, les Bauvan, les Loiigny, les Manda, 
les neinier, les dn Uiit'uic el les Fonlaine, César se jeta dans la cons- 
piration (|iie les royalistes cl les terroristes réunis dirigérenl au 15 
vendémiaire contre la (lonveiilion expirante. 

César eiil l'Iioiinenr de liiller conlre Napoléon snr les marelics de 
Saiiil-nocli, el lut blessé dès le conimencement de l'affiirc. Chacun 
saii l'issue de cette leiitative. Si l'aide de camp de Barras sorlil de 
son obscurité. Riiolleau fui sauvé par la sienne. Quekpies amis Iraiis- 
porlereiil le belli(|neiix premier commis à la Heine des Roses, où il 
resta caché dans le grenier, pansé par madame Ragon, el lienreuse- 
nienl oublié. Cé-ar Birollcan n'avail eu qu'un éclair de courage mili- 
taire, reiidanl le mois que dura sa convalescence, il fil de solides ré- 
flexions sur l'alliance ridicule de la politique el de la pairnmerio. S'il 
resia royaliste, il résolut d'être iniremcDl el simplcmenl un parfumeur 
royaliste, sans jamais plusse compromettre, els'adouua corps cl àme 
à sa partie. 

Au 18 brumaire, M. el madame Bagon, désespérant de la cause 
royale, se décidèrent à quitter la parnimeric, à vivre en bons bour- 
geois, sans plus se mêler de politique. Pour recouvrer le prix de leur 
fonds, il leur l'allait rencontrer un bomine qui eùl plus de probité que 
d'ambition, plus de gros bon sens que de capacité, Bagon proposa 
donc l'allaire à son premier commis. Biroltean, maître à vingt ans de 
mille Irancs de rente dans les fonds publics, hésita. Son amliiiion (on- 
sistait à vivre auprès de Chinon quand il se sérail fait quinze cents 
francs de rente, et que le premier consul aurait consolidé la délie pu- 
blique en se consoliilant aux Tuileries. Pourquoi risquer son honnête 
el simple indépendance dans les chances commerciales'? se disait-il. 
Il n'avait jamais cru gagner une fortune si coiisidéiable, due à ces 
diances auxquelles on ne se livre que [leiidanl la jeunesse : il sont;eail 
alors À épouser en Touraiiie une femme aussi riche que lui pour pou- 
voir acheter et cultiver /es l'résorières, petit bien que, depuis l'âge 
de raison, il avait convoité, qu'il rêvait d'augmenter, où il se ferait 
mille éciis de rente, où il mènerait une vie heureusement obscure. 11 
allait refuser quand l'amour changea tout à coup ses résolutions en 
décuplant le cliilfie de son ambition. 

Depuis la trahison d'Ursule, César était resté sage, autant par crainte 
des dangers que l'on court à Paris en amour que par suite de ses tra- 
vaux. Quand les passions sont sans aliment, elles se changent en be- 
soin : le mariage devient alors, pour les gens de la classe moyenne, 
une idée fixe : car ils n'oiit que celte manière de conquérir el de s'ap- 
proprier une femme. César Biiotteau en était là. Tout roulait sur le 
premier commis dans le magasin de la Reine des Roses ; il n'avait pas 
un moment à donner au plaisir. Dans nue semblable vie les besoins 
sont encore plus impérieux : aussi la rencontre d'une belle (ille, à 
laquelle un commis libertin eût à peine songé, devait-elle produire le 
plus grand elfel sur le sage César. Par un lieau jour de juin, en en- 
trant par le pont Marie dans l'île Saint-Louis, il vit une jeune fille de- 
bout sur la porte d'une boutique siuiéc à l'encoigunn; du quai d'Anjou. 
Constance rilleraiill était la première demoiselle d'un magasin de nou- 
veautés nommé le Petit Matelot, le premier des magasins qui deiuiis 
se sont établis dans Paris avec pins ou moins d'enseignes peintes, 
baiiderolles (lottantcs, monlies pleines de châles en balançoire, cra- 
vates arrangées comme des châteaiiX de cartes, d mille autres sdiic- 
tious commerciales, prix fixes, bandelettes, aliiches, illusions ei effets 
d'optique portés à un tel degré de perfectionnement, que les devan- 
tures de boutiques sont devenues des poèmes commerciaux. Le bas 
prix de tous les objets dits Nouveautés qui se trouvaient au Petit iHa- 



(eliil lui dotiiia une vA;:ue iniiliï<- dans rondroit de Paris le moins favo- 
rable à la vitgiie et au roimiieree. Celte première deiimivelle i-l.ijt alors 
citée pour ^n IhmuIi-, enuimi' depuis le furent la belle Limoiiadieie du 
calé des .Mille Cnloiines el pliisii iirs autres pauvres cié.iloies ipii ont 
l'ail lever plus dit jeunes (;l de vieux ne/, aux caireaiiK des modistes, 
des linionadieiK el des ma^^asins, (pi'il n'y a de piivés dans les mes Je 
Paris. L(! premier commis de la Heine des Ilotes, logé entn; Saiiil- 
Roeh el l.i rue de la Sniiidiere, excliisiveinenl occupé de parliiiiierie, 
ne siiupçoiinail |iaH l'exislence du Pelit Matelot ; car les petits com- 
merces de P.iris sont asM'z (•traii^eis les uns aux autres. Ces ir lut si 
vigoureiisemeiil iérii par la bcaiile de Couslani.e ({u'il entr.i liirieuse- 
iiieiil an Pelit Matelot pour y acheter six chemines de toile, duni i[ 
déb:illil lon^^lcmps le prix, (Mi se faisant déplier des volumes de toiles, 
non plus ni iihTuii (|ii'niie Anglai.-^e eu liiiineiir de niarehaiid(;r l sho- 
pinij ). La première demoiselle daigna s'oi ciiper de César en s'a|)er- 
cevaiit, a qiiehpies symptômes coiimis de toiiles les leinmes, qu'il ve- 
nait i)ien plus pour la march.indi; ipie pour la marchandise. H dicta 
son nom et son adresse à la demoiselle, qui fut tres-iudiflérente à l'ad- 
miration du chaland après remplette. Le pauvre comiiiis avait eu peu 
d(! chose il taire pour gagner les bonnes grâces dUrsuli!, il él:iit de- 
meuré niais connue un mouton; l'amour reimiaisant encore davan- 
tage, il n'osa pa., dire un m il, el fut d'ailleurs trop ébloui pour leinar- 
qiKM' 1 iusoiiciaiiee qui sncci-daitau sourire de celle sirène marcliaiidc. 
Pend, ml liiiil jours il alla tous les soirs faire faction devant le Petit 
Matelot, (piètaiil un regard comme un chien qiiêie un os .i la porte 
d'une cuisine, insoucieux des inOi|ueries que se permettaient les com- 
mis et les dvuuiisdleR. se dérangeant avec humilité pour les acheteurs 
ou les passants, atleniifs aux petites révolutions de la bouiicpie. Quel- 
ques jours après il entra de nouveau dans le paradis où etaii son ange, 
moins pour y acheter des mouchoirs que pour lui communiquer une 
idée lumineuse. 

— Si vous aviez besoin de parfumeries, madcmoisello, je vous en 
fournirais bien tout di; même, dit-il en la payant. 

Constance Pillerault recevait journellement de brillantes proposi- 
tions où il nél;iit jamais question de mariage; et, (pioiipie son cœur' 
fût aussi pur que son front était blanc, ce ne fui qii'apn;s six mois de 
marches el de contremarches, où César signala son infatigable amour, 
qu'elle daigna recevoir les soins de César, mais sans vouloir se pro- 
noncer : prudence commandée par le nombre infini de ses serviteurs, 
marchands de vins en gros, riches limonadiers el autres qui lui fai- 
saient les yeux doux. L'amant s'était appuyé sur le tuteur de Coiist;incc, 
M. Claii(le-.!ose|)h Pillerault, alors marchand quincaillier sur le quai de 
la Ferraille, qu'il avait lini par découvrir en se livrant à l'espionnage 
souterrain qui distingue le véritable amour. La rapidité de ce récit 
oblige à passer sous silence les joies de l'amour parisien fait avec in- 
nocence, à taire les proJigalilés particulières aux commis : melons 
apportés dans la primeur, fins dîners chez Véiiua suivis du spectacle, 
parties de campagne en fiacre le dimanche. Sans être joli gar(;ou. 
César n'avail rien dans sa personne qui s'opposài à ce qu'il fiU aimé. 
La vie de Paris el son séjour dans un magasin sombre avaient fini par 
éteindre la vivacité de son teint de paysan. Son abondante chevelure 
noire, son encolure de cheval norm md, ses gros membres, son air 
simple et probe, tout contribuait à disposer favorablemeni en sa la- 
veur. L'oncle Pillerault, chargé de reiller au bonheur de la (ille de son 
frère, avait pris des renseigneaieiits : il sanctionna les intentions du 
Tourangeau. En ISi'O, au joli mois de mai, mademoiselle Pillerault 
consentit à épouser César Birotleaii, qui s'évanouit de joie au moment 
où, sous un tilleul, à Sceaux, Constance-Barbe-Joséphino l'accepta 
pour époux. 

— .Ma petite, dit M. Pillerault, lu acquiers un bon mari. Il a le cœur 
chaud el des sentiments d honneur : c'est franc comme l'osier et sage 
comme un Enfaiit-Jé>ns, enfin le roi des hommes. 

Constance abdiipia frauchemeiit les brillantes destinées auxquelles, 
comme toutes les tilles de boutique, elle avait parfois rêvé : elle voulut 
être une honnête femme, une bonne mère de funille, el jirit la vie 
suivant le religieux programme de la classe moyenne. Ce rôle ailait 
d'ailleurs bien mieux à ses idiies que les dangereuses vanités qui sé- 
duisent tant de jeunes imaginations parisiennes. D'une intelligence 
étroite, Constance olfrait le ty[)e de la petite bourgeoise don! les tra- 
vaux ne vont pas sans un peu (l'hnmenr, ipii coiiiiiieiice par refuser ce 
qu'elle désire cl se fâche cpiand elle est prise an mot, dont l'inquiète 
activité se porte snr la cuisine el sur l.i caisse, sur les alfiiies le^ plus 
graves el sur les refirises invisibles à faire au linge, qui aime en gron- 
dant, ne conçoil que les idées les plus simples, la petite monnaie de 
res|)rit, raisonne sur tout, a peur de tout, calcule tout el pense tou- 
jours à l'avenir. Sa beauté froide, mais candide, ion air toucli.uit, sa 
(raîcheur, empêchèrent l'irotleau de songer à des défauts compensés 
d'ailleurs par ( ette délicate probité naturel e aux femmes, par un ordre 
excessif, jiar le fanatisme du travail et par le génie de la vente. Con- 
stance avait alors dix-liiiil ans et possédait onze mille fr.incs. Cé^ar, à 
qui l'amour insjiira la jilus excessive aniliilion. acheta le fonds de l.i 
lieine des Roses el le transporta près de la place Vendôme, dans nue 
belle maison. Agé de vingt et un ans seulement, marié à une belle . 
femme adorée, possesseur d'un établissement dont il avait payé le pri.x 



Cr.SAR BÎROTTRAd 



aux troi-î (|iinrts, il dut voir pl vit lavcnir t'ii beau, surtout en mesu- 
rant le clicniin l'ait (tc|iiiis son point de dépint. Ito^tiin, notaire des 
nagon, le réila< leur du contrat de inaringe, donna de sages ronseils 
au nouveau |iarlnui(ur en rcuipOcliaiil d'achever le payement du fonda 
avec la dot de sa riiiimc. 

— Caidfz-done di-s fonils pour faire quchpics bonnes entreprises, 
mon g.irçon, lui avail-il dit. 

Birotteau rcginla lo notaire avce ailn)iralion. prit l'habilurfe de le 
considlcr. et s'en lit un ami (loniuie Ha^son et l'illeraull, il eut tant de 
Ibi dans le notai iat, qu'il se livrait alors :'i llo;:nin sans se pniiiciire un 
soupçon. (Jr;\ce à ce conseil, César, nituii di's onze mille Irancs de 
t'oii^'Iancc pour commencer le-) all'iires, n eiit pas alors échangi- sr»n 
nroir coiilrc ce'ui du premier con-ul. ijuclipie brill.int que parili l'Ire 
Ynvoir de Napoléon. H alioid, ltiroiic;ui n tul (pi'ime cni-inicic, il se 
logea d.ius l'enlresol siti:é aiiilcsï.us de sa boutique, espèce de bmigo 
nsscz bien déieré par un tapissier, et (u'i li-s nouveaux mariés eiila- 
inerent ime éleriirlle Imie di: miel. Madame César appariil connue une 
niirveille dans son ( omploir. Sa beauté célèbre cul une énorme in- 
lliienee sur la venli|: il ne l'ut (lue^lion que de la belle madame lîirol- 
leau |)arnd les élégants de l'Eupire. Si César l'ut accuse de royali-me, 
le monde rendit justice à sa pioiiilé; si tpiehpies marcliainis \oi~ins 
envièrent son bonlieiir, il pas^a poin* en élie digne. Le con|) de leii 
qu'il avait reçu sur les mari Ivs de Saint-Hoili lui doima la ré|(iialion 
(l'un lioimne mtMé aii\ secrets de la polilirpie el celle d'un lionmir cou- 
rageux, quoiqu'il ncrtt ancnn couiagc militaire an ciein' el ntdie idée 
politique tians la cervelle. Sur ces données, les boim'les gen^ de lar- 
roudi>iemeut le nonnnéront capitainerie la gn'de nationale, mais il fut 
cass(5 par Napoléon, (|ni, se'on l!iio;ieau, lui godait rancine de lem* 
rciieoulre en vendéniiaire. César eut alors à bon m.irché mi vei iiis do 
persécution qui le rendit intéressant aux yeux des opposants, el lui lit 
acijeérir une cerlaine inqioi lance. 

Voici quel l'ut le sort do ce ménage ronsiannncnt bemeux par les 
sciilimenls, agité sctdemenl par b's anxiétés commerciales. 

rendant la première aimée, Ciis ir [brolleau mit sa l'itume an l'ail de 
la vente el do détail des parfieeeries, mé-lier aminel elle .s'cntendil ad- 
iniiablcinenl bien; elle sendjiait avoir été ci éée cl mie an monde pom- 
ganter les cbalamh. Celle année linie, rinvenlaire épouvanta l'ambi- 
tieux parl'inn iir : tons Irais pi élevés, en vin;;;', ans à peine aurait-il 
ga;;né le modcsie capital i\ii cent mille lianes, ampiel il avait cbillré 
FOU bonheur. Il r(''S(ilnl alors d'arriver à la l'orlnue plus rapidement, 
rt voulut d aboid joindre la t'abricaiion au détail. Contie la\is de sa 
femme, il loua une bai.'qiie et des terrains dans le laiiboiirg du 
Temple, el y lit peindre en gros caracleres : r.MiniQi F, pe CLS.\n uiiotte.vu. 
Il d •banclia de (ira-se un ouvrier avec lequel il commença de compte 
à demi cpiclipies fabrications de >avon, d'essences el d'eau de Cologne. 
S(ni asMici^liou avec cet ouvrier ne dura que six mois, el se termina 
par des pei tes qu'il supporta seul. Sans se décom ager, liirotleau voulut 
obtenir un lésullal à tout prix, uni(piement pour ne pas élie gronde 
par sa femme, à laipiello il avoua plus lard qu'en ce temps de deses- 
poir la tète lui bmiillail comme une marmite, el (pie plusieurs fuis, 
n'i'lail ses senliinenis rclinienx, il .sc serait jeté dans la Seine. Désolé 
de quelques expériences iol'rucliieusos, il liait. il un jour le long des 
boulevards en revenant diner, car le llàmur laiisien est aussi souvent 
nu lionune an désespoir (prnn oisif. Parmi (pie'qiies livres à six sous 
et.d'S dans une ni mue à terre, ses yeux lurent saisis par ( e lilie jaune 
ili! p.jii^sièie : .1^^/ lier ou l'Art de rn»iscrvrr la liraulc. Il [uil ce pré- 
leiidn livieaiabe, espèce de roman l'ail par un médecin du >ie(le pré- 
eédeiit, et tondia sur une pag(> où il s'agissait d(; pailnms. .\ppuy(' 
nr un arbre du boulevard pour feuilleter le livre, il lui une noie où 
l'.iiileiir expliquait la naliire du derme il de l'j'piderme, cl démontrail 
(pie telle pâle on tel savon proiliiiiait un ellel soinent C'iilraire a celui 
qo'uii cnalteiidail, si la pale et le savon dmiiiaient du ton à la pe.m (pii 
\ oui. lit être rcl.w lié ■, ou iclàcbaient la peau qui exigeait des loiii pies. 
I' rolle,.u .iclni.i ce livre, uù il vil une butiine. Nc'.inmoins, peu eo.ili.inl 
■'.iiii ses lemieies, il alla chez un (biinisle lélebre, V.iiiipielin. ;inqiiel 
il deuKiiid I tout n.iivemenl les ii;oyt ils de coiii|ioser n:i flonbl' cosnie- 
liipie i|ui piodii;>ii des effets apiiriqiiiés an\ iii\crses nalme- de lépi- 
d nue bim.iiii. Les vrais savauis, ces li('m(ne-.si réelb n.cnt i;raudscn 
I • SI ns ipi'ils n'obiiennent jamais de leur vivant le renom par leipjel 
I. iir> imin lUses ir.ivanx iiicoimus devraient élu; p: yès, sont picsipie 
tous scivlableset soiirienl aux pauvres d'esprit. V'iiKpiiliu protégea 
d)nc le parin i eiir, lui piMuiit de s(. dire rmvenlenr d mie pâle pour 
bl.iiicbir les, niains el dont il lui in liqn.i la çompos tion. lîiioiieaii ap- 
I el.i ce cosmétique \.\ lionble r.ile tbs Siillan-s. Alin de compléter 
I ii'iivre, il appliipii le |)rocéd.' do la |«:ilc po;ir les mains a une eau 
pour le Ceini, qo il no. orna I E oi raniii.i;.tive. Il imita d.nis s.i partie 
I' sy-leme du l'.:lii M.ileloi. il dé.loy i. le piemier d entre les parfii- 
nieur>,ce luxe d'allicbe-, d'aiiiionces'el deinoveiii de jinblic ilion (|ue 
Ion n..nniie, |enl-éiic injnstemeni, cbailiMniMitiv 

I..T l'aie des Su't.mes (<i \[.\\\\ «Mrminaliw' se pioilnisircnt d.iiis l'uni- 
veis i;alaut et (oimneici.il par dis .dlii lies coloriées, en lOle di sqiielles 
ei.iienl ces mots : .{pimm-rc!. )nv l'iua iUil! Celte forninlè, ciii|»lové«; 
pour la pioiiiieie fois, eut nu elb I magique. Non seulement l.i riaïKe, 
mais le conllnciii, fut pavoisé d'.inUlies jaunes, ronges, bleues, par lo 



soiiver.iin de la Heine des Hoses, qui lenail. fournissait et fabriquait, à 
(les prix modérés, tout ce <pii concernait sa partie. A une (-poquc où 
l'on ne p.iilaii que il' rOiieni, noiiinier un eusiiiéliqiie quelconque 
Pâle des Sultanes, en devinani la magie exercée par ces mois dans un 
pays on tout lionmie lient annnil a être sultan que la femme à devenir 
sultane, était une inspitatioii (pii poiix.iit venir .1 un bonime uidinain: 
Comme à un liomnie d'esprit ; unis le public jugeant toujours Its ré- 
sull.ils, Dirolte.m p.issa d aillent plus pour un bomme siipi'iieiir. cotn- 
niereialeiiient p 11 l.iiil, (pi il n'di'^e.i liii-inèine on pro-pc lus dmii la 
ridicule |i|irasè(do^ie lut un élemenl île suro-s : en rr.inic. on ne ril 
que des cbo-es el des booimcs dont on s'occupe, el persumie ne »'oc- 
ciipe de ce ipii ne réussit point. (Jiioiipie Birolle.iii u'eiU pas joué sa 
bèlise, (Ml lui donna le talent de s.ivoir faire la bète à propos. Il s'est 
reinnné. non sans peine, un exi-mplaire de ce pro>pecliis dans la 
ni.ii>oii Popinot et compagnie. dn'giii>lcs. rue de» Lomb.uds. Celle 
pièce ciiiii Use est au noiiibie de celles rpie, dans un ci-rcle plus élevé, 
les liijloriens intitulent }>iéces juslificulivcs. La voici donc : 



DOIBLK P.UEDESSlLT.nBrfEU'CillIllWlIVE 

DE CÉSAR BinOTTEAU, 

^M'IiiiiviIk ru! L'i"<«Tiiiir ht rr.'.Nir 



ne|iin 



lejnns longtemps nm; paie pour les mains et nue eau pour le visage, 

naiil no lésiillal supérieur à celui oblenii |iar l'Caii de Cologne 

dans l'iiMnie de la luilelle, étaient généialemeni désirée-, par les deux 
sexes en Liirope. A|)rés avoir i oiisacré de longues veilles j l'élude du 
derme et dt: l'épiderme chez les deux sèves, qui. rnu comme l'aiiire. 
atlaclient avec rai-oii le plus giaiid piix à la (loiieeiir, à la S(»iiple-se. 
an brillant, au velouté de la prati. le sieur ilirotleaii. parfuineiir a\an- 
tageiisenuiil eoiimi dans ta capitale et .1 l'elraugcr, a décoiiveri une 
l'ate el un»! liau à jii>le tilre nommées, des leur appariroii, merviil- 
leiises pai' les élégants el par les é:égaiilrs de Pans. En ellel, (elle 
Pâle et celle Eau possèdent d'éloniianles propriétés pour agir s ir la 
peau, sans la rider préiiialin'émenl, ellel immanquablo des drogues eni- 
ployè-es inconsidereoieiit jusqu'à ce jour et inveiil 'cs par d'iguoranics 
cupidités. Ciîtte découveile repose sur la division des lemp r.imenls 
qui se r.ingeul en deux grandes classes indiipiées par la couleur de la 
Pale el de l'Eau, lesquelles sonl loses pour le derme cl l'épiderme des 
personnes de conslilnlion lympbaliipie. el blaix'lies pour ceux des per- 
sonnes (jiii jouissent don lempeiaineni sanguin. 

Celle l';\le est nommée Patc tics Siillnms, parce que celle décou- 
verte avait dija été l'aile pour le sérail jiar un médecin arabe. Elle a 
été approuvée par I Instilut sur lo rapport de notre illiisUc elHinisie 
\ AiyuKi.i>, ainsi que I Eau él.iblio sur les princii>es qui oui dicte la 
composition de la Pâle. 

(^elle précieuse l'ate, qui exhale les plus doux parfums, fait donc 
di-paiailie les taches de rousseur les plus rebelles, bl.inehii |e> épi- 
démies les plus récalcitrants, el dissipe les sueur» de la main dont sc 
pl.iigiienl les femmes non moins ipie les hommes. 

I. lùiu cavmniiilii'e enlevé ces |( gers bniilons (pii, d.ins (erlains 
ninmeuts, surviennent inupinémeni aux femmes el contrarient leurs 
projets pour le bal . elle rafraîchit et ravive les couleurs en oiivr.iul 
ou lèrinaiil les pores selon les exigences du teinpéramenr. elle est si 
connue déjà pour arrêter les outraitesdn temps, que be.iiieoup de da- 
me-, l'ont, par reconnaissance, nommée i.'a>iik de h ntMit. 

l.'Ean de Cologne est piireinenl et simplement un pu foui banal sins 
cfiii .0 ilé spéciale, tandis ipie la Ihmblr l'die du St tanrs cl VEau 
rariniualivr sont deux coiiiposiiions opérantes, d'une puissance mo- 
trice agisaul s.iiis ilanger sur les (piahlés inleines el les second.uit; 
leurs odeurs essenlielleinent li.ils unique'* et d un esprit diverliss.ini lé- 
joiiissenl le c«Mir cl le (tne.m .idmirablemenl. ( harmeiit les idées cl 
les rcveilleiil; elles sont aussi élonii.inte> p.ir leur mérite (jue par leur 
simplicité; enliii, c'est un alliait de plus oiïert aux lemnies, el un 
moyen de séduction ipie les hommes peuvent acquérir. 

I. Usage journalier île l'Eau dissi|)e les cuissons occasioniKH.*s jiar le 
feu du r.isoir; elle piéseive également les lèvres de l.i gerçure et les 
maintient rouges; elle efl'.icc natuiellem.-nl à l.i lonj:ue les taches de 
rousseur el liiiil par ledonner du ton aux cb lirs. Ces iflets ann>iiieeiii 
toujours en lliommc un équilibre parait entre les bunieuis. <equi 
tend à délivrer les personnes su elles à la migr.iine de cette horrible 
inaïailie. Eiilin, I h'un canniidilivi, qui p( ni être empbivé'' p.ir les 
femmes dans ton es leurs toilettes, |>ievienl les alleclioiis cutanées en 
lie gèiiani p.is la transpiratiun des tissus, tuui en leur coiiimuniquanl 
(III ve outé persisiant. 
S adresser, franc de pori, à M. Cksab Biiiottihd, sticcesscur de Ha- 



« 



CÉSAU BTUOriKAU. 



(;(Mi, aïK-icn |>.iiriini(>iii ili* h reine M:iiio-Aiiloiiiotto, i^ la l\ciiic des 
iiuscs, nie Sainl-lloiiorc, à l'aris, près la place Veiidi^ino. 

Le prix dii pain de PAle est de trois livres, et ctliii de la honlcille 
est de six livres. 

M. Ci'mi' nirotlcnii, pniir t'vilor loiitos les lonlrofirons, pr/viciit lo |)iil)lic 
qui> l:i l'Alo t'sl iMivi-lii|<|i('o (I iiii |iii|ii(M' porliiiil 5n .signature, et quo les Ituu- 
tcillos oui un cailii'l iiicriislt'' dans le vorro. 



Le sucrés fut drt, sans qne César s'en dout:\t, à Constaneo, qui lui 
conseilla d'envoyer l'Ilaii carminalivcet la l'Ate des Siiilaiies par cais- 
ses à Ions les pariiiioeiir^ de riaiire el do r(>lianp;er. (>ii leur olfraiil 
•111 t;aiii de Ireiile pour ceiil, s'ils voiilaieiil prendre ces den\ arlieies 
par (jrossei. La l'aie et l'Ilan valaient mieux en réalité <pie les cosiné- 
tiiiiies analogues, et S('diii>aienl les i{;iu)ranls par la distinction élaltlie 
entre les Icmpéraincnls : les cinq cents parlninniirs de rrance, allé- 
cliés par le gain, aclictèrenl annnelItMnenl clie/ Birotteaii chacun plus 
de trois cents grosses de Tàle et d'Kau, coiisoinination ipii lui produi- 
sit des liénéliccs restreints quant à l'article, énormes par la quantité. 
(lisar piil alors aclicter les bicoques cl les terrains (lu faubourg du 
Temple, il y bâtit de vastes labricpies, et décora magniliqncment son 
magasin de la Heine des Roses; son ménage éprouva les petits 
bonlienrs de l'aisance, et sa femme ne Ircmbla plus autant. 




François Birotleau. 



En 1810, madame César prévit une hausse dans les loyers, elle 
l)Oiissa son mari à se faire principal locataire de la maison où ils oc- 
cupaient la boutique et l'entresol, et à mettre leur appartement au 
premier étage. Une circonstance beureuse décida Constance à fermer 
les yeux suivies (olies que Birottean fit pour elle dans son apparleuient. 
Le parbiiiicur venait d'être élu juge au tribunal de conimei ce. Sa pro- 
bité, sa (iéiicalesse connue, et la considération dont il jouissait lui va- 
lurent cette dignité, qui le classa désormais parmi les notables com- 



iiier(;anl8 de Paris, l'onr augmenter ses connaiss:iiiccR, il se leva dés 
ciiw| heures du matin, lut les ré|)crtoires de jurispriidniei: el les livres 
ipii liaitaienl di's lilij^es citmineri iaiix. Son seiilinienl du juste, s;i rec- 
litiiilt;, son l)()ii vouloir, qualités essentielles dans l'appiécialioii des 
dinieiillés soumises aux sentences consulaires, le rcndiieiil un des 
juges les plus estimés. S(>s (h l.iuts coiilribueienl égaleiiienl a sa ri'-pu- 
tation. I']ii sentant son iiiiiTiorile, César suliordonnail volontiers ses 
lumières à celles dt; ses collègues, llattés d'être; si cmi( useiiieiit écou- 
lés par lui : les uns reclieicberent la silencieuse approlialion d'un 
liommi; censé prolond, en sa (pialité d'écouleur: les aiities. enchan- 
tés de sa modeslie et de sa douceur, h; vantèrent. Les justiciables 
louèrent sa bienveillance, son esprit coni ilial(;iir, cl il bit souvent |)i is 
|)oiir arbitre en des contestalions où son bon s(;iis lui su;.'gérait une 
justice de cadi. l'endant le temps (pie durèrent ses (onctions, il sut se 
composer un langage farci de lieux couiinuils, seiih- d axiomes et de 
calculs traduits en phrases arrondie^, qui, doucement débitées, son- 
naient aux oreilles (les gens superficiels comme de rélo(|nenc(;. Il plut 
ainsi à cette majorité naturellement médiocre, à perpé'tiiiti- condamnée 
aux travaux, aux vues du terre à terre. César pctrdil tant de tcm|)s au 
tribunal, que sa femme le contraignit à refuser désormais ce coûteux 
honneur. 

Vers 1813, grâce à sa constante union, et après avoir vulgairement 
cheminé dans la vie, cCménage vit commencer une ère de prospérité 
que rien ne semblait devoir interrompre. M. et madame Ragoii, leurs 
prédécesseurs, leur oncle Pilleraiilt, Rogiiin le notaire, les Matifat, 
droguistes de la rue des Lombards, fournisseurs de la Reine des Ro'.es, 
Joseph Lebas, marchand (Ir.ipier, successeur des Guillaume, au Chat 
qui pelote, une des lumièies de la rue Saint-Denis, le juge Popinot, 
frère de madame Ragoii, Clnflreville, de la maison Protez et Clnlfrc- 
ville, M. et madame Cochin, employés au Trésor et commanditaires des 
Matifat, l'abbé Loraux, confesseur el directeur des gens pieux de cette 
coterie, et quelques autres personnes, composaient le cercle de leurs 
amis. Malgré les sentiments royalistes de Birotleau, l'opinion publique 
était alors en sa faveur, il passait pour vAre très-riche, quoiqu'il ne 
possédât encore que cent mille francs en dehors de son commerce. 
La régularité de ses alfaires, son exactitude, son habitude de ne rien 
devoir, de ne jamais escompter son papier, et de prendre, au con- 
traire, des valeurs sûres à ceux auxquels il pouvait être utile, son 
obligeance, lui méritaient un crédit énorme. 11 avait d'ailleurs i cellcmcnt 
gagné beaucoup d'argent; mais ses constructions et ses fabriques en 
avaient beaucoup absorbé. Puis sa maison lui coûtait près de vingt 
mille francs par an. Enrin l'éducation de Césarine, fille unique idolâ- 
trée par Constance aillant que par lui, nécessitait de fortes dépenses. 
Ni le mari ni la lemnie ne legardaient à l'argent quand il s'agissait de 
faire plaisir à leur (ille, dont ils n'avaient pas voulu se séparer. Ima- 
ginez les jouissances du pauvre paysan parvenu, quand il entendait sa 
charmante Césarine répétant au piano une sonate de Steibelt ou cha^;- 
tanl une romance: quand il la voyait écrire correctement la langue 
française, lire lîacine père et fils, lui en expliquer les beautés, dessi- 
ner un paysage ou faire nue sépia ! revivre dans une (leur si belle, si 
pure, qui n'avait pas encore quille la tige maternelle, un ange enfin 
dont les grâces naissantes, dont les premiers développe ncnis avaient 
été passiomiémeni suivis, admirés ! une fille unique, incapable de mé- 
priseï' son pèie ou de se moquer de son défaut d'iiislrudi:»n, taiil elle 
était vraiment JewJie /ii^e. En venant à Paris, César savait lire, écrire 
et conipler, mais son instruction en était restée là, sa vie laborieuse 
Pavait empêché d'acquérir des idées et des connaissances étrangères 
au commerce de la parfumerie. Mêlé constamment à des gens à qui 
les sciences, les lettres étaient indiflérentes, et dont l'instruclioit n'em- 
brassait que des spécialités; n'ayant pas de temps pour se livrera 
des études élevées, le parfumeur devint un homme pratique. Il épousa 
forcément le langage, les erreurs, les opinions du bourgeois de Paris, 
qui admire Molière, Voltaire et Rousseau sur parole, qui achète leurs 
œuvres sans les lire; qui soutient que l'on doit dire (;rmo/re, parce 
que les femmes serraient dans ces meubles leur or et leurs robes, au- 
trefois presque toujours en moire, et que l'on a dit par corruption ar- 
moire. Pollier, Talma, mademoiselle Mars, étaient dix (ois million- 
naires, et ne vivaient pas comme les autres humains : le grand tragé- 
dien mangeait de la chair crue, mademoiselle Mars (\usait parfois i'ri- 
casser des perles, pour imiter une célèbre actrice égyptienne. L'em- 
pereur avait dans ses gilets des poches en cuir pour pouvoir prendre 
son tabac par poignées, il montait à cheval, au grand galop, l'escalier 
de l'orangerie de Versailles. Les écrivains, les artistes mouraient à 
l'hôpital par suite de leurs originalités; ils étaient tous athées, il fallait 
bien se garder de les recevoir chez soi. Joseph Lebas citait avec efhoi 
l'histoire du mariage de sa belle-sœur Aiigustine avec le peintre Som- 
mervieux. Les astronomes vivaient d'araignées. Ces points lumineux 
de leurs connaissances en langue française, en art dramatique, en po- 
litique, en littérature, en science, expliquent la portée de ces intelli- 
gences bourgeoises. Un poëie, qui passe rue des Lombards peut, en 
y sentant quelqucîs parfums, rêver l'Asie; il admire des danseuses 
dans un chauderie en respirant du vétiver ; frappé par l'éclat de la 
cochenille, il y retrouve les poèmes brahamiqnes, les religions et leurs 
castes ; en se heurtant contre l'ivoire brut, il monte sur le dos des 



Cf:SAR BTROTTEAU. 






cit'pliaiils. dans une cage de mousseline, et y fuU l'amour coiiinii; l>- 
roi il(î Lahore. M;iiN Ir (lolil < ominervitnl igiiori' d'où viennent vl où 
croi'Sciil les |)to(liiils sur leN<|ii<;N il opiM*'. ItiroIttMii, pailiiim iir, in: 
Mvuil |ias un iola d liisloirc n.ilurclle ni de < liiiiiii-. Kn re^aiihint V;i(i- 
quclin cornine un (;r:iii(l lioninie, il li> considnait roniinc une <-\('c|)- 
liun, il était de l.i Iuk e de cet épie ici rctiit', qui n-suinail aih^i uni* 
disiu>'>ii)n ^iir la inmicre de laire Nenir le tlié : — Le llié ne s lent (|iit! 
de deux nianirres, par caravane on par le liane, dit-il d'un air 
finaud. Selon Birotleau, l'aloés et l'opinin ne ^c trouvaient que rue des 
Lond)ards. L eau de ruse, prétendue dt; (loustantinople, se I. lisait, 
connu*; lean de Cologne, à l'aris. (]es noms de lieux étaient des liiiiir- 
des inventées pour plaire aux Fran(;ai><, qui ne peuvent supporter l«s 
elnises de leur pay^. Lu mardiand tranvais dt^vait dire sa déeuiiveile 
anglaise, alin de lui doinierde la >ogiu.-, comme en Angleterre ini dro- 
jjniste allrihne 1 1 sienne à lu Franec. Néanmoins, (lésar ne pouvait ja- 
mais être entierciiieiil 
sot ni hèle : la prohilé, 
la bonté jetaient stn les 
actes de sa vie un reflet 
qui les rendait respec- 
tables, tur une belle ac- 
tion fait accepter tontes 
les itîuorances possibles. 
Son «onstanl suci e> lui 
domia de ras>nraiire. 
A l'aris, I assurance est 
acceptée pour le pou- 
voir dont elle est le si- 
gne. L'ayant apprécié 
duraut les (rois premiè- 
res années de leur ma- f / 
riape, sa fennne fut en 
proie à des transes con- 
tinuelles : elle représen- 
tait dans cette union la 
partie saga ce et pré- 
voyante, le doute, l'op- . . •" 
po^itlon , la craiine , 
connne (ais;n' y re|ué- 
senlait l'audace, I aud^i- 
tion. l'action, le bonheur 
inouï de la fatalité. Mal- 
j;ré les apparences, le 
marcliand était treuj- 
bleur, tandis que sa feni- ^ 
me avait, en ré.ilité, de 
la patience et du coura- 
ge. .\insi un homme pu- 
sillauime, médiocre, sans s^ 
instrm tion. sans idées, • ^ "^ 
sans connaissances, sans 
caractcrp, cl qui ne de- 
vait point réussir sur 
la place la plus glis- 
sante du monde, arriva, 
par son esprit de con- 
duite, par le sentiment ^. 
du jn>le, |)ar la bonté 
d'une amc vraiment chré- 
tienne, par amour pour 
la seule femme ipi il eùl 
possède»!, à passer pour 
un homme remarqiia- 
Ide. cour.igeux et pleiti 
de résolution. Le public 
ne voyait que les résul- 
tais. 'Hors Pilleranll et 
le juge l'opinot, les pcr- 
gonncs do sa société, 
ne le voyant que snperficiollemenl, ne pouvaient le jngcr ; d'ail- 
leurs, les vingt ou trente amis qui se réunissaient entre eux disaient 
les mêmes niaiseries, répétaient les mêmes lieux communs, se regar- 
daieui tons i omme des gens snpéririirs dans leur partie. Les fenmies 
faisaient assiiiit de bons diners et di- toilettes ; diacune d'elles avait 
tout dit en disant un mot de mépris sur son mari; mad.une lliroiieaii 
seule avait le bon sens de traiter le sien avef honneur et respect en 
public : elle voyait en lui l'homme qui, malgré ses secrètes incapa- 
cités, avait gagné leur fortune, et dont rlle partageait la considéra- 
tion. Seulement, elle se demamlait parfois ce qu'était le momie, si 
tous les honnnes prétendus supérieurs rcàsemblaienl à son mari. Sa 
conduite m* i oiiti ihnait pas peu à maintenir l'eslime respe<'tneuse ac- 
cordée au marchand dans un pays où les femmes sont assez portées à 
déconsidérer leurs maris et à s'en plaindre. 
Les premiers jours de l'annéo 181 ;, si fatale à la France impériale, 



Le capitaine Jean Dirotteau s'avança avec sa compagnie et fut lue — page 5. 



lurent signalés chez eux par deux événements peu marrpiants dans tout 
autre ménage, mais île nature à impressionner des âmes sinqdes* umnie 
celles de ()és;jr et de sa f'innie, ipii, en jetant les yeux sur leur passé, 
n'y trcmvaienl (|iie des émotions ilounjs Ils avaient pris pour premier 
coiiiinis nu jeune homme de vingt deux ans, nommé Ferdiiianil du lil- 
let ; ce g.irçon, <pii sortait d'une maison de parfumerie ou l'on avait 
refusé de l'intéresser dans les bémlires, et qui pass.iit pour un génie, 
se rcMiina beaucoup pour entrer a la Iteiiie »les lloses, dont les êtres, 
les lorces et les lud'ius inli'Miemes lui ét.iieiil connus. Hiiolle.iu I ac- 
cueillit et lui donna mille bancs d'appointements, avec l'intention d'en 
laire son successeur. Ferdinand eut sur les destinées de cette f.imiilc 
nue si grande inlliience, (jii'il est nécessaire d'en dire quelques mois. 
D'abord, il s<> nommait simplement Ferdinaml, son nom de f.imille. 
dette anonymie lui paru! un iimuense avanta^ie au monieui ou Napoléon 
pressa les familles pour y trouver des soldats. Il était c pend.mt né 

(luelcpn- part, jiar le fait 
de (|uel(pie cruelle et 
voliqitueuse fantaisie. 
Voici le peu de rensei- 
gnements recueillis sur 
son état civil. Kn 17!»3, 
une pauvre fille du lil- 
let, petit endroit situé 
prés des Andelys, él;tit 
venue accoucher nui- 
lamiiient dans le jardin 
du desserNanl de léglisc 
du Tillet, et s'alla noyer 
après avoir frappé aux 
volets. Le bon prêtre 
recueillit l'enfant , lui 
donna le nom du saint 
inscrit au calendrier ce 
jour-là, le nom rit et l'év 
leva comme son enlant. 
Le curé- mourut en IHO}, 
sans laisser une suc- 
cession assez <ipuleiilc 
ponrsnflireà l'édm ation 
nu'il avait connnencee. 
■ Ferdinand , jelé dans 
l'aris, y mena une exis- 
tence de Hihiislier dont 
les hai^ards pouvaient le 
mener à l'échafaml ou 
à la fortune, an barnan, 
dans l'armée, au com- 
merce . à la domesti- 
cité. Ferdinand, obligé 
de vivie en vrai Figaro, 
divint connnis-viiyageiir, 
puis commis |)arfuineur 
à l'aris , où il re\inl 
après avoir parcouru la 
France, eimlié le mon- 
de, et pris son parti d y 
réussir a tout prix. Kn 
<815, il jugea nécessaire 
de constater son âge 
et de se donner un étal 
civil, en reipiér.iut au 
tribunal des Andelys mi 
jugement ipii fil passer 
.son acte de ba|itêmc 
des registres du pres- 
bytère sur ceux de la 
mairie, et il y obtiiil une 
rectilication en deman- 
•lanl (|u'on v ins<-ràt le 
nom de du Tillet, sous lequel il s'était fait connaître, autorise par le fait de 
son exposition dans l.i i oimmme.Sans père ni nieresans antre Inlenr que 
le |)rocureiir impérial, seul dans le nnmde, ne devanl rlc comptes à 
personne, il traita la société de Turc à More en la trouvant maralre : 
il ne corinnl d'autre guide (ine son intérêt, et tous les movens de for- 
tmie lui semblèrent bons. Le Normand, armé de capaciiés d.tngen-u- 
ses. joignait à son envie de parvenir les âpres défauts reproi liés, à 
tort ou a laison. aux natifs de sa prtivince. Des inaniei es patelines fai- 
saient passer son esprit chicanier, ( ar ( ét.iil le |»liis rude lernillenr 
judiciaire; mais, s'il contestait andacieiiscinent le droit d autrui, il ne 
(éd. lit rien sur le sien ; il prenait son adversaire p.ir le temps, il le las- 
sait par une inflexible vol.»nlê .««ion primipnl méiite ( uii>ivi;iii m celui 
des .Vapins de la vieille comédie : il possédait lei.r lerldile de res- 
sources, leur arlresse ,n côtoyer l'injuste, leur (bmingeaison de pren- 
dre ce qui était b<m à garder. Kniiu il comptait appliquer à gou iudi- 




10 



CF.SAR lUUOTTRAd. 



(((MK c lo iiiiil qiii> l'utibJ Tcriay disiiil au nom de l'Ktiit. <|iii(lo à deve- 
nir plus lard liiiiiiiiHi' Ikhiiiiii-. Il avait une aclixilé |iassiiiini(!(>, ntic In- 
(lopidile niililairc à di-inanilcr à (oui le ni«)tiil(> mut lionne ( omnie une 
nianvaise action, en juslili mt sa deniatult: |>at' la IIk'oi ie de l'inti'i'èt 
|iei°sonnel. Il nie|iri>ail lio|i les lionuues en 1rs croyanl Ions ('Oi-i'n|ili- 
itles, il était tid|i peu délit al sur le elinix des moyens en les Ironvanl 
Ions Ikhis ; il remaniait tiop lixemenl le sueeès el l'ainenl coiimie Tah- 
soli'liiin du mt-eaiiisine inoial pour ne pas n'ii^sir lot ou lard, l'n pa- 
icil homme, pi leé eulr»! le Ita^ne el des millions, devait étn; vindiea- 
lil, al)-olu, rapide dans ses déteiniinalious, mais di>simiilé comme un 
(liomwell (|ui voidail couper la tète à la l'ioliilé. Sa pro!(mdrnr était 
caeliée ^(llls im esprit raillenr el Ii'.^er. Simple commis pailomem-, il 
ne meltail point de liornes à son audiilion ; il avait embrasM' la sO( iétO 
par mi coup d'u-il haineux ou se disant : — 'In seras à moi ! et il s'é- 
tait jmc à lui-nit'Uic de no se marier (pi'à ([uaranlo ans. Il se; tint pa- 
role. 

An physiiiue, l'ordinaud était un jeune homme élanei', de laillo agréa- 
ble ol de manières mixtes ipii lui prrmell.iieni de |)rendre au besoin le 
«liapason do toutes les socioles. Sa (ijJimo chaloiiino plaisait à la pre- 
mière vue ; mais plus lard, en le piatitpiant.on y surprenait des expres- 
sions élraiif-;es cpii so peignent à la sin l'ace des j^ens mal avec eux-mê- 
mes, ou dont la conscience ^iof;ne à certaines hem-os. Son teint Irés- 
auleiit sons la peau molle des IS'oiuiauds. avait une couleur aigie. i.c 
rej-ard de ses yeux vairons doublés d'une leiiille d ari;ont était l'iiyanl, 
mais terrible (jiiand il l'arrêtait droit sur si vii lime. Sa voix semlilail 
éteinte coimne coiled'nn lioiimie(piialoiiglemp.-) parlé. Ses lèvres milices 
nemampiaieul pas de grâce; mais son iiey. pointu, sou Iroiil légèrement 
lioihlx; trahissaient nu déf;iul de race. Eiilin ses cheveux, d'une colo- 
rulion semblable à celle des cheveux leints en noir, indirpiaient un mé- 
tis soiial (pu tirait sou e.spiil d'un grand seigiunr libertin, sa bassesse 
d'une paysanne déduite, ses connaissances d'une éducation inaclicvée, 
ot ses vices île son elal d'abandon. 

biroiteau apprit avec le idus profond étomiemciit ipic son commis 
sortait tros-éleiianiment mis, rentrait lort lard, alait au bal chez des 
banquiers ou clie/. dos uulaires. Ces mœms déplurent à César : dans 
SCS idées, les commis devaient étudier les livios do b iir maison, el 
penser exclusivomenl à leur partie. Le part'timeiir se choqua de iiiii- 
series. il reprocha (loneemeiil à du Tiilot île porter du linge trop lin, 
d'ax oir des caries sur lesquelles son nom était gravé ainsi : F. du Tillet; 
mode, daiissa jiirisprndejii t> commerciale, qui apparleiiail exclusive- 
ment aux gens du monde. Ferdinaiid était venu chez ci t Orgon dans 
les iiilenlions do Tailiilo : il lit la cour à madame Ci-sar, tenta de la sé- 
dniio. cl jugea son patron ( oiiime elle le jugeait ello-mèmo, mais avec 
une criraya'ulo prom|ililude. (Jiioiipie discret, réservé, ne dTsaiil que 
ce qu'il voulait dire, du Tillet dévoila ses opinions sur les hommes et 
la vi(! de manière à épouvanter mie femme timorée ipii parlageail les 
religions de son mari, et regardait comme un crime do causer ie plus 
léger tort au prochain. .Malgré l'adresse dont usa madame BiroUeau, 
du Tillet devina le mépris (]"u'il inspirail. Constance, à qui Fordiuautl 
avait éiiit quelques lettres d'amour, ai)ciçut bionlôt un changement 
dans les manières do son commis, qui |)iit avec elle dos airs avanta- 
geux, pour faire croire à leur bonne imelligonce. Sans instruire son 
mari de ses raisons secrètes, elle lui conseilla de renvoyer Ferdinand. 
Biiolleau se trouva d'accoid avec sa fournie en ce [loint. Le renvoi du 
commis fut résolu. Trois jours avant de le congédier, par un samedi 
soir. Biiolleau lit le comple mensuel do sa caisse, et y trouva trois 
mille francs do moins. Sa consternation fut affreuse, moins pour la 
perle que pour les sonj^çons qui pliniaionl sur trois commis, une cui- 
sinière, un garçon de m;iga-in et des ouviieis attitrés. A qui s'iui pren- 
dre '.^ m dame Hirolteaii ue quittait point le comptoir. Le coimnis chargé 
de la caisse était un neveu do M. Hagon, nommé Popinol, jemic homme 
de dix-neuf ans, logé chez eux, la probité même. Ses chiffres en dés- 
accord avec la soinme eu caisse, accnsaioul le déficit el indiquaient 
que la souslraction avait été faite après la balance. Les deux époux 
résolurent de se taire et do surveiller la maison. Le leud 'main diman- 
che, ils recevaient leurs amis ; les familles qui composaient celle es- 
pèce de coterie se festoyaient à tour de rôle. En juiiant à la bouillollo, 
lb)gnin le notaire mil sur le lapis de vieux louis que madame Cé«ar 
avait reçus quelques jours auparavant d'une nouvelle mariée, madame 
d'Espard. 

— Vous avez volé un tronc, dilen riant le parfumeur. 

Roguin dit avoir gagné cet argent chez un banquier à du Tillet, qui 
conlirma la réponse du notaire sans rougir. Le parbimeur, lui, devint 
pourpre. La soirée finie, au moment où Ferdinand all.i so coucher, iJi- 
rolleau remmena dans le magasin, sous prétexte de pailer affaire. 

— Du Tillet, lui dit le brave homme, il luampie trois mille francs à 
ma caisse, el je ne puis soupçonner personne; la circonslunce des 
vieux louis semble être trop contre vous pour que je ne vous en parle 
point; aussi ne nous coucherons-nous pas sans avoir trouvé l'erreur, 
car, après tout, ce ne peut être qu'une erreur; vous pouvez bien avoir 
pris (piehiue chose en comi>le sur vos appointements. 

Du Tillet dit elfectivenunl avoir pris les louis. Le parfumeur alla 
ouvrir son grand livre ; le comple de sou commis ne se trouvait pas 
encore débité. 



— J'élais pressé, je devais faire écrire la somnu» par l'opinol, dit 
Ferdinand. 

— C'est juste, (lit llirulteau, bouleverst; parla froide insouciance du 
Normand, ipii comiaiss:iit bien les braves gens clie/. lestpiels il était 
venu dans l'inleiiliou d'y fiire fortune. 

Le parfumeur el son commis passèrent la nuit en véiilicatioiis ipic 
le digue marchand savait inutiles. En allant et venant. César glissa 
trois billets de baïupie de mille francs d;ms la caUsi; en les (ollant 
coiilre la bande du tiroir, puis il feignit d'être accablé de l'aligne, pa- 
rut dormir et roiilla. Du 'j'illel le ri-\('illa ti iom|ilialenieut, el alli< ha 
une joie exceS'ivi; d'avoir l'-clairci l'i'i n-iir. Le leiidemiiin, liirolteaii 
griMida publiipiemeiit le petit l'opinol, sa feuiiiie, cl se mit eu coli're à 
propos de leur négligence. IJuinze joins aptes, l'crdinand du Tillet 
eiilra chez un agent d(! change. La |iaihiiiieiie m^ lui convenait pas, 
dit-il, il voulait étudier la baïKpii;. En sortant de (liez Ilirollean, du 
Tillet parla de mad.imt; l!i'-sar do manière a faire croire; (pie sou pa- 
tron l'avait renvoyé |)ar jalousii;. (.lui-hpies mois après, du Tillet vint 
voir son ancien patron, et léclama de lui sa caution pour vingt 
inilh; francs, alin de compléler les garanties (|n'oii lui demandail diiis 
une affaire ipii le meltail sur l<; cliiMiiin de l:i b)iliiiie. En remaripiant 
la siii|)ri50 ipu; l>irolt<>aii manifesta de cette efhonlerie, du Tillet 
IroïKa le sourcil, (!l lui demanda s'il n'avuit pas conlianct; en lui. !\la- 
lil'at (;t deux négociants en aflaires avec liirollean remanpièrenl l'in- 
digiialion du parl'niii(;ur, (pii ré|U'iina sa colore en l(;ur présence. Du 
'fill(;t étail pont-êlie rodovenu liomiêli; homme, sa laiiti; pouvait avoir 
été causée par uni; inailr(;sse au désespoir ou parmii; lentaiive :iujiu, 
ia réprobalion piibli(pii; d'un bomiêto homme allait jeter dans une 
voie do crimes et de malli(;nrs un lioimno encore jeune et pent-i'Hie 
sur la voie du repentir. Cet ange prit alors la plume el (il ud aval sur 
les billets de du Till(;t, on lui disant (ju'il rendait de grand cieiir ce lé- 
ger service à un garçon (pii lui avait été tros-nlile Le sang lui moulait 
au visag(! en laisant ce mensoiigo oflicieux. Du Tillet ne sou. lui pas le 
regard do cet hommi;, et lui voua sans doute on ce moment celle 
haine sans trêve (pie les anges dos ténèbres ont conçue contre les an- 
ges do lumière. Du Tdlot tint si bien le balancier en dansant sur la 
corde loide dos spécidations linanciores, qu'il resia toujours élégant 
et riche en apparence avant de l'être en réalité. Des qu'il cul un ca- 
briolet, il ne le quitta plus; il se uiaintint dans la sphère élevée des 
gens (|ni niêleiil les plaisiis aux affaires, en faisant du foyer do l'Ojiéra 
la bucciirsale de la lîiinrse. les Tnrcarets de l'époque. Gr.àce à ma- 
dame Hoguin, qu'il comuil chez liiroltoau, il se ré[>an(lit i)romplement 
paimi les gens do finance les |)Ius haut placés. En ce momeiil. Fordi- 
naud du Tillet était arrivé à une prospéiilé qui n'avait rien d(; men- 
songer. .\n mieux avec la maison iN'ucingcn, où Hoguin l'avait fait ail- 
mellre, il s'était lié promptemenl avec les frères Keller, avec la hante 
biiiupie. l'erïoniic ne savait d'où lui ven:iient les immenses capitaux 
qu'il Liisait mouvoir, mais chacun attribuait son boidieur à son intel- 
ligence et à sa probité. 

La reslauralion lit un por.sonnage do César, à qui naturellement le 
tourbillon des crises politiques ()ta la mémoire de ces deux aecidimls 
domesliipies. L'immulabiliié de ses opinions royalistes, aux(piolles il 
était devenu forl indilféronl depuis sa blessure, mais dans les(pielles il 
avait persisté par décorum, le souvenir de son dévouement en vendé- 
miaire, lui vaku'cnl de hautes prolectioirs, précisément parce (pi'il ne 
demanda rien. D fut nommé chef de bataillon dans la garde nationale, 
qiioiipi'il fùl incapable de répéter le moindre mot de commandement. 
En ISIo, Napoléon, toujours ennemi do Biiolleau, le destitua. Durant 
ks cent jours, Birotteau devint la hcte noire des libéraux de son 
quai lier; car en ISlii soulement commencèrent les scissions politi- 
ques eiilie les négociMiits, jusqu'alors unanimes dans leurs vœux de 
traiiquillilé dont les affaires avaient besoin. A la seconde restauration, 
ie gonvcriiement royal dut remanier le corps muniripal. Le pivfet 
voulut nommer Birolleau maire. Cràce à sa femme, le |tarfumeur ac- 
cepta senlement la place d'adjoint, ipii le mettait mnins en évidence. 
Celte mmleslie aiignienla beaucoup l'eslimc qu'on lui portail géiiéiale- 
meiit, cl lui valut l'amitié du maire, 31. Flamel de la Billardioi e. t'irot- 
leau. qui l'avait vu venir à la Reine des lîoses au temps où la bon ique 
servait d'entrepôt aux couspiralions| royalistes, le d signa lui-même 
au préfet de la Seine, qui le consulta sur le clioix à faire. M. et ma» 
dame Birolleau ne furent jamais oubliés dans les invitations du maire. 
Enliii, madame César quêta souvent à Sainl-Ho( h, eu belle cl bomio 
compagnie. La Billardière servit cluu dément Biroltcan quand il fut 
(|uestiôn de distribuer au (or|)S municipal les croix accordées, en ap- 
liuvanl sur sa blessure reçue à Sainl-lioch, sur son attachement aux 
B uinbons et .sur la considération dont il jouis-ail. Le ministère (pii 
voul.iit, loul en prodiguant la croix do la Légion d honneur, afin 
d'aballro l'œuvre île Napoléon, se faire des ciéatures cl rallier aux 
Bourbons les dilférenls commerces, les hommes d'ai't el do science, 
comprit donc Birotteau dans la |u-ochaine proinolion. Celle faveur, en 
barmonie avec l'éclat (pie jol.iil Birolleau dans son arrondissoinent, le 
plaçait dans une situation où dînent s'agrandir les idées d'un homme 
a qiii jusqu'alors tout avait réussi. La nouvelle ipie le maire lui avait 
donmie de sa promotion fut le dernier aignment (jui décida le parfu- 
meur à se lancer dans l'opéralion qu il venait d'exposer à sa femme, 



CKSAU RIKOriKAl). 



14 



afin (II' qiiitlcr nn |iltis vite la parrumcrie, et s'élovcr aux i egiuiis de la 
liaiiliî Ixiiirm'oiMc (II' l';iiis. 

Ocsai* :iv:ii( alors i|iiar;iiilL> aii«. Les travaux :iu\(|iiels il se livrait 
dnils sa laliiit|(i)- lui aviiciit tluiiin; i|(irli|iics riilc^ iin-iiMlinées, et 
avaient li;;frriiiriil ai|;ciilL* la lnii'^iii- (•lHîV(!iirc louliiie (|U'; la prcs- 
tinii *li> son I lia|i<Mii iii^trail cirriilairt-inoiit. S<>ii Iront, ou, par l.i mu- 
nierc dont iU liait ni |ilaiilt's, so clifVi.'nx (l«'«sin.ii<iil cmi] |iiiiiiU's, 
ailDOii(,'ait la sirn|)li('it<> de sa vie. Ses grussonrcil-i n'enVayaii.'nt point, 
car st's y*'n\ lilrits s'Iiarrnoiiiaicnt par liMtr liinpidi» rt>;;ard toujours 
franc ii son frunl d'honnèti; liuiiMnf. Son ni'/, cassé à la naissance et 

firos du l)Out lui donnait t air étonné dis ^ohonioiiclics do i'ari>. Si's 
l'vros étaient lies- lippues, cl ^oll grand iiieiiion tunil'ait droit. Sa 
ligure, lorteninil eoloiée, a ((tiiloins eariés, otliait, par la di-posilion 
des riilcs, par rriisendile de la pliysioiioinie, le caractère in'rirnii- 
ment rusé du pavsaii. la rorcc jjénérale du corps, la prossciu' des 
meiidnes. la carri:re iU\ do>., la lnrj.'onr des piids, tout dénolail d'ail- 
leurs le villa{;eois traii-plaiilé dai:» l'aris. Ses mains larges cl poilues, 
les gras'cs plialanj,'e-. de ses doijjts ridis, ses firands oii;.'les carrés 
eusseiil attesté son orij;iue, s'il n en élait pas restt- des veslijies dans 
lonle sa personne 11 av.it sur les lèvres le soin ire de iiieiMeillam e 
que prennent le^ niarcli;inils ipiand m>us cntie/. clie/. eux; mais ce 
sourire ( ominerci;)! était I iina^e du son conleiiteinent intérieur et 
|iri|jiiail l'état de son ■Mwi" ilmiio. Sa détiance ne dépass;iil jamais les 
all.ii:e>, sa Disc le ipiillait sur le seuil de la Boinse nn ipiaiid il Ter- 
niait son grand livre. Le soiiiiçoii était pour lui ce ipi claieiit ses fac- 
tures inipiiim'e-i. une néeessite de la venle elle-même. Sa ligure of- 
liait une sorie d as^nranee romiipie, de fainilé mêlée de Imnliomic 
qui le leiidait ori;.'iiial à voir ou lui évilanl mie ressemblance trop 
complète arec la |il;ite li^iire du Ijouigeois parisien. Sans cet air {le 
iiaive ailniiralion el de loi en <-a per>unne, il eill imprimif trop de res- 
|)eet ; Il se rapproi liait aiie^i de■^ liomnies en p;iNant sa (piote pari de 
ridinilc. Il.d)iiiielli>ment en parlant il se croirait les mains derrieie le 
dos. Quand il crnv.iit ^ivoir dit (pteli|ue i lio>e de galant ou de saill.mt, 
il se levait impeici plililemnit sur la pointe des pieds, à deux reprii-cs, 
<'l retomlniit sm ses talons liindenient, coiniue pour appuyer sur sa 
plirasi'. .An lort d'une discussion, on le voyait qiieUpielois tourner sur 
lui-même brus inetnent. Taire qiiehpics pa<. (oinine s il allait clierriicr 
des oliji'ctions et revenir sur son adversaiin par nn mon veinent brus- 
que. Il n'iiileiroinpaii jamais, el se trouvait souvent vii tiiiie de celle 
exacte olh.erv:itioii des conveiiancc>; car les autres s'arr.icli.iieiii In 
paroli;. el le bon omme qu'liait la plact- sans avoir pu dire un mol. Sa 
grande expérience des allaires commcrei;des lui avait donné des lia- 
bitiiiles taxées de manies par qiielipies pei sonnes. SI (|ucli|iie billet 
n'était pas payé, il l'envoyait à I huissier, cl ne s'en occupait pins 
tpie pour ri cevoir le capital, l'iiiltTèt cl les Irais, l'Iuiissier di-vail 
poursuivre iusipi'à ce que le ii-goiianl Irtt en r.iillile : (lé-'^ar cessait 
alors tonte procédure, ne coin|):iraiss,iil à aiieune assemblée de créan- 
ciers, cl gaulait ses titres. (> système el son impl.icable mépris pour 
leslaillis lui venaiml di; M. l'agmi, qui, dans le ruins de sa vie com- 
nierciale. avait Uni par apercevmr une ^1 giaiide pe;le d<- iiMiips dans 
b-s air.iires liligieiiscs. (pi il re;;ard.iil le maigre et incertain dividinde 
donné par les coiieoidats comme ampleinent regagné par l'emploi du 
temps qu'on ne perdait point à aller, venir, lairo dos déniarebes el 
( oiirir après les cxcn-cs de I impr'diité. 

Si le lailîi est lionnèle bonime cl se refait, il vous payera, disait 
M. lîaj:oii. Sil reste sans rc-soiirce cl (pi'il soit piiioment iiiallnniciix, 
poinqiKii le tonrmetiler? si c'e>t nn fri|»on, vous iranicz jamais rien. 
Noire sé.éiiié i omme vous fait passer pour inlr.iilable; et, comme il 
c^l impossible de transiger avec vous, tant que l'on peut payer, c'est 
vous ipi'oii payp. 

(".('•sar arriv.iii à un rendez-vous à l'Iicnre dite, mais, dix ininiitos 
.npres, il parlait avec une iiillexibi'itc que rien ne f.ii-ait plier; aussi 
Sun exactiliide niiilait-elle exai ts les gens qui liailaieul iivci; lui. 

Le costume ipi'il avait adopté coin ordail à ses miMirs et à sa pliv- 
sioiioinie. Ancniie pniss.in» e ne l'ertl laii reiionciT aux (ravales ilo 
mousseline blanche, dunl les coins, Irodis par sa femme on sa lille. 
lui peiiibrenl smis le cou. Smi gilet de piqué blanc boutonné carré- 
menl deseendaii ires-bas sur son a''donieii assez pruéminent car il 
avait nn léger eiMbonpoint. Il poilait un pantalon bleu, des bas de soie 
noire i| d> s sonliiTsà inbans, dmit les iiiimuIs ^c l'élaisaieiit souvent. 
Sa rcdiiig le vert olivif icu inirs trop l.irgo. el son ( lia|ieaii à grands 
bonis lui donnaient l'air d un quaker. (.Inand il s'Iiabill.iit pour les soi- 
rées lin dim.i!iclir. il untliiit nue ciihllc de soie, des souliers à boii- 
( li'S d or, ( t >on iiif;iillible gilet c.irré, dont les deux bouts s'eiiti'on- 
M'.iii lit alors, afin de montrer le liant de sou jal ol plissé. S n h.diil de 
diap inarion élait à gr.mds pans cl à longues bisques. Il cmiserVii, 
jnsipi'iti |st*.l, deux chaîne^ d(> nionire ipii pendaii ut parallèlement: 
m lis il lie mi'tlail la seconde tpie ipi.md il s'babill.iil. 

Tel cinil (lésiir lîirolti :in. digne homme à ipii les invsléres qui pic- 
-ileiilà l:i nais>::'nir des liomiiie* av.niiiil re'n>é la laciillé de juger 
lenseudile de l.i politique cl de la vie, de s'élever aii-dissiis du niveau 
sij«ial sons lequel vil l.i cl.isso moyenne, ipii suivait en imite chose les 
criemen.sde la routine : lotîtes ses opinions lui avaieiil ('•li' coinniuni- 
qnoes, tt il les appliquait s,\m examen. Aveugle mais bon. peu spiii- 



luel, maU profoiulémcnl religieux, il avait un cœur pur. Dans ce < u'iir 
brillait nn seul amour, li hiinirre cl la force de sa vie car son dé>ir 
d'élévation, b- pni de connaissani e» qu'il av.dl acqiii!>ci>, tout vcuuit 
dt.' son aliei tinii pour sa li-mim; et pour sa tille. 

(.Iimnl :i in.idame (a-sar, aloih agi-e de trente-sept ans. elle ressi-rn- 
blail si pnrf.iitemeiit ;i la \éiiiis di- Milo, i|u<' toiis ceux (pii la connais- 
saient virent son porti ail dans crtle belle statue (ptaiid le duc de lli- 
vieie l'envoya Lu qni-li|iies mois, les cliagiiiis p.issèreiit si proinptc- 
nient leurs teintes jaunes sur son cbluni-saiite blarirlienr. Crciiscrent 
et noiicirent si ( rneliiinent le ( crc!e bictiaire où jouaient ses beaux 
yeux verts, (prelle eut lair d'une vieille madone: car elle conserva 
lonjoiirs, au milieu de ses inioes, une douce laiidenr, nu regard pur 
(|iioique triste, el il lut inipossibli; de ne pis 1 1 trouver lo ijuiirs belle 
lenime, d'un m.iintieii sage et plein de déci-nce. Au bal preméditii par 
César, elle devait jouir d ailleiua d'im dernier i clal de beauté qui fut 
rcmanpié. 

Toiiti; cxiblence a son apogée, une époque pcnij.int laquelle les eau. 
ses agissent et soiit en rapport exact avec les résultais, f'e uiidi de la 
vie, où les loiCes vives s équilibieiit et se piodiiiscnl dois tout leur 
éclat, est non seulenient eomniun aux élie.sorgani-és, maiscncuie aux 
ciiés. aux nation.^, aux idées, aux iiivlilnlions, aux (onim'rces. aux 
entrepi ist s ipii, semblables aux races nobles cl aux dynasties, nais- 
sent, s'élèvent el tombenl. D'où vient la rigueur avec latpiellc ce 
théine de croissance cl de décroissance s'applique à tout ce (|iii s'or- 
gani-e ici-bas'/ car l.i moit elle-même a, dans les leinps de lléaii. sou 
progrès, son ralentissement, sa recrudescence el sou sommeil. IVoire 
glob ' lui-mèmi! est penl-clre nue fusée un peu plus durable ipie les 
.mires. L'bisloire, en redisant les causes dt; la grandeur el de la déca- 
dence di: tout ce ipii bit ici-b.is, pourr.iil aveilir l'Iiomine du moineut 
on il doit arrêter le jeu de tontes ses l'acullis ; mais ni les coiupié- 
raiits, ui les acteurs, ni les femmes, ni les auteurs, n'en écoutent la 
voix saliilaiic. 

'.é.sar lliiolleau, qui devait se considérer comme étant à l'apogée 
de sa lorliine. prenait ce temps d'arrêl ( oniine un nouveau |toiiil de 
di'ltai t. Il ne sav.iit pas, et d aillenr' ni les ii.itioiis ni les rois n'ont 
tinté d'eciire en caractères ineffaçables la Cause de ces renverse- 
ments dont l'histoire est grosse, dont tant île maisons souveraines ou 
commerciales oiïrent de si grands exemples l'onninoi de nouvelles 
pvrainides ne rappelleraient-elles pas ineessammcnl ( e primipe qui 
doit dominer la poliiiipie des nations aussi bien que celU; des parti- 
culiers : Quand liffcl prutluit u'csl plus ru rupiinrl direct ni en 
projioiliini njalc avec sa cause, la dèsonjanifalion cnmmrncc? Mais 
m;s monumenls existent pait(nil, c'est les traditions el les pierres qui 
nous parlent du passe, qui cuii>-a( reiit les caprices de rindoniplable 
Destin, dont la m.iiu cU'ace nos songes et nous prouve que les plus 
gr.inds ivéneiiK lits se résument d.ms une idée. Troie et >'.q»oléoii ne 
sont cjne des poèmes, l'iiisse cette histoire être le poème des vicissitu- 
des bourgeoises anxipielies nulle voix n'a songé, tant elles semblenl 
dénuées de i^r.mdeur, tandis ipi elles sont ni même titre immeiiM's : 
il ne s'agit pas d nn seul liumme ici , mais do tout nn peuple de dou- 
leurs. 

I.n s'endormant. César craignit que le lendemain sa femme ne lui 
fit (pieiipies objci lions peremploires, et sdrdoiinn de se lever de 
grand m.itin p( iir tout résoudre. Au petit jour, il sortit donc suus 
biuil, laissa sa femme au lit. s'habilla lestement et descendit au ma- 
gasin, au niomeni on le garçon en (ilait les volets minier lés. F^iroC- 
lean, se voyant seul, attendit le lover de ses (ominis. cl se mit sur le 
pas de sa porte en examinant (ominenl sou giiçonde peiin.* nommé Ita- 
gnet s'acqnilt.iit de ses btnciions, et Piiutteaus'y connaissait! .Malgré 
le froid, le temps élait siqM'ibe. 

— l'iq>inot. va prendre ton i liapeau, mets les souliers, fais descen- 
dre .M Celcstin. noiis ..lions causer Iniis deux aux Tiiileiies. dit-il eu 
voyant descendre Anselme 

l'opinot, cel admir.iblecoulre-piedde du Tillet, et qu'un de ces heu- 
reux hasards (pii font ( roire a la Proviileiicc avait mis auprès de 
(lésar, joue nu si grand rôle dans celle hisloiie, ipi'il est nécess.iiic di; 
le profiler ici. Madame U.igoii était une demoiselle l'opinot. Klle avait 
diMix frères. L'un, le plus jeune de l.i f.mnile, se trouvait alors juge 
supplé ml au Iribnnal de première instance de l.i Si'ine. L'ahié avait 
cnlrcpiis le commeice de> laines biiiles. y avait mangé sa bnliine, et 
mom ut laissant à la charge des Hagou et de son Irère le juge, qui 
n'avait pas d'enrants. son lils unique, dej;'i privé d une nieie morte en 
couches. Tour donner un étal a son neveu, madame Piagon l'avait mis 
d.ms la paifumeiie en csp.''ranl le voir siKc.tler ;i [tiroiteaii. Anselme 
l'opinot é-tait |ii lit el pied-bol, inlirinité que le has.ird a donnée à lord 
Kyimi, a Walter Seoli, ;i M. de r.dieyr.md. pour ne pas déeoui;iger 
ceux qui en sont afllig •«. Il avait ce triul eelaïaiil et plein do taches 
de rousseur qui dislingne les giiis dont les cheveux sont roupi-s; mais 
S(m fioul pm . ses yeux de la couleur des agates çriweiué, sa jolio 
bouche, sa blancheur et la giaer d'une jeunesse puliqne, la limililo 
que lui inspirait son vice de ( lUiformation réveillaient ;i sou profit des 
•euiimeiits proleclems : nn aime l^s I. ihles. l'opinol iutéressail. Le 
peiii l'opinot, loiil le monde l'appiH.nt ainsi, liii. il aune famille cs- 
scniiellemeut religieuse, ou les veitu6 ëiaienl iuicliijjeiilu.s, ou la vie 



>I2 



CKSAl{ BTUOTIRM). 



('Init modpsic of plriiip i\e MW9. actions. Aussi IVnInnl. élcvi' par son 
0l)r!t' If ]»•;.(•, olVriiilil on lui l:i rriiiiiiMi *|i>s (|ii:ilili> (|iii n'iiilfiit l:i 
jciiru'ssc si li(<llr : s:l^(' vl iillicliictix, un peu lionlnix, iii:iis plein (1:11- 
(Icin , (l(iti\ ( onnne nii nionion, nuiis ('<Mn:i(;t'n\ an Iravail, *l(-v<iné, 
sobre, il élail tlotié do (oiilos los vortns d nii oiiiolion dos proiniors 
toni|>s {]{' rK^lisf. 

lin onlondanl parlor d'uno pronionad • an\ 'rnilorii-^, la i»roposilion 
la pins oxnMiliitpio <pio piU t'aix* à coUo lionro son imposant patron, 
l'iipinot (Tii cpiil vonlait lui parlor d'ôlalilisscniont . lo connnis pensa 
soudain à (ie^arino, la vôiilalilo reine des Hosos, ronsoi^ne vivanle de 
la inaisuii, et do iacpiolle il st-pril lo jour même on, deux mois avant du 
Tillei, d était entre (lie/ Itirollean. lui montant l'esealier, il Int donc 
ol)li;;(' de s'arrèlor, son cdMir se <;oidl lil tiop, ses artères hallaient 
trop vioienniiont ; il descoiidil bionlot snivi d(» (!c!<'stin, le premier 
eommis de lîirollean, An'-olnie et son patron eliominèronl sans mol 
dire vers le-. Iiiilories. j'opinol avail alois viiijjl et nn ans, itirolloau 
s'était marié à col àgo. AnsClmo no voyait donc an( nu onipècliement 
à son niariaijo avec (lésai ine, (pioicpie la forinno dn parlnmonr cl la 
boanlé de sa lillo Ins^onl d inmionsos obstacles ;'« la réussite do vœux 
si and»ilien\ ; mais l'amour procède par les élans de i'osporance, et, 
pins ils sont insensés, plus il y ajoute loi; aussi, plus sa niailrosS(ï se 
trouvait loin do lui, plus ses désirs étaient-ils vifs. Ilonronx onlanl qui, 
jtar un ttMnpsoii tout se nivelle, où tons los cliapoaiix se ressenddent, 
réussissait à créer dos distances entre la fille d'un parfumeur et lui, 
rrjolon d'uno vieille famille parisienne ! Malgré ses doutes, ses in(piié- 
Indes, il était beuroux : il dînait tous les jours auprès de Césarine! 
Puis, on s'appliijuaut aux alfairos de la maison, il y moltait un zole, 
une ardeur qui dépouillaient le travail de toute amertume; en faisant 
tout au nom de Césarine, il n'était jamais fatigué. Chez un jeune 
lionune do vingt ans, lamour se repaît de dévouement. 

— Ce sera un négociant, il parviendra, disait do lui César i\ ma- 
dame Uagou eu vantant l'activité d'Auschue au milieu des mines de la 
fal)ri(pio, ou louant son aptitude à comprendre les finesses de l'ait, en 
rappelant 1 ;ipreté de son travail dans les moments où les expéditions 
donnaient, et où, les manches retroussées, les bras mis, le boiteux 
emb;dlail et clouait ;» lui seul plus de caisses que les autres commis. 

Les piéloniions connues et avouées d'Alexandre Croltat premier 
clerc de Hoguin, la fortune de son père, riche fern)ier de la Brie, for- 
uiaienl des obstacles bien grands au triomphe de l'orphelin ; mais ces 
diflicultés n'étaient cependanl point encore les plus âpres à vaincre : 
Popinol ensevelissait au l'ond.do son cœur de tristes secrets qui agran- 
dissaient l'intervalle mis entre Césarine cl lui. Le fortune des Hagon, 
sur laquelle il aurait pu compter, était compromise; l'orphelin avait le 
bonheur de les aider ;i vivre en leur apportant ses maigres appointe- 
monts. Cependanl il croyait au succès! Il avait plusieurs fois saisi 
quelques regards jetés avec iin apparent orgueil sur lui par Césarine ; 
au fond de ses yeux bleus, il avait osé lire une secrète pensée pleine 
de caressantes espérances. Il allait donc, travaillé par son espoir du 
moment, tremblant, silencieux, ému. comme pourraient l'être en sem- 
blable occurrence tous les jeunes gens pour qui la vie est en bourgeon. 

— Popinot, lui dit le biave marchand, ta tante va-t-elle bien? 

— Oui, monsieur. 

— (Cependant elle me paraît soucieuse depuis quelque temps, y au- 
rait-il quelque chose qui clocherait chez elle? Ecoute-moi, garçon, faut 
pas trop faire le mysléiieuxavec moi, je suis quasi de la famille, voilà 
vingt-cinq ans que je connais ion oncle Ragon. Je suis entré chez, lui 
en gros souliers ferrés, arrivant démon village. Quoique l'endroit s'ap- 
|)elle les Trésorièrcs, j'avais pour toute fortune un louis d'or que m'a- 
vait donné ma marraine, feu madame la marquise d'Uxeiles, une pa- 
reille ;i M. le duc et madame la duchesse de Lenoncourt, qui sont de 
nos pratiques. Aussi ai-je prié tous les dimanches pour elle et pour 
toute sa fiuniile : j'envoie en Touraine à sa nièce, madame de Mortsauf, 
toutes ses parfumeries. Il me vient toujours des pratiques par eux, 
comme, par exemple, monsieur de Vandenesse, qui prend pour douze 
cents francs par an. On ne serait pas reconnaissant par bon cœur, on 
devrait l'être par calcul : mais je te veux du bien sans arrière-pensée 
et pour toi. 

— .Ah ! monsieur, vous aviez, si vous me permettez de vous le dire, 
une fière caboche! 

— Non, mon garçon, non, cela ne suffit point. Je ne dis pas que ma 
caboche n'en vaille pas une autre ; mais j'avais de la probité, mordi- 
(usl mais j'ai eu de la conduite, mais je n'ai jamais aimé que ma 
lomme. L'amour est un fameux véhicule, un mot heureux qu'a em- 
ployé hier M. de VLlléle à la tribune. 

— L'amour ! dit Popinot. Oh! monsieur, est-ce que... 

— Tiens, tiens, voilà le père Roguin qui vient à pied par le haut de 
la place Louis XV, à huit heures. Qu'est-ce que le bonhomme fait donc 
là? se dit César en oubliant Anselme Po|iinol el l'huile de noisette. 

Les suppositions de sa femme lui revinrent à la mémoire, et, au lieu 
d'entrer dans le jardin des Tuileries, Birotteau s'avança vers le notaire 
pour le rencontrer. Anselme suivit son patron à dislance, sans pou- 
voir s'expliquer le subit intérêt qu il prenait à une chose en apparence 
si peu iniporlante ; mais Irès-heureux des encouragements qu'il trou- 



vait dans le dire de (lésar sur 8(;s souliers ferrés, sou louis d'or el 

r:iinour. 

Ilii^uin. grand et gros honiine liourgeonm-, le Iront très-découvert, ;i 
cheveux noirs, ne manquai! p.is jadis de phvsionoiiiie ; il avail été au- 
dacieux et jeinie, car d(! pelil clerc il elail devenu iiolaire , mais, en 
ce moinenl, scm visage; oflrail. aux yeux d'un habile oliser\aleur, les 
liraillemeiits, les lali^:iies de. plaisirs cherchés. I.oisipi'nn homme se 
plonge dans la lange des excès, il est difficile (pie sa figure m; soit pas 
laiigeiise en qiiel(|iie endrnit; aussi les eonloiiis des riiles, la chaleur 
dn leiiil ('laieiit-il-,, chez Uognin, s;ms noblesse; an lien de; cette lueur 
pure (pii llamhe sous les (issus des homnies conlenns (tl leur imprime 
iiiie lli'iir de s;mlé, l'on entrevoyail chez lui rimpiirctii d'un sang foiicité 
|»ar lies eflnrts contre liisipiels regimbe le corps. Son nez était igno • 
blemenl r^'lroiissi-, comme celui des gi us chez le-quels les humiMiis, 
en prenant la route de c(!l oigane, pioduisenl nue inlirmilé socrelc 
(|n une vt^rlnense reine de rranee ( roy.iil ii:iiveinenl ètic un malheur 
comuinn à r(;spece, n'ayant jamais :ip|iroché d .utre homme (pie le 
roi d'assez près pour reconnaitre son erreur. V.u pris;inl bitaiiconp de 
laha(' d'Kspaguo, Boguin avait cru dissimuler son iiK omuioditi;, il eu 
avail augmenté les inconvénients, qui furent la principalt- 1 aiise de ses 
malheurs. N'est-c(; pas une llallerie sociale un peu troj» piidoiigée (|ue 
de toujours peindre les hommes sons de fausses conlenrs, el de ne pas 
révéler (pielquesuns chîs vrais principes de leurs vicissiliides, si sou- 
veul causées par l;i maladie? Le mal jihysiipie, considéré dans ses ra- 
vages moraux, examiné dans ses iiilliiences sur le mécanisme do la 
vie. a peut-être été jusipTici trop négligé par les historiens dos mrjMirs. 
I^Iadaine César avait bien devine le secret du ménage. Des la première 
nuit de ses noces, la charmanle lille iini(pie dn baiiipiiei Chevrel avail 
coïK'u pour 1(! pauvre notaire une insiiriuonlable antipadiio, el voulut 
aussit(')l reipiérii le divorce. Trop heureux d'avoir une femme riche de 
cii)(| cent mille francs sans compter le» espérances, Bogiiiu iivail sup- 
plié sa femme de ne pas inlenter une action en divorce, en la laissant 
libre et se soumettant à lonles les consé(|uences d'un |)arcil pacte. Ma- 
dame Roguin, devenue souveraine maîtresse, se conduisit avec son 
mari comme uikî courtisane avec un vieil amant. Itogiiin trouva bienli'jl 
sa femme trop chère, et, comme beaucoup de maris parisiens, il eut 
un second ménage en ville. D abord contenue dans de sages bornes, 
celte dépense fut médiocre. Primilivement, Roguin rencontra, sans 
grands irais, des grisetle^ très-heureuses de sa protection ; mais, de- 
puis trois ans. il était rongé par une de ces indomptables passions qui 
envahissent les hommes entre cinquante el soixante ans, et (pie justi- 
fiait l'une des plus magnifiques créatures de ce tenqis, connue dans les 
fas(es de la prosiituiion sous le sobiiepiet de la belle Hollandaise, car 
elle allait relomber dans C(ï gouffre où sa mort l'illuslia. Clle avail é(é 
jadis amenée de Bruges à Paris par un des clients de Bogiiin, qui, forcé 
de partir par suile des événements politiques, lui en fit piésent en IHlo. 
Le not;iire avait acheté pour sa belle une | etile maison aux Cham|)s- 
Elysécs, l'avait richemenl meublée et s'él;ut laissé entraîner à satisfaire 
les coûteux caprices de cette femme, donl les profusions absorbèrent 
sa fortune. L'air sombre empreint sur la physionomie de Bogniu, et 
qui se dissipa quand il vit son client, tenait à des événemcnls mysté- 
rieux où se trouvaient les secrets de la fortune si rapidement aile par 
du Tillcl Le plan formé par du Tillel changea dès le premier dimanche 
où il put observer chez son patron la situation iesi)eclive de M. 1 1 ma- 
dame Boj;uin. Il était venu moins pour séduire maiiame César que pour 
se faiie ofirir la main de Césarine en dédommagement d'une passion 
rentrée, et il eut d'autant moins de peine à renoncer à ce mariage, 
qu'il avait cru César riche et ie trouvait pauvre. H espionna le notaire, 
s'insinua dans sa confiance, se fit présenter cliez la belle Hollandaise, 
y étudia dans quels termes elle était avec Boguin, el apprit qu'elle me- 
naçait de remercier son amant s'il lui rognait son luxe. La belle Hol- 
landaise était de ces femmes folles qui ne s inquièleml jamais d Où vient 
l'argent ni comment il s'acquiert, el qui donneraient une fête avec les 
écus d'un parricide. Elle ne pensait jamais le lendemain à la veille. 
Pour elle, l'avenir était sou après-dîner, et la fin du mois l'élernilé, 
même quand elle avait des mémoires à i)ayer. Charmé de rencontrer 
un premier levier, du Tillet commença par obtenir de la belle Hollan- 
daise qu'elle aimât Roguin pour trente mille francs par an an lieu de 
cinquante mille, service que les vieillards passionnés oublient rare- 
ment. Après un souper très-aviné, Roguin s'ouvrit à du Tillel sur sa 
crise financière. Ses immeubles étant absorbés par l'hypothèque légale 
de sa femme, il avait été conduit par sa passion à prendre dans les 
fonds de ses clients une somme déjà su|)éiieiire à la moitié de sa 
charge. Quand le resle serait dévoré, 1 inlorluné Roguin se brûlerait la 
cervelle, car il croyait diminuer l'horreur de la faillite en im|)osant la 
pitié publique. Du Tillet aperçut une fortune rapide et sûre qui brilla 
comme un éclair dans la nuit de l'ivresse, il rassura Roguin el le paya 
de sa confiance en lui faisant tirer ses pistolets en l'air. 

— En se hasardant ainsi, lui dit-il, un homme de votre portée ne 
doit pas se conduire comme un sot et marcher à talons, mais opérer 
hardiment. 

il lui conseilla de prendre dès à présent une iorle somme, de la lui 
confier pour être jouée avec audace dans une partie qiielcompie, à la 
Bourse, ou dans quelque spéculation choisie entre les mille qui s en- 



CÉSAH BIROITEAU. 



«3 



trc'|>iiMiaiL'itl alors. En cas de ^w», ilb tuiidt-raii-ul à eux deux une tii.ii- 
hOu de |jaii(|iie ou Ion tirerait paiii de!> dépita, et dont le>) l>éneliees 
lui M'iN iraient a cuulenler >.a passion. Si la chance tournait contre eux, 
llu^uin irait vivre à l'élrauj^i-'r au lien de se tuer, iiairc ([ue aoh du lil- 
lel lui serait liilele jiMlu'aii dernier sou. Celait une corde à portée de 
liuin pour un Iioimuu- i|ni se noyait, et llognin ne s'aperçut pas que le 
eonnnis p.nli ineur la lui pab->ait autour du cou. Maitre du secret de 
llu^'iiin, du Tillet s'en servit pour établir à la lois son pouvoir sur la 
f. mine, sur la inaitresse et sur le mari. Prévenue d'un de -astre (pi'elie 
était loin de soupçonner, niad.inie l'u^^iiin acc' pla les soins de «lu Tillet, 
qui sortit aiois de cliez le parlunu iir, sûr de s(ui avenir, il n'eut pas 
de peine a con\aincre la niailresse de ris(|utM' nue sounne, afin de ne 
j.mi.iis èti e obligée de recourir à la prostitution s'il lui arrivait «piclipie 
niallienr. La feninie ré^la ses alT.iires, amassa prunq)tenient un petit 
( .ipital, vl le remit à un lionnne en qui son maii se liait, car le notaire 
lioniiu d'abord cent mille IraiiCs ù son ci)ni|)lice. l'I.icé près de madame 
Hognln de manière à trausturnier les intérêts de celte belle li mine en 
alti ctiun, du Tillet sut lui inspirer la plus violente passion. Ses trois 
cummanditaires lui constituèrent natuielli-meni une part; mais, nié 
content de cette [lart, il eut l'auiKu e, en les l.iisanl Jouer a la Lourse, 
de s'entendre avec un adversaire qui lui rendait le inontanl des pertes 
su|»posi l's, car il joua pour ses clients cl pour lui-mèine. Aussitôt qu'il 
eut cinquante mille Ir.nics, il l'ut silr de l'aire une grande lortune ; il 
porta le coup d'u'il d aigle ()ui le i aiactérise dai)> les pliases où se trou- 
vait alors la France : il joua l.i baisse |)endaiil la campagne de l'raiice, 
et la hausse au retour des llourbons. Deiiv mois après la rentrée de 
Louis Wlll, madame Ko^iiiii |iossédait deux cent iiiille Iraiics. et du 
Tillet cent mille éciis. Le notaire, aux yeux de qui ce jeune lioniine 
était un ange, avait rétabli l'équilibre d <ns ses alt'aires. La belle Hol- 
landaise dissipait tout, elle était ia proie d'un inlaine cancer, nommé 
Maxime de 'Irailles, ancien page de l'enipeieur. Du Tillet découvrit le 
véiilable nom de cette lille en taisant nu acte avec elle. Llle se nom- 
mait Sarali (îid)seck. Frappé de la coïncidence de ce nom avec celui 
(1 un Usurier dont il avait entendu paiiei, il alla chez ce vieil escoinp- 
leur, la providence des enfants de lamille, alin de lecomiaître jusqu'où 
pourrait aller sur lui le (redit de sa |);»reiite. Le l'iutus des Usiirieislut 
inipl.icable pour sa |)eiite-uiece, mais du Tillet sut lui plaire en se po- 
sant comme le banquier de Sai.di, et comme ayant des londs à laiie 
mouvoir. La nature normande et la nature usinière se convinrent lune 
à l'autre, (jobseik se trouvait avoir besoin d'un hoinine jeune et habile 
pour surveiller une petite opération a I étranger. 

Un auditeur au conseil d'Etal, surpris par le retour des Dourbuns, 
avait eu l'idée, pour se bien ni' ttie en cour, d'aller en Allemagne ra- 
cheter lis titres des dettes » onlraelées par les princes pendant leur 
émigration il ofl^ait les bénélices de celte allaire, pour lui pureinenl 
politique, a ceux (pii lui donneraient les londs nécessaires L'usurier ne 
voiil.iii lâcher les sommes qu'au fur et a mesure de l'aciial des eiéan- 
CCS, el les faire examiner par un lin ie|>iésenlaiit. Les usiniers ne se 
lient à personne, ils veulent des garaiilii s : auprès d'eux, l'occasion 
est tout : de glace (piaiid ils n'ont pas bisoin ^\'{m hoininc, ils sont 
patelins et disposés à ia biciifaisaiK e ipi.uid leur iilililc s'y trouve. Du 
Tillet connaissait le r.de immense soin dément joue sur l.i place de Pa- 
ris p.u les NNVrbrii-t et Gigoniiol, cscoiiipleiiis du coiniiieice des rues 
Sainl-henis et Saint-.Marlin, par l'aima, ijaiupiier du faubourg Poisson- 
nière, pr» sque toujours intéressés avec Gobseck, il oliril donc une 
caution pécuniaire en se f.iisanl accorder un intérêt el en exigeant que 
ces niissiiiii s employassent d.ins ienr commerce d'argent les fonds 
tpi il II ni déposerait : il se préparait ainsi des a|)puis. Il accompagna 
M. l'.lemenl lihardiii des Lupaiilx dans un voyage en Alleiiingnr (jui dura 
pendant les lienl-Jours, el resinl à la seconde restaur.ilioii, ayant plus 
augmenté les éléiiieuls de sa foi tune ipie sa fortune elle-nifiiii;. il étail 
entré dans les secrets des jilus habiles (alculaleurs de Paris, il avail 

< piis l'amitié de i lininmi* dont il é'ail le surveillant, (ar cet haliile 

esi'.uiioleiir lui avail mis à nu les ressorts cl la jurisprudence de la 
h. Mlle politique. Du Till. i élail un de ces esfirils (pii micudent a demi- 
mot, il acheva de se luriner peiidaiil ce voyai;e. Au reimir, il retiouva 
niadaiiie Itoguin lidele. (Jii,iiit .m pauvre notaire, il alicn lait Ferdinand 
avec autant d iinp.ilieiiie (pi'en téiiioijjnail sa lemine, la belle lloll.ui- 
daise lavait de niMi\e,iit iiiiiu'. Du Tillet (piesliomi.i la l)i'lle Hollan- 
daise, el ne retrouva p.is iiin; dt-pensc <'quivaltnte aux sKuiines di-si- 
[lées. Du Tillet découvrit alors le secret (pie Sar.di (icdiseï k lui avait si 
soigneusement caché, sa lolle p.ission pour .M.ixime de Trailles, dont 
les del)uls dans sa carrière de viies el de débaiii lies anii(>n(,Mienl ce 
qu'il fut, un de ces g.irnennnls politiques néi ess.ures a tout bon gou- 
veini un ni, et (pie le jeu rendait insatiable. En f.iisaiJl celle decouveite. 
Du Tillet comprit l'inseiisibililé de Goliscck pour sa peliie-niece. Dans 
(es conjonclures. le baiMpii- r du Tillet, car il devint iianquier, conseilla 
fort' ment à ilo^iiin de gauler une poire |)oiir la soif, en eiid).irqu,iiit 
seselieiits les plus ri( lies d.uis une all.tiie où il poiiirail se réseiver de 
lorle> suiiniies. s'il él.iil contraint à faillir eu re( (tinmeiK.aiil le jeu (I<î 
Il ilaiHpu". Apres des Imuls el des hns, piolitables senleiiieiil a du Til 
lel el à mailame llogiiin. le imlaire eiilendit iiiliii sonner Iheiire de sa 
^/•r«(i//M(rc. Sou agonie fut abus expluilée par son meilleur ami. Du 
liilel inventa ia spéculation rel.itive aux lerraius miucj autour de la 



M.ideleine. Naturellement les cenl mille francs dép"-és par ilirotteau 
chez lloguiii, en atlendant un placement, lurent remis a du Tillet qui, 
voiil.int perdre le parfumeur, lit comprendre a iluguin (ju'il ( ourail 
moins de danger a prendre dans ses lilels ses amis intimes. — Un ami, 
lui ditii, conserve des ména^ciiieiits jusipie dans sa « olère. Peu de per- 
sonnes savent aujoiiid'bui ( (tiubien peu salail à celle époque une loise 
de terrain autour de la Madeleine, mais ces terrains .dlaieut nécebsai- 
reinenl l'tie \eiidus au-dessus de leur valeur momentanée à cause de 
i'oblig.ilion on l'on serait d allei Iroiixer des propiiétaires qui piolite- 
raieiit de loccasion ; or du iillet \ oui. ni être a portée de let ueillir les 
bénélices sans supporter les perles d une s|téculatioii a long terme. En 
d'.iutres termes, son plan « onsislail a tuer lall.iiie pour s adjuger nu 
Cadavre ipi il savait pouvoir raviver. En sembLible occurrence, les 
Gobseck, les Palma, les Weiluust et Gigoniiel se pu-Liienl muluelle- 
iiieiit la m. lin : mais du Tillet n'était pas assez inliine .ivee eux pour 
b'ur demander leur aide d'ailleurs il \oul,iil si bien c.icber son bras 
tout en conduisant l'allaiie, (pi'ii pût recueillir les prolits du voi sans 
en avoir la honte; il sentit donc li nécessité d'avoir a lui l'un de ces 
maiiiie(|iiins vivants nommés dans la langue commerciale lunnmts de 
paille. Son joueur supposé de la liourse lui parut pro|>re à devenir son 
àme damnée, el il eiilrepiil sur les droits divins en cié.ml un homme. 
D'un .iiicien commis-voyageur, sans moyens ni cajiac ité, (.-xi cplé celle 
de parler iiideliniment sur toute espèce (Je sujet en ne disanl rien, sans 
son ni maille, mais pouvant comprendre un lole el le jouer sans com- 
proiiiellre la pièce ; plein de riionneur le plus raie, c'e-l a-dire capable 
de garder un -e lel el de si! I.iisser dé-honorer au piolil de son com- 
mettant, du Tillet lit un baiiipiicr (|ni nioiilail el dirigeait les plus 
grandes entreprises, h; i lief de la maison Gla|)aron. La destinéi: de 
Charles Claparon élail d'«"lre un jour livré aux juils et aux pharisiens, 
si les affaires lancées par du Tillet exigeaient une faillite, et (il.iparon 
le savait. .Mais, pour un pauvre diable (pii se promenait mélaiK oli(;iie. 
ment sur les boulevards avec un avenir de quarante sous d.ms sa poi he 
quand son camarade du Tillet le rencontra, les piiites parts <|ui de- 
vaient lui èlre abandonnées dans cha(pie affaire furent un Eldorado. 
Ainsi son amitié, son di-vouement pour du Iillet, (onoborés d'une le- 
connaissaiice ii réllêchic, excités par les besoins d'une \ ii; libertine et 
décousue, lui faisaient dire nmcn à loiil. Puis, après avoir vendu son 
hoimcur, il le vit risrpier avec tant de prudence, (pi'il linit par s'atta- 
cher à son ancien ( ainarade, comme nu chien à son maître. Clap.iron 
élail nu caiiiclie lort laid, mais loiijonrs prêt a faite le saut de Curliiis. 
Dans la combinaison acluelle, il dev.iit j-eprésenter une moitié des ac- 
quéreurs des terrains, comme César Hirotleau représenterait l'autre. Les 
valeurs (pie Cl iparon recevrait de Hii-olleau seraient esi omplées par un 
des usuriers d ■ (jiii du Tillet pouvait emprunter le nom. pour précipi- 
ter liirolteau dans les abiiues d une faillite, quand Hugniii lui enlèverait 
ses fonds. Les syndics de la faillite agiraient au gu' des inspirations de 
du Tillet (pii, possesseur deséeiis donnés par le |iarfuineur elsoii créan- 
cier sous diferenls noms, ferait liciler les terrains et les achèterait 
pour la moitié de leur valem- en payant avec les fonds de Hogniii et le 
dividende de la f.iillite. Le not.iire lreiii|iail dans ce plan en ( royant 
avoir une bonne pari dos piérieuses (l'pouilles du parfumeur ot de ses 
coinléressés ; mais I h(unme a l.i disciétion du(|uel il se livrait devait 
se faire et se lit l.i part du lion, Uogiiin, ne poiivint ponr-iiiv te du Tillet 
devant aui un trihimal. fut heureux de l'os à ronger qui lui fut jelé, de 
mois I n mois, au fond de la Suisse où il trouva des biautt's au rabais. 
Les ciiconslanee.s. et inui une mi-dilalion d'auteur Iragnpie inveiitanl 
une inliigiie, avaient cngendié cet horrible p'an. La haine suis désir de 
vengeance est un gr.iiii tombé sur du grniit ; la venge.nice voiit'e à 
César, par du Tillet, était donc un des m 'iivemenls les plus naturels, 
ou il faut nier la (pieielle des anges maudits el des anges de lumière. 
Du rillel ne pouv.iil. sans de grands inconvénienls. assassiner le seul 
ho mue d.uis iViris ipii le savait coupable dim vol doiiiesliipie. m.iis i| 
pouvait le jeter d.tiis l.i boiu! el lannibiler au point de rendre son lé- 
miiip'iia.::»' impossible. Peiiil.nit I uiiileinps sa vengeance avail germé 
dans son cieur sans lleiirir. car les gens les plus h.iineiix font à Paris 
Ires-peu de plans, ja vie y est Inqt i.ipide, trop remuée; il v a trop 
d'accidenls imprévus ; mais aussi ces perpetm Iles dscilhilions, en ne 
permellaiil pas l.i prémedil.ition. servent inn" pensée l.ipitr au bmd du 
crnr (pii giielle leurs i b.iiKcs lluvi.ililes. (^hi iiid llngiiin av.iit fait s;| 
( oulidence a du Tillet, le (Oiiimis y entrevit v.i;;ueiiienl la possiltiliié 
d' détruire César, et il ne s élut pas liompé. Sur le point de (piiiier 
smi idole, le notaiie biivail le reste de son philtre dans la i oiipe cassée, 
il allait tous les jours aux (ib.imps-Elysées et revenail clie/. lui de giaml 
m;iliii. Ainsi la déliante in.idame César .ivait r.iison. De> (prim bommi; 
se résout ;'i jouer le n'de que du Tillet av;iit donne a llognin. il ac(|ui. rt 
les t. dents du plus grand (oméilien, il a la vue d'un lynx et i.i |iénelr.i- 
lion d'un voyant il siil magnétiser sa dupe ; aussi le noLiire avail-il 
aper(.u Ibrollean longtemps avant ipie Ilirolle.iu ne le vit, et, (pi.nid le 
pailnineiir le re.arda, il lui tendait drja la main de loin. 

— Je viens daller recevoir le tc-Lunenl d'un gr.ind personnage ipii 
n'a p,is biiil jours a vivre, dit-il de l'air le plus n.iluri I du iiiunde ; 
mais l'on m'a traitt- comme un médecin de village, on m a envoyé clier- 
cher en voi'iiie. et je reviens a \<\<'t\. 

Ces paroles dissipcrcul un léger nuage de deiiancc «pii avait oliscnrci 



14 



CÉSAR BÏROTTRAIJ. 



le IVom (In |u(rriimciir, ol (ino Hopiiin oiilirvll ; aussi lo nolairo se piir- 
da-l-il liicii (li> p:iil(T iU' rall'aiic des (ci'iaiiis k: pn'iiiicr, car II voiiiail 
|)()i(( r II' tlcniit r (mii|) ;i sa vicliiiic. 

— .\|)i es les Icsiaiiiiiils, l( s coiilrals de mai iaf:i\ *lil iUiotlfau, voilà 
la vie. Kl à |»r(i|nis de cela, (|ii.iiid e|)()iis(»ii^-ii(iiis la Madeleine? Kl»! 
cil! |)a|ia it(>;;tiiii, ajniila-t-il en Ini ta|iii)l sur le \enirc. 

l'.nlie Imnanes la juclenlion de^ pins cliaslos hour^cois 0'^l de paral- 
(re é^iillanls. 

— Mais si ee n'est pas anjoin'd'litn. nipondil le notaire d'nii air di- 
plon)ali(|ne, ee lo sera janiai>. Nous eiaijinons (pie l'ail liie ne s'é- 
liiiiile, je siii-" dijà viveinenl picssci par deux de mes pins riches 
cliiiiis (pii veillent se niclire dans cette spd( iilalion. Aussi c^l-co à 
jnendri- on à laisser. Passi; midi, je dresserai les actes el vous n'anrez 
la latiillt' d'y ("tie (pie jnsipi'à une lienrc. Adieu. .le vais precisémonl 
lire les miimles (pie Xindrot a dû me dii^ro^sir pendant celle nuit. 

— Kli l)i( n ! ce-t lait, vous ave/, ma parole, dit liirollean en con- 
rant apié-. le notaire et Ini l'iappaiil dans la main, l'rencz les cent 
mille lianes (pii devaient servir à la dot de ma lille. 

— llien. dit lîoiinin en s'eloi);iianl. 

reiidaiil riii^tiiiil (pie liirotlean mit à revenir auprès du peiil Popi- 
iiol, il epionvadaiis sesciilrailles une clialeiir violente, son diapliiagiiic 
se contracta, ses oi cilles liiiléieni. 

— (.)n'ave7.-vons. mon^iieiir? Ini demanda lo comnii;; on voyant à 
son niailre le visage pAle. 

— Ah! mon j^ar(;on, je viens do conclure par nii seul mol nnc 
grande alïaire, p''i sonne n'est maître doses (imolioiis en pareil cas. 
Il'ailli ni', tii n'y es pas (ilranjier. Aussi, t'ai-jo amont; ici pour y cau- 
ser pins à l'ai-e, iiersoniie ne nous ('coulera. Ta lante osl gè-mie, à 
quoi donc a-t-clle perdu son argent? dis-le-moi. 

— Monsieur, mon ouclo et ma tante avaient leurs fonds chez M. de 
^'ncin!;en, ils ont c\é hncc^ do piondro on rembonrsomonl des actions 
dans II s mines do NV()r>leirni, (;ni no donnent pas encore de dividende, 
cl il est assez diriicilo à leur âge de vivre d'esp(îrance. 

— Mais avec «pioi vivenl-ils'? 

— Ils m'ont l'ail le plaisir d'accepter mes appointements. 

— Rt<'ii, bien, Anselme, dit le pai rumeur en laissant voir une larme 
qui roula dans ses yeux, lu es dii;ne de rattachement que je le porte. 
Aussi vas-lu recevoir une hauie rtîcompense de ion application à mes 
aflaires. 

En disanl ces par(dcs, le négociant grandissait autant à ses propres 
yeux qu'à ceux de l'opiuol ; il y mil celle bourgeoise et naïve emphase, 
expression de sa supoi ioiité po^liclle. 

— {^luoi! vous auriez devint; ma passion pour... 

— Ptiur qui? dil le parriimour. 

— Pour niadomoisollo Césarinc. 

— Ah ! garçon, lu es bien hardi, s'tîcria Birotteau. Mais garde bien 
ton secret, je te proinels de l'oublier, cl lu sortiras de chez moi de- 
main. Je ne l'en veux [las; à ta place, diable! diable! j'en aurais l'ait 
loul atilanl. Elle esl si belle! 

— Ah ! monsieur, dil le commis, qui sentait sa cliemise mouilltie 
tant il se iressuaii. 

— Mon garçon, celle affaire n'est pas l'affaire d'un jour : Cii^arine 
est sa maîtresse, et sa moie a ses idtîes. Ainsi rentre en toi-même, 
essuie tes yeux, liens ton cœur en bride, et n'en parlons jamais. Je 
ne roni;irais pas de l'avoir pour gendre : neveu de M. Popiiiot, juge 
au tribunal de première instance; neveu des Hagon, lu as le droit de 
faire ton chemin loul comme un autre ; mais il y a des mais, des car, 
des si! Quel diable de chien me làclios-lu là dans une tionversalion 
d'affaire! Tiens, assieds-loi sur colle chaise, et que ramoiireiix fasse 
place au commis. Popinol, es-tu homme de cœur? dil-il en regardant 
son commis. Te sens-lu le courage de luller avec plus fort (jne toi, 
de le battre cor|)s à corps? 

— Oui, monsieur. 

— Ue souienir un combat long, dangereux... 

— De quoi s'agil-il? 

— Do couler 1 huile de Macassar ! dil Biroitcau, se dre?sanl en pied 
comme un héros de PItilarque, No nous abusons pas, l'ennemi est foi l, 
bien caini'.é, redoulable. i/huilr, do Macassar a été rondement montie. 
La eoiiceplion est habile. Les (ioles carrées onl l'originalité do la 
forme. Pour mon projt t, j'ai pensé à faire les ntjtres iriaugiilaires; 
mais je prélereiais, après de mûres réflexions, de petites bouteilles de 
verre mince clissocs on roseau ; elles auraient nu air mystérieux, et 
le con>oiumaieiir aime tout ce qui rintriguc. 

— C'est coûteux, dil PoiiiiKit. 11 faudrait tout établir au meilleur 
marché possilile, afin de faire do fortes remises aux détaillants. 

— Bien, mon garçon, voilà les vrais principes. Songes-y bien, 
l'huile de Macassar se défondra ! elle est spéeiense, elle a un nom té- 
dui.-anl. On la présente comme une importation élrangère, et nous 
aurons le malheur d'être de notre |)ays Voyons, Popinot, te sen^-tu 
de force à tuer Macassar ? D'abord tu I omijoiloras dans les expéditions 
d'oulre-mer : il parait que Macassar csl léellcniint aux Indes, il est 
plus naturel alors tPenvoyi r lo produit français aux Indiens que de 
leur renvoyer ce qu'ils sont censés nous fournir. A loi lespacotillonrs ! 
Mais il faut luller à létrangcr, lutter dans les déparlcments! Or, l'Iinile 



tic IVlacîiHsar a été bien aflleli('e, il no. faut pas se déguiser sa puissance, 
elle cM poussée, le |Hib!ie la eonnatt. 

— Je la ciiiilr-rai ! s'eeiia Popinol l'd'il en feu. 

— Avec (pioi? lui dit Ilirottean. Voila biun l'ardeur des jeunes gens. 
Ecoule-moi doue jii^(pi'au bout. 

Anseliiut se mil ( omine un soldat an port d'armes devant un maré- 
chal de Fianetv 

— J'ai inventé, Popinot, une huile pour exciter la pousse tics rlic- 
veux, raviver le cuir chevelu, m.iinlenir la couleur des clievehircs 
niAles et femelles, (iette essenet; u'ania pas moins d(! succès (pu; ma 
pâte el mon eau; mais j(! ik; veux pas cxpiniler ce secret pu- moi- 
nK^ine, je |iense à me retiierdii comiiKMce. C est loi, mon cnranl, (pii 
lanceras mon huile rDmrujciii' ( du mot anun, mot latin (pii sigiiilic 
cheveux, eomiiie l'a dit M. Alibeil, médecin du loi. (,'e mol se trouve 
dans la lra;;éiliede Itéiénice, où llaciiie a mis un roi de Cnmiigenc, 
amant di; cilte belle r(;ine si célèbre par sa elieveliiKS lequel amant, 
sans doute par llalterie, a donné c(; nom à son royaiiiiKr ! Comme ces 
grands génies ont tIe l'esiiril ! ils descendent aux plus |)etiis dt-iails). 

Le petit Popinol garda son stirieiix on écoutant ccîtie parenthèse 
saugienuo, évidemment dite pour lui, (pii avait d(! I'in^lrllr lion. 

— AnseliiKî, j'ai jeté les yeux sur loi i»(iur fonder une maison de 
commeree de liante diogiierie, rue des Lombards, dit liiiolleaii. Je 
serai ton associé s(urel, je lo baillerai les premiers fonds. Afires l'huile 
comageiio, nous essayerons de l'essence de vanille, de l'esprit do men- 
the. iJiliii, nous aborderons la droguerie en la révolntiouiianl, on 
vendant ses produits concentrés au lieu de les vendre en nature. Am- 
bilit'ux jeune lioiiime, es-lii conlonl? 

Anselme ne pouvait répondre, tant il était oppressé, mais ses yeux 
pleins do larmes répondaionl jxiur lui. (^elte offre Ini S(Miil)lail dir tée 
par une indulgente paternité qui lui disait : Mérite Césanne en deve- 
nant ridie et considéié. 

— Monsieur, répondit-il enfin en prenant rémolion de Birolleau 
pour de rétonncmeiit, moi aussi je réussirai I 

— Voilà comme j'éiais, s'écria le parfumeur, je n'ai pas dit no autre 
mot. Si lu n'as pas ma fille, lu auras toujours une fortune. Eh bien! 
garçon, qu'est-ce qui le prend? 

— Laissoz-moi espérer qu'en acquérant l'une j'obtiendrai l'autre. 

— Je no puis l'empêcher d'espérer, mon ami, dil Birotieaii, touché 
par le ion d'Anselme. 

— I.h bien ! monsieur, puis-je dès aujourd'hui prendre mes mesures 
pour trouver une boutique afin de commencer au plus tôt? 

— Oui, mon enfant. Domain nous irons nous cnfirmcr tous deux à 
la fabrique. Avant d'aller dans le quartier de la rue des Lombards, tu 
passeras chez Liviiigslon, pour savoir si ma presse hydi'anliipie pourra 
fouciionner demain. Ce soir, nous irons, à riieuro du diner, chez l'il- 
lustre ( t bon M. Vamiuelin pour le consulter. Ce savant s'est occupé 
tout récemment de la composition des cheveux, il a reclierclié (pu Ile 
était leur substance colorante, d'où elle provenait, quelle était la con- 
lexture dos cheveux. Tout est là, Popinol. Tu sauras mon secret, el il 
ne s'agira plus que de l'exploiter avec intelligence. Avant d'aller chez 
Livingston, passe chez Pieii Béiiard. Mon enlaiil, le dé>iiitéressemcnt 
de M. Vauqiielin esl une des grandes douleurs de ma vie : il vs\ impos- 
sible de lui rien faire accepter. Heureusement, j'ai su par Chilfrcvillo 
qu'il voulait une Vierge de Dresde, gravée par un ccriain MuPer, et, 
après deux ans de correspondance en Allemagne, Bénai d a fini par la 
trouver sur papier de Chine, avant la lettre : elle coûte quinze cents 
francs, mon garçon. Anjourd hui, notre bienf;iileur la verra daiH son 
antichambre en nous reconduisant, car elle doit être encadrée, lu 
t'en assureras. Nous nous rappellerons ainsi à son souvenir, ma leniir.e 
et t::oi, car quant à la reconnaissance, voilà seize ans que nous prions 
Dieu, tons les jours pour lui. Moi je ne l'oublierai jamais; mais, Ptqii- 
nol, enfoncés dans la science, les savants oublient louif, femmes, 
amis, obligés Nous autres, notre peu d'intelligence non.^| permet au 
moins d'avoir le cœur chaud. Ça console de no pas être un grand 
homme. Ces messieurs de llnstilut, c'est tout cerveau, lu verras, vous 
ne les rencontrez janvtis dans nnc église. .M. Vanquclin est toujouis 
dans son cabinet ou dans son Iaboraloire|; j'aime à troiie qu'il pense 
à isieu en analysant ses ouvrages. Voilà qui esl cnteiuln : je te ferai 
les fonds, je te laisserai la possession de mon seeret, nous serons de 
moitié, sanstpril soit besoin d'acte. Vienne le succès! nous arrange- 
rons nos flûtes. Cours, mon garçon, moi je vais à mes affaires. Ecoute 
donc, P<qiinol, je donnerai dans vingt jours tin grand bal, fais-toi 
faire un habit, viens-y comme un commeieant déjà calé... 

Ce dernier trait de bonté émul lellomenl Popinol, qu'il saisit la 
grosse main de César et la baisa. Le bonhomme avait flatté l'amou- 
reux par celle confidence, el les gens épris sont capables de tout. 

— Pauvre garçon, dil Bii olteau en le voyant courir à travers les 
Tuileries, si (.'ésarine l'aimait ! mais il est boiteux, il a les cheveux de 
la couleur d'un bassin, et les jeunes filles sont si singuiières, ji; ne 
crois guère que Césarine... Et puis sa mère veut la voir la femme d'un 
notaire. Alexandre Crottat la fera riche : la richesse rend tout suppor- 
table, tandis (pi'il n'y a pas de bonheur qui ne succombe à la misère. 
Enfin, j'ai résolu de laisser ma fille maîtresse d'elle-même jusqu'à con- 
currence d'une folie. 



CÉSAK lUUOTTEAU. 



45 



Lo voi^in do HiruUcaii cl;ii( un pclil nuirrliaiid de |)ai:i|iliiii'S, d'oiii- 
brclks v.l (!«• raiino, noiiiliiô (la) ion, l.an^iitdoeini *|ni r.ii>ail do 
liiaiiN.iisis air.iiris, cl (|iie liiuHli'.m avail obiij^c <lnà jilii.-.i»iirs lois. 
Cayion in' dcinamlait pUN iiiifiix qiK' de se if.»litiiidic à ha l>iiiirK|iie 
et df (cder au rit lu- |Miriiiiirm h s diu\ |iifCC3 du pniniii clagc, un 
(liniiiiii.int d .iiil.uil m)ii h.iii. 

— Kli bien ! voisin, lui dit rainilicrcnuiil Dirollcaii en «nlianl cIk.-z 
le inaiiliand di- iiaciplnio, ma Icunnc conH-nl à l'aii^nu iilalion ila 
nulle local! Si \oiis voulez, iiuus irons clicz M. .Moliiicn\ à onze 
lieurcs. 

— Mon du r inoiisicni niroltcaii, rc|)ril le niai'cli:iiid de |iaraplnies, 
je ne vous ai jaiiiai>> rien dtinandé pdiir celle (cNsion, niais von> savez 
i|(i'un liiin coniineiv-iiil doil laire ar^iiil île loiil. 

— Ili.dilel dialile! ie|ioiiilil le |iai riinieiii , je n'ai pas des mille et 
de;, renls. Jii;iinie M mon an liilei le, (|iic j'alleiids, tioiiveia la < lioâe 
pialieal'Ie. Avaiil de coin liire, m'a l il dil, raclions si vos pl.iiii luis 
sont lie nive.iii l'iiis il laiil ipie M. Mulineiix « oii>enle a laisser percer 
le mm , el le mur est-il miluM n? Knlin. j'ai à l.iire niourner chez moi 
l'cMalier, pour cliannei le paliir alin dclablir lo plaiii-picd. Voila bien 
des Irais, jt: ne \eii\ pas me ruiner. 

— (III! iiionsiem . dil le .MéiidiMial, rpiand vous serez miné, le so- 
leil sera venu couelier avet la leiio, el ils anronl l'.iil des pelils ! 

H.roUeaii se caressa le menton en se soulevant sur la pointe des 
(>ieds et reloinbaiil sur ses Liions. 

— D'ailleurs, r. pril Dayioii, je ne vous demande pas antre chose 
ipie de me prendre ces» \aleiirs-la... 

Ij il lui piéscnla un peiii bordereau de ( ini| mille francs coniposti 
de seize biilels. 

— Ali : dil le pairiiiiieiir en feuilletant les effets, de pcliti» brochei, 
deux moi>, Ituis mois... 

— l*renez-les-moi à six pour cent seulement, dit le mareliand d'un 
air liuiiibie. 

— Est-ce i|iic je fais l'iisurc? dil le parfumeur d un ;iir de reproche. 

— .Mon hieii, bionsieur, je suis aile; chez voire an* ieii cominis du 
Tillet . il n'eu voulait à .iiicuii prix, sans doiile pour savoir ce que je 
conseiiliiais à perdre. 

— Je ne tonnais pas ces simialiires-là, dil le parliinieur. 

— M;iis nous avons de si drôles de noms dans les cannes el les para- 
|iluie-. <'est lies eolportemsl 

— Kli bien ! je ne dis pas ijuc je prenne tout, mais je m'arrangerai 
toujoiiis des plus courte. 

— l'otir mille lianes qui se trouvent à quatre mois, ne me laissez 
pas couiir après les sangsues qui non^ tirent le plus clair de nos bé- 
nélices, l'ailes-moi loiil, moiisit iir. .l'ai si peu retours a l'estomple, 
je n'ni nul crédit, voil.i ce qui nous liie.iKUis aiilies pelils détaillants. 

— Allons, jacceple vos lirocbes, l.eleslin fera le cumpte. A onze 
lieiiies, sovtz prêt. Voiri mon archilecle, M. Grindot, ajouta lu par- 
luiiii iir en voyant venir le jeune huiimie avec lequel il av.iil pris la 
veille rendez-vous chez M. de la liill.irdieio. Contre la contiimn des 
gens de talent, vous l'-les exact, monsieur, lui dit (^ésar en déployant 
ses grâces coinmerciales l< s plus di-linguées. Si l'exai lituile. suivant 
nu mot dii roi, homme d'esprit aul.nit que (<ranil politique, est la po- 
litesse lies rois, elle est aii-si la lorliine des negot ianis. Le temps, le 
leinp> est de l'or, surtout pour vous, artistes, l/aicliilecliiie est la 
réunion île ions les arts, je me suis laibsé dire cela, Ne passon^ point 
par la boutique, ajoula-l-il eu inoiilraiil la fausse poitc cochére de sa 
maisiin. 

Ou, lire ans auparavant, M. (Iiindot avait remporlé le (jrnvd jirix 
daicliiieclme, il revenait de Home après un séjour de trois ans aux 
Ira^s de l'Ktat.Kn Italie le jeune arlisie songeait à l'art, à l'ari-> il son- 
grait à la foi lime. Le gouvernement peut seul donner les inillioiis né- 
cessair«'s à on arcliileile pour édilii r sa gloire; en reven.iiildr lloiiie, 
il e«.l si nalnrel di; si! crnire rMitaine ou l'eicier, que tout aieliileclc 
amliilienx iii< liiie au niini^léiialioine : le peiisioini.iire liliéial, devenu 
roy.-» isle, lâchait doue de se f.iire proliger p.ir les gens inlliienls. 
IJiiaiid un fjntud fnix se < oiidiiit ainsi, ses camarades r.ippelleul un 
inlri^ani. Le jeune anbitet le avait deux |iartis à prendre : servir le 
pailiimeiir ou le mettre à t onli ibuliciii. Mais r>ir>itie.iii I adjuinl, biiot- 
liaii. le liiliir possesseur par nioilié ib-s terrains de la M.ideleiiie, . iilour 
de l.iqui'lle loi on lard il se bàlirait un beau quartier, i l.iil un homme 
a meiia^i r.liriiidiil imniula donc le giii pré-eiit aux bénelii es ;i venir. 
Il éciiiil.i paliemmeiit les pl.iiis. les redites, les idées d un de ces bour- 
geois, eilile constante des liails, des pl.iis;inleries de larlisle, éternel 
objel de ses mépris, et sui\ il |,> p;iilimieur in bochaiit li lèlo pour 
saluer ses idées, t^l .and le piriiimenr eiil bien tout expliqué, le jeune 
arrhilerle essaya titi lui résumer a lui nième son plan. 

— Vous avez à vous inds croisées di- face sur la rue, plus la croist-c 
perdue sur l'escalier et prise par le palier Vous ajoutez a ces quatre 
eriiiséis les deux qui sont dt; niveau dans la maisim voisine en retour- 
nant l'escalier pour aller de pl.iin-pied dans tout r.ipp.iilemenl, du coté 
de la rue. 

— Vous m'avez parr.iitemenl compris, dit le parfumeur elnmié. 

— l'oiir ré.diser \otie pl.ni. il faiil éi lairer par en haut le nouvel 
«scalii r, et ineu.i;;er nue |oj:e de portier sous le socle. 



— Vil socle... 

— t)nl, c'est la partie "Mir l.iquellc reposera... 

— Je comprends, mniisieiir. 

— ijuaitl ii vol in apparteitienl. laissez -moi carte blanche pour le 
distribuer et le décorer, le veux le n'iidrc digne... 

— higiii' ! \oU!i avez dit le mol, moni^ieur. 

— I^hiel temps me doiiiicz-vous pour opérer ce changement de décor? 

— Vingt jours 

— (jnclle somme vonkr-voiis jeter à la tète des ouvriers? dil 
(jrindol. 

— .Mais à quelle somme pourront monter ces répar.itions? 

— Un an liilei te rhillre une coiislriK lion iieine à un tentiine près, 
répondit le jeune bunime: mais lomme je ne sais |tas ce «pie cesl ipte 

d'enliler i:n bourgeois, pardnii ! niousieiir, le mot m'ist éc bap|H* ; 

je dois v(ms pré\eiiir qu'il e-t impossible de cbilt'rer des rép:ir,i|ioiis 
el des riiabillagcs A peine en huit jours airivcrais-je .i faire nu devis 
approxiiiialil. Accordi /-moi votie (iiiii.mce: vous aurez nii (haimant 
escalier éclairé par le liant, orné d'un joli vestibule sur la rue. et sous 
le socle... 

— Toujours ce socle... 

— Ne vous en imiinétez pas, je trouverai la place d'une petite logedc 
portier. Vos a|ip.irlemenls seront étudiés, restaurés a\ec amour. Oui, 
monsieur, je vois l'art et non li fortime I Avant tout, ne dois-je pas 
faire parler de moi |iour ariiver .' Selon moi. le meilleur moyen est de 
ne p;.s tri|ioler avec les fouinissems, de réaliser de beaux ef.ets h bon 
nian hé. 

— Avec de pareilles idées, jeune honune, dil Birotteaii d'un ton pro- 
tecleiir, vous réussirez. 

— Ainsi, reprit (Jriiidnl, traitez direrlement avec vos maçons, prin- 
tres. serruiiers, i liarpentiers, menuisiers. Moi je me ch.irge de régler 
leurs inémoiri s. .\i loidiz moi seulement deux mille francs d'hono- 
raires, ce sera de l'ari^enl bien plai é. Laissez-moi inailre des licu\ de- 
main à midi cl iniiiipie/-inoi vos ouvriers. 

— A quoi peut se monter la dépense à vue de nez? dil Birotteaii. 

— Dix à douze mille francs, dit (wiiidot. Mais je ne compte pas le 
mobilier, car vous le renouvelez sans dmile. Vf, us me donin rez l'a- 
dresse de votre lapissiir. je dois m'enlendie avec lui pour a.ssoilir les 
couleurs afin d'arriver à un ensemble de bon goiU. 

— M. Kraschon, me Saint- Antoine, a mes ordres, dil le parfumeur 
en prenant un air ducal. 

L'aicliitecte ëcri\it l'adresse sur un de ces pelils souvenirs qui vien- 
nent liMijouis d'une jolie femme. 

— Allons, dil Biioltiaii, je me lie à vous, monsieur. Seulement, at- 
tendez (pie j'aie airaiigi- l.i cession du bail des deux chambres voisines 
et obleiin la permission d'ouvrir le mur. 

l'ré\enez-m(ii par un billet ce soir, dit rarchilccte. Je dois passer 
la unit à faire mes |il.ins, et nous piélénins encore travailler pour les 
bourgeois à travailler pour le roi de l'russe, c'est-à-<lire jioiir nous. Je 
vais tonjoin's prendie les me urcs, les hauteurs, la dimension des la- 
ble.mx, la portée des feiièires .. 

— Nous ariiveroiis au jour dil, reprit Riroilenn, sans quoi, rien. 

— Il le faudra bitii. dit l'ai «liitecle; les ouvriers |)asseront les nuits, 
on emploiera des procédés pour sécher les peintines; mais ne vous 
laissez pas eid'om er p.ir les entrepreneurs, demandez-leur toujours le 
prix d'avance, et cousiaiez vos conventions. 

— Taris est le seul endroit du momie où l'on puisse frapper de pa- 
reils coups d ' baguette, dit liirollean en se laissant aller a un peste 
asiatique ili;;ne <les .W»//r f/ u»if A'mW.<î. Vous me ferez 1 bonmtir île ve- 
nir à mon bal, monsieur. Les hommes à talenl n'ont pas tmis le dé- 
dain dont on ac( able le commerce, ci vous y verrez sans doute nu 
sav.mt du premier ordre, .M. Vauipielm, <le l'Institut ! |iuis M. de la 
Dillardiere, M le comte de Fontaine, .M. Lehas, jnge,el le luésident du 
tribunal de i iimmeice ; des magistrats : M. le comie de Granvile. de 
la cour roy.ile. et M. l'opinoi, du iribiinal de première inst.nice, M (^i- 
muMit, duliibnnal de cummeKe.el M. Hardol, >oii beau-pere... Lnlin 
peiit-i^tre ,M. lediie de Leuoueoni t, premier i:eiitilh xiimede l.i chambre 
du roi. Je réunis quelques amis autant... pour i élébriT l.i d<'livraucc 
du territoire... que pour fêter ma... promotion d.ins I ordre la Légion- 
d'ifoniienr... 

(jrind'l lit un geste singulier. 

— l'eiit-èlre... mesuis-je rendu digne de cette insigne... cl... royale 
faveur en siégeant au tribnn.il coiisiil.tire et en comball.int pour les 
Bourbons sur les marcbcs de Saint Rocb an 15 vendémi.iire, où Je fus 
blessé |iar >"apolé«)n. Les titres... 

Lonslai.ce, velue en malin, sortit de la cb.imbre à coucher de Césa- 
rine, où elle s'était h.ihillee . son premier coup d tril arrêta net l.i verve 
de son mari, qui i hert li.iil à formuler une phrase normale pour ap- 
prendre avec moilestie ses grandeurs .m prix b.iin. 

— Tiens, mimi, voici M. dr (iiindol, jeune homme distingué d'au- 
tre part, et |M)SM*sseiir d un grand talent. .Monsit ur est I an hitecle 
(pie nous a reconunaiido iM. de la liillardiere pour dirigi r uos ptlid 
trav.iiix ici. 

Le p.irfiimeur se cacha de sa femme pour f.iire un signe à l'arcbi- 



16 



CitSAIl BIUOTTKAU. 



tootc, ou nicUanl uu doigl sur ses lèvre» iu mol pciil, cl I ;«iiisic coiii- 
pril. 

— Conslancc , monsieur va proiulro les nusurcs, les liauiouis; 
lalsbc-K' faiit', uia Loiinc, dil DiroUeau, (jui s'(s(|iii\a dans la luo. 

— Cela si-ra-l-ii Itit-u clierï dil Coiislaiitf à l'arc liilectc. 

— [Non, inailanie, six mille IVaiies, à vue de ne/.... 

— A vue de nez ! s'eeiia madame lîiiolleau. Monsieur, je vous en 
prie, ne eonuiienee/. rien sans im devis cl des marehes signés, .le con- 
nais les l.i»;ons de niessienis les enlreprenems : six mille veut din; 
vinjjl mille. Nous ne sonmies pas en |i()>.ilion de laire des folies, .le 
vous en prie, monsieur, »iuoi(Hi(> mon mari soit bien le mailre chez 
lui, lainsez-lni le lem|)s ^Ic rcllcehir. 

— Madame, M. l'iidjoint ni';i dil de lui livrer les lieux dans vlnj^l 
jours; et, si nous lardons, vous seriez exposée a enlamer la dejiense 
sans olilenir le résidlal. 

— Il y a dépenses el 
dépenses, dil la belle 
|»arl'umeuhe. 

— Hli ! madame , 
croyez- vous (pi'il soil 
bien glorieux pour un 
arcbiteele (|ui veiil éle- 
ver des monuments de 
décorer im appartemenl? 
Je ne descends à ce dé- 
tail cpie pour obliger 
M. de la lîillardière, et, 
si je vous ellraye... 

Il lit un mouvement 
de retraite. 

— Rien, bien, mon- 
sieiM', dit Constance en 
rentrant dans sa cbam- 
bre, où elle se jeta la 
lète sur l'épaule de Cé- 
saritie. .\li ! ma tille, loii 
père se ruine ! Il a pris 
un arcbiteele qui a des 
monslaobes, une royale, 
ei (|ui parle de cou- 
slruirt; des monuments ! 
11 va jeter la maison par 
les tenètres pour nous 
bàiir un Louv.-e. César 
n'est jamais en retard 
pour nue folie : il m'a 
parlé de son projet celle 
nuii, il l'exécute ce ma- 
tin. 

— Bah ! maman, lais- 
se faire à papa, le boa 
Dieu l'a toujoms pro- 
tégé, dil Césarine en em- 
brassant sa mère et se 
mettant au piano pour 
montrer à rarcliitecte 
que la fdle d'un parfu- 
meur n'était pas étran- 
gère aux beaux -arts. 

Qu.uid l arcbiteele en- 
tra dans la cbambre à 
coucher, il fut surpris de 
la beauté de Césarine, 
el resta presque inter- 
dit. Sortie de sa cham- 
brette en déshabillé du 
matin, Césarine, fraîche 
et rose comme unejeime 

nile est rose el fraîche à dix-huit ans, blonde et mince, les yeux biens, 
olïrait au regard de 1 artiste cette élasticité, si rare à Taris, qui fait re- 
bondir les chairs les plus délicates, et nuance d'une couleur adorée 
par les peintres le bleu des veines dont le réseau palpite dans les clairs 
du teint. Quoique vivant dans la lymphatique atmosphère d'une bouti- 
que parisienne où l'air se renouvelle diriicilement. où le soleil pénètre 
peu, ses mœurs lui donnaient les bénéfices de la vie en plein air d'une 
Traiisiévérine de Rome. D'abondants cheveux, plantés comme ceux 
de son père et relevés de manière à laisser voir un cou bien allaché, 
ruisselaieut en boucles soiguées, comme les soignent lonles les demoi- 
selles de magasin à (jui le désir d'être remarquées a inspiré les minuli' s 
les plus anglaises en lait de loilt^lte. La beauté de Césarine n'était ni la 
beauté d'urie lady, ni celle des duchesses françaises, mais la ronde ci 
rousse beauté des Flamandes de Rubeu^. Elle avait le nez retroussé de 
sou père, niaia rendu spirituel par la liiiesse du modelé, scinblable à 



La Restauration lit un personnage de César Birolleau. — page 10 



celui des nez esscnliellemenl franv'ais. si bien r^umi choz Lar^illière. 
Sa |)eau. < (Mume une étoffe pleine el forte, annonçdt la vitalité d'une 
vieruf. I^"'" avidt le beau boni de s;i uu're, mais éibirci par la séré- 
nité d'mie (ille sans soucis. .Ses veux bleus, noy<s dans ini liche lltiide, 
exprimaient la gràct; tendit' dune blonde heureuse. Si le houlienr ôlail 
à sa tèle celte |)oésie ipie lis pciiilics veulent abs(dum<:ut donner à 
leiMs eoniposilions en les laiaiit un pi-u trop pensives, la vaille nié- 
lanc<die phvsitpn; dont sont allcintes les jeunes filles qui n'ont jamais 
(piitté- l'aile uialcrnclle lui im|irimait alors une sorte d'idéd. Malgré la 
fin(;sst! de ses formes, elh; élail fortement conslitni-e : ses pieds accu- 
saient l'ctrigine |>avsanne de son père, car elle péchait par un délanl 
de laee, el peul-ètie aussi parla rongeur de S(!s mains, signature d'une 
vie pmi'iuent hdUigenise. Illle devait arriver loi ou laid à reiiibon- 
point. Kii voj.mt venir (ludcpus jcnih-^ femme-, (ih-gaiiles, elle avait 
fini par allrap( r le sentiment de la toilette, (pichpies airs de tèle, une 

in.iuiere de parler, de se 
mouvoir, (pii jouaient 
la femme comme il faut 
el tournaient la cervelle 
à tous les jeunes gens, 
aux commis, auxquels 
elle paraissait très-dis- 
tinguée, l'opinol s'était 
juré do ne jamais avoir 
d'autre lèmme (pie Césa- 
rine. Cette bloud(; fluide, 
(pi'un regard semblait 
traverser, prêle à fondre 
en pleurs pour un mol 
de reproclie, pouvait 
seule lui rendre le son- 
timenl de la supériorité 
masculine. Cette char- 
mante fille inspirait la- 
mour sans laisser le 
ti;nips d'examiner si elle 
avait assez d'esprit pour 
le rendre durable ; mais 
à quoi bon ce qu'on 
nomme à l'aris Vrsprilf 
dans une cla.-se où l'é- 
lément principal du bon- 
heur est le bon sens et 
la vertu 't Au moral , 
Césarine était sa mère 
un peu perfecliounée 
par les su|)erlluités de 
l'éducation : elle aimait 
la musique, dessinait au 
crayon noir la Vicrqe à 
la Chaise, lisait les œu- 
vres de mesdames Coltiu 
et liiccoboni, Bciiiaidin 
de Saint -Pierre, Féiie- 
lon. Racine. P^lle ne pa- 
raissait jamais auprès de 
sa mère, dans le comp- 
toir, que quelques mo- 
ments avant de se niellre 
à table, ou pour la rem- 
placer en de rares oc- 
casions. Son perc cl sa 
mère, conime tous ces 
parvenus empressés de 
cultiver l'ingratitude de 
leurs enfants en les iiiet- 
tanl au-dessus deux, 
se plaisaient à déifier 
Césarine, qui, beiueu- 
sement, avait les vertus de la bourgeoisie et n'abusait pas de leur fai- 
blesse. 

Madame Birotteau suivait l'architccto d'un air inquiet et solliciteur, 
en regardant avec terreur et monlr.mt à sa fille les mouvements bi- 
zarres du mètre, la canne des architectes et des enirepreneurs, avec 
laquelle Grindot prenait ses mesures. Elle trouvait à ces coups de ba- 
guetle un air conjuraleur de fort mauvais augure ; elle aurait voulu les 
murs moins hauts, les pièces moins grandes, et n'osait questionner le 
jeune homme sur les eflèts de cette sorcellerie. 

— Soyez tranquille, madame, dit l'artiste eu souriant, je n'empor- 
terai rien. 

Césarine ne put s'empêcher de rire. 

— Monsieur, dit Constance dune voix suppliante en ne remarquant 
même pas le quiproquo de l'ai c'.iitecle, allez à l'écouoinie, el, plus 
lard, nous pourrons vous récompenser. 




CKSAH HIROTTKAIJ. 



17 



Avanl d'all(M' chez M. Moliiiciix, le iiropriiilairc de la maison voi- 
sine, (.'és:ir v«Hiliit idciidrt; clir/ Hopiiiii lacle sons si;.'n;»tiiic |triv(;c 
3irAlt'\aii(ln'<.'r(ill;a avait dii lui |)ic|iai«T pour celle ceN-ion de hiil. 
n sorlaiil, nirottiMii vil du I ilk-l :i la rniéde du eahiiiel (]•• Ro^niii. 
Qiiui(|ii(; la liaison de son ancien coinniis avce la fmnne du nolaire ren- 
dit assez, naliirelle la rencoiihe de du Tillel à l'Ienie on se fai^iiient 
les Irailés relalils aii\ leiraiiis, PiiuiliMn ^'m iiii|iiii'i;i, inal^^ié son 
•Ilrêiiie r-iiiiliaiiee. l/;iir animé de ilii Tillit annone.iit inie disiii^'-ion. 
— Sci;iil il dans l'aff lire.' -e deinand.i-t-il |iar suite de sa prudence 
commerciale. I.e siiu|içoii passa connue un ici tir dan^ M)n aine. Il se 
retourna, vil madanu' itof^nin, el la présetue du bancpiier ne lui p. mil 
plus alors .-«i suspecte — (]e|iendanl. si llonslance avail r.iisou ? se 
dil-il Siiis-je hèle dé(Oi\ler d"s idt'es de femme! J'en | arîerai d ail- 
leurs a mon oncle ce m itin. De l.i (oiir Hatave, où demi ure ce mon- 
sieur Molineux, à la rue d 's Bourdonnais, il n'y a qn'ini saul. 

Un déliinl oi)serva- 
teur. un coinnn-iv inl 
qui dans sa carrière an- 
rail reuconlré qnehpies 
fripons, eûl élé sauvé; 
mais les antécédents de 
Birotlcau, l'incapacilé 
de son esprit peu propre 
à remonler la cliaine 
de> induciions par les- 
quelles un homme su- 
périeur arrive aux cau- 
ses, tout le perdit. Il 
trouva le marchand de « 
paiapluies en grande 
tenue, et s'en allait avec 
lui chez le propriétaire, 
quand Virf.'iuie, sa ciii- 
siiiièrc. le saisit par le 
bras. 

— Monsieur, madame 
ne veut pas que vous 
allier plus loin... 

— .MIon>, s'écria Birol- 
teau . encore des idées 
de femme ! 

— ... Sans prendre 
votre lasse de café qui 
vous allend. 

— .Ah' c'e-l vrai. Mon 
voisin , dit Birotlean à 
Cayron. j'ai laul de cho- 
ses en lèie que je né- 
coiiirpiis mou e-iomac. 
F.iiies-inoi li- pl.iisii d'.d- 
ler en avanl, nous nous 
retrouverons a la porte 
di- M. .Molineux, à moins 
que vous ne mouliez 
pour lui expliquer l'af- 
faire, nous |)ei (Irons ain- 
si moins (!(• temps. 

M. Molineux t'iail nn 
pelit rentier grotesque, 
qui n'existe qn à P.iris, 
comme im certain lichen 
ne croit qu'en Islande. 
Celle com|iaraison est 
danlanl plu^ juste, que 
cet honnne nppirtenail 
à une nature mixte, à 
un régne animo-vègélal 
qu'un nouveau Mercier 
pourrait compos<;r des 

çrypiopames qui pmissenl, fleiirissonl ou meiiirnl Mir. dans ou sons 
es murs plalreiix dediné.enles maisons ciraugcs el mais.ines on ces 
tires viennent de préférence. An premier aspect, celte plante humaine, 
onbelhfere, vu la ca.qneu,. bleue luhulee qui la couroim.il. à lige en- 
tourée dun pantalon verd:Ure, .i r.ici»cs bulheiis.s eineloppées de 
chaussons en hsiere. ofTr.il une phvsionomie hl .nchalre el plaie qui 
certes netiahissa.l rien de vénéneux Dans ce produit b/.arre vous 
eussiez reconmi I actionnaire p.^r excellence. . rovanl à lonles les 
n uvell -s ,p,c h pre^.e pèri..,liq,ie baptise de s..n encre, cl (pd a lont 
ûtt en (l.vml : Lis; 7. le joiinul ! le houig.ois, essontiellemeui ami 
ut ior(lre, el iMijours en révolte morale avec le pouvoir, auquel 
neanmmns I ohe.l toujours, cr. alu.e faible en mas>c el féroce ,n 'lé- 
Ul . mscnsihle comme un huissier quand il s'agit de ^on droit, et don- 
nant (In m .m on Irais aux oiseaux ou des arêtes de poisson a son .bal 
lulerrompanl une quitlance de loyer pour seriner un canari, délianl 

40 r»™. — Imptimtn* S«hB«id<,, ,ut d KrUtOk I 



ClatiHc Pillcniull louait à .«es droits, à l.i liberté, aux fruits dr l.i révolution. — r>c.f iO 



comme un gefdier, mais a|iporlanl son arpent pour une mauvaise af- 
faire, et làclianl alors de se rallr.iper par une crasse j\arice. la inal- 
fiisaiice de celle (leur hybride ne se révélait en elTel que par fus .ge; 
pour être tlprouvee, sa nauséabonde amertume voulait ta coctioo d'un 
coiumeree i|uel< ouqiie où s«s intt-rèis «.e Ironvaienl inèlès à ceux des 
homineb. Comme tous les Parisiens, .Molineux é|irouvail un iMîSoiu de 
doinin.ilioii, il souhaitait celte p.irt di- -oiiverainelé plus on moins eoii- 
sider.iMe exercée par chacun el même pai un portier, sur plus ou 
moiu- de xiciimes. f. nime, enlanl. loe.itaire, (onmiis, cheval, clnen 
ou siiit;e. aux(|nel-, mi n nd par ricochet les mcMlificalions leçiies dans 
la s|.|ifre supérieure où l'(tii aspire. Ce |»etil vieillaid ennuseux n'av.iil 

ni leinine. ni cillant, ni neveu, ni nièce; il rmloNait trop sa fem de 

lii'iiage pour en laire nn son Ire-douleur, car elle évitait tout ((.nia* l 
(Il Jiccoiiiplissani rigom ennemi ni son service. Ses a|)|>eiits de tyrannie 
étaient donc inmipé»; pour Kîs sali<,laire, il avait |ialieniuienl étudié 

h s lois sur le contrat de 
louage el sur le mur 
mitoyen : il avait appro- 
londi la jmisprudence 
«ni ié;iil les nlaison^ à 
laiis dans les inliiiiment 
petits des lenanis, abou- 
lissanls, .servitudes, im- 
pôts, charges. b,da>a- 
ges. tentures à ta Fête- 
Dieu . tuyaux de des- 
cenle. écl.iirage . sail- 
lies sur la voc |iubli- 
(jup, et voisinap<' d'éla- 
blisseincnts insalubres. 
Ses moyen,, ci son ac- 
tivité, tout son esprit 
passait à inaint( nir son 
état de propriétaire an 
grand con)|ttel de guer- 
re ; il en avait fait un 
aniiisement. ei son amu- 
sement lonrnail en ino- 
noinanic. Il aim.iiia pro- 
legir t(!S cihkjeii-, con- 
tre les envahissemenls 
dt l'illégalité; niais tes 
sujets de plainte étaient 
rares, sa p.ission av.iii 
donc tini par entbi.is- 
ser ses locataires. Vu 
lociilairc devenait son 
ennemi, son inférieur, 
sonsnji!l,son feiidaLiiie; 
il crovait avoir droit a 
SCS respects, et regar- 
dait comme nn iionimc 
grossier celui qui |ias- 
saii sans rien dire an- 
|Mè^ de lui dans te» es- 
(ali(rs. Il écrivait lui- 
même SCS quiilaiices, cl 
h's envoyail à nn'di le 
jiuir de l'eché.ince. Le 
coniribuable en relard 
recevait nn commande- 
ment à licure fixe. Puis 
la s-iisie, tes frais, loiite 
la cavalerie judiciaire 
allait anssit("(i. avec la 
rajiidilé de ce (pie l'exé- 
cuteur d(S hautes œu- 
vres appelle /« mècant. 
que Midineux n accor- 
dait ni liTuie, ni délai, son co'iir avail un (atiis a leudmii du loyer. 
— .le vous prêler.ii de l'argent si vous en ave/ lnsoiii. disaii-it à un 
homme v(dyable, mai>. payez-moi mon loyer, lonl rel.ird entraine une 
perte (l'mtérêts doiil l.i loi ne nous indcmni«e pas. 

Apres un long < xniieii des fantaisies capiiolanlos des locataires qui 
n oflraienl rien de norm.il, (jni se siiccédaicnl en n-nversant les iiisti- 
unions de lenr> devanciers, ni plus ni moins (jne de> dvna-lies, il s'é- 
lail oclroyé uni charte, mai^ il lidiseï vail religienseim iit. Ainsi, lc 
bonhomme ne réparait ri( n. aucune cheuiiuc • ne fumail. s. s ecalicrs 
étaient propre^. •«•> plafoiid> hl iiics. ses cornicties iireproc hables. les 
panpieis iiiMexibles sur liiirs lambomdes. les peintures .sati-.f.iisantes(; 
la serrureri(; n'av.til jimais (pie tioi> ans. aucune vitre ne in.in((uait, 
le- fe|iire> inxi^iieni pas, il ne vovail de casMire au raire:a^.c que 
quand im (piittail les lieux, et il se'fais;»il assi.^ier poui les recevoir 
d'nnseiniiiei, (I un peinire-viirier. gens. dis;til-il, l.irt acrommodauU. 




18 



cKSAU BinorTi'Ar. 



Le pronoiir (<iaii (l'iiillf>iirn lll)ri' iranu'Iioror ; n\.\U si riiiijini(lfi»l rcs» 
iHiiniil xdii n|)|i;ii tt'iiifiil, le piMil Molit)' ii\ pciiAail iiiiil et jour i\ \:\ ma* 
nij'i (>(!(> If ilcioptT poin rôorcMiiuM' \':\\ p;iiln)ii'iii fr.ih licmnil (li'ciMti; 
il If gnpilait, riillcnd.iil «1 ciiinniMii 1.» é ic de si s iiinnvais | roi t-ijés. 
T(Uil«'s les HiifSM's «If la Ir^'i^lalinn paris i-iiiif viir l<'s haiix, il les coii- 
naissail. Processif, »'rrivaillttir, il iniiiiilait îles Ictlics (iniircs cl polies 
à SCS ItK'iUsiires ; mais au fond de son -In le coiiimc sons sa niino lade 
et prévfiianto sp cnchail r;iint' de Sli\loik. Il lui laliail toujonrs six 
mois d'avance, iinpniablL'S sur le dcrnirr Ivvmc du liail. cl le i oriégc 
(ifs C|)ineiiS(>s rondiiions qn'il avait invnilfos. Il vorillail si les li(Mix 
ë(alcnl parois de nKMd)lcs snTli^-anls pour ropuiidre du loyer. Avail-il 
un n<inv(Mn locataire, il le sounicit lil a la police dt^ses renseif^ncnienls, 
car il ne voulait jtas cerlains él.its. le pins |;j;cr rnarli^an l'c l'fiav lil. 
Pois, (piand il fall lil passer hiii, il ginlait l'acte cl lépi lait p(;iiilant 
huit jours en craignant c<> qn'il iioiuniail les et rœteia de notaire. Sorti 
de M'^ idées de proprii'laiie, .lean llai>lisle Molinenx paraissait bon, 
servi ible; il jouait au bosloii sans se plaimlre d'avoir été soutenu 
mal à propos; il riait de ce (pii l'ail rire bs boinj^eois, pailait de ce 
dont ils parlent, des actes arbilraires des bonlanj^ers, qui av lieiil la 
scclérale^se de vendre à faux poids; de la connivence de la police, des 
héroii|ues div-sept députés de la ;;anclie. Il li-ait le bo:i sens du ciné 
Mcsiier et allait à la messe, faute de pouvoir clioisir entre le déisuje et 
le christianisme: mais il ne rendait point le pain bénit et plaidait 
alors pour se soustraire aux prétentions ei)valiis>aiites du clergé. L'in- 
fatigable péliliiinnaire écrivait à cet égard des lellres aux jomnaux 
que les journaux n'inséraient pas et laissaient sans réponse, linlin il 
ressemblail h \m estimable bourgeois tpii met solennellemenl au feu sa 
bilelie de Noël, lire les rois, invente des poissons d'avril, fait Ions les 
boulevards <|uan(j le tem|)s est btîan, va voir patiner, et se rend à deux 
bemes sur la terrasse de la place Louis XV les jours do feu d'arlilice, 
avec du pain dans sa poche, potn* être attx iremicres loges. 

La cour Batave, où demeurait ce petit vieillard, est le produit d'une 
de ce^s|)éeidations bizarres (pion ne peut plus s'expliquer des (|u'clies 
sont exécutées. Cette construction clmslral •, à arcades et galeries in- 
térieures, bâtie en pierres de taille, (unée d une fonlaine au fond une 
roiitaine altérée qui ouvre sa gnci.le de iinn moins pour donner de l'eau 
que pour en deniandcr à tous les passants, fut sans doute inventée 
pour doter le quartier Saint-Denis d'une sorte de Palais-Royal. Ce mo- 
nument, malsain, cnierré sur ses (inalre li:4iH's par de baiitos maisons, 
n'a de vie et de moiiven)ent que pendant le jour, il est le contre des 
pas-ages obscurs qui s'y donnent reiide/.-vous et joignent le quartier 
des balles an quartier Saiiit-Martin par la fameuse rue yiiineainpoix, 
sentier^ humides, où les gens pressés gagnent des rhiimalisines: mais 
la nuit, aucun lieu de Paris n'est plus désert, vous diriez les calaeginhes 
du commerce. Il y a là plusieurs cloa(|uc> industriels, très-peu de Ba- 
taves et beaucoup d épiciers. Naturellement les appariemeiils de ce 
palais marchand n'ont d'autre vue que celle de la cour cominiine où 
donncnl tontes les fenêtres, en sorte qi;c les loyers sont d'en prix mi- 
nime. M. Molinenx demeurait dans un des angles, au si\ièmc étage, 
par raison de santé : l'air n était pur qn à soixanle-dix jiieds au-des- 
sus du sol. Là, ce bon jiropriéiaire jouissait de l'aspect enclianl(!ur 
des moulins de Monlinarlre en se promenant dans les chenaux où il 
cultivait des fleurs, nonobstant les ordonnances do police relatives aux 
jardins suspendus de la moderne B ibylonc. Son api arlemeiii était com- 
posé de quatre pièces, non compris ses précieuses anglaise!^ situées à 
l'étage supéiieur : il en avait la clef, elles lui appai tenaient, il les avait 
élablirs, il était en règle à cet égard. En entrant, une indécente mi- 
dilé révélait aussitôt l'avarice de cet hotnme : dans ranticbanibrc, six 
chaises de paille, un poêle en faïence, et sur les murs tendus de papier 
vert-bouteille, quatre gravures achetées à des ventes; dans la salle à 
manger, deux buffets, deux cages pleines d'oiseaux, une table cou- 
verte d'une toile cirée, un baromètre, une porle-lénêtrc donnant sur ses 
jardins suspendus et des chaises d'acajou foncées de crin; le salon avait 
de petits rideaux en vieille étoffe de soie verte, un mciil)le en velours 
d Uirecht vert à bois peint en blanc. Quant à !a chambre de ce vieux 
célibataire, elle offrait des meubles du temps de Louis XV, défigurés 
par un trop long usage et sur lesquels une feiiinie vêtue de blanc anr.ilt 
en peur de se salir. Sa cheminée était ornée d'une pendule à deux co- 
loimes entre lesquelles tenait un cadran qui servait tie piédestal à une 
Pallas brandissant sa lance : un mythe. Le cancan était encombré de 
plats pleins de restes destinés aux clials, cl sur lesquels on craignait 
de mettre le pied. Au-dessus d'une commode en bois de rose un por- 
trait an pastel (M(dineux dans sa jeunesse). Puis des livres, des tables 
où se voyaient d'ignobles cartons verts; sur une console, feu ses serins 
empaillés; enfin un lit d'une froideur qui en eût remontré à une car- 
mélite. 

César Birolteau fui enchanté de l'exquise politesse de Molinenx, 
qu'il trouva en robe de chambre de molleton gris, snrvei lant son lait, 
posé sur un petit réchaud en tôle dans le coin de sa cheminée, et son 
eau de marc qui bouillait dans un petit pot de terre brune, et qu'il 
versait à petites doses sur sa cafetière. Pour ne pas déranger son pro- 
piiéliire. le marchand de parapluies avait été ouvrir la porte à Birot- 
teau. Molineux avait en vénération les maires et les aljiîinls de la 
vJHe de Paris, qu'il appelait sex officiers municipavx. A l'aspect du 



magistral. Il se lésa, l'esla delioul, lu casquelle a la main, tant ipie le 
grand Ilirolleaii ne fut p:is assis, 

— Non, inonsii or. oui. monsieur, :ili ! mon !.iir, t>i j'avais mi ;ivolr 
riiiniiieiir de po sedrr au sein de mes moilolis pénales lui membre 
ducoips munieipal de Paiis, <roye/. alor(pie je nir ser.ii^ lait nn de- 
voir de me lendu; chez vous, (pioiqiie votre propriétaiie ou — sur lo 
point - de le - devenir. Biiotle.iu lil un gesie poin- le prier di- ro-r 
ineltie sa casquette. — Je n'eu ferai i ieii, je ne mi; convi iiai pas (pie 
vous ne soyez assis, cl convoi l si vous (^t(!s enrhumé; ma chambre cbl 
un peu froide, la mo(li( ilé de mes revenus m; me permet pas... A vos 
soidiaits, nioiisieur l'.idjoinl. 

Binilleau avait éteinné en cbercliant ses actes. Il les présenta, non 
s.iiis din;, pour éviter tout retard, (pie M. Ilognin, notaire, les avait 
rédigi's à ses frais. 

— .h; ne conteste pas les lumières de M. Itognin, vieux nom bien 
comiii dans le notari.il parisien ; mai- j'ai nn.s |it;lilcs liahitndes, je fais 
mes ail. lires moi iiième, manie assez excusable, (!l mon noiaire est... 

— Mais iiolK! aff.iire est si simple ! dii lo pari'umuiir, habitué aux' 
promptes décisions des ( ()imni'r(;aiils. 

— SisimpUî! s'écria Molinenx. Bien n'est simple en matière de 
location. Ah ! vous n'êtes pas piopriélaire, monsieur, et vous n'en êtes 
que pins heureux. Si vous saviez jiisipi'où les localaii os poussent l'in- 
gratitude, et à combien de précautions nous sommes obligés. Tenez, 
monsieur, j ai un liCataire... 

Molineux raconta pendant un (juarl d'heure coimnent M. Gendrin, 
dessinai' ur, avait lr(nnpé la sinveillance de son portier, rneSaiul-llo- 
noré. M. Gendrin avait fait des infamies dignes d'un Maral. (I(;s de>sins 
obscènes que la |)olice toli-iMit, attendu la connivence de la polices ! Ce 
Gendrin, artiste piorundétm'nt immoral, rentrait avec des femmes de 
mauvaise vie, et rendait l'escalier impraticable! |il.Msaiileii(! bien digne 
d'un bonnne qui dessinait des eaiicatiires coiilie le gonvernenient. Ef 
pourquoi cCs mélaits .'... parce (pi'oii lui demandait son loyer le quinze! 
Gendrin et Molim ux allaient plaider, car, toit en ne payant pas, l'ar- 
tiste prélendaii rester dans son ap|)aileinenl vide. Midineiix recevait 
des lettres anonymes où Gendrin, sans doute, liwnenaçait d'un assas- 
sinat, le soir, dans les détours qui mènent à la cour Batave. 

— Au point, monsieur, dit-il eu continuant, que M. le préfet de po- 
lice, à (pii j'ai conlié mon cmbarra-s... (j'ai proli é de la circonstance 
pour lui loucher (|uel(|iies mots sur Ls modilicalions à iniroduire dans 
jrs lois qui iégi>sent la matière), m'a autorisé à porter des pistolets 
pour nia sûreté personiK^lle. 

Le petit vieillard se leva pour aller chercher ses pistolets. 

— Les voilà, monsiem* ! s'écria-l-il. 

— Mais, monsieur, vous n'avez rien à craindre de semltlable de ma 
part, dit Birolteau, legardanl (-'ayron, amp'el il sourit en lui jetant un 
reuard où se peii;nait nn sentiment de jtitié pour un pareil homme. 

Ce regard, Molineux lo surprit, il fut blesst! de renCi nirei une sem- 
blable expression chez un officier mimieipal, qui devait protéger ses 
administrés. A tout autre, il l'am ail parJomiée, mais il no la pardonna 
pas à Birolteau. 

— Monsieur, reprit-il d'un air sec, un juge consulaire des plus es- 
timés, un adjoint, un honorable comineiçaiit, ne descendrait pas à ces 
petitesses, car ce sont des politesses! Mais, dans l'esièce, il y a un 
percement à faire consemir par votre propriétaire, monsieur lo comte 
de Grandvillo, des convenlions à stijuilei pour lo rétablissement du 
mur à (in de bail ; enfin, les loyers sont cuisidérablcment bas, ils se 
relèveront, la place Vendôme gagnera, elle gagne! la rue de Casll- 
glione va se bâtir! Je me lie... je me lie... 

— Finissons, dit Birolteau stupéfait, que vou'ez-vous? je connais 
assez les affaires pour deviner que vos raisons se tairont devant la rai- 
son supérieure, 1"; rgenl! Eh bien ! que vous f.inl-il? 

— Rien que de juste, monsieur l'adjoint. Combien avez-vous de 
temps à l'aire de votre bail? 

— Sept ans, répondit Birolteau. 

— Dans sept ans, que ne vaudra pas mon premier? reprit Molineux. 
Que ne louerait-on p as deux chambres garnies dans ce quartier-là? plus 
de deux cents francs par mois, peut-être ! Je me lie, je me lie par un 
bail. Nous porterons donc le loyer à quinze cents francs. A ce prix, 
je consens à faire distraeiion de ces deux chambres du loyer de 
M. Cayrou que voilà, dit-il en jetant un regard louche au marchand, 
je vous les donne à bail pour sept années consécutives. Le percement 
sera à votre charge, sous la comlilion de me rapporter raiiprohation 
et désistement de tous droits de M. le comte d^ Gianilville. Vous aurez 
la responsabilité des événements de ce petit percement, vous ne seriz 
point tenu de rétablir le mur pour ce qui me concerne, et vous me 
donnerez, comme indenmité, cinq cents francs des à présent : on ne 
sait ni qui vit ni qui meurt, je ne veux courir après personne pour re- 
faire le mur. 

— Ces conditions me semblent à peu près justes, dit Birolteau. 

— Puis, dit Molineux, vous me compterez sept cent cinquatile 
francs, hic et nunc, imputables sur les six derniers mois de la jouis- 
sance, le bail en portera quittance. Oh ! j'aecepter.ù de petits efléls, 
causés valeur en loyers, pour ne pas perdre ma garantie, à telle date 
qu'il vous plaira. Je suis rond et court en affaires. Nous stipulerons 



CRSAR BIHO'ITEAIJ 



4» 



3110 voiis ftTinrrcz la porio .'•m mon cscaliir, ()n vous n'aiirc z :iiifMin 
rt'il iltrilréf... :» vo-i fiai«... ni iii.i(,omu'ri('. n.issiin 7.-\(»ii,>>, je ne 
deiiiuri 'v\;t\ point (i nidrn niié ponr lu ruUiiilis&cnicht ù la lin ilii l):iil ; 
je l:t D'guidc ( oniiiic ('iMii|iiiM- dans les cin(| cenlr> francs. Monsieur, 
fous me Ironvouz lonj iiu> jii-lc. 

— Nons anln >> cnnihicri.aiils no soinrnts pas t>i poinlillonx, dit le 
parfonieur, il ii y aurail point d'alTaire pussiliie avec de (elles Inr- 
muliiës. 

— Oh ! dans le commerce, c'est bien diiïéront, et snrtoiit ilans lu 
parftinierie, oit tout v.i eonimc nn ;::int. dit lo petit viedhud avec un 
sourire •.\'\^v^•. Mai^, inonsit iir, en mat ère de loealion, à Paris, rien 
u'e>t iiiilirtcient. Ti nez, j'ai lu un loealaire, rue Monior^^iuil. . 

— .Morisii-nr. dit Hirolleau. je serais <lése>|>iré de retarder Notredti- 
jenner : voilà les actes. reclilie/-les, (ont ce que vous me demandez 
est entendu ; si^jnnns demain, éeliaiigeons anjcnud'lmi nos paroles, car 
demain mon areinteele doit être maiire di s li' n\. 

— Monsieur, reprit M(»liiieii\ en regardant le m.iri liand de para- 
pluies, il y a le teinie éclin, M. Cayron ne u-iit |>as le payer, nous le 
joindrons aux petits ellets pour (pie le bail aille de janvier en janvier. 
Ce sera plu- réfjidier. 

— Soit, dit llirottean. 

— Le >ou poin li\re au portier... 

— Vais, dit [iirotteaii, vous me privez de l'escalier, de l'entrée, il 
n'est pa- juste... 

— Oh ! M)us êtes li. cataire, dit d'une voix |)éremploire le petit .Mo- 
lineux. achevai sm le principe, vous devez les iniposiliuiis des portes 
et fenêtres, et votre part dans les charges. Quand tout est bien entendu, 
monsieur, il n'y a plus am une dillicullé. Vous vous agrandissez beau- 
coup, monsieur, les alTaires vont bien .' 

— Oui, dit Birolleaii. Mais le motif est autre. Je réunis quchpies 
amis ant.inl pour célibnr la délivrance du lerriloire (|ue pour leter 
ma promotion daos I ordre de la Lé;:ii)n d'Iionnenr. 

— .\li ! alil dit ^olineux, nue lécompense bien méiiléc! 

— Oui, dit Itiiotlean. l\ ul-«"'lie me sois-je rendu digiK! de celle in- 
signe et royale faveui- eu siégeant an tribunal (on^nliire, et en eom- 
b.illaul pour les Bourbons sur les marches de Saint-Rocb, au 13 ven- 
démi.iire, où je bis blessé par Napoléon ; ces titres.., 

— Valent ceux de nos braves soldats de I aneienne armée. I,e ruban 
eslrouj;e. parce (pi'il est trempé dans le san;.' répandu. 

A (es iiiiits, piisdii CnnslihilioHnrl, fliidlte.iu ne put s'cmpèchcr 
d'inviter le |)elit Moliiieiix, (pii se confondit en reniCK iinents, et se 
senlil prêt à lui |>ai(loiiniT son dédain, le vieillard reconduisit son 
nouvem loealaire jUs(pi'au palier en l'areablant de politesses. (Juaiid 
Diroiie lu bit au milieu de la cour Batave avec Cayroii, il regarda son 
voisin d lin air gogiuMurd. , 

— Je ne croyais pas qu'il prtt exister des gens si infirmes ! dit-il en 
retenant sur ses lèvres le mot bc'le. 

— ;\b ! monsieur, dit Cayron, tout le monde n'a pas vos talents. 
Birollean po.ivait se croire un homme supérieur en présenci! de 

M. Moiinenx . la rép.>ii!-o du m.ircband de parapluies le lit sourire agréa- 
blement, et il le salua d'une façun royale. 

— Je suis à la Halle, se dit Birollean, faisons raffairo des noisclles. 
Apres une heure de re( berches, Bii otlean, renvoyé des dames île la 

Halle à la rue di-s l.oiiibard>, on se consommaient les noiseltcs pour 
les dr.igées, a|)prit pir ses amis les .Malilat que le fruit srr n'élait lenu 
en gros qiii> |)ar une cerlaine niad.ime Angélique Madou, demeiir.int 
rue Periii -Gass» lin, seule maison où se liouvasveni la véritable aveline 
de Trovence et la vraie noi-elte blanche des Alpes. 

I.a rue rcrriiiIJasselin est un des sentiers du labyrinthe carrément 
enferme pai le ipiai, la rue Saiiit-Ilenis. la rue de la FeiHniH'iie et la 
rue (le la .Monnaie, et qui est comme les eiitr.iilles de la ville II y 
grouille nn nombre iuliui de mai chandiscs lu'lérogeiies et mêlées, 
I uaiiles el coipieiie-s, le hareng et la nioiisseline, la soie et les miels, 
les benires el les tulles, surloni de petits c(uiiiiierces dont Paris ne se 
doute pas plus que la plupart lies iKunmes ne se (lonlent de < e (pii so 
«uil dans !• iir pancréas, et ipii avaient alors pour sangsue un certain 
liid (lit dit (ligomi) l esi (uiipl. nr. liemeurant rue (ireinl.it Là, d";in- 
ciemies ecuiirs sont liabileo par des tonnes d'huile, les remises con- 
lieiineiil des mvriades itc bas de coton là se lient le qrun des d' iin-es 
vendues en dét.nl aux halles. Mad iine M.ulou, am ieiine leveiideiise di? 
marée, jelé-e il y a di\ ans dans te (\ ml $rr par nue liaison avec I an- 
cien piopi lét.iiii- de son fonds, et qui avait longlemps alinienh' les com- 
mérages de la Halle. él>il eue beaiilii vinle et pruvoqiiaule, alors dis- 
parue dans un excessif riiiboiipoinl. Nie baliitail le rez de» li.oisséc 
d'une m.iison jaune en mines, mais mainleiiue à (h.iqiie ei.ge p.ir des 
croix en fer. Le défunt avail réussi à se dé-fiiie de ses (imu uneiils el 
à coiivtrlir son coiumen e eu mouo)'o'e ; nialgié (|iiel(pie> légers dé- 
faiils dédiicatioii, son béiiiier-' pouv.iil i!oiie j,- ('iiiiliniier d*; loiiliiic, 
allant et venaiil dans ses mag.isiiis qui ociup.iieni des remises, des écu- 
ries el (I aïK iens ateliers où » Ile coniball.iil les iiiseï les avec succès. 
Elle n'avait ni eomi»ioir, ni caisse, ni livres; elle ne sav.iit ni lue ni 
écrire, el n pondait par des coups de |ioiup à une leiire, en la regar- 
dant ceini.ie une iiisnlie Au (l<'uieuraiii boiioe femuie, li.iule en cou- 
leur, ayaol sur la lèlc un foulard par-dessus son bonnet, se conciliant 



p.ir son verbe d'ophi( léide l'e^inic de» ch.irrciler» qui lui .nppnr!;.!pni 
ses niarcbandi'es et avec |es(|nels m-s rasiillei linissab ni par une bou- 
teille de petit blanr. Elle ne pouvait avoir aucune dlf1i( iillé avec les 
cnilivaii iirs ipii lui expédiaient ses liiiils, iU (orrespoiidai' ni avec do 
rart;eiit ( ouipliiit, seule niinieic de s'entendre entre eux, et la mère 
.M.ulou les allait voir pendant l.i belle s.ii on. ni:Otte.iu aperr;ul cette 
sauvage marchande au milieu de sacs de nobetles, de marrons et de 
noix. 

— Bonjour, ma chère dame, dit Birottean d'un air léger. 

— Ta chère, dit elle. Eh! mon fils, tu me connais donc pour avoir 
en des rapports agréables? Est-te que nous avons gardé des rois en- 
semble? 

— Je suis parfumeur et de plus aiPoint au maire du deuxième ar- 
rondissement de Paris, ainsi, comme magistral et consonunateur, j'ai 
droit à ce (lue vous |ireiiiez un aiilrc ton avec moi. 

— Je m»; maiie (piand je veux, dit la vir.igo. je ne consomme rien k 
la mairie et ne faiigue |tas les adjoints. (Jiiaiit à ma pratiipie, a m'a- 
dore, et je Irux parle à mon id('e. S'ils ne sont pas contents, ils vont 
se faire enliler aheurt. 

— Voilà les eîl'els du monopole, se dit B rolteau 

— Popole ! c'est mon filleul : il aura fait des sottises; venez-vous 
pour lui, mon respectable magistrat? ditelle en adoucissant sa voix. 

— Non, j'ai en l'honneur de vous dire que je venais en quuliié de 
consommateur. 

— Eh bien ! comment te nommes-tu, mon gars? Je t'ai pas cote vu 
venir. 

— Avec ce ton-là, vous devez vendre vos noisettes à bon marché? 
dit Biiolle.iu qui se nomma el donna ses qualités. 

— Ah ! vous êtes le laineux Birollean qu'a une belle femme! Etconv 
bien en voulez-vous de ces sucrées de noisettes, mon cher amour? 

— Six mille pesant. 

— C'est tonl ce que j'en ai, dit la marchande en parlant cnmmc une 
flillc enrouée. Mon cher monsieur, vous n'êtes pas dans les f.iinéanls 
pour marier les filles et les parfumer! (Jiie Dii u v(uis bénisse, vous 
avez de roicniialion. Excusez du peu! Nous a lez être une (ierc pra- 
ti(iue, et vous serez inscrit d.iiis h; r œiir de l.i femme (pie j'aime le 
mieux au monde, la cliere madaine Madou. 

— I Oinbieii vos iioiselles? 

— Pour vous, mon bourgeois, vingt-cinq francs le cent, si vous pre- 
nez le tout. 

— Vingt-cinq francs, dit niiolleaii, quinze cents francs! Et il m'en 
faudra peut-être des cent milliers par an. 

— .Mais voyez doue la b lie m. in haiidisc, cueillie sans souliers! dit- 
elle en plongeant son bras rouge d.ms un sac d'avelines. Et p:is « rciise ! 
mon cher monsieur. Pensez donc que les épiciers vendent leurs men- 
di.inls viiigiipiatie soiis la livre, et que sur quatre livi es ils niellent 
plus d'une livre de noisclles eu dedans Paul il que je perde sur ma 
maicb iiidise pour vous plaire? Vous èles L-eniil, mais vmis ne me plai- 
sez pas c(ire assi z pour (;a ! S'il vous en f.iiil t. ml, on pourra faire mar- 
ché à vingt fr ines, en l'.nil pas renvoyer un adjoint, ç.i porterait mal- 
heur aux mariis! Tàtez donc la belle m.ircbandise. el lourde! Il ne 
laul pas les cinqii.inle à l.i livre! c'est plein, le ver n'y est pas ! 

— Allons, eiivoyez.-nioi six milliers |ioiir deux mille fiancs et à qua- 
tre-vingt dix jours, rue du Fanbouig-dii-Temple, à ma f.ibi iqijc, demain 
do gr.iiid malin. 

— On sera pressé comme une mariée. Eh bien! adieu, monsieur le 
n)aire, sans rancune. Mais si ça vous él.iil égal, dit cl'e en suivant Bi- 
rollean d.ms la cour, j'.iime mieux vos eflels à qiiaraiile jours, i ar je 
vous f.iis trop bon mari hé, je ne |>eux pas rnrr perdre I es( ompie ! Avec 
ça ipiil a le cœur tendre, le père Gigonuel, il nous suce l'àiiic comme 
une araignée sirote nue inoncbe. 

— Eb bien ! oui, à ciiKpi.inie jours. Mais nous pèserons par cent li- 
vre:-, alin (II- ne pas avoir de creuse'^. S.ms cela, rien de f.iii. 

— Ah ! le (bien, il s'y conuaii, dit madame M.ulou. Dn ne peut pas 
lui refaire le poil. C'csl ces gueux de la rue des Loniliards qui lui ont 
dit ça ! ces gros hiups-l.^ s'entendent tous pour dévorer les pauvres 
ignt'iux. 

L agneau avail cinq pieds de liant el trois pieds de to r. elle ressem- 
bl.iil a i.iie borne b.iliillée en (olonnade a raies, el s.mis (einlnre. 

1^' parlnmeiir, peulii d.ms ses ( omliin.iisons, médilail eu allant le 
loii'.; de II me S.iiiit-llniore sur son due) avec l'Iinile de .M.ieassar, il 
raisoim.iit ses élHpielies. la fmme d»; m-s boiiieiltcs. ( aïeul. lit la e(Mi- 
lexinre du bonehou. la eonlem des anielies. El Ion dit ipi il n v a pai 
de poé-ie dans le ctmiiueice ! Newton ne (il pas plus de calculs pour 
s(ni (élebre tiiiiome ipie Birolleaii n'en f.isait pour \' Hincncr coma- 
il^ne, ( ar llliiile redevint Essence, il alîail d'une expression à l'autre 
sans (Il coun.iilre la valeur. Toutes les combiiuisims se ptessaient 
dans sa lêle, et il prenait i elle aeiiviié dans h- vide pour l.i suhst.n- 
tielle ai .ion do l.ilei.l. H.iiis sa piéoeciqialion, il d< |>.issa la rue des 
nomdmin.iis el fut obligé de icveiiir sur ses pas en se rappelant miq 
oncle. 

(.'I.iiide-Joseph Pilleraiili, au'n f«>'s marchand quinrailllcr à l'enclgnc 
de la Cioche-d Or, était une de ces physionomies belles en ce quelles 
sont : costume et moruis, ii.lellijjence et cœur, langage et pensée, luul 



'■H) 



CI^^SAU lUKOTTKAl] 



s'Ianiioiiiail en lui Seul et iiiiii|iii' |i.iiciil de iikkLiiik^ ltirol(o:iu, Pille- 
radll ;iv;ii( coin ciilir loiilcs ses alUi lions >iir «-Ile et mit (]('saiiiic, a|irt>s 
avoir ixmJii, dans le conis do sa caiiion; coninicrc ialc, sa rcniiiic (!l 
son Dis, pnis ini onfanl ado|)tir, le liK de sa cnisinicrc. (les |ifrti>s 
niiollcs l'avaient jt'U* dans nn sloicisnio olirôlirn, bt-llc docliio'' i|iii 
aniniail sa vie cl ( oimail ses dci nicr^ joins d'une teinte a la foi^ < li .iide 
ot IVoiile coinine celle qni dore lesconclurs dn soleil en liiver. Sa lélo 
niaif^re et < len^é<^ d'in» ton sévère, on l'ocre et le Ivi^tie élaienl liar- 
inoni(*nseineiil londiis, olïrait nne Ir.ipi'anle analogie avec celle (|iie les 
peintres donnent au Tenip>; mais en \v Mil(;.irisanl, les lialiiliides de h 
vie cooinieri iale avaient anuiindii clie/ Ini le caractère nioninneii>al et 
reliai hatif exagéré par lt>s peintres , le^ sliilnaires et les loiideiirs de 
pendules. De taille iiiovenne, l'illeraiilt était pinlol Irapii (juc gras, la 
nature l'avait taille pour le travail el la longévité, sa carrure ai ciisail 
une lorle chirpeule, car il était d Un teiii|ierainent sec, sans cinolion 
d'épideriiii' ; in.iis non pas inseii^iltle. rillcraiilt, peu (iéiiion>liatir, 
ainsi (|ii(> I indi(piaient son allilude (alineel sa li^iire anèlée, avait une 
scnsiliililé tout intérieure, sans phrase ni enipliase. Son œU, à prii- 
nollo vorle inélanj;ée de points noirs, était reniarcpiable jiar nne inal- 
térable lucidité. Son Ironl, ridé par dos lif^nes droites et jauni par le 
temps, était polit, serré, dur, couvert par des (lioveux d'un ^li^ ar- 
genté, tenus courts cl coiuine feiilrés. Sa bonclie fine annonçail la 
prudence et non l'avarice. La vivacité de I d'il révélait iiik; vie con- 
Icnue. Knlin la jirobité, le scnlimeiit du de oir une modestie vraie, lui 
l'aisaient comme une auréole on donnant à sa ligure le relicl'd'uue belle 
santé, rendant soi\;inle ans il avait mené la vie dure ot sobre d'un 
travailleur acliarné. Sou histoire ressemblait à celle de César, moins 
les circonstances heureuses. 11 avait élé commis jusqu'à Ircule-dciix 
ans, ses londs étaient engagés dan, son commerce an moment où Cé- 
sar employait ses économies en renies ; onlin, il avait subi le maxiiiunn, 
SCS pioches el ses fers avaient élé mis en réquisition. Son caractère 
sage cl réservé, sa prévoyance et sa réilexion malhématique avaient 
agi sur sa manière de iravaillcr. La i>lupart do ses alTiires s'éiaicnl 
conclues sur parole, cl il avait rarement eu des diriicultés. Olisci va- 
leur comme tous les gens niédilalil's. il éti;diail les gens en les laissant 
causer : il refusait alors sonvenl des marches avantageux pris par ses 
voisins, qui plus lard s'en repeulaienl en se disant que Pilleraiill flai- 
rait les fripons. H préférait des gains minimes el sûrs à ces coups aii- 
daci nx qui mctlaieul en question de grosses sommes. Il tenait les 
plaques de cheminée, les grils, les chenets grossiers, les chaudrons en 
foute et en for, les houes el les fournitures de paysan. Cette partie as- 
sez ingrate exigeait un travail mécanique excessil. Le gain n'était pas 
eu laisoii du labeur, il y avait peu de bénéfice sur ces matières lour- 
des, difliciles à remuer, à emmagasiner. Aussi avait-il cloué bien des 
caisses, fait bien des emballages, déballé, reçu bien des voilures. Au- 
cune fortune n'était ni plus noblement g:ignée, ni plus légitime, ni plus 
honorable que la sienne. Il n'avait jamais surfait, ni jamais couru après 
les affaires. Dans les derniers jours, on le voyait fumant sa pipe de- 
vant sa poite, regardant les passants et voyant travailler ses commis. 
En ISU. époque à laquelle il se relira, sa fortune consistait d'abord 
eu soixante-dix mille francs qu'il plaça sur le grand-livre, et dont il 
cul cinq mille el quelques cents francs de rente ; puis en quarante 
mille francs, payables on cinq ans sans inlérêl, le prix de sou fonds, 
vendu à l'un de ses commis. Pendant trente-trois ans, en faisant an- 
nuellement pour ccnl mille francs d affaires, il avait gagné sept pour 
cent do celte somme, cl sa vie en absorbait cinq. Tel lut son bilan. Ses 
voisins, peu envieux de cette médiocrité, louaient s:i sagesse sans la 
comprendre. Au coin de la rue de la Moimaie et de la rue Sainl-llo- 
norc se trouve le café David, où quelques vieux négociants allaient, 
comme Pilieraull, prendre leur calé le soir. Là, parfois, l'adoption du 
fils de sa cuisinière avait été le sujet de quelques plaisanteries, de celles 
qu'on adresse à iin homme respecté, car il inspirait une estime rcs- 
pec! lieuse, sans l'avoir cherchée, la sienne lui suffisait. Aussi, quand il 
perdit ce pauvre jeune homme, y eut-il plus de deux cents personnes 
au convoi, qui allèrent jusqu'au cimetière. En ce temps, il fut héroï- 
que. Sa douleur, contenue comme celle de tous les hommes forls sans 
faste, augmenta la sympathie du quai lier pour ce brave homme, mot 
prononcé pour Pilieraull avec un accent qui en étendait le sens el l'en- 
noblissait. 

La sobriété de Claude Pilieraull, devenue habitude, ne put se plier 
aux plaisirs d'une vie oisive, quand, au sortir du commerce, il rentra 
dans ce repos qui affaisse tant le bourgeois parisien; il continua son 
genre d'existence el anima sa vieillesse par ses convictions politiques 
qui, disons-le, étaient celles de l'extrême gauche. Pilieraull apparte- 
nait à cette partie ouvrière agrégée par la révolution à la bourgeoisie. 
La seule tache de son caractère était l'importance qu'il attachait à sa 
conquête : il tenait à ses droits, à la liberté, aux fruits de la révolu- 
lion ; il croyait son aisance el sa consistance politique compromises 
par les jésuites donl les libéraux aimonçaient le secret pouvoir, me- 
nacées par les idées que le Conslilulionnel prélait à Monsieur. Il était 
d'ailleurs conséquent avec sa vie, avec ses idées ; il n'y avait rien d'é- 
Iroil dans sa politique, il n'injuriait point ses adversaires, il avait 
peur des courtisans, il croyait aux vertus réjjiiblicaines : il imaginait 
Manuel pur de l?i;l excès, le gén.iral Fovcrand homme. Casimir Péricr 



Pans aiiiliitioii, l.al.iyelte un prophète poliliipie, Coiniir bon homme. 
Il avait enfin de iiuble> chimero. (le beau vieillard vivait de la vie de 
famille, il allait clie/ les llaf^on et chez sa nièce, chez leju^-e l'o|iinot, 
chez Joseph Lebas et (liez les Matifat. Personnellenicnl (|iiiiize cents 
francs fiis:iieiit raison de tousses be-oiiis. Uiiant au reste de ses revenus. 
Il l'eiiiployail à de bonnes <i'iivies,/-n pn'-senls à sa pclile nièce: il don- 
nait à diiier ipiatre fois |)ai an à ses amis chez Itolaud, rue du Hasard, 
cl les menait au spectacle. Il jouait le rôle de ces vieux garçons sur 
qui les femmes mariées tirenl (K:s lellres de change à vik; pour leurs 
faut iisie> : une partie de campagne, TOpeia, les Montagnes-Iîeaiijon. 
Pilli r.inll ('lait alors lienriMix du plaisir ipi'il doiiiiail, il jouissait dans 
le cfinr des autres. Apres avoir vendu son fonds, il n'avait pas voulu 
(piiller le (piailler où étaient ses li:ibltiiiles, cl il avait pris rue des 
nourdoimais un petit appartiimenl de trois pièces au (|iialiiei)ic dans 
uik; vieille maison 

De iiiêiiK; (pie les moeurs de Moliucux se pcicnaient dans sou 
élr.inge mobilier, de um'iuo la vie pure et simple de Pilieraull était ré- 
vélée par les disposilions inti'rieures de son apparlein(;nt, comiiosé 
d'une anlichambre, d'un salon et d'uni; chambre. Aux dimensions 
près, c'était 1 1 cellule du chuilieux. L'aiitichaiiibre, au carreau rouge 
cl frotté, n'avait qu'une fenêtre ornée de rideaux en percale à bordu- 
rcs ronges, des chaises d'acajou garnies de basane rouge cl de clous 
dorés; les murs étaient tendus d un papier vert-olive el (h-corés du 
Serinent des Américains, du jiorlrail de Bona|»artc on premier con- 
sul, el de la balaiHe d'Auslerlilz. Le salon, sans doute arrangi; par 
le tapissier, avait un meuble jaune à rosaces, nn lapis, la garniture de 
chemiuée en bron/c sans dorures, un devant de clieminéc peint, une 
console avec un vase à fleurs sous verre, une table ronde à lapis sur 
laquelle était nn porte-liqueurs. Le neuf de cette pièce annonçail 
assez un sacrifice l'ail aux usages du momie par le vieux quincaillier, 
qui recevait rarement. D.ms sa chambre, simple comme c(dle d un 
religieux ou d'un vieux soldat, les deux hommes qui apprécienl le 
mieux la 'i , nn crucifix à bénitier placé dans son alcfive frapp;iit 
les regards. Celte profession de foi chez un républicain sloïiue énioii- 
vail profondément. Une vieille femme venait faire son ménage, mais 
son respect pour les femmes était si grand, qu'il ne lui laissait pas 
cirer ses souliers, nettoyés par abonnement avec un décrotleiir. Son 
costume était simple el invariable. Il portail babitiicllemenl une re- 
dingote et un pantalon de drap bleu, un gilet de roiiennerie. une cra- 
vate blanche, et des souliers très-cou verts; les jours fériés, il mcllail 
un habit à boulons de métal. Ses babiludcs pour sou lever, fon déjeu- 
ner, ses sorties, son dincr, ses soirées et son retour au logio élaiiMit 
marquées au coin de la plus stricte exactitude, car la régularité dos 
mœurs fait la longue vie et la sanlé. Il n'était jamais question de po- 
litique entre César, les Ragon, l'abbé Loraux et lui, car les gens de 
celle société se connaissaient trop pour en venir à des attaques sur le 
terrain dn prosélytisme Comme son neveu et comme les R.igon, il 
avait une grande confiance en lloguin. Pour lui, le notaire de Paris 
était toujours un être vénérable, nne image vivante de la probité. 
Dans l'afl'aiie des terrains, Pilieraull s'était livré à un contre-examen 
qui motivait la hardiesse avec laquelle César avait combattu les pres- 
sentiments de sa femme. 

Le parfumeur monta les soixante-dix-huil marches qui menaient à 
la petite porle brune de l'appartement de son oncle, en pensant que 
ce vieillard devait être bien vert pour toujours les monter sans se 
plaindre. Il trouva la redingote el le pantalon étendus sur le porte- 
manteau placé à l'extérieur ; m.idamc Vaillant les brossait et frollait 
pendant que ce vrai philosophe, enveloppé dans nne redingote en mol- 
leton gris, déjeunait au coin de son feu, en lisant les débals parlemcii- 
laires dans le Constitutionnel ou Journal du Commrce. 

— Mon oncle, dit César, l'affaire est conclue, on va dresser les 
actes. Si vous aviez cependant quelques craintes ou des regrets, il 
est encore temps de rompre. 

— Pourquoi romprais-je? l'affaire est bonne, mais longue à réali- 
ser, comme toutes les affaires sûres. Mes ciiiquiuitc mille francs sont 
à la Banque, j'ai louché hier les derniers cinq mille francs de mou 
fonds. Quant aux Ragon ils y mettent toute leur fortune. 

— Eh bien ! connnenl vivent-ils ? 

— Enfin, sois tranquille, ils vivent. 

— Mon oncle, je vous en'.cnds, dit BiroUeau vivement ému et ser- 
rant les mains du vieillard austère. 

— Comment se fera l'affaire? dit brusquement Pilieraull. 

— J'y serai pour irois huitièmes, vous el les Ragon pour un hui- 
tième; je vous créditerai sur mes livres jusqu'à ce qu'on ail décidé la 
question des actes notariés. 

— Bon! mon garçon, lu es donc bien riche, pour jeter là trois cent 
raille francs? Il me semble que lu hasardes beaucoup en dehors de 
ton commerce, n'en sonffrira-l-il pas? Enfin cela le regarde. Si tu 
éprouvais un échec, voilà les rentes à quatre-vingts, je pourrais ven- 
dre deux mille francs de mes consolidés. Prends-y garde, mon garçon, 
si lu avais recours à moi, ce serait la fortune de ta fille à laquelle lu 
toucherais là. 

— .Mon oncle, comme vous dites simplement les plus belles choses! 
vous me remuez le cœur. 



civSAU nmoriEAU. 



21 



— Le gctiéral Kuy ni* le leiimail hica :iiili( ment tout à l'Iuiiro! 
Eiilin, va. ooiicliis : li-s li'rr.iius ne sciivoleroiit pas, lisseront u nous 
jiour inoiliê ; «piand il iauiii.til all'inirc >ix ans, nous jurons touj(»nr8 
(lufliine-. intcrtU. il y a tlis iliaiilùrs qui ilonninl Ji.s love rs, on ne 
lit'ul donc litn pritliv. Il uy a (|uunc (liante, encore est-elle iin|)os- 
sible. rot;nin n'cin|iorlera |)as nos ro;i(l>... 

— Ma leiiinie nie le disait pourtant cctie nuit, elle craint. 

— Iloguin eiiiporler no?, lomls. dit l'illerault en riant, et poiinpioi.' 

— Il a, dil-i Ile. tiop de seuliment dans le nez, et. couiine tniis les 
honnnes ipii ne peuvent pas avoir de l'einnies. il est enrajié pour... 

Apie-. avoir laissé etliapper un souiire d'incrédulil'', l'iller.nili alla 
déeliiier tl'uu livret un petit papier, éi rivil la soiiiiiie. et si^ina. 

Tiens, voila sm l.i lianipie un lion de cent mille francs pour lla- 

gon et pnur in<>i. là-s pauvres gens ont pointant vendu à ton mauvais 
drôle de du l'illet lems iiuiii/e aclioiis dans les mines de Woitscliiii 
pour compléter la soinme iJe hraves jjons dans la |)eiue, cela serre le 
ca'iii. Kt des gens si di^/iies, si noliles, la (leur de la vieille b()iiigeoi:,ie 
cnlin ! Li'ur IVere l'opinol. le jupe, n'en sait rien; ils se caclient de lui 
|)Our ne pas rempècher de se livrer à sa hienlaisance. Des gens ijui 
ont travaillt-, connue inui, pendant trente ans ! 

— Ilieu veuille dune que l'Huile coinat;eue réussisse, s'écria liirol- 
lean ; j fn serai doublement Inureux. Adieu, mon oncle, vous vien- 
«Ireï d'iier dimanche avec les Flagon. ilo>;uiu et M. Clapaion; car 
nous sigueroiis tous apres-demaiu : c'est demain vendredi, je ne veux 
faire d af... 

— Tu donnes donc dans ces superstitions-là / 

— Mon oncle, je ne croirai jamais (pie le jour où le lils de Dieu fut 
mis à mort par les lioinmes csl un jour heureux. On interrompt bien 
toult s les affaires pour le i\ janvier. 

— .\ diiii.iiu lie, dit brusquement l'illerault. 

— Sans ses opinions politiques, se dit Birolteau en redescendant 
lescalicr, je ne sais pas s'il aurait son pareil ici-bas, mon oncle. 
Qu'est-ce que lui fait la polirupie' il serait si bien en n'y soiigeanl pas 
du tout. Son eiilèleiiienl prouve ipi'il n'y a pas d'Iioinine parlait. 

— Déjà trois hem es. dit (Icsar en entrant chez lui. 

— Mmisieur, vous |>rene/. ces valeurs-la.^ lui deinandu Iléieslin en 
luonliant les broches du inarchaiid de parapluies. 

— Oui, a six, sans cominissinn — Ma femme, ap|)rète tout pour 
ma loilelti;, je vais chez M. Vau(|ucliii, tu sais poniipioi. Une cravate 
bl.iiiclie surtout. 

liirolteaii donna quelques ordres à ses coinniis ; il ne vil pas Popinol, 
devina i|ue son futur associé s'habillait, cl remonta promplemcnt dans 
s;i ( hamiire, où il trouva la Vierge de Dresde niaguili(|uemenl cnca- 
(Ih f, sflon ses ordres. 

Kh bien ! c'est gentil, dit-il à sa fille. 

— Mais, papa, dis dune que c'est beau, sans quoi l'on se moquerait 
de toi. 

— Voyez-\ous, celte fille qui gronde son père. Eh bien! pour 
mon goût, j'aime autant Iléro et Léandre. La Vierge est un sujet reli- 
gieux (pii peut aller dans une ( hapelle ; mais lléru et Léandre, ah ! je 
l'achèterai ; car le llacon d Imile m'a donné des idées... 

— .Mais, papa, je ne te comprends pas. 

— Virginie, un (iacre ! cria liésar d une voix lelenlissanle qu.tiid il 
eut fait sa barbe, et que le timide l'opinol parut eu trainanl le pied à 
cause de (lésarinc. 

L'amoureux no s'était pas encore aperçu que son iniirmiié n'exis- 
lait plus pour sa maîtresse. Délicieuse preuve d'amour que les gens à 
qui le hasard inilige un vice corporel ({uelcompie peuvent seuls re- 
cueillir. 

— Monsieur, dit-il, l.i presse pourra m.iiKJUvier demain. 

— Lh bien! (juas-lu, l'opinot? demanda César en voyant rougir 
Anselme. 

— Monsieur, c'esl le bonheur d'avoir tiouvé une boutique, arrière- 
boutique, cuisine et des chambres .m-ilessiis et des magasins pour 
douze ( cnts francs par an, rue dt>s Lini| Diamants. 

— Il f.Kit obtenir un b.iil de dix-huit ans, dil Birolteau. Mais allons 
chez M. Vaiiqiielin, nous causerons en roule. 

('esar el l'opinol montèrent en liaere aux yeux des commis élonnés 
de ces fXftrbilantes toilettes cl d'une voilure anormale, ignorants 
«|u ils étaient des grandes choses méditées par le inailre de la Heine 
des Roses. 

— Nous allons donc savoir la vérité sur les noisettes, se dit le par- 
fumeur. 

— Des noiselles? dil Popinot. 

— Tii as mon secret, l'opinol. dit le pai fumeur; j'ai là( hé le mol 
runsilU, tout csl la. L'Iiude de noisette est la seule qui ail de l'aclicm 
sur les cheveux ; aucune maison de parfumerie n'y a pensé Lu voy.inl 
la gr.iynre dllero et de l.é.iudre. je me suis dil : Si les amiein usaienl 
tant d'huile pour leurs cheveux, ils avaient uni; raison (pielcouqne; 
car les anciens sont les anciens! m.dgré les préleulioiis des modernes, 
ic suii de l'avis de lloileau sur les anciens. Je suis |iaili de là pour ar- 
river à lliuile de noiselle, gnke au petit Biandioii. Iéle\e en mcde- 
rinc. Km parent; il m'a dit qu'a l'école ses camai.idcs employaient 
rhiiil(> de noiselle pour activer la croissance de leuis inoustaclies cl 



favoris. Il ne nous manque plu- <pie la sanction de l'illnstre M. V:iii- 
qiielin. L( lairés par lui, nous ne lroni(ie.ons pas le |tnblic. Toiil ù 
l'heure j'étais à la Halle, chez une marcliande de noiselles, puui avoir 
la malieie première; dans un instant, je serai chez l'un des |ilus 
grands savants de Kraiice pour en lirer la quintessence. Les prover- 
bes ne sont pas sots, h s exlrèiiu;s se touchent Vois, mon gaiçon! le 
commerce est l'inlermédi.iire des piodnclions végétales et de la 
science. Angéljipie Madou récolte. M. Vampnlin extrait, et nous ven- 
dons une essence Les noiselles valent cinq sous la livre, .M. V:inque- 
liii v.i centupler leur valeur, et nous rendrons service peut-èlre à lliu- 
maiiilé; car si la vanité c.iise de grands tourinenls à rhoinme, un 
bon cosmétiipie est alors un bienfait. 

La religieuse admiiaiion avec I.. quelle l'opinol écoulait le père de 
sa Césaiine stimula léloquenc*! de liirotleait, qui se permit les {dirases 
les plus sauva'^es (pi'uii bourgeois |»uisse inventer. 

— Sois respcclueiix, Anselme, dil-il en enlraiit dans la nie où de- 
meurait \ ampielio, nous allnus pénétrer d.ms le s^uciiuiio do la 
science. Mets la Viergi; en évidente, sans alleclalion. d.ms la s;ille à 
manger, sur une chaise. l'onrvn (pie je m* ru'eiilorlille |ias dans ce 
que je veux dire, s'écria naïvement Birolteau. l'opinol. cet hoiiime 
me fait une impression thimicpie, sa voix me chaiific les ( nlradles et 
me cause même une légère colicpie. Il est mon bienfaiteur, et, dans 
quelques inslaiils, Anselme, il sera le tien. 

Ces paroles donnérenl lioid à l'opinol, qui posa ses pieds comiitc 
s'il cilt marché sur des œufs, el regaida d'un air in(|uiel les murailles. 
.M. \au<|iielin élail dans son cabinet; on lui aiinoiiç.i Birotte:in. L'aca- 
démicien s;ivail le parfumeur adjoint au maire el ires en faveur, il le 
reçut . 

— Vous ne m'oubliez donc pas dans vos grandeurs? dil le savant; 
mais de chimiste à parfumeur, il n'y a cpic la main. 

— Hélas! monsieur, de voire génie à la slmidicilé d'un bon homme 
comme moi, il y a rimmensilé. .le vous dois ce (\utt vous appelez mes 
grandeurs, el ne ronblierai ni dans ce monde, ni dans l'aiilre. 

— Oh ! dans l'autre, dilon, nous serons tous égaux, les rois cl les 
{•avelieis. 

— C'cst-à dire les rois el les savetiers qui se seront saintemenl 
conduils, dit Birolteau. 

— C'est votre fils, dil Vamji'clin en reg.irdanl le peiii l'opinol. hé- 
bété de ne rien voir d'extraordinaire «laiis ie cabinet où il crovail 
trouver des monslruosités, de gigantesques machines, des métaux vo- 
lants, des substances animées. 

— Non, monsieur, mais un jeune honuiic que j'aime, el qui vient 
implorer une bonté égale à volit- laleiil ; n'esl-elle pas inlinio, dit-il 
d'un air lin. Nous venons vous consulter une seconde lois, à seize ans 
de distance, sur une inatierc iinporlante, el sur laquelle je suis igno- 
rant comme un parfumeur. 

— Voyons, qu'esi-ce? 

— Je sais que les cheveux occupent vos veilles, et que vous vous 
livrez à leur analyse. Pendant que vous y pensiez pour la gloire, j'y 
pensais pour le commerce. 

— Cher monsieur Birolteau, que voulez-vous de moi? l'analyse des 
cheveux .' Il prit un petit jiapier. Je vais lire à l'AcaiL mie des sciences 
un mémoire sur ce sujet. |,es cheveux sont formés d'une quaiililé 
assez {.'lande de mucus, d'une pelile qnanliié d'huile blanche, de 
beaucoup d'Iiui'e noire verdalre, de fer, de qiielipies ;tlonies doxyde 
de nian;:ane>e, de phosphate de cli.iiix, d'une Ires-pelile qiianlile de 
carboiiale de (li.iux, de silice el de be.iucoup de soufre les diffé- 
rentes proportions de ces maliercs lont les dilléreiites couleurs des 
cheveux. Ainsi, les rouges ont beaucoup plus d'huile noire verdàtre 
(|ue les autres. 

César et Popinot ouvraient des yeux d une grandeur risible. 

— Neul choses! s'écria Birolle.iu. Comment! il se Irouve dans un 
cheveu des meiaux et des hmks' il laiit que ce soit vous, un Inmime 
(pie j(> veiiere, qui me le dise pour que je le croie. Est-ce cxlraoïdi- 
naire! Dieu est grand, monsieur Vaiicpielin. 

— Le cheveu est prt.iliiil par un organe folliculaire, reprit le grand 
chimiste, une espèce de poche ouverte à ses deux exirémilis; par 
l'une, elle lient a des nerfs et à des vaisse aix ; par l'aiilre. sort le elic- 
ven. .S. Ion quelques-uns de nos savants confrères, n parmi eux M de 
Blainville. le cheveu serait mie partie morte expulsée de cette poche 
on crypte que remplit une matière pulpeuse. 

— Cesi comme qui dirait de la sueur en bàlon. s'écria Popiiioi, à 
qui le parfumeur donna nu pelil coup de pied dans le tilon. 

Vaii(|ueliii soin il a l'id e de l'opinol. 

— Il a des moyens, n'est ce pas? dit alors Cé^ar en regardant Po- 
pinot. Mais, monsieur, si les cheveux sont morl-nés, il est impO'>sibl(> 
de les f.iire vivre, nous sommes perdus! le prospectus est absurde; 
vous ne savez |tas comme le public est dnMc, on ne peut pas venir lui 
dire.. 

— (^tii'il a un fumier sur la tëlf>. dil Popinot voul.inl encore faire rire 
Vauquelin. 

— Des cat.itomlx's aériennes, lui icpoiidii le chimiste on conlinuanl 
la plaisanterie. 



22 



CivSAK BIUOITIlAU. 



— Va mes hoisoUi'8 qui suiil iicheléesl s'ùcria llirolleau scnsihiu à lu 
lu'i'lc (-olUlll('|ci.lll^ Mai-i |i()iiri|it()i vt-iiil-oii des?... 

— ltab!>iir('Z-\()ns, dit Vaiiqiioliii ni sniiri.iiit, je vois (jn'il s'a^il de 
i|iic!(|ii() >('( iTl poiii i'iii|i('i In r les ( hcveiix de loinUer ou de Itl.iiicliir. 
Kliiiiic/. voila mou o|iiiiioii mu la luaiieie ;i|ii-es Ions mes travaux. 

ro,.inol dressa les oifille> eouime uii lieviu elliayé. 

— La dc( ojuiaii.iu di; eeile sultsiauce iuor(e ou vive est, selon moi, 
produite par riiiteniiplion de l:i sccielion des uiatieres eoloraiites, ec 
(|ui i'\|ili<|ii( r.iil eoinmeut dans lo rlimals lioids le poil des auiuiaux à 
belles lourrnies palil ut blaucliil peudaiil I hiver. 

— Ileui ? l'upiuol. 

— Il e>l «'Nideut, I éprit \ au(|ueliii, que l'alU'ralioi) des eheveliircs 
est due à des elian;;euieuls sidiiis dans la teui|irr.ilurc uiilbiaiite .. 

— Ambiant"', Popinol ! retiens, retiens ! eria (iuMir. 

— Oui, dit Vauipicliii, au l'inid et au eliaud alternalil's, ou à des \A\6- 
nomenes iutéiieuis (|iii pioduisent le menu.' eliel. Ainsi [Hdbabli ui< lit 
les mi'îraiues et les aireeiiniis oéplial.di;i(pies absorbent, dissipiîtil ou 
déplacent les lluidcs j'énéralcnrs. L'inioiieur regarde les médetins. 
(Juant à leMéiieiu', arrivent vos eosméli(pies. 

— Eb bien ! monsieur, dit liiiolieau, vous me rendez la vie. J'ai 
songé à vendie de llmile de noistuie. en pensant que b s anciens f.ii- 
saient nsaj;e d bulle jiour leurs ebeveux. et li-s .uicitiis sont les anciens, 
je suis de l'avis de lidibau. Poiircpioi les a'.bletes oignaient-ils?.., 

— L bulle d'olive vaut l'buile de noisette, dit Vaiupielln, (|ui n'cicoii- 
lait pas Hirotleau. Tonte buile est bonne poiu' prcjscrver le bulbe des 
impressions luiisibles aux substances qu'il contient en travail, nous di- 
rions en (liss(»lulinn, s il ^'agissait de cliimie. IV-ut-ètre avez-vous rai- 
son ! riiiiile de noisette posscile, tn'a dit Dupnylren, im slinuil anl. Je 
cberebeiai à eoimaitre les dilliéreiices qui existent entre les huiles de 
faine, de colza, d'olive, de noix, etc. 

— .le ne me suis donc pas trompé! dit Biroltean Iriomphaleinenl, je 
me suis rencontré avec un graïul liomme. Maeassar est enConeé ! Ma- 
cassar, monsii-nr, est un cosuiéliiine donné, c'est-à-dire vendu et vendu 
cher, pour faire pousser les cheveux. 

— (Iber monsieur Birotleau, dit Vauciuelin, il n'est pas venn deux 
onces d'huile de .Macassar en Kurope. Ltuiile de M.ieassar n'a pas la 
moindre action sur les cheveux, mais les Malaises rarbctenl au poids 
de l'or à cuise de son inlluence conservatrice sur les cheveux, sans 
savoir que l'huile de baleine est tout aussi bonne. Aucune puissance ni 
chimique ni divine... 

— Ob ! divine... ne dites pas cela, monsieur Vauqnelln. 

— Mais, cher moubieur, la première loi que Dieu suive est d'être 
conséquent avec lui même : sans unité, pas de puissance... 

— Ah I vu comme ça... 

— Aucune puissance ne peut donc faire pousser de cheveux à des 
chauves, de même que vous ne teindrez jamais sans danger les cheveux 
rouges on blancs; mais en vantant remploi de I hude, vous ne com- 
mettrez aucune erreur, aucun mensonge, et je pense que ceux qui s'en 
serviront pourront conserver leurs cheveux. 

— Croyez-vous que l'Académie royale des sciences voudrait iip- 
prouver".'... 

— Oh ! il n'y a pas là la moindre découverte, dit Vauquelin. D'ail- 
leurs, les charlatans ont tant abusé du nom de lAcadémie que vous 
n'en seriez pas plus avancé. Ma conscience se refuse à regarder l'huile 
de iioisi ite comme un prodige. 

— (Juelle serait la meilleure manière de l'extraire? par la décoction 
ou par la pression '.'dit Biioiteau. 

— Par la pression etitre deux plaques chaudes, l'huile sera plus 
abondante; mais obtenue par la pression entre deux plaques Iroides, 
elle sera de meilleure qualité. Il faut l'appliquer, dit Vauquelin avec 
bouté, sur la peau même et non s'en frotter les cheveux, autrement 
reflet serait manqué. 

— Retiens bien ceci, Popinot, dit Birotteau dans un enlhousinsme 
qui lui endainmait le visage. \ ous voyez, monsieur, un jeune liomme 
qui comptera ce jour parmi les plus beaux de sa vie. Il vous connais- 
sait, vous vénérait, sans vous avoir vu. Ah I il est souvent question de 
vous chez moi. le nom qui est toujours dans les cœurs arrive souvent 
sur les lèvres. Nous prions, ma femme, ma fille et moi, pour vous, tous 
les jours, comme on le doit [lourson bienfaiieur. 

— C'est trop pour si peu, dit Vauquelin gêné par la verbeuse recon- 
naissance du parfumeur. 

— Ta, ta, ta ! fil Birotleau, vous ne pouvez pas nous empêcher de 
vous aimer, vous ciui n'acceptez rien de moi. Vous êtes comme le so- 
leil, vous jetez la lumière, et ceux que vous éclairez ne peuvent rien 
vous rendre. 

Le savant sourit et se leva, le parfumeur et Popinot se levèrent aussi. 

— Regarde, Anselme, regarde bien ce cabinet. Vous permettez, mon- 
sieur? vos moments sont si précieux, il ne revie dra peut-être plus ici. 

— Eb bien ! êtes-vous content des affaires? dit Vauquelin à Birot- 
teau, car eiilin nous sommes deux gens de commerce... 

— Assez bi' n, monsieur, dit Birotteau se retirant vers la salle à 
manger, où le suivit Vauquelin. Mais pour lancer celte huile sous le 
noiird'Essence Comagènc, il faut de grands fonds .. 

— Essence et Comagène sont deux mots qui hurlent. Appelez votre 



cosmélhpic Huile de Birotleau. Si vùim ne voulez pas meiire votre nom 
en évidence, |U'eiie/-eii un autre. Mais voila la Viei|,'(! (k' lliesde. Ah! 
moiisiem Itirolleaii, vous voidez (pie nous nous (pnllions brouilb'-s. 

— M(msiem Vaucpielin, dit le |iai fmiieiir en prcnaiil les inaiufi du 
chimiste, celte tareié n'a dit prix (pie par l.t perhisiau('(ï que j ai mise 
à la clieic lier, il a l.d ii fiire fouiller loiitt; l'Allemagm! pour la trouver 
sur papier de liliine et avant la lettre, je savais (pie vous la désiriez, 
vo-* oceiipations ne vous permetlaieiit pas de vous la piociirer, ji; me 
suis {'.lit votre commis-voyageur ; agréez donc, non une; niécb.iiile |!ra- 
viire, mais dcrs soins, une solliciiiiile, des pas v\ dtiiiiarclies (pii proii- 
V(nit un (lévoneiuenl absolu. ,ranr.iis voulu (pie vous soubailassiez (piel- 
qiies sub tances ipi il f.iililt aller cbercber au biiid des pi('(ipi( es, et 
venir vous dire : Les voila! Ne mi> rebisez pas. Nous avons tant de 
cbanccis pour être oublies, laissez moi me mettre moi. ma femme, ma 
(ille et Iv. geiiilre (pie j'aurai. Ions sous vos y^ iix. Vous vous diiez en 
voyant la \ ieige : Il y a de bonnes gens qui |)eiisent à moi. 

— J'accepte, dit Naïuiuelin. 

Popinot et Biroltean s"(>ssuyftrent les yeux, tant ils furent émus de 
l'accent de boule ipie mil l'acidéuiicien h ce mot. 

— Voulez vous combler voire bonté? dit le parfumeur. 

— (Ju'cst-ee / (il Vampielin. 

— Je réiiiiis queltpies amis... Il se souleva sur les talons, en prenant 
néanmoins un air bmiible... Autant pour célébrer la délivrance du ter- 
ritoire, (lue pour fêler ma nmniuation dans l'ordre de la Légion d'hon- 
neur... 

— Ah! dit Vaiupielin étonné 

— Peut-être ni(!suis-je rendu digne de celte insigne et royale faveur 
en siégeant au tribiin.il consulaire et en combaltant pour les lioiiibons 
sur les marches di; Saint-Roch au treize veiidéiuiaire. où je bis blessé 
par Napoléon. .Ma femine donne un bal dimaiielie dans vin;^l jonrs. ve- 
nez-y, monsieur. Faites-nous I iKumeur de diiier avec nous ce jour-là. 
Pour moi, ce sera recevoir deux fois la croix. Je vous écrirai bitMi à 
i avance. 

— Eh bien! oui, dit Vauquelin. 

— Mon ( œiir se gonfle de |)laisir, s'écria le parfumeur dans la rue. 
Il viendra chez moi. J ai peur d avoir oublié ce qu'il a dit sur les che- 
veux, lu t'en souviens, Popinot? 

— Oui. iTionsienr. et dans vingt ans je m'en souviendrais encore. 

— Ce grand homme! quel regard et tpielle pénéiration! dit Bicl- 
teaii. Ah ' il n'en a fait ni une ni deux, (Jii premier coup, il a deviné 
nos pensées, et nous a donné le moyen d'aballre l'hiiile de Maeassar. 
Ah! rien ne peut faire pousser les cheveux, M.icassar. lu mens! Pojii- 
iiot. nous tenons une fortune. Ainsi, demain, à sept heures, soyons à 
la fabrique, les noisettes viendionl et nous ferons de l'huile, car il a 
beau dire que toute huile est bonne, nous serions perdus si le public 
le savait. S'il n'entrait pas dans notre huile un peu de noisette et de 
parfum, sous quel prétexte pourrions-nous la vendre trois ou quatre 
francs les quatre onces? 

— Vous allez être décoré, monsieur, dit Popinol. Quelle gloire pour... 

— Pour le commerce, n'est-ce pas, mon eiifanl? 

L'air triomi)bant de César Birotteau sûr d'une fortune, fut remarqué 
par ses commis, (pii se firent des signes entre eux, car la course en fia- 
cre, la tenue du caissier et du patron les avaient jetés dans les romans 
les plus bizarres. Le contentement mutuel de César et d'Anselme trahi 
par (les regards di|domafiqiiemenl échangés, le coup d'œil plein d'es- 
pér tncc que Popinol jeta par deux fois à Césarine annonçaient quel(|ue 
événement grave et coujirniaienl les conjectures des commis. Dans 
celle vie occupée et quasi claustrale, les plus petits accideuls prenaient 
l'intérêt que donne un prisonnier à ceux de sa prison. L'atlilude de 
madame César, qui ré[iondait aux regards olym|)iens de son mari par 
des airs de doute, accusait une nouvelle entreprise, car en temps ordi- 
naire madame César aur.iit été coniente, elle que les succès du détail 
rendaient joyeuse. Par extraordinaire, la recelte de la journée se mon- 
tait à six mille francs : un étail venu payer quelques mémoires arriéiés. 

La salle à manger et la cuisine éclairée par une [letile cour, et sé- 
parée de la salle à manger par un couloir où débouchait l'escalier 
pratiqué dans un coin de l'arrière boutique, se trouvait à l'entresol, 
où jadis éiail l'appartemenl de Cé^ar et de Constance; aussi la salle à 
manger où s'était écoulée la lune de miel avait-elle l'air d'un petit sa- 
lon. Durant le dîner, Ragiiel, le garçon de confiance, gardait le maga- 
sn ; mais au dessert les commis redescendaient au magasin, et lais- 
saient César, sa femme et sa fille achever leur dîner au coin du feu. 
Celle habitude venait des Ragon, chez qui les anciens us ( t contiimes 
du commerce, lonjourseii vigueur, maintenaient entre eux et les com- 
mis réiiorme distance qui jadis existait entre les maî'res et les appren- 
tis, (iésaiine ou Conslance apprêtait alors au parfumeur sa tas>>e de 
café, qu'il prenailassis dans nue bergereaii coin du feu.,Peiid.int celte 
heure César mettait sa femme au làii des petits événements de la jour- 
née, il racontait ce qii il avait vu dans Paiis, ce qui se passait au fau- 
bourg (lu Tenqile, les d.flicullés de sa faiiricalion. 

— .Ma femme, dit-il (piand les commis furent descendus, voilà certes 
une lies [tins imporlanies journées de notre vie ! Les noisettes ache- 
téiîs 'a presse hydraulique prête à manœuvrer demain, l'affaire des 
terrains conclue. Tiens, serre donc ce bon sur la Banque, dil-ii en 



CLbAi; IJ1K0TTF.au. 



2?i 



lui rcinellani le inniiibl de (Mlnaiill. La reiil.iuration dt; r;t|)|iarl(Miic'U( 
déciili*', nuire a|t|i:«i ti'iiiciit :in^'iiiL-ii(t*. Mon l>ii>li ! j'ai vu, CuurUaluve, 
un Ikhiimii* bien Mii^iilii-r ! Kl il racoiil.i M. Moliiii-ux. 

— Je vois, lui ré|>t>ii<lit sa rciiiiiif en riiiliTioiii|iaiil au luiliou d'une 
lirade (|iic lu t'(>> fiiili-lUr de di'iix cciil iinllc lianes ' 

— i]'ffl vr.ii, ma li-miiu', ilil Itî pai finuciir avec une r.iiissc linnii- 
lilë. Cunnneiit |>av< ronvnons cela, bon Dieu / car d l.iul cuni|ili'i' pour 
rieu les lerr.ii.is de la .Madcloiiio dcbiiuus ù duvonir un jour lu plus 
beau quartier de Paris. 

— In jour. ( é-ar. 

— ilél.is ! dit-il en continuant sa plaisanterie, mes trois luiiliemes 
nu me xandKMil un million (pie dans six ans. El comment paver deux 
cent milli Ir-tuesy re|>ril César en lai anl im ^;esle d'ellVoi. lii bien! 
nous les paverons ce|ieiidanl avec cela, dit-il en tirant de s:i pocliu 
une noisette prise chez madame M.idoii, el pnicieuseineul gardée. 

Il m >ntra la noiseitu entre ses deux doigts a licsariue ei a Constance. 
Sa iemmu ne dit rieu, m d» Ci.'sarinu intriguée dit eu scrvunl lu café ù 
60U père : — .\li ça ! papa, lu ris? 

Le parluineiir. aussi bien ipie ses commis, avait surpris pendant le 
diner les regards jutés par l'opinul à Césarinc ; il voulut uclaircir sus 
(oiipv<)us. 

— Kli bien ! (ilille, cette noisette est cause d'une révolution au lo- 
gis. Il y aura, des ce soir. (pieli|u'iin de moins sons iiolru loil. 

Ce ariiii; repuda sou père en ayant l'air du dire ; Que m'importe! 

— i'opiool s'en va. 

(,iiioiipie César lût un pauvre observateur et qu'il eût |)ré[)aré sa 
dernière phrase autant pour tendre nu piège à sa lillo (pie jotirarii- 
ver à sa ( réalion de la maison .\. P ■pi>ot el comi-agme, sa tendresse 
paternelle lui lit deviner les seiiliuienls coidiixpii suriiieiil du cœur 
de sa (ille. Ileurirenl en roses ronges sur ses joues, sur son Iront, et 
colnierent ses yeux (|u'elle baissa, (a'sar crut alors a (piel(pies |iaroles 
éehaiigees entre Césarine el Pnpiiiot. il n'en (-tait rien : ces deux en- 
fants s'entendaient, couiiiiu tous les amants timides, sans s'élre dit un 
mot. 

(Joelqucs moralistes pensent que l'amour est la passion la plus invo- 
lonlaire, la plus désintéressée, la moins calciilalricc de toutes, excepté 
toulefois raiiionr iiinteriiel. Celle opinion ( omporte une erreur gros- 
sière. Si la plupart des hommes igiioi eut le^ raisons (pii roui aimer, 
toute sym|)atliie pli)si pie on morale n'en est |ias moins basée sur dis 
calculs r.iils par l'esprit, le sentiment ou la briilaiité. L'amour est une 
passion esseiiliell 'ineiil égohie. (jui dit égoisine. dit prolo.id cah ni. 
Ainsi, pour loulespiit fra|ipt'- seulement des résultats, il peut sembler, 
au premier abord. iiivrai>emblal)le ou singulier de voir un>; belle lille 
comme Césarine éprise d iiu pauvre CMlant boiteux et à cheveux rou- 
ges. ISé.imnoius, ce pliéiiomene est en harmonie avec raiithméii(pio 
des stMitiments bourgeois. LexpCupier sera reiidrt^ compte d' s maria- 
ges toujoura observés avei; iim; cunslanle surprise el (pii se lont entre 
de grandi s, de belles femmes cl de petits hommes, enlie de pelites, (fe 
laides créatnies et d(> beaux gar(,'ous. Tout homme atteint d'un dé.aut 
de (onlormalion quelconi|ue, les pieds bots, la clandic.itinn, h^s di- 
verses gibbosiiés, I excessive laiileiir. les taches de vin rép.mdues sur 
la joue, les b'uilles di; \igue, l'iiilii mité de Rigniu el antres mouslriio- 
sités independanus de la volonté des fnndali iirs, n'a (pit; deux par- 
lis à pn lidre : ou se rendre ri doulable on devenir d'une exi|niso 
bmilé ; il ne lui est pas permis de llolter entre les moyens leime- ha- 
bituels à la plupart deshuumies. Dans le premier cas, i| y a lalenl, gé- 
im ou fun e : un homme n'inspire la teneur ipie |)ar la pnissaiiee du 
mal, le respect (pie par le génie, la peur (|ne par beaucoup d'esprit. 
Dans le second (as, il se l'ail adorer, il se prèle admirablement aux ly- 
Miinies iémioiiu's, et s.iil mieux aimer (pre n'aiment les gens d'une 
irréi rochable corporence. 

Levé par des gens vertueux, par les H.igon, modèle de la plus ho- 
imi aille buiiigeoisie, el par son oncle le juge l'opinul, Anselriie avait 
élécmidiiil, et par sa candeur et par ses seniimcnls religieux, à rache- 
ter son léger viic corporel par la perfection de .son caradeie. Frappés 
(|e celte leiid.iiice ipii rend la jemiesse si attrayante, Cousianee cl Cc- 
sar avaient son\eiit fait l'élogi- d .\nseline devant Césarine: mesipiins 
d ailleurs, ils étaient grands parraine et cumprenaienl bien les ( hoses 
du cd'ur.Ceséloges iniuveieiil dereebo (lie/, une jeune lille (|iii, malgré 
son iniji ceuce, lut dans les yeux si purs d'Anselme un sentiment \io- 
Icnt. toujours tlalleiir. quels que soient Tige, le rang el l.i touiiiiin! de 
l'aniant. Le petit l'opinot devait avoir be.iucoup plus de raison qu'un 
bel homme damier une femme Si sa femme élait belle, il eu serait 
fou jus(jn'a SOI) d- niier jour, son amour lui doniier.iit de l'ambition il 
se tuerait pour rendre sa femme heureuse, il la laisse ail maîtresse au 
logis, il irait au-d>'vaut de la diMiiinalion. Ain-i pensait Césarine invo- 
lontairemenl et pa?» aii>si cri'imeiit. elle eulrevov.iil à vol d'oisc.iu les 
inoissiiii^ de Cimonr el r.iisonnail par compar.iisoii : le boidniir de 
.sa mère et lil devant s(!s veux, elle ue soiili il.iil [i.is d.intre sie. son 
iiisiim t lui montr.iil dans .\iis,lni(! uu autre Ce>ar perfeetioniK' par 
I eilucalion, comme elle I était p.ir l.t sienne : elle rèv.di l'opinot maire 
d'un arrondisseiiieul, el se plaisait ,i .se peinde ipiétant un jour a sa 
p;iroiss(> I iiiniiie s.i nieie à Saint-lloi h Klii a\ail tini p.ir ne plus s'a- 
pcrcoN oir de l.i dilïércnce qui distinguait la jambe gauche de la jambe 



droite chez Popinot elle eût été capable de dire : Mo» bnitc-l-il? Lllu 
aimait celle prunelle m limpide, et Hulail plu a voir reifet que nrodiii- 
sait son regaid sur ces veux qui brillaient aussih'tt d Un leii piidupie ut 
he baissaient mélaiicoli(|uemeut. Le premier clerc du Ruguin, dcoé 
de ((•tt(; préi ()( (• expé:ieure due a l'Iidiilnde des affaires, A'cxandre 
Crollat, avait nu air moitié cvit'(pie, moitié bonasse, qui revoit.. il 
Cés.irine, déjà revoit e par les lieux (uinmiius de sa coiiversalion. 
Le silence de Popinol trabissail uu esprit doux, elle aimait h- sou- 
rire a demi mélancoliipie (pie lui inspiraient d iiihigmliante^ vulga- 
rités ; le» niaiseries qui lu f.iisaient sourire excilaieiil toujours ipiclque 
répiilsinii chez elle, ils Kouiiaicnt ou se coiilristaieiit ensemble, licite 
bupériorité n'umpè'ch.iit pas Anselme du se précipiter a I ouvrage, et 
son inl.iti;.'alile ardeur plaisait a liésarine, car elle diviu.iilque si les 
autres commis disaient : u Césarine épousera le premier cleic de 
M. Rogiiin, » Anselme pauvre, boiteux el a cheveux loux, ne dc^cs- 
pérail pas d'obtenir sa main. Uue grande espérance prouve un grand 
amour. 

— Où va t-il? demanda Césarioe à suu père eu essayant de |ircnJ: c 
un air iiidiUérent. 

— Il s'établit luedes Cin(]-Diamants, et ma foi! à la grâce de Ditu, 
dit Dirotteau dont l'exclam.iliuu ne fut comprise ni par s;i lentme ni 
par sa lille. 

iju.iiid Birotleau rencontrait une difliculté morale, il faisait comme 
Il 1- iusuclcb devant un olislacle, il se jetait a g.iiichc ou a droite . il 
changea doue de conversation en se pruniettant de caiikcr de (Ait»- 
rinc avec .sa femme. 

— J'ai rai onié les craintes et tes idées sur lloguiu à ton oncle, il 
s'est mis à rire, dil-il à lioiistancc. 

— Tu ne dois j.imais révéler ce que nous nous disons entre noiib, 
s'écria lioiislaiice. Ce pauvre Hogiiin esi peut-être le plus honnéle 
homme du monde, il a cinquanlc-liiiit ans, et ne peuae plus sans 
doiiie... 

Elle s'arrêta court en voyant Césarine attentive, el la montra par un 
coup (l'œil à César. 

— J'ai donc bien fait de conclure, dit Birotleau. 

— .Ma:s tu es h; maître, lépoudit-elle. 

Cé.sar prit s;! femme par les mains el la baisa au front. Celte ré- 
ponse était toujours chez cite un concnicmeui tacite aux projets de 
son mari. 

— Allons, s'éciia le parfiiineur en descendant à son magasin et par- 
iant à ses commis, l.i boutique se terniera à dix heures. .\Iessiems. un 
coup de main ! Il s'agit de tiausporler pendant la nuit tons les meiildes 
du premier au second ! Il faut mettre, comme on dit, le» |M:iits pots 
dans les grands, aliu de laisser demain à mou archileclu le» coudées 
franches. 

— Popinol est sorti sans permission, dit César en ne le voyant pas. 
Eh ! mais, il ne couche pas ici, je l'oubliais. Il est allé, pciisa t-il, ou 
rédiger les idées de M. Vaui|uelin, ou louer sa boutique. 

— Nous counais-ous la cause de ce déménagement, dit Céleslin en 
parlant au nom des deux autres commis et du llaguel, groupes der- 
rière lui. Nous sera-l-il permis de féliciter monsieur sur un honneur 
qui reiaillit sur toute la bouliipie... Popinot nous a dit ipie monsieur . 

— Kh bien! mes enl'Mits, (lue voulez-vous! on m'a décore. Aui-ii. 
non-seulement à i aiise de la délivraucu du teiriluire.mais encore | oiir 
fêler ma promotion dans la Légion d'houiicur. réimi»sous-nous nos 
amis. Je me suis peut-être rendu digue du cuti(; insigne cl rnyalu fi- 
veiir en siégeant au tribunal consul.iire el en combatlaul pour la Cau e 
royale ipie j'ai défendue... à votre âge, sur les marclies de S.iiut-Ibich. 
au Irei/e vendémiaire: el, ma foi, Napoléon, dit I empereur, ma bles.se! 
J'ai été hles-é à la cuisse encore, cl madame Hagon m'a p.mse. Am z 
du cnuiage, vous serez récompensés! Soilà. mes enfants, comme un 
malheur n'est jamais perdu. 

— On ne se baitr.i plus d.ins les rues, dit Céleslin. 

— Il faul rcspérer, dit César, qui partit de là pour faire une mer- 
curiale :'i ses commis, et il la lermina par une invit.ilion. 

La pcrspei tive d'un h. il anima les trois commis, llaguel et Virginie 
d'une ardi ur qui leur donna la dextérité des cqurlibristes. I ous ,ill.iiciit 
et venaient cli.irijés p.ir les escalieissins rien casser ni rien renverser. 
A deux heures du m.itin, le dérneii.igemenl ét;iit opéré. César et sa 
femme coucher' nt au second étage. La cli.imbre de Popinot de\int 
celle de Céleslin cl du second conmiis. Le troisième étage fut un 
garde-meuble prn\ isoire. 

Possède de (elle m giielique ardeur que produit l'aniuence du lloide 
nerveux et (jiii f.ni du di.iphragme un biasici chez les gens auibitii iix 
ou amoureux agités p.ir de grands desseins, Popinot si (Unix cl si tran- 
quille av.iii piallë comme un chev.d de race av.itit la cour.sC, dans la 
boutique, au soi tir de table. 

— l.iiras-tu donc? lui dit Céleslin. 

— (Jiielle joiirnck;! non cher, je m'établis, lui dit-il à l'oreille, cl 
M. César est décoré. 

— Vous êtes bien heureux, le patron vous aide, s'écria Ctnosiiu 
Popinot ne répondit pas, il disparut poussé comme par uu vent fu- 

ticux, li: Vent du succès! 

— Oh! heureux, dit à son voisin qui veriiiaifdes éliqaellcs un coni- 



24 



CÉSAR BmOTTKAU. 



mis occupé à melire des p;inis par (loiiiaincs, le patron sesl aporçu 
des yi'nx «P'ii P<i|»iiiol l'ail :t niadcnioisollt' (]csariiio, cl comme il esl 
Ircs-liii, if palron, il se ({(•li.uiassf tl' Aiiscliuo ; il si-rail dillii ilc de le 
icriiscr. lapiunl à st-s paiciils. (Icksliii piciid colle rouerie pour de la 
péiii'io^ilé. 

Aiiseliiie l'opiii'tl dc^ceiidail la nie Saiiil- llniioië et courait rue des 
Deux-énis, peur s'emparer d'(ui ji uue liiMume <pie sa fecuntle rue 
coiuuitTciale lui de-i);uail roiunu' le priiu ipal insirunteul de sa loi- 
tuue. I.e juj;i' l'op'""' •'^•''^ rendu ^e^vi(•e au plus li.iltile eommis- 
voyapeur de Paris, à celui (|ii(' sa Irioniplianle locpu'le cl son ;icii\il(' 
lin'iil pins lard suiuonuiifr \'illus(rc. Voué s|)éeiaieineul à la chapel- 
lerie et a VArliclt' /'«ir/s.ce roi des voya^eu^s se nomniail cm orc pu- 
reinenl et sini|>lcmcnl IJaudissarl. A vinjjl-deiix ans, il se signalait di-jà 
par la puissance de sou maguélisuie conuuercial. Alors lliiei. I ti-il 
joveiix, le visage expressif, une nicinoire inlali^ahle, le coup d'teil lia- 
l)iie à saisir les j^oOls de cliacmi, il incrilail d'clre ce qu'il lut depuis, 
le roi des conunis-voyageurs, le lùdrç.tis \).<v cxcelltuce. (JueU|ues 
jours auparavant, ropiiiot avait rcucoulré (Jaudissart, (jui s'était dit 
sur le point de parlir: l'espoir de le Ironver encore à Taris venait 
donc de lancer l'amoureux sur la rue des Deux K(U>, où il appril tpie 
le voyageur avait rcleiin sa i)laee aux Mc'^sageiies. l'oiir faire ses 
adieux à sa cliere capitale, (iaudissarl était aile voir une pièce nou- 
velle au Vaudeville : Popiuol résolut de l'atiendrc. Conlier le place- 
meui de l'huile de noisetle à ce précieux nielleur en œuvre des inven- 
tions ii>archandcs, déjà clioyé par les plus riches maisons, n'était-ce 
pas tirer une lettre de change sur la lorluue. Popinol possédait Uau- 
dissarl. Le commis-voyageur, si savant dans lart d'entortiller lesi^ens 
les plus rehelles, les petits marchands de province, s'était laissé entor- 
tiller dans la première conspiralion tramée contre les Bourbons après 
les Cent-Jours. (Jauilissart, à qui le grand air était indispensahle, se 
vil en prison sous le poids d'une accusation capitale. Le juge Popinol, 
cbari;é de rinblruclion, avait mis Gaudissarl hors de cause en recon- 
naissant que son imprudente sottise l'avait seule coin|>romis dans celte 
allaire. Avec un juge désireux de plaire au pouvoir ou d'mi roya- 
lisme exalté, le malheureux conimis allait à l'échalaud. Gaudissail, qui 
croyait devoir la vie au juge d'instruction, nourrissait un profond 
désespoir de ne pouvoir porter à son sauveur qu'une slérilc recon- 
naissance. Ne devant pas remercier un juge d'avoir rendu la justice, 
il élait allé chez les llagon se déclarer houime-lige des Popinol. 

En attendant, Popinot alla nalurellement revoir sa bontiiine de la 
rue des Cinq-Diamants, demander l'adresse du propriétaire, aiin de 
traiter du bail. Fn errant dans le dédale obscur de la grande Halle, el 
pensant aux moyens d'organiser un rapide succès, Popino* saisit, rue 
Aubry-le-Boncher, une occasion unique et de bon augure avec lacinclle 
il comptait régaler César le lendemain. En faction à la porte de l'hôtel 
du Comnierce, au bout de la rue des Deux-Ecus, vers minuit, Popinot 
entendit, dans le lointain de la rue de Grenelle, un vaudeville linal 
chanté par Gaudissarl avec accompagnement de canne significalivcmeul 
traînée sur les pavés. 

— Monsieur, dit Anselme en débouchant de la poi te et se montrant 
soudain, deux mots! 

— Onze, si vous voulez, dit le commis-voyageur en levant sa canne 
plombée sur l'agresseur. 

— Je suis Popinot, dit le pauvre Anselme. 

— Suffit, dit Gaudissarl en le recotmaissant. Que vous faut-il? de 
Pargenl? absent par congé, mais on en trouvera. Mou bras pour un 
duel? tout à vous, des pieds à l'occipui. Et il chanla : 

Voilà, voilà 

Le vrai soldat français ! 

— Venez causer avec moi dix minutes, non pas dans votre cham- 
bre, on pourrait nous écouter, mais sur le quai de l'Horloge, à cette 
heure il n'y a personne, dit Popinot, il s'agit de quelque chose de plus 
important. 

— Ca chauffe donc, marchons! 

En dix minutes, Gaudissarl, maître des secrets de Popinol, en avait 
reconnu l'importance. 

Paraissez, parfumeurs, coiffeurs et débitants ! 

s'écria Gaudissarl en singeant Lafon dans le rôle du Cid. Je vais eni- 
paumer tous les boutiquiers de France et de Navarre. Oh! une idée! 
J'allais partir, je reste, et vais prendre les commissions de la parfu- 
merie parisienne. 

— Et pourquoi? 

— Pour étrangler vos rivaux, innocent! En ayant leurs conmiis- 
sions, je puis faire boire de l'huile à leurs perfides co méiiqucs, en 
ne parlant et nem'occupanl que de la vôtre. Un fameux tour de voya- 
geur ! Ah ! ah ! nous sonnïics les diplomates du commerce. Fameux ! 
Quant à voire prospectus, je mon charge. J'ai pour ami dcnfanco Aii- 
doche Finot, le fils du chapelier de la rue du Coq, lo vieux qui m'a 
lancé dans le voyage pour la chapellerie. Andoche, qui a beaucoup 



d'esprit, il u pris celui de toutes les tAtes que coiffait son père, il est 
dans la littérature, il fait les pc lits théiUres au Courrier df s Sprctaelet. 
Son |M;re, vieux chien plein de raisons |MMir ne pas aimer lesprit, ne 
croit pas à l'i-sprit . impossilili; de Ini piouvt;r (pi(! l'esprit se v(;nd, 
(pi'iin fait hutiuie d.ins l'osiiiil. Kii fait d'esprit, il ne ( (umail rpu; le 
lr(tis-six. Le vieux l-'inot prend le petit Finot par lamine. Andoche, 
homme capal)l<>, mou ami <railleiirs, et je ne fraye avec les suts que 
commi>r( ialenient, I inol lait des ih-viscs poiu' le Fidèle l'er^^ei', (pii paye, 
tandis que les jomiiaiK où il se donne un mal ih; galérien le nourrissent 
de couleuvres. Soul-ils jaloux d.ius (ctte pariie-là! C'est comme dans 
Varticlc l'dris. Finot avait uue superbe comédie on un acte pour ma- 
demoisidh; Mars, la plus lameust; dos fameuses, ah! en voilà une (pie 
j'aime ! Lh bien ! [loiir se voir jouer, il a été forcé de la |iort(;r a la 
Gaité. Andoche eonnail le prosp(!ctus, il entre dans les idées du mar- 
chand, il n'est pas fier, il limoiisiiiora noire prospectus (gratis. .Mon 
Dieu! avec un bol de |iuiich et des gâteaux ou le régalera, car, Po- 
pinol, pas de farces : je voyagerai sans eoiiuuission ni Irai^, vos c(»n- 
currenls payeront, je les dinilonnorai. EnteiKlons-noiis bien. Pour moi 
ce succès est une affaire d'honneur. Ma récompense est d'ôlro u.ir(,on 
de noces à voire mariage! J'irai en llalie, en Allemagne, on Angle- 
terre ! J'emporte avec moi des affiches on toutes les langues, les fais 
apposer partout, dans les villages, à la porte des églises, à tous les 
bons endroits que je connais dans les villes de province I Elle brillera, 
elle s'allumera, cette huile, elle sera sur toutes les tètes. Ah ! votre 
mariago ne sera pas un mari.ige on délnimpe, niais un mari.ige à la 
b.»rit;oule! Vous aurez votre Césarine ou je ne m'appellerai pas l'ir,- 
i-usniE ! nom que m'a donné le père Finot, pour avoir fait réussir ses 
clia|ioaux gris. En vendant votre huile, je reste dans ma partie, la tète 
humaine; l'huile et le chapeau sont connus pour conserver la cheve- 
lure publique. 







Le sieur Ragon était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure de casse- 
noisette.. . et souriant toujours. — page 26. 



Popinot revint chez sa tante, où il devait aller coucher, dans une 
telle fièvre, causée par sa prévision du succès, que les rues lui sem- 
blaient être des ruisseaux d'huile. Il dormit peu, rêva que ses cheveux 
poussaient follemenl, et vit deux anges qui lui déroulaient, comme dans 
les mélodrames, une rubrique où était écrit : Huile césarienne. Il se 
réveilla, se soiivenani de ce rêve, et résolut de nommer ainsi l'huile de 
noisette, en considérant celte fantaisie du sommeil comme un ordre 
céleste. 

César el Popinol furent dans leur atelier, au faubourg du Temple, 



CÉSAR BIROITKAU. 



25 



birii avant l'arrivée des lutiscUes. En :itlL>iulunl les porteurs de nia- 
d.iiiie Mailoii, Popinot racoiit:i triumphalement sou traité d'alliance 
avec tiaii*lis<>art. 

— Nous avons l'illustre (i.iiiilissirt , nous >>oiuiU('s niillioniiairos ! 
s'cc'iia II* parfuiiKiir en Itnii.uil la niaiii à von caissii r île lair (|iit.- dut 
iitt-iiilio Louis \1V eu accueillant le niarcclial de Villars au retour de 
heu.iiu. 

— iNous avons bien autre chose encore, dit l'Iieureiix conitnis en 
sortant de sa |ioelie un houleille à loruic écrasée eu fiçon de ( ilrouillu 
el à côtes; j'ai trouvé dix mille llacons semblables à ce modèle, tuut 
rabii(|ués. tout prêts, à (piatre sons et six nmis de terme. 

— Anselme, dit lliiolleau coulemphiit 1 1 lorme mirilicpie du lla- 
( un, bier lil prit un Ion grave), dans les Tnileiies, oui, pas plus tard 
(pi'liier, lu disais : Je réussiiai. Moi, je dis aujourd'bni : Tu réussiras! 
Hiiatre sous ! six mois de terme ! une lurnie ori({inale ! Macassar branle 
dans le mancbe ; (pielle 

botte portée à riniile de 
Macassar ! Ai-]e bien fait 
de m'eniparer des seules 
noisettes (|ui soi( ni a l'a- 
ris ! i>ti doue as-tu trouvé 
ces flacons? 

— J'attendais l'heure 
d<; [tarler à Gaudissart, 

el je llanais... ' 

— (!omM)e moi jadis ! 
s'écria Birotteau. 

— Eu de^eendant la 
rue Anbry-lc-Bon< lier , 
j'aperçois chez lui ver- 
riiT en gros, un mar- 
chand de verres bomlus 
et de cages, qui a des 
magasins immenses, j'a- 
perçois ce flacon... Ah! 
il m'a crevé les yeux 
( onime une iinnièrc su- 
bi(e : nue voix m'a crié : 
Voilà Ion affaire! 

— Néconunerçanl ! Il 
aura ma tille, dit l!é>ar 
en grommelant. 

— J'entre, el je vois 
des milliers de ces fla- 
cons dans des caisses. 

— Tu t'en inlormes? 

— Vous ne mecrnyez 
pas si gnioUe! s écria diiu- 
lonrenscment Anselme. 

— Né( ouimerçant, ré- 
péta Rirolledu. 

— Je demande des ca- 
ries à mettre des petits 
Jésiis de cire. Tout en 
m ir( bandant les cages, 
je blâme la (orme de 
(es flacons. Conduit à 
une confession pénerale, 
mon marchand avoue 
de til en aiguille que 
l'aille et Bouchot . (|ui 
ont manque dernieie- 
ment, allaient entrepren- 
dre tu) cosmétique et 
vonlaifiii des flacons de 
forme étrange ; il se m»i- 
liail d'eux, ilexiei- moi- 
tié conqxant ; hiill*; et 
Bouchot, dans I espoir 
de réussir, lâchent l'argent, la faillite éclate pendant la fabrication . 
les syndics, sonmiés de payer, venaient de transiger avec lui en lais- 
sant les flacons et I argent louché, comme- indemnité d'une labriealion 
prétendue ridicule et sans placeuienl possible. Les flacons (oillenl 
huit sous, il serait heureux de le> domier à (piaire. Dieu sait condiien 
de tenq)s il aurai! en magasin une forme ipii n'est pas de vente - Voii- 
le/-voiiN vous engager a en foiniiir par dix mille à (pi.ilre sons ' je puis 
von> d<''b irrasscr de vos flacons, je suis ( ommis chez .M. Biroltean. Kl 
je ientame, cl je le mène, et je domine mon homme, el je le cbaulle, 
el il est à nous. 

— (Juaire sons! dit Biroltean. Sais-tu que nous pouvons mettre 
l'huile à trois francs cl gagner trente sous en en laissant vingt a nos 
delaillants? 

— Lbnilc césarienne! cria l'opinot. 

— L'Iioile césarienne '.'... Ab ! monsieur l'amoureux, vous voulez 




Alloz. esclaves, dil-il aux mnrniitoni m se dnipant, voilà de l'or, — r»r.r 28. 



flatter le père et la lille. Eli bien ! soit, va pour l'huile césarienne ! les 
(lésais avaient le monde, ils drv allait avoir de fameut cheveux ! 

— t!ésar él.iit chauve, dit Tiqùiiol. 

— Tarte (|u il ne se-t pas servi de notre huile, on le dira! A trois 
francs l'huile césai ieiiiic. I liuiic di- Maca-s.ir coûte le double. Gaudis- 
sart est la, nous aurons cent nnlle fiaiu s d.iiis laiiné'-, ( .h iioiin iin- 

fio-iOiis tontes les litrs (pii se lespccteiit df doiU'- fla( oiis par au. ilix- 
mil Irancs' Soit dix-huit nulle teles, cent (|uatrc-viiigt mille francs. 
Nous sommes inilhonnaires. 

Les noistltes livrées, Kagiiet. les ouvriers, Fopinol, César, en éplii 
cberenl une «pianlité sulli^aiile, et il y eul avant quatre heures quel- 
ques livres d huile, i'iqtiiiot alla pié^enler le produit à Vaiiquelin, (|ui 
lit présent à l'opinot d'une formule pour niél' r l'esSi'iice de noisette a 
des corps <d<-agiiieux moins cliers, et la pailnmei . l'o|)iiiot se mil aus- 
sitôt en instance pour obtenir un brevet d invention et de perfeclion- 

neineiit. Le dévoué (iau- 
dissart prêta l'argent 
pour le droit (iscal a l'o- 
pinot, (pii avait l'ambi- 
tion de payer sa moitié 
dans les Irais d'elablis- 
seiuent. 

La prospérité porte 
avec elh; une ivresse à 
latpielle les hommes in- 
férieurs ne résistent ja- 
mais. Celte exaltation 
eut un résultat f.icile à 
prévoir, (irindot vint, il 
présenta le cro(piis cido- 
rié d'une délicieuse vue 
intérieure du hilur ap- 
parieiiient orné de ses 
meubles. Birotie.iii, sé- 
duit, eonseiilil à t<nit. 
.\ussilot Icsin.içous don- 
néieiit les coups de pic 
qui lirent gt-mir la mai- 
son et Consl.ince. Son 
peintre en bâtiments , 
M: l.uurdois. un lort ri- 
che eutieprenciir i|ui 
s'cii^.igeail à ne rien né- 
gliger, parlait de doru- 
res pour le salon. En 
entcud.tiit ce mot. Cons- 
tance intei vint. 

— Monsieur Lonrdois, 
dit-elle, vous avez tren- 
te mille livres de niite, 
vous b.ibitcA une ni.iison 
à vous, vous pouvez v 
faire ce (pie vous vou- 
lez; mais nous aiilre^... 

— .Madame, le coni- 
nierce doit briller et ne 
pas se laisser éci aMT jiar 
i'arislociatie Voil.i d'ail- 
leurs M. Birolleau d.ins 
le gouvernement, il est 
en évidence... 

— Oui, mais il est en- 
core en boutupie, dit 
Conslance devant ses 
commis et les cin«| per- 
sonnes qui récoiil. lient ; 
ni moi, ni lui, ni ses 
ami», ni ses eun<-niis, ne 
roulilieront. 

Biroltean se souleva sur l.i pointe des pieds en retombant sur se» 
talons a |dn-ieuis reprises, les malus croisées derrière lui 

— .Ma femme a raison, dit- il N'ou> serons modestes dans la prospé- 
rité. D'ailleurs, tant qu'un hoinnie < si d.nis le coinniene. il doit èire 
sage en ses dtq>euses, réservé dans son luxe , la loi lui en fait une (dili- 
palioii, il ne doit pas S(î livrer à drt (iri>entrt rxcftiiret. Si I agran- 
di»seiiiint cle mou Itn.il et sa décoration dépassaient les bornes, il s€- 
r.iil impindentà moi de les ex( éder, vous-même vous me blâineriez, 
Lonrdois. b' (pi.iilier a les yeux sur moi, les gens qui réussiNseiii onl 
des jaloux, des envieux! Ah! vous s;«nrez cela bientôt, jeune homme, 
dit-il .1 lirindoi; s'ils nous calomnient, ne leur donnez pas au m(uas 
In u de médire. 

— M l.i calomnie, ni la médi^anie ne peuvent vous atteindre, dit 
Lonrdois; vous êtes tiaiis une po»iiion hors ligne, et vous avez une si 
grande habitude du romnicrce, que vous s;ncz raisonner vos entre- 



26 



CO:SAH lilHOTTKAU. 



|)iisC)i : voii» illes un ma/in — C'o^l vrai, j'ai i)iii-liiiiu cxpti imn u dt*t< 
aflMirt's : ^()ll^> savez |(iiii quoi iiolro aKratitli»NCini ni? Si je mois un 
l'uil (li*(lil rrlativi'iiiciit à l'cNactiUuie. c't'bl (|iiu... 

— ^oll. 

— I<]|i hiiMi ! ma fciiinic i>l moi nous rcmiissotis (|iii'l(|iirs amis, au- 
tant |Miiir ('('lcl)i°< I la ili'liMaod- du (cniloijo i|iu' pour Irtcr ma pru- 
inolioii (lan^ loi tire de la l.('-;;iiin d'iKinncnr. 

— (lommt'iil I lomnuMil' dit Loin dois, iU vous ont doiUK' la noix? 

— Oui; |)i'Ul-i''HT mo suis-jr rendu dinui" d«; i i-ll»? iusinuc cl roy.ilo 
fuvonr en sii-^canl au IriUiin.il consni.iin- cl eu (oinhatl.iut pour la 
cause rosalc au 15 veudcuii.iirc, à S.iiiii-iVicli, où je lub blesse par Na- 
poléon Venez avec voire l'eunue el votic demoiselle.., 

— Kneli inle de riiouuem (|ue vous dai;,'nrz me l'aiio, dil le libéral 
Lonrdo;s. Mais vous êtes nu l'.ireenr, papa Itirollean : vous voule/. élre 
silr i|m' je ne vous niani|nerai pas de parole, el voilà pour(|Uoi vcuis m in- 
vile/,. Kli bien ! je prendrai me- plu- baliiles ouvrier^, nous b nius nu 
feu denier pour-éilu'r bs peiiiinies; nous avons des procédés dcssic- 
catiK, car il ne l.inl pas danser dans un brouillard uxliulé par lu plâtre. 
On vernira pom- oter loiite odeur. 

Trois jour- après, b- ((unuierce du quartier était en émoi |)ar l'an- 
nonce du b I (|ue préparait Itiioileau. C.bacun pouvait dadi urs voir 
les étais extérieurs nécessiiés par le cb ingénient rapide; tie l'escalier, 
les tuyaux carrés en boi- par où lombaii'ijl les décombres dans des 
tombereaux (|ni slalionnaieul. Les ouvriers pressé^ (pii Iravaillaienl 
aux llambeauv. car il y eul des ou\riers dejour el des ouvriers de nuit, 
l'aisaieut ariéter les oisil's. les cm ieu\ dans la rue, el les commérages 
s'appuyaient sur ces préparalils pour annoncer d énormes somptuo- 
sités. 

Le (lin)aucbe indiqué pour la conclusion de l'alfaire, M. el madame 
Ibigiui. lonele l'illeraidt. vinrent sur les (jualrc bem-es, après vêpres. 
Vu les démolilions, di>ail l'.ésar, il ne [tnl inviter ce jour-là que Cbarles 
Claparoii, Cruilal et boguiu. Le noiaire apporta le Journal des Dé- 
bats, où M. de la Billardière avait l'ail insérer lariicle suivant : 

« Nous apprenons que la délivrance du territoire sera (élée avec 
a eniboiisia me dans louie la France, mais à Paris les nu-mbios du 
« corps mmiicipal ont senti que le moment était venu de rendre à la 
« capitale ceite splendeur qui, par im sentiment de convenance, avait 
« cessé pcmiaul l'occupalion étraiigéie. (Miaeuu des maires et des ad- 
« joints se propose de donner un bal : l'hiver promet donc d'être très- 
« brillant: ce mouvement national sera suivi. Parmi toutes les féics 
« qui se préparent, il est beaucoup question du bal de Al. BiroUcau, 
« nonuné chevalier de la Légion d'honneur, el si connu par sou dé- 
« vouement à la cause royale. M. Birotleau, blessé à l'aflairede Saiut- 
« Hocli, au treize vendémiaire, et l'im des juges consulaires les plus 
« estimés, a doublement mérité cette laveur. » 

— (lonune on écrit bien aujourd'hui 1 s'écria César. L'on pirle de 
nous dans le journal, dit-il à Pilleraull. 

— Kh bien ! après'? lui répondit son oncle, à qui le Journal des 
Débats était parliculièrement antipathique. 

— (]ei article nous léra peut-être vendre de la Pâte des Sultanes et 
de l'klau t'arminaiive, dil tout bas madame César à madame Hagon 
sans partager l'ivresse de son mari. 

Madame Hagon, grande l'emme sèche et ridée, au nez pincé, aux 
lèvres minces, avaii un faux air dune marquise de l'ancienne cour. 
Le tour de ses yeux était attendri sur.uue assez grande circonférence, 
comme ceux des vieilles femmes <|ui ont éprouvé des chagiins. Sa 
Contenance, sévère et digne, quoique affable, imprimait le respect. 
Elle avait d'ailleurs en elle ce je ne sais quoi d'éirange qui saisit sans 
exciter le rire, el que sa mise, ses façons expliquaient : elle portait 
des mitaines, elle marcl^ait en tout temps avec une ombrelle à canne, 
send)lable à Celle dont se servait la reine Marie-Antoinette à Trianon; 
sa robe, deuil la couleur favorite était ce brun-pàle nommé feuille- 
morip. sétalaii aux hanches par des plis inimitables, et dont les douai- 
rières d'autrefois ont em|M)rté le secret. Fdie conservait la manlille 
noire garnie de dentelles noires à grandes mailles carrées; ses bonnets, 
de forme antique, avaient des agréments qui rappelaient les décbi- 
quetures des vieux cadres sculptés à jour. Elle prenaa du tabac avec 
celle exquise propreté et en faisant ces gestes dont peuvent se souve- 
nir les jeunes gens qui ont eu le bonheur de voir leurs grandlantes et 
leurs grand'meres remettre solennellement des boites d'or auprès 
d'elles sur une lable, en secouaui les grains de tabac égarés sur leur 
fichu. 

Le sieur Bagou était un petit homme de cinq pieds au plus, à figure 
de casse-noisette, où l'on ne voyait que des yeux, deux pommettes ai- 
guës, un nez el un menton ; sans dents, mangeant la moitié de ses 
mots, d'une conversation pluviale, galant, prétentieux et souriant 
toujours du sourire qu'il prenait pour recevoir les belles dames que 
diliéreuls hasards amenaient jadis à la porte de sa boutique. La poudre 
dessinait sur son crâne une neigeuse deiui-luue bien raliss'e. flanquée 
de ili u\ aileions que séparait une petile queue serrée par un ruban. Il 
porliiil 1 babil bleu-barbeau, le gilet blanc, la culolie et les b is de 
soi-', des souliers à boucles d'or, des gants de soie noiie. Le trait le 
plu- saillant de son caractère était daller par les rues lenanl son cha- 



peau a lu main. Il avait l'air d'un mcHsager de b chambre des pairs, 
d'un huissier du cabinet du roi. d'un de ces (;ens «pii sont plaies au- 
pre> d nu pouvoir ipieleoiique di: manière à recevoir son rellel tout en 
restant fort pm de chovu. 

— Lb bien ! Itiroiteaii, dit il d'un air magistral, le repeiis-tu, mon 
gardon, de nous avoir éi onlés dans ce leiu|>»-Ia'/ Avons-nou:, jamais 
d()iili> de la leconnaiss aiice de nos bien-aimés soiivetain- .' 

— Vous devez être bien heureuse, ma there pclilc, dil madame Ra- 
gon à madame liirolteaii. 

— Mais oui, répoiidil la belle parfumeuse toujours sous le cbaiiuc 
de celte oiiiliielle à canne, de ces hoiinils à papillon, des manclics 
justes cl du grand iicbii à la Julie que portail mail.iine l'agon. 

— Cé--ariiie esl chaniiante. Vrin z ici, la belle eulaiil, dit madame 
Bagou de sa voix de lete el d un air protecienr. 

— l'erons-uous les alïaire.s avaiil le diiier .' dit l'oneli! l'illeranll. 

— Nous attendons M. (!l ipanm, dil l'opiin, je l'ai lai-i-é s'babillaiil. 

— Moii'-jeiir Ho^uiii, dil (lesar, vous l'avez bien prévenu que nous 
dînions dans un iiaTliant peiil eniresol... 

— Il le trouvait superbe il y a seize ans, dit Constance on murmu- 
rant. 

— Au milieu des décombres et parmi les ouvriers. 

— B^di! vous allez voir un bon enlanl (|ui n'est pas difficile, dil 
Bogiiiii. 

— J'ai mis Bagiiel on faction dans la bouiiqiie, on ne passe plus par 
notre porte; vuii^ avez vu tout démoli, dil fiCsar au noiaire. 

— Poiinpioi n'avez-vous pas amené voire neveu? dit Pilleraull à 
madann; llagou- 

— Le verrous-lions? demanda Césarinc. 

— Non, mon ( ceur, dil madame Bagou. Anselme travaille, le cher 
enfant, à se tuer. Cette rue sans air el sans soleil, cette puante rue des 
Cinq-Diamants m'effraye; le ruisseau est loujoiirs bleu, veil ou noir. 
J'ai peur qu'il y périsse. Mais quand les jeunes gens ont quelque chose 
en lèle ! dil elle à Césarine en faisant un geste qui expliquait le mot 
léle par le mol cœur. 

— Il a donc passé son bail? demanda César. 

— D hier et par-devaul notaire, reprit Bagou. Il a obtenu dix-huit 
ans, mais ou exigi; six mois d'avance. 

— Eh bien! monsieur Bagon. êies-voiis content de moi? fit le par- 
fumeur. Je lui ai donné là le secret d nue découverte... enfin! 

— Nous vous savons par cœur. César, dit le petit Hagon en prenant 
les mains de César et les lui pressant avec une religieuse amitié. 

Bogiiin n'était pas sans inquiétude sur i'eniree en scène de Ciapa- 
ron, dont les moeurs et le ton pouvaient elTrayer de vertueux bour- 
geois : il jug' a donc nécessaire de préparer les esprits. 

— Vous allez voir, dit-il à Uagou, à Pilleraull el aux dames, un ori- 
ginal qui cache ses moyens sous un mauvais ton efl'rayaul; car, d'une 
posiiion très-inférieure, il s'est fait jour par ses idées. 11 prendra sans 
doute les belles m.inières à force de voir les banquiers. Vous le reu- 
contrerez peul-èlre sur le boulevaid ou dans un café, godaillant, dé- 
braillé, jouant au billard : il a l'air du plus grand llaudrin... Eh bien ! 
non, il étudie el pense alors à remuer l'iadusirie par de nouvelles con- 
ceptions. 

— Je comprends cela, dit Birotteau ; J'ai trouvé mes meilleures idées 
en flânant, n'est ce pas, ma biche? 

— Claparon, reprit Boguiu, regagne alors pendant la nuit le temps 
employé à chercher, à combiner des affaires pendant le jour. Tous 
ces gens à grand talent ont une vie bizarre, inexplicable. Lb bien ! à 
travers ce décousu, j'en suis t'-nioin, il arrive à son but : il a lini par 
faire céder tous nos propriétaires, ils ne voulaient pas, ils se doutaient 
de quelque chose, il les a mystifiés, il les a lassés, il est allé les voir 
tous les jours, et nous sommes, pour le coup, les maîtres du terrain. 

Un singulier bmum! broum! particulier aux buveurs de petits verres 
d'eau-de-vie et de liqueurs fortes annonça le personnage le plus bizarre 
de celle hisloire, cl l'arbitre visible des destinées futures de César. Le 
parlumeur se précipita dans le petit escalier obscur, autant pour dire 
à Baguei de fermer la boutique que pour faire à Claparon ses excuses 
de le recevoir dans la salle a manger. 

— Comment donc! mais on est irès-bieu là pour chiquer Us lég... 
pour cbifiier, vcux-jedire, les affaires. 

Malgré les habiles préparations de Boguin, M. et madame Bagon, 
ces bourgeois de bouton, l'observateur Pilleraull, Césarine el sa mère, 
furent d'abord assez désagréablement afléciés par ce prétendu ban- 
quier de la haute volée. 

A l'âge de vingt-huit ans environ, cet ancien commis voyageur ne 
possédait pas un cheveu sur la tète, el portait un perruque frisée en 
lire-bouchons. Celte coiffure exige une fraîcheur de vierge, une trans- 
parence lactée, les plus charmantes grâces féminines; elle faisait donc 
ressortir ignoblement un visage bourgeonné, brun-roog'-, échauffé 
comme cebu d'un conducteur de diligence, el dont les rides préma- 
turées exprim lient par les grimaces de leurs plis [irofonds et plaqués 
une vie iiberl ne dont les mallieurs étaient encoriî allesiés par le 
mauvais éial des dents el les points noirs semés dans une peau ru- 
guetisi;. Claparon avait l'air d'un comédien de province qui sait loiis 
les rôles, fait la parade, sur la joue duquel le rouge ne tient plus, 



CKSAK bmOlTKAU. 



27 



ërcinlù pnr ses Ciligiios, lis lèvres |>ùlcii>cs, la bii^'iii.' loiijouri aliTle, 
lii'iuu |ii'iid.iiit I jvrt-^Hi', le rc^aitl bans piidnir, ciitiii ( oiiiproMictiaiil 
p.ir M"- ni!>.li's. Ui'lli! li^iiif. allmiiiM- p n la jnyt iih- lliiiilit'i ie ilii piiii<:l», 
iltMiiriilail la (;ravilé iUs aH.lilL•^. Aussi r.illiii-il a (] apuoii ili- lun^in-b 
l'ImIi s iiiiiiiii|ii(!) iivaiil ili- parvenir ;'i se composer nn niainiiiucn liar- 
niiiiiir avec 8<)ii inipoiLinci; posliclu*. |ln l'iilt-l avait :is^iste à la loi- 
Iclh: (lu ('Ja|iai'tin, connne (in ilirecitMir (Je s|i(-ctn( le impiirt dn di-biit 
de bon principal adeur. car il licnd)lail (|.ie le^ li diiliidcN gr(ls^ cres 
d>' ('(-II)' \ic iiisou(ionso ne vinssent :i eclaicr a l.i sinl.uf dn liainpiicr. 
— P.iiic l(> moins possilile, lui av:iil il du. Jamais ini bampiicr ne l>a> 
vaul'iil ajjil. pL'n-c!, médili', (mouIc cl pesr.Aiiisi. (loiu' avoir hicii l";iir 
(J nn l>an(|iii(rr, ne ii\> rien on dis des ( lioses insi^^nilianles. Eteins Ion 
«'il ('tîTillanl fl relld^-ie ^'lavo, an ris(pie de le rendre hèle. Kn poli- 
tiipie, sois pour le ^onveinemenl. et jette-toi dans les généralités, 
comme : Le Und^^el est lourd. Il n'y a pas de lrans.icliiin> posMble> 
entre les partis, la s libéraux sont dati^eienx. Les lionrboiis doivent 
evitei tout coullil. Le libi>rali>me est le manteau d'inléréls coalis* s. 
Les iioui bons nous ménagent une ère de pilt^ijérile, sonleiion^-les, 
si nous ne les iiioioiis pas. La l'iance a lail assez d'e.\pcrien('es poli- 
li(pies, etc. Ne tt^ v:mlre p.is sur tontes b s l.d)les, songi- (jne (n as ù 
coiiseiver la dignité d un millinmiaire. Ne ren<lle pa^ (on tabac coinme 
fait nn iiixaiide; joue avec ta tabatière, regarde souvent à les pieiK ou 
a^i plafond av.tiil de repondre, eulin donne-lui l'air prolond. Surtout 
dei'.iis-toi de la m;dbenrense lialiitode de loiulur à lonl. Dans le 
monde, un b.impiier doil p.naiire las de loucher Ah (,à ' lu passes les 
nuits, les clnllres le reudenl brûle, il l'aul rasscmblei' tant d éléments 
pour l.incer une alT.iire! tant d'éludés.' Sintonl, dis b(;:meoup de mal 
des aiiaires. Les aliuires sont lotndes, pesantes, diflii iles, éjiini uses. 
Ne sors pas de là et ne spi cille rien. Ne va pas, a table, chauler les 
farces de Berangcr, et ne bois pas trop. Si lu te grises, lu perds ton 
avenir. Ito^nin te sm veillera : lu vaste IruuNcr avec des peus moiaiix, 
des bour(;eois vertueux, ne les el'lraye pas eu lâchant quelques-uns de 
tes princi|ies d Vstaminet. 

Celle inerctniale avait produit sur l'esprit de Charles Claparon un 
efret pareil à (ehn que pioduisaieni sur sa personne ses haliil» neufs. 
C(; joyeux s.ins-sou( i, l'ami de lonl le monde, habitué à des V(;temeiils 
débrailles, commodes, et dans les(|U( Is son corps ii'élail |.as plus gêné 
que M)ii esprit dans sou langage, maintenu d.ins des habits neufs que 
le tailleur avait lail attendre cl (|u il essayait, roide comme nn picpiet, 
inquiet de ses mouvemeiils comme de ses phrases, retirant s.i main 
imprudemment av.meee sur un llacon on sur nue boile, de même (pi il 
s'ari était an milieu d Une phrase, se signala donc par un désaccord ri- 
sible à rt)bsei vation de l'illcraull. Sa liguic ronge, sa perrn(|ue à lire- 
boiich'ins égrdlards déuienlai( m sa tenue, conune ses pensées cuiii- 
battaient ses dirt^s. Mais les bous bourgeois finirent par |)rendre ces 
conlinuelles dissonnaiices pour de la préuccupatiuit. 

— Il a tant d'all.iires, di-ait Hogniu. 

— Les affaires lui donnent peu d'éducation, dit madame Ragon à 
Césarine. 

M. Iloguin entendit le mot et se mil nn doigt sur les lèvres. 

— Il est riche, habile el d'une excessive probité, dit- il en se bais- 
sant vers inadauu; llagon. 

— Ou peut lui passer quelque chose en faveur de ccsqnalilcs-là, dit 
Pilleranil à Itagoii. 

— Lisons les actes avant le dîner, dit Rogiiin, nous sommes seuls. 
Mad.iine lla^'ou, Césarine et Constance laissèrent les eoiilriclanls, 

Pilleraidl. l\a^ou, Ces.ir, Iloguin et lilaparon, écouler la lecture (pi(.> lit 
Alexandre lirottat. liésar s giia, au prolit d un elieiil de Iloguin, une 
oblig.ilioii de quarante mille franc-, hvpolhequés sur les terrains et les 
fabriques situés dans le faubourg du Temple; il leuiit à Itoguin le bon 
de i'illeranlt sur la nam|ue, donna sans reçu les vingt mille francs d'ef- 
fets de sou poi tefeiiilie et les cent (|uaraiile mille Irniics de billets à 
l'ordre de Cl.iparon. 

— Je n'ai point di' reçu à vous donner, dit Claparnn, vous agissez 
de votre côtt; chez .M. Rognin comme nous du mjlre. Nos vendenis re- 
cevront chez lui leur prix en argent, je ne m engage p is à aulie chose 
qii à vous faire trouver le complémenl de voire part avec vos cent 
quaraule nulle fr.iiies defh'ts. 

— C'est juste, dit Pillerault. 

— th bien! messieurs, rappelons les dames, car il fait froid sans 
elles dit Ciaparon en regard. ml Itogiiiii (omme pour savoir si la plai- 
santerie iietarl pas trop forte. Mesdames! Oh! madeiudiselle est sans 
doute votre demoiselle, dil (]lapariMi en se tenant droit el regardant 
fiiiotleau, eh breo ! vous u êtes pas mdadroit. Aueniu' des ro-es que 
vous avez distillées ne peut lui «^ire comparée, el peut-être est-ce parce 
que viMis avez dislillé des roses que... 

— .Ma foi, ilit Ro^uiii en iulerrompanl, j'avoue ma faim. 

— Kh bien! dlinms, dit Riniilean. 

— Nous allons diiier par-devant notaire, dil Ciaparon en se rengor- 
geant. 

— Vous faites beanroup d'aff lires, dit Pillerault en se mettant à ta- 
ble auprès de liliparon avec iulention. 

— Èx<essivemenl, par grosses, répondit le banquier: mais elles sont 
lourdes, épineuses, il y a les canaux. Oh ! les canaux ! Vous ne vous 



liguiez |ias conibieii les < .maux noU'» oecupeiil ! el cela M comprend. 
Le gouvernement veut de> canaux. \m canal est un beMiiii (pii e la'l 
généralement Miilir d.ms le» départemenlft el qui ctmcerne Ions le» 
coriiiiit l'ces, vous savez! L"s lleiives, a dit Piscal, honi lif* chemins 
(pii marehenl. Il l.iiil donc des mari liés-. L'S marchés dé|>eudent de \.\ 
terrasse, car il y a d eflroy.diles lei rassemenis, le leriassemnit regarde 
l.i cl.isse paris re, di: la les emprunts ipii en delioitive sont rendus aux 
I aiivres! Vohaiie .1 dit : Cnnnur, rinuids. iii> aille! .M.iis le giuMr- 
nemeiil a ses ingenierirs i|ui I éclairent ; il est difiicih- de le iiiellie dé- 
duis, à moins de s'entendre avec eux car l.i l!liauihre !... Oh' nioii- 
sienr, la Ui.imbre nous donne un m. il ! elle lie veut pas compieudre 
l.i (|ueslion |)olilique cachée sous la que-lion linauciere. Il y :i in.uivaise 
foi de part et d'autre. C'roirez-Miiis une chose / Les Kelier, eh bien ! 
Fraii(;ois Keller e^t un orateur, il attaque le gouvernement a propos de 
fonds, à propos de canaux. Renlié chez lui, mon g.iillard nous trouve 
avec nos projiosiiio is, elles >-onl f.ivorables, il f.iiil s'arranger avec re 
gorivernemeiil dilo, lorrl à l'heure insolemmeiil altiqué. L'intérêt de 
I or.ileiir et lelui du baïupiier se (lio.|ueul, i.oiis sommes entre d. iix 
\\-ii\l Vous comprene/ maintenant eommeiit les alT.iircs deviemnnt 
épineuses, il f.iul satisf.rire tant de monde : le» < Dimiiis, les chaiiih>es, 
les aulichauibres. |( s ministres... 

— Les ministres'/... dil Pillerault, qui voulait absolument péiiëlrcr ce 
coassocié. 

— Oui, monsieur, les mirristres. 

— Eh bien! les journaux ont donc raison, dit Pillerault. 

— Voila mou oncle dans la politique, dil Rirutleau, M. Ciaparon lui 
fait bouillir du lail. 

— Kncore de satané-, farceurs, dit Ciaparon, rpic ces journaux. .Mon- 
sieur, les joiirn.iux nous euibrouillenl lonl : iU nous servent bien tpiel- 
quelois, mais ils me font passer de cruelles nuits; j'.iimera>s mieux les 
passer aulreiiKiit ; enlin, j'ai les yeux perdus à force de lire et de cal- 
culer. 

— Revenons aux ministres, dit Pilleranil espérant des révélations. 

— Les ministres ont des exigences piireineui gouvernementales. M.iis 
qu'est-ce que je inauge là, de l'ambroisie ' dit Cl.iparon en s'rntei rom- 
pant. Voila de ces sauces qu'on ne mange <]ue dans les maisons bour- 
geoises , jamais les gargoliers... 

A ce mot, les llenrs du bonnet de madame Ragon sautèrent comme 
des béliers. Ciaparon comprit que le mut était ignoble, el vunlul se 
rallr luer. 

— l)ans la haute banque, dit-il, on aptielle garqotier» les chefs de 
cabarets éieg mis Véry, les Frères l'iovençaux. Eli bien! ni ces infâ- 
mes gargoliers, ni nos savants < uisiiiiers ne nous doimenl de san< es 
moelleuses; les uns font de l'eau claire acidulée par le citron, ks an- 
tres foui de la chimie. 

Le diiier se passa lonl entier en attaques de Pillerault, qui cherchait 
à sonder ( cl homme el qui ne rencontrait que le vide ; il le regard.» 
couiiiie nn homme dangereux. 

— Tout va bien, dit Iloguin à l'oreille de Châties Ciaparon. 

— Ah ! je me déshabillerai sans doute ce soir, répondit Ciaparon. qui 
étouffait. 

— Monsieur, lui dil Birotleau, si nous sommes ohligt's de faire de la 
salle à manger le salon, c'est que nous réunissons dois dix-huit jours 
quelipics amis autant pour célébrer la delrvr.inee du tenrioire... 

— Bii-n, monsieur ; moi, je suis au-si l'homme du gouveriiemi nt. 
J'appartiens, par mes opinions, au *tiitu qun du grand liomme (pri <li- 
rige les destinées de la maison d Aiiirii lie, un f.iiiieux maillard! C m- 
server pour ai quérir, el surtout actpiéiir pour conserver... Voilà le 
fond de mes opiniun^^, qui oiu riioimeui' d cire celles du priuce de 
Mclternich. 

— One pour fêler ma promotion dans l'ordre de la Lég'oti d hon- 
neur, reprit (Msar. 

— Mais, oui, je sais. Qui donc m'a parlé de cela ? les Kelier ou Nu- 
cingen .' 

Itoguin, surpris de tant d'aplomb, fil un geste admiralif. 

— Kh non I c'est à l.i Chamiire. 

— A II Charirbre, par M. de la Billardière? demanda César. 

— Précisément. 

— Il e-l charmanl, dit César à son oncle, 

— Il lài lie des phrases, des phrases, dil Pillerault, des phrases où 
l'on se Unie. 

— Peut-être me suis-je rendu digne de celle faveur... reprit Bi- 
rotleau. 

— Par vos travaux en parfumerie, les Bourbons savent rérompeiiicr 
tous les mérites. Ah ! lenons-nons-rn à ces généreux princes légili- 
iiies, a qui nous alhiis devoir des pros(iéiites inouïes... Car, croyez-le 
bien, la Reslaiiralion sent qu'elle doit jouter avec IKmpiie; elle fera 
des corwprèles en pleine paix, vous \errez des conipiéti s !... 

— .Monsieur nous fera sans doute l'houneur d'assister à noire hnl ? 
dil madaiiie (iésar. 

— Pour passer une soirée avec vous, madame, je manquerais h ga- 
gner des millroiis. 

— Il est décidémenl bien bavard, dit César à son oncle. 

Tandis ipie la gloire de la p.irhimei le, à son déclin, allait jeler ses 



28 



CKSAH lUHOTTr.Al). 



dentiers Toux, un astre se Icviiil fiiibloiiienl ù l'Iiorizoïi coiniitercial. 
Le |Mlil l'opiiiot |i()Miil :i (cllc Iumiic iiu'inc les roiKlciiiciils de sa l'or- 
liiiitv iiu> lit s ('.ini|-l)i:iiM.iii(s. la nir des ()iiit|-lli;iiiiaiits, |ii'tili- rue 
elioile, 0(1 lis voiliins ( h.ii;;i'o^ pahsciil à pi;iiiir|>(iiii;, doiintî nu; des 
l()inl>ards dnii lioiit, tldi ranlifiiit' Aultiv-ii •Itiniciicr, en I.k i; la rue 
i.liiiiK';iiii|)(ii\, ni(> illiis'rc du vitiix l'aris, où i'Iiisloiri; de I i.iiico *mi a 
laiil ill(i>lié. M il'/ii- et! dé^a\;iiila^i', la riUnioii do iii:ii(:li;iiids de 
dio^iurits la rend inrtioiisc, ri, sous ce r.i|i|iorl, l'o|iiiiol n'avait pas 
iii;d clioisi ; niais sa maison, la sccomlf du ( olo de la rue des Lom- 
bards, él^iil ><i sombic, i|ue, |i;u' cci l.iiiios journéos, il y (allait do la 
lumiiri' on ploai jour. Il avait mi^ |io>sossion, la veille an soir, dos 
lioux los plus nous ol les plus degniliiinls Son prédéoessenr, maroliand 
do niol.isso el lU) siiore brui, avait laissé los sli^malos de son coni- 
nioice sur les nmrs, dans la oom ol dans les magasins. Fignioz-vous 
une (grande ol spaciouso bonli(|uo à {;;rosses portos l'orréos |)oiiiles on 
voii-drajjon, à litngues bandos de lor apparcnlos, ornéos do clous dont 
los tètes rossemblaiont à dos oliampignons, garnie do grilles Irodlissôos 
on m de for, roniloos par on bas connue celles des anciens boulangers, 
onlin dalléo on giandos pioiros blanches, la plupart cassées; los murs 
jaunes et nus comino ceux d'un corps do garde. Apros vouaient une 
arrioiebouii(|uo ol uiu' cuisine, éclairées sin' la cour ; onliu, u\i second 
magasin en retour, ipii jadis devait avoir été une écm io. Ou moulait, 
par im escalier iiiloiiour praliipié dans lariiero-bouliciuo, à deux 
chambr<s éclairées sur la rue. où Topinol comptait meltre sa caisse, 
son cal)inot.et ses livres. Au-dessus des magasins élaienl trois cham- 
bres élroiles adossées au mur mitoyen, ayant vue sin- la cour, el où il 
se proposait do demcur*'r. Trois chan)bres délabrées, qui n'avaient 
d'autre aspect (pie colui de la cour irrégulière, sombre, entourée de 
murailles, où l'hiunidité, par le temps le plus sec, leur donnait l'air 
d'élro haicliemeni badigeonnées ; une cour, entre les pavés de lacjuelle 
il se trouvait une crasse noire el puante, laissée par le séjour des mé- 
lasses ol des sucres bruts. Une seule de ces chambres avait une che- 
minée, loutes élaienl sans papier et carrelées en carreaux. Depuis le 
malin., Gaudissart el Popinol, aidés par un ouvrier colleur que le com- 
mis-voyageur avait déniché, tendaient eux-mêmes un papier à quinze 
sons dans cette horrible chambre, pointe à la colle par l'ouvrier. Un 
lit de collégien à couchelle de bois rouge, une mauvaise table de nuit, 
une commode antique, une table, deux fauteuils el six chaises, donnés 
par le juge l'opinol à son neveu, composaient rameublomenl. Gaudis- 
sarl avait mis sur la cheminée un trumeau garni d'une méchanle glace, 
achetée d'occasion. Versiiuil heures du soir,^ assis devant la cheininéo, 
où brillait une falouide alluniLC, les deux amis allaient entamer le 
reste de leur déjeiuior. 

— Arrière le gigot froid! ceci ne convienl pas à une pendaison de 
crémaillère, cria liaudissart. 

— Mais, dit l'opinol en faisant sonner dans son gousset les vingt 
francs qu'il gardait pour payer le prospectus, je... 

— Je... dit Gaudissart en mcltanl une pièce de quarante francs sur 
son œil. 

Un coup de marteau retentit alors dans la cour, naturellement soli- 
taire et sonore du dimanche, jour où les industriels se dissipent et 
abandonnent leurs laboratoires. 

— Voilà le fidèle de la rue de la Poterie. Moi, reprit l'illustre Gau- 
dissart, j'ai.' et non pasjie.' 

£n effet, un garçon, suivi de deux marmitons, apporta dans trois 
mannes un diner orné de six bouteilles de vin choisies avec discer- 
iicmenl. 

— Mais comment ferons-nous pour manger tant de choses? dit Po- 
pinol. 

— Et l'homme de lettres ! s'écria Gaudissart. Finol connaît les pom- 
pes et les vanités, il va venir, enfant naïf! muni d'un prospectus 
ébourilfant. Le mot est joli, hein ! Les prospectus ont toujours soif : 
il faut arroser les graines si l'on veut des fleurs. Allez, esclaves, dil-il 
aux marmitons en se drapant, voilà de l'or. 

11 leur donna dix sous par un geste digne de Napoléon, son idole. 

— Merci, monsieur Gaudissart, répondirent les marmitons, plus 
heureux de la plaisanterie que de l'argonl. 

— Toi, mon fils, dit-il au garçon qui restait pour servir, il est une 
portière, elle gît dans les profondeurs d'un antre où parfois elle cui- 
sine, comme jadis Nausicaa faisait la lessive, par pur délassement. 
Rends-toi près d'elle, implore sa candeur, intéresse-la, jeune homme, 
à la chaleur de ces plats. Dis-lui qu'elle sera bénie, et surtout respec- 
tée, très-rcspectce par Félix Gaudissart, fils de Jean-François Gaudis- 
sart, pelit-(ils des Gaudissart, vils prolétaires fort auciens, ses aïeux. 
Marche, et lais que tout soit bon, sinon je le llanque un Ut majeur 
dans ton Saint-Luc ! 

Un aulie coup de marteau retentit. 

— Voilà le spirituel Andoche, dit Gaudissart. 

Un gros garçon assez joufllu, de taille moyenne, et qui, des pieds 
à la tèie, lesseniblail au fils d'un chapelier, à traits ronds, où la finesse 
était ensevelie sous un air gourmé, se luoiitra soudain. Si figure, at- 
tristée comme celle d'un homme ennuyo de misère, prit une expres- 
sion d'hilarité quand il vil la table mise et les bouteilles. Au cri de 
Gaudissari, sou pâle œil bleu pétilla, sa grosse tête, creusée par sa 



figure kalinouque, alla de droite à gauche, et il salua Popiiiot d'une 
manière étrange, sans sorvilili- ni rospo( t, connue un honuix; qui ne 
se sent pas à sa |)la('o, et tu; lait aucune concession. Il <'omiiieuo,iii 
alors à recunnaiiro on lui-niènio (|u'il no possodiiit :iueun t:iieiil lillo- 
rairu: il (lensait à rester d;ins l;i liilér:ilure on oxploileur, a y mouler 
sur l'épaule des gens spirituels, à y l.iire des alfairos :iu lieu d'y faire 
dos (iMivros mal p:iy(ies. Kii ce moment, il avait éjiuisé Ibuiuililt'; des 
déuian lies et riiiuiiilialioii des tonlativos; il :ill;iil, coniine les gens de 
haute piirlée liiianciero, st; letouriior et devenir iiii|iorliuonl pur pa:ti 
pris. Mais il lui fallait une premiore mise dt; foinls, Gaudissart la lui 
avait montrée à toucher dans la mise on scène de l'huile l'opinol. 

— Vous Irailorez pour son compte avec les journaux, mais ne le 
rouez pas, autrement nous aurions un duel à mort ; donnez-lui-en pour 
son argent ! 

Popinol regarda l'auteur d'un air impiicl; l(;> gens vraiiuonl com- 
merciaux considèrent un auteur avec un si;nliuienl où il eiilie di; la 
leireui', de la compassion et de la curiosité. (^luoi(pie Popinol eût éli; 
bien élevé, les habitudes de ses parents, leurs idt-os, les soins bèli- 
fianls d'une boulicpie et d'une caisse avaient modifié >-on iiilelligtMice 
en la pliant aux us et coutumes de sa profession, plu-nonicni! (pie l'on 
peut observer en remarcpiant les mélaikoipho^es subies à dix ans de 
dislam e par cent camar.ides sortis à peu près semblable^ du collège 
ou de la pension. Andoche accepta ce saisissement comme une pro- 
fonde admiration. 

— Ëli bien ! avant le diner, coulons à fond le prospectus, nous 
pourrons boire sans arrière-pensée, dit Gaudissari. Après le dîner, on 
lit mal, la langue aussi digère. 

— Monsieur, dit l'opinol, un prospectus est souvent toute mie for- 
tune. 

— Et souvent, dil Andoche, la fortune n'est qu'un prospectus. 

— Ah ! très-joli, dil Gaudissart. Ce farceur d'Aiidoche a de l'esprit 
comme les quarante. 

— Gomme cent, dit Popinol, stupéfait de cette idée. 

L iuipatienl Gaudissari prit le manuscrit, et lut à haute voix et avec 
emphase : Huile céphalique ! 

— J'aimerais mieux Huile césarienne, dit Popinol. 

— Mon ami, dil Gaudissari, tu ne connais pas les gens de province : 
il y a une opération chirurgicale qui porte ce nom-là, el ils sont si 
bêles, qu'ils croiraient ton huile propre à faciliter les accoucliemenls; 
et de là pour los ramener aux cheveux, il y aurait trop de tirage. 

— Sans vouloir défendre mon mol, dil l'auteur, je vous lerai ob- 
server que Huile céphalique veut dire huile pour la tête, el résume 
vos idées. 

— Voyons? dit Popinot impatient. 

Voici le prospectus tel que le commerce le reçoit par milliers en- 
core aujourd'hui. {Autre pièce justificative.) 



MEDAILLE DOR A L'EXPOSITION DE 1819. 



ÎEUDHUIl (GlIPMILE©^.niL 



BREVKTS D INVENTION ET DE l'ERFECTIûNXEUENT. 



Nul cosmétique ne peut faire croître les cheveux, de même que 
nulle préparation chimique ne les leinl sans danger pour le siège de 
l'intelligence. La science a déclaré récemment que les cheveux étaient 
une substance morle. el que nul agent ne peut les empêcher de tom- 
ber ni de blanchir. Pour prévenir la xérasie et la calvitie, il suflil de 
préserver le bulbe d'où ils sortent de toute influence extérieure atmo- 
sphérique, et de maintenir à la lêle la chaleur qui lui est |)ropre. 
h'HuiU céphalique, basée sur ces principes établis par l'Académie des 
sciences, produit cet important résultat, auquel se tenaient les anciens, 
les Romains, les Grecs et les nations du Nord auxquelles la chevelure 
était précieuse. Des recherches savantes ont démontré que les nobles, 
qui se distinguaient autrefois à la longueur de leurs cheveux, n'em- 
ployaient pas d'autre moyen ; seulement leur procédé, habilement re- 
trouvé par A. Popinot, inventeur de V Huile céphalique, avait été perdu. 

Conserver au lieu de chercher à provoquer une stimulation impos- 
sible ou nuisible sur le derme qui contient les bulbes, telle est donc la 
destination de VHuile céphalique. En effet, celle huile, qui s'oppose à 
l'exfoliatiou des pellicules, qui exhale une odeur suave, et qui, par les 
substances dont elle est composée, dans lesquelles entre comme prin- 
cipal élément l'essence de noisette, empêche toute action de l'air ex- 
térieur sur les têtes, prévient ainsi les rhumes, le coryza el loules les 
aflèctions douloureuses de l'encéphale en lui laissant sa lempéralure 
inlérieure. De celte manière, les bulbes qui contiennent les liqueurs 
géncralrices des cheveux ne sont jamais saisies ni par le froid, ni |)ar 
le chaud, la chevelure, ce produit magniliipie, à laquelle homme^ el 
femmes allacbont tant de prix, conserve alors, jusque dans l'.àge 



CfiSAK iUKOlTKM 



29 



avancé de la |)Ois<)iiin' (|(ii se scii tlo V lluite rcphulique, te brill.ml, 
ceKe liiicsse, ce liislre (|iii leuijciii si ( li.triiiuiili's les liMrsdes enraiils. 
La manière de s en M-i\ir esl Juiute a clia(|iio llacuri cl lui berl d'en- 
veloppe. 

MAMEriE DE SE SERVIR DE l."iail.E CKl'HALlyUE. 

Il csl loiil à fail iiiulile d'oindre les chevenx ; te n"«sl pas 'enlcninit 
nn préjupr ridindc, nlai^ encore une liahilnde g.'iianlf, en ce sens rpie 
le r'osnie(ii|iii- lais>e parloiit sa Irace. Il snTlit tons les malins de Irein- 
pcr nne pi lile eponpi- linc dans l'Iinile, de ^.e l'aire écarter les cheveux 
avec le peigne, d'imbiber les cheveux à leur racine de raie en raie, 
de maiiirre à ce rpie la peau le»; live une lé^jère couche, après avoir 
prt-alablemenl neUii\é la tèle avec la brosse et le peigne. 

(>eUe linile se venl par flacon, porlaiil la signature de l'invenlcnr 
pour empêcher toule conlrefaçon, el du prix de trois francs, chez 
A. Poi'noT, rue de-, Ci(Hi-lii imanls, (piarlier des Lombards, à Paris. 

On est prié d'écrire franco. 

yota. La maison A. l'opiiiol tifiil également les huiles de la dropuerir', tomme 
iiiToli, huile d'aspic, huile d'anintidr douce, huile ds cacao, huile de café, de 
I n'in cl autres. 

— Mon cher ami, dil rillnstro (iandis-«arl à rinol, c'est parfaitement 
écrit. Saipn-rlotle, connue nous aborilons la haute science ! nous ne 
lorlillons pas, nous a Ions droit an lait. Ahl je vous lais mes sincères 
compliments, voilà de la littérature utile. 

— Le beau pro>pecliis! dil l'opinot enthousiasme. 

— Un pro>peclus dont le premier mot tue Macassar, dit Gaudissart 
on se levant d'un air magistral pour prononcer les paroles snivanles 
fpiil scanda par des gestes parlementaires : Un — ne — fail — pas — pous- 
ser les cheveux! On — ne les — teint pas — sans danger! Ah ' ali .' là 
est le succès. La science moderne est d'accord avec les habitudes d<;s 
anciens. On peut s'entendre avec les vieux et avec les jeunes. Vous 
avez affaire à un vieill.ud : « Ah ! ah ! monsieur, les anciens, les lîrccs, 
les Romains, avaient raison et ne >onl pas aussi hètcs qu'on veut le 
faire croire ! » Vous traitez avec un jcnnc homme : « Von cher garçon, 
encore une découverte due aux progrès des lumières, nous iirogre - 
sons. Que ne doit-on pas attendre do la vapein , des lelégiaplies el aii- 
Ins! C.etlc huile esl le résultat d'un rapport de M. Vanquclin ! » Si 
nous imprimions un passage du mémoire de M. Vaiupu-lin à l'Académie 
des sciences, conlirmanl nos assertions, hein! Fameux 1 Allons, Finot, 
a table! Ilhupions les légumes! Sablons le Champagne au succès de 
notre ji'une ami ! 

— .l'ai pensé, dit l'auteur modeslemcnl, que l't'poque du prospec- 
tus léger el badin était passée; nous entrons dans la période de la 
science, il faut tm air doctoral, im ton d'autorité pour s'imposer an 
publie. 

— Nous cliaurreron> celle huile-là, les pieds me démangent el la 
l.ingue aussi. J'ai les conunissiotis de tous ceux qui font les chevenx, 
anenn ne donne plus de lrent(,> pour cent; il laul lâcher (piarante pour 
cent de remise, je réporuls de cent mille houieilles en six mois. J'alia- 
qnerai les piiarmaciens, les épiciers, les coiff( urs ! el en leur donnant 
(|naiante pour cent, tous enfarineronl leur public. 

Les trois jeun''s gens mangeaient comme des lions, buvaient comme 
des Suisses, cl se grisaient du Ininr succès de ï Huile cèpha ique. 

— (lette huile porte à l.i tète, dil Fiiml en souriant. 

(i.uidissarl épuisa les dilféreules séries de calembours sur les mots 
huile, ( lievenx. tèle, etc. Au milieu des rires hiuuéiiques des trois 
amis, an dessert, malgré les toasts et les souhails de bonheur récipro- 
ques, nn coup de marteau retentit et lut entendu. 

— C'est mon oncle ! Il esl capable de venir me voir, s'écria Popinol. 

— Un oncle? dil Finol, et nous n'avons pas de verre! 

— L'oncle de mon ami Popinol esl im juge d'inslruelion, dit Gaudis- 
sart à Finol; il ne s'agil |tas de le mystifier, il m'a sauvé la vie. Ah ! 
qnan<l on s'est trouvé dans la passe où j'étais, en face de l'echafaud, 
où : a Kouick, et adieu les cheveux! » lilil en imitant le fatal couteau 
par un geste, on se souvient du vertueux magistral auquel on doit 
d'avoir conservé la rigole par où passe le vin de Champagne! On s'en 
souvient ivre morl. Vous ne savez pas, Finol, si vous n'aurez pas be- 
soin de y\. Popinol. Saquerlolle! il faut des saluls, et des six .i la livre 
encore. 

Le vertueux juge d'inslruelion deniandait en effet son neveu à la 
|)oriiere. F,n recoimaissant la voix, Anselme descendit nn chandelier à 
la main pour éclairer. 

— .le vous salue, messieurs, dil le magistrat. 

L'illustre Gaudissarl s'inclina i)roron(lémenl ; Finol ex.'^.mina le juge 
d'un <rd ivre et le trouva passablement ganache. 

— Il n'y a pas de luxe, dil gravement le juge en regardant la cham- 
bre ; mais, mon enf.ini, pour être quelque chose de grand il faut sa- 
voir connnencer |)ar n'être rien 

— (.luel homme profond ! dil Gaudissarl à Finol. 

— Une pensée d'ai ticle, dil le joiirnalisie. 

— Ah! vous voilà, monsieur, dit le juge eu rcconnaissanl le com- 
mis-voyageur. Ll (|uc l.iUci vous ici? 



— Monsieur, Je veux conirihucr de tous mes pelils moyens à lu for- 
lune de Votre ( her iieveu. Nous venons de UH-iliter sur l<; pro-pectns 
de son huile, < l vous voyez en nu)n^ieur l'auti nr de < c prospeclus, rpii 
nous pai.ijl un des plus beaux mon eaux dt- <etle litleialure de perru- 
ques. Le juge reg.iida Finol. — Monsieur, dit Gaudissarl. est .M. An- 
duc lie Fiiiol, nn des ji unes liouiuies les |dus distingués de l.i htlé- 
ralure, (pii fail dans les journaux du gouvernement la haute politique 
cl les petits théâtres, un miuisire en chemin d'être auteur. 

Finol tirait Gaudissart par le pan de sa redingote. 

— Bien, mes enfants, dil le jn^e à qui ces paioles expliquèrent l'as- 

Siect de la table uù se voyaient les rentes d'un régal bien excusable. — 
Ion ami, dil le juge à Popinol. babilh'-loi, nous irons ce soir chez 
M. liirotleau Je lui dois une visite. Vous signerez voire acte de so- 
ciété, «pie j'ai soignensemenl examiné Comme vous aurez l.i fabritpic de 
votre huile dans les terrains du faubourg du Temple, je pense (pi'il 
doit le faire bail de l'atelier, il peut avoir des représentants, les « lio>e» 
bien en règle éviienl les discussions Ces murs me paraissent humides, 
Anselme, élevé les nattes de paille à l'endroit de Ion lit. 

— Permettez, monsieur le juge d inslruciion, dil Gaudissart avec la 
patelincrle d'un courlisan, nous avons collé nous-mêmes les papiers 
aujourd'hui, et... ils... ne sont pas... secs. 

— De l'économie ! bien, ilil lejiige. 

— Ecoulez, dil Gaudissarl à l'oreille de Finol, mon ami Popinol esl 
nn jeune homme vertueux, il va chez son oncle, allons achever l.i soi- 
rée chez ma tante. 

Le journaliste montra la doublure de la poche de son gilet. Popinol 
vil le geste, il glissa vingt francs .n l'auteur de son prospectus. Le juge 
avait un liacrc au bnul de la rue, il emmena son nev< ii «liez Biroiieau. 
Pilleraull, M. cl madame RaKon, Hoguin laisaienl un boston. el Césa- 
rine brodait un lidiu, quand le juge Popinol el Anselme se montre- 
lent. Hoguin, le vis-à-vis de mailame llagon, auprès de laquelle se 
lenail Césarine, remarqua le pl.iisir de la jeune lille (piaiid elle vil en- 
trer Anselme ; et par un signe il la montra rouge comme une grenade 
à sou premier clerc. 

— Ce sera donc la journée aux actes? dit le parfumeur quand après 
les salutations le juge lui eiK dit le molif de sa visite. 

César, Anselme el le juge allèrent au seciuid, dans la chambre pro- 
visoire du pailumenr, dis( nier le bail cl lacle de société dressé [lar le 
magistral. Le bail fut consenti pour dix-huit ann< es afin de le fiire 
concorder à celui de la rue des Cinq Diamants, circonstance luiniuie 
en apparence, mais qui plus tard servil les intérêts de Uirolleau. (Juand 
César el le juge revinrent à l'entr. sol, le magistral, étonné du boulc- 
versemenl L;éneral et de la présence des ouvriers nn dimam lie chez 
un homme aussi religieux que le parfuineiir, en demanda la cause, el 
le parlùmcnr l'allendail là. 

— (Juiiique vous ne soyez pas mondain, monsieur, vous ne irou- 
vcrcz pas mauvais que nous célébrions la délivr.incc du territoire. Ce 
n'est pas tout ; si je réuuis quelques amis, c'est aussi pour fêter ma 
promotion dans Tordre de la Légion d honneur. 

— Ah ! lit h; juf;e, qui n'était pas décoré. 

— Peut-êtn; me suis-je rendu digne de celle iusiiine et roy.ilc fa- 
veur en sieg ni au iribunal... oh! consul. lire. El en combailant pour 
les lîourhoiis sur les marches... 

— Oui, dil le juge. 

— De Saint-Roch, au treize vendémiaire, où je fus blesse par Na- 
polt'on. 

— Volontiers, dil le juge Si ma femme n'est pas souiïranlc, je l'a- 
mènerai. 

— Xandrot, dil Rognin sur le pas de la porte à son clerc, ne pense 
on aucune manière a épouser l!ésarine, el dans six semaines lu verras 
que je lai donné un biui C(uiseil. 

— pourquoi .' dit Croltal. 

— Birollcau. mon cher, va dépenser cenl mille francs pour son bal, 
il engage sa forlnue dans celte aff.iire des terrains niilgré mes conseils. 
Hans SIX semaines ces gens-là n'auiont pas de pain. Epouse made- 
moiselle Lourdois, la lille du peiulrc en bâtiments, elle a trois cent 
mille francs de dot, je l'ai ménagé ce pis-aller! Si lu me conqitcs 
seulement cent mille francs en acheUinl ma charge, lu peux l'avoir 
demain, 

Los magnificences du bal que préparait le parfumeur, annoncées 

fiar les journaux h l'Europe, étaient bien anlremeni annoncées dans 
c (onmierce par les rumeurs auxquelles donnaient lieu les travaux de 
jour et de nuit. Ici l'on disait que Lésar avait loue trois maisons, là il 
taisait dorer ses salons, plus loin le repas devait oITrir des plais inven- 
tés pour la circonstance; par 1.^, les négoiianls, disail on, ny seraient 
pas invité-, la fêle était donnée pour les gens du gouveruemeul : par 
!( i, le |i,irfumeur élail sévèrement blâmé de son ambition, el Fou se 
moipiait de ses prélentions politiques, on niait sa blessure ! Le bal 
engendr.iii plus d une intrigue dans le deuxième arrondissement , les 
amis elaienl tranquilles, mais les exigeiuesdes simples ( onnnissances 
cl.iifnt énorm s. Toiile laveur amené des courlis.iiis II y cul bon 
nombre de gens à (pii leur invitation coùia plus d'une démaiche. I.cs 
Rirottean furent efirayés par le nnndtre des amis qii ils no se (onu:ii>- 
saienl point. Ccl cinpres eiiu'nlen'iay, lit m.td.uncliirultcui, son aii dcvc- 



50 



CÉSAR mnOTTR.M!. 



nnît clnqiio Jour dr \)h\^ ni plinsninhro !\ l'approrlir dp cpllo •jolcniiilë. 
II'.iImikI, i'IU> ;iviiii;iil ;'« V.r^wy (in'clli' ni' s;iiir,iil j.iiinis micllf coiilo- 
iiimcf li'iiir, clli' s'(''|ti)ii\;iiil;iil lies iimtiml)i;ililc^ (li'l;iils d inic inircilh! 
ftMi' : où iiovcr riii^ciiicii»', la vciii'iie. lus r.itialcliis^fini'iils, la 
vais-clU'. I(* MTvirc? Ml (pii iliinc siirviillfiail loiit'.' Kllf piiail Bnollcaii 
(le se iiuMlii' ;■» la porti" <li> apparlcim-nls cl lU-. ni- laisser ciidcr ipio 
les iiivili's. elle avait ciiUMidii racouler tl clraiiniîs clioscs sur !•'-. piiM 
(pii vi-naiciil à drs haK lionruc ois eu se n'claiiiaiil d'amis qu'iK m; 
ixMivaicol iKiiiinicr. Quand, (li\ joins auparavant, Hrasduin. (iiindol, 
l.ourdoiscl Uidlaroiix, rcnticpiini ur en liàliuicnt, curent al'lir.i.c' (pia 
l'aipparleinenl serait prêt pour le tanienx diuiaiu lie du dix-si-pl (K't'cin- 
lut', il y eut une ((uderenee rlsiiile le soir, après dini-r, dans le ino- 
(losle petit sahui de renliesol, entre Cévar, sa reiniiie et sa (illc. pour 
coini'oser la lisic d»'s invilcs et faire les invilalions, que le malin nu 
im|Munenr avait envoyées iinpiimôcs m lielle an;jlaisc. sur p'pier 
rose, et siiivaiil la rormule du code de la civilité puérile cl lioniiéle. 

— Al) (;à ! n'oul'lions personne, dil nirotleaii. 

— Si nous oul)li<iiis (iiiel(iu'nn, dit Couslanee, il ne s'oubliera pas. 
M idanu- llervillo, <\u\ ne nous avait jamais fait de visite, est (lélxininéc 
hier au soir en (piaire bateaux. 

— Klle était bic ii jolie, dit Césarino, elle m'a plu. 

— Cependant avani son maria^'c elle était eiicoie moins que moi, dit 
Con-lanee, elle travaillait eu linge, rue Montmartre, elle a fait des 
chemises à ton père. 

— th bien! commeurons la liste, dil Dirotlcau, par tes gens les 
plus liu|)pés. Ecris Ccsariue : M. le duc ol madame la ducliesbe de 
Lenoiicoinf... 

— Mon Dieu ! César, dil Constance, n'envoie donc pas une seule in- 
vitation aux i ersonnes que In ne connais qn'(!n qualité de fournisseur. 
Iras- tu inviter la princesse de l!la!i:onl-Ciiauvry, encore (dus pareille 
à feu ta mair.iine, la maïquise d"Uxelles. que le duc de Lenoncouit? 
Invilerais-tn les deux MM de Vandenesse. M. de Mai^ay. M. de bon- 
qniNolles, M. d'Aiglenionl, euliu tes pratiques? Tu es fou, les gian- 
deurs te touriienl la lèie. 

— Oui, mais M. le comte de Fontaine et sa famille, ileln? celui là 
venail sons son nom de Gii.\>Dj.\r.QUEs, avec le Gars, qui était M. le 
ni;nqnis de Monlauran, et M. de la Dillardière, qui s'appelait le Nan- 
tais, à la Reine des Roses, avant la grande alfaire du treize vend i- 
miaire. Celait alors des poignées de mains! Mou cher Birotieau, du 
courage! faites-vous tuer comme nous pour la bonne cause! Nous 
sommes d'anciens camarades de conspirations. 

— Mets le, dil Constance; car, si M. de la Billardière et son fils 
viennenl, il faut (piils iionvent à qui parler. 

— licris. Césanne, dit Biiolleaii. 

Primo, M. le préfet de la Seine : il viendra ou ne viendra pas, m.iis 
il commande le coips municipal : à toiU seigneur tout honneur! 

M. de la Billardiore et son lils, maire. Mets le cbifiVe des invités au 
an bout. 

-Mou collègue M. Granet, l'adjoint et sa femme. Elle est bien laide, 
mais c'est eg.d, on ne peut pas s'(;n dispenser. 

M. Curel de rAbiancbet, le colonel de la garde nationale, sa femme 
et ses diux filles. Voila ce que je nomme les autorités. Viennent les 
gros bonnets ! 

M. le comte et madame la comtesse de Fontaine, et leur fille made- 
moiselle Eiinli ■ de Foiilaiue. 

-- Une imperiineiile qui me fait sortir de ma boutique poiirlui par- 
ier à la porlièie de sa voiiiae, quel que soit le lenips, dit madame Cé- 
sar. Si elle vient, ce sera pour se inoqiicr de nous. 

— Alors elle viendra peut èlie, dit César, qui voulait absolument 
du monde. Continue. 

M. le comte el madame la comlesse de Grandvillc, mon proprié- 
taire, la plusfauMise caboelie de la Cour loyale, dil Derville. 

— Ah çàî .M, de la Dillardière me lait recevoir chevalier demain 
par M. le comte de Lacépeiîe Ini-mènie. 11 est convenable que je coule 
une invitation pour bal et dîne;' an i;r.iiid chancelier. 

M. Vauquilin. Mets b.d cl dîner, Césarine. Et, pour ne pas les ou- 
blier, tous les Chilfreviil • et les Prolez. 

M. et madame l'opinot, juge au Tribunal de la Seine. 

M. et madame Thirion, huissier du cabinet du roi, les amis des 
Rûgon. 

— César, n'oublie pas le petit iïoracc Riancbon, le neveu de M. Po- 
piuot ei cousiti d'.\nselnie. 

— Ah bouiche ! Césarine a bien mis un quatre au bout des Popiuot. 
M. el inadaine Rabonrdin, le chef de bureau de M. de la Billardière. 
M. Codiin, du même mini.>lèie, sa femme el leur fils, les coininan- 

ditaires des Maiifat, et M., ni: dame el mademoiselle Matifat, puisque 
nous y sommes. 

— Les M.itifat, dit Césarine, ont fait des démarches pour .M. el ma- 
dame Collevdle. M. et madame Tbuilier, leurs amis, et les Saillard. 

— Nous verrons, dil César. 

Noire agent de change, M. el madame Jules Desmarels. 

— Ce sera la pins !»ellc du bal, ccUe-la, dil Césarine; clic imî p!:iil, 
oh! mais plus que toute autre. 

Derville et sa femme. 



— .Mp(* donc M. el madame Coqnpiin, 1rs fnrep«soiirR de mon onclô 
Pilleranll, dil Consiain c Ils conipteiit si bien en élre, (pie c(!lle pau- 
vre petite feiiime l'ail laire par ma eoiilurieic iiim; superbe robe de bal : 

I>ardessous de salin blanc, robe de Inlle brodc'e en llcnrs de chicorée. 
Mieore nu peu, cllit aurait pris une robe l.unée coiiune pour aller ù la 
cmir. Si nous niau(|uioiis à cela, nous aurions eu eux des ennemis 
acharnés. 

— Mets, Césarine; nous devons honorer le commerce, nous en 
boinmes. 

M. et madnnie Rognin. 

— .Maman, madauie Rogoiri mellra sa rivière, tous ses diamants et 
sa robe de Maliiies. 

— M. et mad.nne Lebas, dit César. 

Puis .M. le président du Iribimal de commerce, sa femme el ses deux 
biles. Je les oubliais dans les anloi ilés. 

M el m.idaine Lourdois el leur lille. 

M. Claparoii, baïupiier, M. du Tillet. M. Grindot, M. Molineiix, Pil- 
ierault et son propriétaire, M. et inadauK! Caniii>ol, les riches mar- 
chands de .'•oie, avec leurs deux fils, celui de I Ecole polyleelmiipie el 
l'avocat, (|ui va (^tre nommé jnge. M. (]ardol el .ses enl.tuls. Tiens ! el 
les Gnill lunie, rue du Cohunbier, le liean-pere de Lebas, deux vieilles 
gens qui reiont tapisserie ; Alexandre Crotlat, Célestiu... 

— Papa, n'oubli<;z pas M. Andoche Fiuol cl M. Gandissart, deux jeu- 
nes gens (pii sont trcs-nliles à M. Anselme. 

— (!aii(lis^art'.' il a élé pris de justice. Mais c'est égal ; il part dans 
qnehpies jours et va voyager pour notre huile, mets! (Ju.mt an sieur 
Andoche Fiuol, que nous est-il? 

— M. Anselme dit qu'il deviendra un personnage, il a de ^esprit 
comme Voltaire. 

— Un auteur? tous aihées. 

— Niellez le, papa; il n'y a pas déjà tant de danseurs. D'ailleurs, le 
beau prospectus de votre huile est de lui. 

— Il croit à notre huile, dit César, nictsle. chère enfant. 

— Je nuls aiis«i mes protégés, dit Césarine. 

— Mrts M. Miiral, mon huissier; M. llaudry, notre médecin, pour 
la forme, il ne viendra pas. 

— Il viendra faire sa partie, dit Césarine. 

— Ah çà ! j'espère. César, que lu inviteras au dîner M. l'abbé Lo- 
raux ? 

— Je lui ai déià écrit, dit César. 

— Oh ! n'oublions pas la belle-sœur de Lebas, madame Augnsline de 
Soinmervieux, dit Césarine. P.nivre iielite femme 1 elle est bien souf- 
frante, elle se meurt de chagrin, nous a dit Lebas. 

— Vodà ce que c'est que déi>onser des artistes ! s'écria le parfu- 
meur. Regarde donc la mère qui s'endort, dit-il tout bas à sa fille. Là, 
là, bien le bonsoir, m Mlame César. 

— Eh bien ! dit César à Césarine, et la robe de ta mère? 

— Oui, papa, tout sera |)rêt. Maman croii n'avoir qu'une robe de 
crêpe de Chine, comme la mienne; la coulurière est sûre de ne pas 
avoir besoin de l'essayer. 

— Combien de personnes? dil César à haute voix en voyant sa femme 
rouvrir ses paupières. 

— Cent neuf avec les commis, dit Césarine. 

— Où metlrons-noiisiont ce monde-là : dil madame Biroltean. Mais 
enfin, après ce diiiiaïuhe-là. reprit-elle naivemenl, il y aura un lundi. 

Rien ne peut se faire simplement chez les gens qui nionlent d'un 
étage social à l'autre. Ni madame Biroltean, ni César, ni persmine ne 
pouvait s'introduire sons aucun prétexte au premier étage. César avait 
promis à Raguet, son garçon de magasin, un h:ibilleiiient neuf pour le 
jour du bal, s il faisait bonne garde et s'il exécutait bien sa consigne. 
Biroltean, comme l'empereur Napoléon à Compiegne lors de la reslau- 
ralion du château pour son mari ige avec Marie-Louise d'Autriche, vou- 
lait ne rien voir parlicllemenl, il voulait jouir de la surprise. Ces deux 
anciens adversaires se rencontrèrent encore une fois, à leur iii-u, non 
sur nn champ de bataille, mais sur le terrain de la vanité bourgeoise. 
M. Grindot devait donc prendre César par la main, et lui montrer l'ap- 
partement, comme un cicérone montre une galerie à un curieux. Cha- 
cun dans la maison avait d ailleurs invenié sa staprise. Césnine, la 
chère enlaul, avait employé tout son petit lié or, cent louis, à .iclic- 
ter des livres à son père. M. Grindot lui av:iit un malin conlié qu il y 
aurail deux corps de bibliothèque dans la chambre de son père, la- 
quelle formait cabinet, une surprise d architecte. Césarine avait jeté 
toutes ses économies de jeune bile dans le comptoir d'un libraire, pour 
offrir à son [lère : Bossuet, Racine, Voltaire, Jean-Jacipics Rousseau, 
iMontes<|nien, Molière, Bniïon, Féneloii, Delille, Bernardin de Saint- 
Pierre, La Fontaine, Corneille, Pascal, La Harpe, enfin cette biblio- 
theiue vidgaire qui se trouve pariont et que son père ne lirait jamais. 
Il devait y avoir un terrible mémoire de reliure. L inexact et célèbre 
ai liste Thonvenin avait promis de livrer les vohnnes le seize à midi. 
Césarine avait confié son embarras à son oncle Pillerault, et 1 oncle 
s'élait chargé du mémoire. La surprise de César à sa femme était une 
robe de velours cerise garnie de dentelles, dont il vei.'ait de parler à 
sa fille, sa complice. La surprise de madame Biiolteau pour le nouveau 
chevalier consislaii en une paire de boucles d'or et un solitaire en 



CÉSAU BIROTTEAU. 



Si 



ëplnglp. Fnfln il y nvnh pour iniilo la f.\inlllfi la surprise tir J'opparK?- 
nipiil. l;iqiio!|c (Ifviit (^ire suivie dans lu qiiiiiz.iine do la gr;inde sur- 
pri>e de?» inéinoircs à [lavtT. 

Ct's:ir pR«.a iiirtreiiiciil (incHos invit:ilions dcvairnl ^tre faites on ptr- 
60IIIII'. )'l (pi'llo poiti-«'s par Hopiift, le soir. Il piit iiii liarre, y mit sa 
reiiiiiit' t-iil.iiijic d (III ('li.ipr;iii à pliiiiifs fl (In di-r(ii(,T cliàlc doiiiiô, le 
cachemire qu'elle avait désiré pend.iiit quinze ans. Les parlMiiieiirs, en 
grande tenue, s*aC(initlerenl do viiigl-dt ii\ visites dans une niatiiiée. 

(!ésar avait fait j;r;\ee à sa femme des diniciitlés qiit; présent. lit au 
logi-. la foufceiioii buingenise des difli'ienls comestibles exiges nar la 
splendeur de la fête. Un Ir.iilé diplonniiqiie avait eu lien eiiire I illus- 
tre Clievel et Biiolieaii.llilievet lournissaii une snperhe argenterie, qui 
rapporte aulnit qu'une Jerre p.ir sa loc.itioii. Il Iduriii-s.iit le diiicr, 
ICi vins, \c> gens de sirvice ctimmamles par un niallre d liùlel d'as- 
pect convenable, tous re>-poii>ial)les de lenis faiis et gisles. (llie et de- 
mandait la cuisine et la salle à manger de l'entreNol pour y elaltlir on 
qiiartier-genéial; il devait ne pas désemparer pour servir un tliner de 
vingt personnes à six heures, et à une heure du malin un iiiagiiili(pic 
ambigu. Biroileaii séLiit entendu aTec le café de l'oy poui' les glaces 
frappées en fruit, servies sur de jolies taises, cniiîeis en vermeil, pla- 
teaux d'argent. Tanrade, autre illustration, fournissait les l'alraictiisso- 
nienis. 

— Sois tranquille, dit César à sa femme, on la voyant un |)cu trop 
ioquicle I avant-veille. Chevet, l'aniadc et le café de Foy occuperont 
l'entresol, Virginie gardera le second, la bonliipic sera bien fermée. 
Nous n'aur(uis plus qu'à nous carrer au premier. 

le seize à deux lienres, M. de la Billardiere vint prendre César pour 
' ' mener .'i la chancellerie d.- la Li'gion d honneur, où il devait être 

'.il cht:valier par M. le comte do Lacépede avec une di/aine d'autres 

I v.diers. Le maire troina le parfnmetir les larmes aux yeux : sa 

I iiime venait de lui fai'C la surjirist' des boucles d'or et du .solitaire. 

- Il est bien doux d'être aiini ainsi, dit-il en iiioiiianl en tiacre en 
■eiice de ses commis attroupés, de Césarine et de Conslanre. qui 
' irdaienl César en ( uloili' de soie tioiie, en bas de soie, et le iioii- 

' I habit bleu barbeau sur lequel allait briller le ruban qui, selon Mo- 

liDoiix. élaii trempé dans le sang. 
O'iand Ce^ar reiiir.i pour dîner, il était pà'e de joie, il regardait sa 
oix dans toutes les glaces; car. dans sa preinieie ivresse, il ne se 
utenta pas du rnbaii. il lui giori iix sans fausse modestie. 

— Ma femme, dit-il, M. le grand chancelier est un homme charmant; 
i: a, sur un iu<>l de la Billardiere, acce|iié mon invitation. 'I vient avec 
'1 Vauipieliii. .>1. de Lae> pede e-t un grand bouimc, oui, autant que 
."!. Vauqnelin: il a fjii quarante voinmes ! Mais aussi est ce un auteur 
piir (le France, N'oublions pas de lui dire ; Votre Seigneurie, ou mon- 
.'-ieur le comte. 

— M. lis m.inge d'mc, lui dit sa femme. Il est pire qu'un enfant, ton 
I ère, dil (Joiistance à Cé^ariiie. 

— Comme cela fait bien à ta bonionnière, dil Césarine. Ou le por- 
tera les armes Nous soi lirons ensemble. 

— On me poitera les armes partout où il y aura des factionnaires. 
En ce nioiiieiit, Grindot descendit avec Ibaselion. Apres dîner, moii- 

"iir, m.idame et madenioisellt> pouvaient jouir du «'oiip d'd'il des ap- 
..teiiienls. le premier garçon de Br.iscboii achevait d'y clouer quel- 
que» |i.ileres. et trois lioiiiuus alinmaieiil les bougies. 

- Il faut cent viogi boii-^ies. dit Bra>choii. 

— Un mémoire do deux cents IVancs ch< z Trndoii, dit mad.ime 
César dont les plaintes furent aiiéléos par un regard du Cicvalier Bi- 
roileaii. 

— Votre fête sera magnifupie, dil Bra-^^choii. 

Cés.tr ne comprit pas ce que voul.di dire le riche tapissier de la rue 
Saint-Anloine. Br.iscbon lit onze lenlaiives iniitil-s pour èire invit.-, 
lui, sa femme, sa lille. sa belle-mere et sa tanie. lii a^dion devint l'en- 
ncini de Birotteaii. Sur le pas de la porte, il lap;iela M le chevalier. 

Rirolteau se dit en lui-même: — Déjà les llatleurs! L'abbé Loraiix 
m'a bien engagea ne pas donner dan> leurs pièges et à rester modeste, 
.'e me souviendrai de mon origine. 

La répétition générale coiiiiii< liça. (iésar, sa f inme et Césarine sor- 
ti eut de la boutique et eiitrereiii ebez eux par la rue. La porte dt* la 
tl1:'i^on avait été lefaite dans un grand si) le, à deux vantaux, divisés 
en panneaux égaux et carrés, au milieu (les(|uels >e trouvait un orne- 
luent architectural de foute ctuiléi- et peinte Cette |)orte, devenue si 
roiiuiiiine a Paris, était alors dan> toute sa nouve.iiné. Au loiid du 
^'.slibule. se voyait l'est aller divise en deux lampes droites entre les- 
quelles se irouv.iil ce soi le dont s iiupiiitiii Biroiiiau. (;t qin lormait 
ni.e espèce de boite où lim pouvait loger une vieille femme,. Ce vj-sti- 
bide «lallé en mai lire blanc et noir, peint en marbre, élail i claire par 
nue lampe aiiliquo .i quatre beis. L'an liilei te a\aii uni la liche.sst! à 
la simplicité. Un étroit l.ipis roii^'e relevait la blaïulieur des marches 
de l'csealier en li.iis poli à la pierre poin e. Un premier pa!ii r donnait 
nue eiiliée à l'entrestd. La porte des ii[)parlemcnls était d.ins le gi-nre 
de celle Mir la rue. mais en meiiui^iTie. 

— Quelle glace! dil Césarine. Llccpciidaiit il n') a lieii qui «.lisisM: 
l'œil. 

— iVéciément. mademoiselle, l.t gràco \ lent de • p; opurlioiis eXaele » 



entre le» siylobales, le» p?!nUic«, les cm niches et le» omcmenls; piiii 
je n'ai rien doré, les coulcms sont sobres et u'oirr<rnl point de tons 
éclatant». 

— C'est une science, dit Césarine. 

Tons eiitreieiit alors dans nue anticbamlire de bon goût, parquetée, 
spacieuse, simpleim-nt décoiée. Puis venait un salon à lioi> « roisée» 
'•iir la rue, bl.tiie et rouge. a ( (uniehei. élégammenl piofili-es. a i» lii- 
lures (mes, où rien ne pa|)illotlaii Sut une cheminée en marbre blanc 
à co|.,niies élail une g.irniture choisie avec goût, elle n'olliait lien do 
riilicnle. et concoid.iii aux autres détails Là léguait eiilin telle siiavc 
barnuuiie que les ailisles ^euls savent établir en por-ulNant un sys- 
tème de décoration justpie dans les (tlus petits act e^soin s, et q .»• les 
bourgeois ignorent, iii.iii qui les surprend. Un lustre â viti^l qiiatie 
bougies faisait resplendir les draperies de soie longe, le part{uel a\.iil 
nn air ag.<çanl ipii provotpi i Césarim: à tlan^cr. Ou boudoir vert et 
blanc dtmiiait passage iLm» le cabinet de Ces.ir. 

— J'ai mis là un lit, tlit liriiidot en d''|ili.inl les portes d'une ahove 
liabileim lit cacht'-i; entre les deux bibliotlietpies. Vous ou uiadanie vous 
pouvez être m dade, et aittrs cliacim a s.i t liainbrc. 

— .M.iis Cette biblitithèque garnie de livres reliés. Obi ma femme! 
ma femme ' dit César. 

— Non, ceci est la surprise de Cés;iriue. 

— Pardonnez à reniolion d'un pcre, dit-il à rartliile(.lc en tinbras- 
snnt sa fille. 

— Mais faites, faites donc, monsieur, dil Grindot. Vous êies cheit 
vous. 

Dans ce cabinet dominaient les ctiuleurs brunes, relevées par des 
agréments verts, car les plus habiles iran^ititms de rh.iriiioiiie liaient 
toutes les jiiéces de rapjiarleineiit l'une à l'autre. Ainsi la couleur i|ui 
faisait le fonil truiie pièce servait a l'agi émeut de laulie. el vire remi. 
La gravure d llero el Léandre brillait sur un panneau dans le cubinel 
de Cé^;•r. 

— Toi, lu payeras tout cela, dil gaiement Birotteau. 

— Celle belle estampe vous est donnée par M. Anselme, tlit t^e- 
sarine. 

An-elme aussi s'était permis une surprise. 

— Pauvre enfant! il a fait comine mtii pour M. Vauqnelin. 

La chambre de inailame Birotteau venait eihiiite. I.'arehilccle y 
avait déployé des magnilieeiice» de nature a plaire aux iiravis gens 
qu'il voulait empaiimer, car il avait tenu p.irole en étudiant celte 
rnlnuralion. La cbaiiibri; élail tendue en soie bleue, avec des orne- 
ments blancs, le meuble était en casimii bl.nic avec des agiem iiis 
bleus Sur la clieiniiiee en marbre blanc, la pendule lepiésenlait la 
Vénus accriiiipie sur un beau bloc de marbre; un job tapis en mo- 
qiii tle, et d'un dessin turc, uni.ssait cette pièce à la chambre de C-m- 
riiie, tendue Cii l'ei-e et fuit coipu^tte : un pi.ino, mie jo ie armoire :'i 
glace, nu petit lit < iiasie à rideaux simples, et tous les |ietits meubles 
qu'aiment les jenues pt rsonnes. La sdie a manger et. lit denieie la 
chambre tle Birotteau et celle de sa femme, on y entr.dl par l'e-e^dier, 
elle avait été traitée tl.iiis le genre dit Loiii^ MV, avec la peiitlule do 
Boule, les biifTets (le cuivre et d écaille, le•^ murs l> iitius en ettille à 
clmis dori 8. La jtue de ces trois personne-» ne s.inr.iil «e déciiio, sur- 
tout quand, en revon lUt dans sa chambre, m.idame Birtitteaii liiniva 
sur S'iii lit sa robe de velours i oiise garnie en dentelles tpie lui nllr.iit 
son mari, cl que Virginie y av.iii apportée .u revenant mm- I.i poiiilu 
des pietls. 

— Monsieur, cet apnaitcmenl vou-- fera beaucoup dlionnem. <lit 
Con^lanct' à Crindot. Nous aurons cent et qneliucs personne- dem. m 
soir, e! vous recueillerez les él iges de tout le iiionile. 

— .le vous recommanderai, dit llesar. Vtuis venez la tc(f ilii roni- 
ineree, et V(ms seiez connu dans une seule soirée plus que si vous 
aviez bâti t eut maisons. 

Constance l'-mue ne pensait plus à la dépense ni n rriliip-rr non 
mari. Voici [lonripitu Le iiiaiiu, en apiioit.int lli'rn et l.é.mdre. An- 
selme Popiiol, a ipii (itinst.iiii (• ici tnd.iil nue liaiile inteiligem f < I tle 
grands niti\cus. lui avait allirmé le siicies tle I huile c phabque niitpii I 
il traviill.iit .ivec un acbariien eut sans exemple. L'amoureux avait 
promis que, maigre la roiitleiir dn ( lnhie aiitpiel s élèveraient le^ Itilies 
de Ilirolte.iu, dans six mois ces de| en-es st-rai'-nt coiiveil<-s par sa 
|iart dans les bt'uélices dimnes par Ibuile. Aptes a\oir Iremidé pendant 
di\-iieui ans, il éi.nt si tituix de -e livrer un seul imir .S la jide. ipie 
Con-^l.iiice promit à sa lille de n'em| tiisonner le bonlieiir de on mari 
par ;mi( une rellexion. el de s'y laisMM- aller tout tMiliere. (Ju.iiid. ver» 
onze heures. M, Ci nul il les quitta, e^le se jet.i donc nu coii de son 
in.iri et versa tpirltpies |deiiis «le t onti ntene ni eu di-an' : — César! 
ah ! lu me retids bien lolle cl bien beiin iin . 

— rtMirvu t|ue cela iliire. n'e^l-ee pas? dit en s<Miri.iiil César. 

— Cel.i durera, je n'ai plu- de crainle. dit matl.mie Pirotiean. 

— A la bonne heure, dil li' p.nfuni' iir, tu m'appiécits enfin. 

Les gens ;,<t,cz gr.intl-; pt>i ree<inii iin;l<urs l.iible.sM > av«»tierout 
qu'uni- pauvre oij licliuc qui, dix-huil ans miparav.iin, ctail prein<ciu 
(liuiitùsclli* au 'et II M.ileitii, i «> S.iuit-! oui», i|u un paii>ix* p.tY>an, vt nu 
d- Toiii:'iiie .1 Paiisa\ec un l-àîon à la main, à pieil,eii ^o^llicr^ Ici i es, 



32 



CÉSAK inilOITKAlJ. 



dev;ii(Mil rire llillés, liouroiix, de doiiiicr une pnrcillc f(Uc pour de si 
loii;ili|fs iiiotils. 

— .M(»ii ltifii,]c perdrais bien coiil francs, dit (Ic'sar, pour qu'il lions 
vint nnc visite. 

— Noilà M. i'ai)lt(5 I.ortiix, dit Virginie. 

i/ablté l.oianx se montra, (le prêtre t'iail alors vieaire d(î Saint- 
Sulpi( e. Jamais la piii>sane»' de I ame ne se n'vi'ia mien\ (pi'en ce 
sainl prèlre, dont le comnierec! laissa de proinn'li's emprtinlcs d.ms la 
ni(-moiie di> tons ceux (pii le connmenl. Sou vis;ig(> recliigné, laid 
ju-tprii repousser la eonliaiice, avait élë lendu sublime par l'exercice 
«les vérins cailioli(pies : il y brillait par avance une spleinlcur céleste. 
Une randenr infusée dans le sang rcli.iit ses traits disgracieux, et le 
fende la cliaiilé pmiliait les ligues incorre( les par un pbénoméne 
contraire à celui (pii, clic/, ('laparon. avait loiit aniinaiisc, dcgnulé. 
Dans ses rides hc jouaient les grâces dos trois belles vertus buinaines, 
l'espérance, la loi, la 
cliaiilé. Sa parole éiail 
donce, lente et péné- 
trante. Son costume était 
celui des piètres de l'a- 
ris, il se pei niellait la 
redingote d un bi nu mar- 
ron. Aucune ambition 
ne s'était glissée en ce 
cœnr pur, ipie les anges 
durent apporter à Dieu 
dans sa pi imiiive inno- 
cence. Il fallut la douce 
violence de la (ille do 
Louis \V1 pour faire ac- 
cepter une cure de Pa- 
ris, encore une des plus 
modesies, à l'abbé l.o- 
raux. Il regarda d'un œil 
inquiel tontes ces ma- 
gnilîcences. sourit à ces 
trois commerçanls en- 
cliaiil(''s, et hocba sa 
tcle blancbie. 

— Mes enfanls. leur 
dil-il, mon rùle n'esl pas 
d assister à des lèlcs , 
niais de consoler les af- 
fligés. Je viens ienier( icr 
M. César, vous féliciter. 
Je ne veux venir ici que 
pour mie seule fête, pour 
le niaiia;;e décolle belle 
cnfanl. 

Après un quart d'beu- 
re. l'abbé se relira, sans 
que le pai fumeur ni sa 
femme osassent lui mon- 
trer les appartements. 
Celle ap|iariiion grave 
jela quelques gouttes 
froides dans la joie lioiiil- 
Janle de César. Cbacun 
se conclia dans son luxe, 
en prenant possession 
des bous jolis petits meu- 
bles qu'il avait soubai- 
tés. Césarine désbabilla 
sa mère devant une toi- 
lette à glace en marbre 
blanc. César s'était don- 
né quelques superfluilés 
dont il voulut user aussi- 
tôt. Tous s'endormirent 

en se représentant par avance les joies du lendemain. Après être allées 
à la messe et avoir lu leurs vêpres, Césarine et sa mère s liabillèrenl sur 
les quatre bernes, après avoir livré renlresol au bras séculier des gens 
de Cbevet. Jamais toilette n'alla mieux à madame César que celle 
robe de velours cerise, garnie en dentelles, à nianclies courtes or- 
nées de jockeis : ses beaux bras, encore frais et jeunes, sa poitrine 
étincelanle de blancheur, son col, ses épaules d'un si joli dessin, 
ëlaienl rebaiissés par celte riche étoffe ei par celte magnifique cou- 
leur. Le iiaif coutenlemeni que tonte femme éprouve à se voir dans 
toute sa puissance donna je ne sais quelle suavité au profil grec de la 
parfumeuse, dont la bcaulé parut dans tonte sa finesse de camée. Cé- 
sarine, habillée en crêpe blanc, avait une couronne de roses blanches 
sur la têle, une rose à son côté ; une écharpe lui couvrait chastement 
les épaules et le corsage ; elle rendit Popinot fou. 

— Ces gens-là nous écrasent, dit madame Roguin à son mari en 



' il 

i 

■11! 


1 

i 

1 
1 


1 

1 
1 

1 


1 




C'est mon oncle! Il est cspable de venir me voir, s'écria Popinot. — page 29. 



parcourant l'appai leinent. La notaressc était fiirieu'-c de ne pas Hre 
aussi belle (pic mad.ime licsar, car toute femiiie sait toujours en elle- 
niciue à ipiiii s'en icuir sur la su|ii'-ri(irilé ou l'iiilcrioi iié d nue rivale. 

— Ilili ! ça ne dînera p;is longlcmps, et l)ieutot tu é<.l;ibnusscras la 
iiaiivrc friiiiue en la rencontrant à pied dans les rucK, et ruinée! dit 
ilouuiu bas ;i s.i femme. 

V.iiKpicliu lui d une grâce p:irlaile; il vint avec M. de Latépède, son 
colle;;iie de I liisiiiiit, (pii l'élait allé prendre en voilure. En voy.mt la 
rt^splcndissjiite parfumeuse, les deux savants lomberenl dans le com- 
pliment scienlilitpie. 

— Vous ave/, madame, un secret que la science ignore, pour res- 
ter ainsi jeune et belle, dit le < liiinisle. 

— Vous èles ici un peu clie/, vous, monsieur l'académicien, dit Bi- 
rollciiu. Oui, monsieur le coiiile, reiirit-il en se loiiinanl vers le grand 
chancelier de la Légion d'iKuineur, je dois ma fortune à M. Vauqueliii. 

J'ai riionneur de pré- 
senter à Votre Seigneu- 
rie M. le président du 
tribunal de commerce. 
C'est M. le comte de La- 
cépèdc;, pair de France, 
nn des grands hommes 
de la France; il a éei it 
quarante volumes, dil-il 
à Joseph Lobas, qui ac- 
compagnait le président 
du liibiinal. 

Les convives furent 
cxai Is. Le dîner fut ce 
que sont les dîners de 
commerçants, extrême- 
ment gai, plein de bon- 
homie, bislorié par de 
grosses plai-antcries qui 
font toujours rire. L'ex- 
cellence des mets, la 
boulé des vins furent 
apjiréciées. Quand la so- 
ciété rentra dans les sa- 
lons pour prendre le ca- 
fé, il était neuf heures 
Cl demie. Quelques fia- 
cres avaieiii amené d'im- 
palienles danseuses. Une 
heure après, le salon fut 
plein, et le bal [iril nn 
air de raoul. M. de La- 
cépède et M. Vanquelin 
s'en allèrent, au grand 
désespoir de Birolleaii, 
(pii les suivit jusque sur 
l'escalier en les suppliant 
de rester, mais en vain. 
Il réussit à maintenir 
.M. Popinot le juge et 
M. de la Billardiere. A 
l'exceplion de trois fem- 
mes qui représentaient 
l'Aristocratie, la Finance 
et I Administration : ma- 
demoiselle de Fontaine, 
madame Jules, madame 
Rabourdin, et dont l'é- 
clatante beauté, la mise 
et les manières tran- 
chaient au milieu de cet- 
te réunion, les autres 
femmes offraient à 1 œil 
des toilettes lourdes, so- 
lides, ce je ne sais quoi de cossu qui donne aux masses bourgeoises 
un aspect commun, que la légèreté, la grâce de ces trois femmes fai- 
saient cruellement ressortir. La bourgeoisie de la rue Saint-Denis s'é- 
talait majestueiiseinenl en se nionirant dans toute la plénitude de ses 
droits de spirituelle sottise. C était bien celte bourgeoisie qui hahille 
ses enfants en lancier ou en garde national, qui achète Victoires et 
Conquêtes, le Soldai laboureur, admire le Convoi du pauvre, se réjouit 
le jour de garde, va le dimanche dans une maison de campagne à soi, 
s'inquiète d avoir l'air distingué, rêve aux honneurs municipaux; cette 
bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins bonne, serviable, dévouée, 
sensible, compatissante, souscrivant pour les enfants du général Foy, 
pour les Grecs dont elle ignore les pirateries, pour le Champ-d'Asile 
au moment où il n'existe plus, dupe de ses vertus et bafouée pour ses 
défauts par une société qui ne la vaut pas, car elle a du cœur précisé- 
ment parce qu'elle ignore les convenances; cette vertueuse bour- 



(:r:SAR BIKOTTKAU. 



pcitisic i|ni élfvi' des (illcs taiiilides ininpia-. an Iravail. plein» s ilc 
(|ii:ililc> (|tit' II- Cl nLicl dis cl.is'ts sii|ii'iiiiiiLN diiiiiiiiic ;iii>.><il()l <|n'- ll<' 
les y liuu'f, ces lilks ^;ins ispiil p.iiini |i'M|iicllt> Ir lioiilioiiinii' (llii\- 
s:dt' aiir.iit pris >:i liinino . iidiii, une boni {^'eoisie ;idniir.ililrin ni rc- 
pré^enlce \<:\r les Malil.il, les ilio;<nislts de la rnc des LdmiIi.ikIs, dont 
la in.iison lonrni'-sail la Keine de> Ituses de|inis soixante anN Madnne 
Miililat, (|iii avait Noiiln se doniior nn air dii^n-, d.msail (oifée d nn 
Inrii.iii et vèlne d'une loin'de robe poncean l.iniée d'or, toili Ile in har- 
monie avec nn air lier, iiii ne/, roniain et les splendetirs d nn leint 
ciainoisi. .M(>n-<ienr .Matilal, si superbe à une revue d- i^arde nalio- 
nalo, où l'on a|)erce\ail à ciii<|n:inte pas son \eii(re rondelei snr le- 
qnel brillaienl sa cliaine et son pat|net de i)rel()i|ni s, clail dominé par 
celle (iatlierine II de coniploir. Gros et conrl. Iianiaf lié de liesii le-,, 
maiiilon;iiil le col de ^^a cbemise à la bailleur du < civelel, il se Hiixail 
rcniarriuer par sa voix de bassc-laille et |)ar la richesse de sou vuca- 
btiLiire. Jaiicii', il ne; di- 
sait (lorneiiie, mais le 
sublime Doiiieille! Ha- 
riiie était le doux Itaclnc. 
VolUiire! oh! Voll;iirc, 
le second dans tons les 
penies, plus d'esprit que 
(le gi'iiie , niai> né.m- 
moins liumine de génie ! 
l'iousseau, esprit ombra- 
},'eii\, homme doue d'or- 
gueil et qui a fini par se 
|ieiidie. Il coulait loiir- 
demiiiC les aiieedoles 
vulgaires sur l'iroii, qui ' 

pa>se pour un homme 
pu (ligieux dan> la bour- 
geoisie. Malilat, ()assion- 
iié pour les acliurs, avait 
une légère tend,nne à 
l'obscénité, l'.irl'ois ma- 
dame Malir.il, en le 
vo\anl prêt à couler, lui 
disait : « Mon gros, rai> 
adentiiin à ce <pie lu vas 
nous dire. » Elle le Dom- 
inait f.imiiiereiiienl son 
gros. Cette volumineuse 
reine dc^ drogues lil per- 
dre à mademoiselle de 
Fontiiine sa coiileiiaïKf 
arislocrali(pie, l'oigmil- 
leuse lille ne piil s'om- 
pèdier de sourire en lui 
cnieiidanl dire à Valil'al : 
— N(> te jette |)as sur h s 
glaces, iiKUi gros ! c'est 
mauvais genre. 

Il e>l i)lnsdilTiciled'c\- 
I licpier la dillerence (|i:i 
distingue lo gr.ind mon 
de (l(! la bourgeoisie 
(|M'il ne re>>l à la lioiir- 
geoisie de l'elfacer. Ces 
leinnips , gênées dans 
leurs toilelles, se sa- 
vaient cndimanclK'es, el 
laissaient voiruaivemeiK 
une joie (pii (trouvail que 
le bal éiail nue rareté 
dans leur vie oceii- 

f)éc : t.iiidis (|ue les irois 
emmes ipii exprini.ilenl 
chacune nue sphère (\ii 

inonde étaient ahn s comme elles devaieiil èlre le lendemain, elles n'a- 
v.ii 'Ul pas l'air de s'èlre habillées exprès, elles ne se C()nlein|ilaient 
pas d;ins les mer\ cilles inacroniumées de leurs paiure>, ne s inquié- 
taient pas de leur ellel, Iniil av.iil elé ac (ompli quand drv.inl leur 
glace e les :\\;\\ ni mis la dernière main à l'dMivre de leur toilelle de 
bal; leurs ligures ne r«ivi'laicnt rien dCNcessif, elles dansaient avec i,i 
grâce cl le laissi r-aller cpie des gé-nies ineoiinn> ont donnés à (pKhpie-; 
statues anli(|iies Les anlrcs, au contraire, m irqii('e> au s( eau du ii.i- 
vail, gardaient leurs poses vulgaiies et s'anuisaieiil trop ; leurs regards 
él. lient inc(>iisidéreinenl curieux, h urs voix ne roiiscrvaiiiil point ce 
léger murmure (|ui donne aux coiivers. liions iln bal nn piquant inimi- 
table : elles n'a\airi)i pas snrlonl le si-tieiix iiiiperliiienl qui conlieul 
I épigr.imnit! en germe, ni relie tranquille allilude a Lupu-lle se recon- 
naissinl les gens habiliiés à cou erver un gr.ind empire sur eiix- 
inèines. Aussi madame H.iboiirdin, madame Jules et mademoiselle de 



l'il 




Bal rlio7 ni'-i>ll"nii 



Fout.iiuc. qui s'étaient promis une joie inlinic de ce bal de parfumeur, 
se dessinaient i-lles mu toiile l.i biiurgeoisie p.ir leurs grài <-s molles, 
par le gortl exquis de Iciir^ tttilelle.-, cl par leui jeu, <omme irois pre- 
miers sujets de 1 (Ijura sr délai lient sur l.i lourde ( iiv.ijcrie des ( uni- 
parses. fllli s étaient observées d'un uil héhélé, jabiux. Madame |(o- 

fpiiii, lionsiaïue el Césaiine foriniieiit comme nn lien ipii lali.u h.iil 
i;s lignics conuuerclale> à ces trois tjpes Ju grand monde Coiinnc 
dans tous les hais, il vint un moment d'aniniilion où les torri iits de 
himiere, la joie, la nuisiqne it l'entr.iiii de la danse causèrent une 
ivresse «pii lii disp:ir.iilre ces nuances dans le cretcendo du tulti. Le 
bal allait devenir bruyant, mademoiselle de Fontaine voulut se reti- 
rer ; mais (|nand elle chercha le bras du vénérable Venilern, lîirot- 
leau, sa remme el sa lille accoururent pour empè( lier la désertion de 
toute laristoeralie de leur assemblée. 

— H y a dans cet app.irtement un parfum de bon goi^t qui vraimcut 

m'élonne, dit l'imperti- 
nente lille au parliinieur, 
et je vous en fais muii 
compliment. 

iJirolleau était si bien 
enivré par les félicita- 
tions ])uliliqiies qu'il ne 
comprit pas ; niais sa 
leinine rougit et ne sut 
que répondre. 

— Voila une fètc na- 
tionale qui vous honore, 
lui disait le loyaliste 
M. l'aïuusot. le marchand 

ly^ ., I de soieries lie la rue des 

W| I Ilonrdonnais. 

• ' " ' — J'ai vil rarement 

un si beau bal, disait 
M. de la Hillardiere. à 
qui un mensonge ofli- 
cieux ne coulait rien. 

Biroileau prenait tous 
les compliiiienls au sé- 
rieux. 

— Quel ravissant coup 
d'ii'il ! el le bon orches- 
tre ! Nous doniiei e7-vous 
souvent des bals? lui di- 
sait madame LcIms. 

— Oiiel charmant ap- 
partement ! c'est de vo- 
In- goùi .' lui disait ma- 
da hesmarcls. 

Buotleau os:i mentir 
en lui laissant croire 
qu'il en était l'ordctuna- 
lenr. (iésariiie, qui de- 
vait ètte invitée [loiir 
toutes les contred.nises, 
connut combien il y 
avait de délicatesse chez 
Anselme. 

— Si je n'écoutais que 
mon désir, hii dit-il à 
l'orrille, en sortant de 
table, je vous prierais 
de me faire la f.iveur 
d'une contred.inse ; mais 
mon bonheur conterait 
trop (liera notre mnlnel 
amour-propre. 

Césarine, qui trouvait 
que les lionunes mar- 
ch.iient sans gr;'kces 
«piand ils étaient droits sur leurs jambes, voulut ouvrir le bal avec 
l'opiiiol. l'upiiiol, enhardi par sa laiile, (pii lui avait dit doser. Osa 
p.irler (le son amour à relie charmante lille pendant la conliedansc, 
mais Cl) se serv.uil de délours que prennent les .iinanls timides. 

— Ma forinne dé|ieud de vous, mademoiselle. 

— Ll comuienl'.' 

— Il n'v a qu'un espoir qui puisse me la faire faire. 

— Kspèrez. 

— Savez-vous bien loul ce que vous venez de dire en nn seul mot? 
repiii l'()|iinot. 

— Ks| érez la fortune, dit Cé«ariuc avec un souilre malicieux. 

— (iaiidissart ' (ïaiidissait ! dit après la contred.inse .\n cime à son 
ami en lui pre-saiil le br is avec une lone hert uléenne, leussis, on je 
mt- brille la cervelle. Heiissir, t'est épouser Césarijc, elle me la dit, et 
voia toinmc elle est belle ' 



u 



Cl^SMX BIROriKAl'. 



— Oui, oII(> (>si jitliniciit liceli'O, ilil (Jaudissart, cl riilii-. Nous allons 
la frire dans riinijt-. 

l.a hoiini' iiiIrlIi^tMici' tli' madt'iiKiisrlIr i.oiiniois cl iV \\c\'m\(\iv (Irot- 
tat.succfSMUirdt'simuMli'Ilomiiii, lui niiiaKiiiri' par iiiadaine Itiiollcaii, 
qui ne r»'iion(,a pas sans de vives peines a laiie de sa lille la l'einnit! d'nii 
H(»laiii> tie l'aris. l.'onde l'illeranil, cpii avait éeliannc nn saliil avec lo 
petit Moiinenx, alla s'élaltlir dans nn rmlenii aM|ires de la hililiotlio- 
qne : il lejjarda les joueurs, oeonla les eonver^ali()us, el vint de ti nips 
en temps voir à la porte les eoilteilles de lleins a^iti'cs (pie lorniaienl 
les tètes des ilanseMse-> an moulinet. Sa conlenanee était celle d'un 
vrai pliiiosophe. Les lionnnes élaient allrenx, à Texeeplion de dn Til- 
Ict, (pii avait déjà les manières dn monde; dn jeinu; la lîiliardieie, pe- 
tit fasliionalile en herbe ; de M. .Inles Desmarets et des personnages 
olÏK'iels. Mai-, parmi toutes les (ignres pins on moins eomi(|ucs anx- 
(jnelles eetle assemblée devait son earaelère, il sen trouvait ww par- 
ticnlierenienl elVaeee comme une pièce de cent sons républicaine, mais 
()iio le vêtement rendait curieuse. On a deviné le lyranncian di; la cour 
lialave, paré de Wu'^c lin jauni ilans l'armoire, exbibant an\ re|j;ai(ls un 
jabot à dentelle de succession allaebt' par nn camée blcuàlre en épin- 
gle, portant nue culotte courte en soie noire (pii trabissail les fuseaux 
sur Ksipiels il avait la bardiesse de se rejtoser. César lui montra trioin- 
phalemotii les quatre pièces cféces par rarcbilccle au premier de sa 
maison. 

— Eli! eli ! c'est alfairc à vous, monsieur, lui dit Molincux. Mon 
premier ainsi garni vaudra plus de mille étus. 

Hirotteaii répondit par une plaisanterie, luais il fut atteint comme 
d'un coup depingic par l'accent avec lequel le petit vieillard avait pro- 
noncé celte phrase. 

— Je rentrerai bientôt dans mon premier, col homme se ruine! tel 
était le sens du mot vaudra que lança Molincux comme un coup de 
grifle. 

La figure pâlotte, l'œil assassin du propriétaire, frappèrent du Tillei, 
dont ràitention avait été d'abord excitée par une chaîne de montre 
qui soutenait une livre de diver.ses breloques sonnantes, et par nn ha- 
bit vert mélangé <le blanc, à collet bizarrement retroussé, qui don- 
naient an vieillard l'air d'un serpent à sonnettes. Le banquier vint 
donc interroger ce petit usurier pour savoir par quel hasard il se gau- 
dissait. 

— Là, monsieur, dit Molineux en mettant un pied dans le boudoir, 
je suis dans la propriété de M. le comte de Grandville ; mais ici, dit-il 
en nioiiiraiil l'autre, je suis dans la mienne ; car je suis le propriétaire 
de cette maison. 

Molincux se prêtait si complaisamment à qui l'écoutait, que, charmé 
de l'air atieniirde dn Tillct, il se dessina, raconta ses habitudes, les 
insolences du sieur Gendrin, et ses arrangeinenis avec le parfumeur, 
sans lesquels le bal n'aurait pas ou lieu. 

— Al) 1 .M. César vous a réglé ses loyers, dit du Tillet, rien n'est plus 
contraire à ses habiludes. 

— Oh ! je l'ai demandé, je suis si bon pour mes locataires ! 

— Si le père Birottcau fait taillite, se dit du Tillet, ce petit drôle 
sera certes un excellent syndic. Sa pointiilerie est précieuse ; il doit, 
comme Domiiien, s'amuser à tuer les mouches quand il est seul chez 
lui. 

Du Tillet alla se mettre an jeu, où Claparon était déjà par son ordre. 
Il avait pensé tpio, sous le garde-vue d'un (lambeau de bouillotte, son 
semblant do banquier écliapi)erait à tout examen. Leur contenance en 
face l'un de l'antre fut si bien celle de deux étrangers, que l'homme 
le plus soni.çoiinenx n'aurait pu rien découvrir qui décelât leur intel- 
ligence. Caudissarl, qui savait la fortune de Claparon, n'osa point l'a- 
border en recevant du riclie commis-voyageur le regard solciinelle- 
nicnt froid d'un parvenu qui ne veut pas être salué par un camaïade. 
Ce bal. comme une fusée brillante, s'éteignit à cinq heures dn matin. 
Vers celte heure, des cent el quelques (iacrcs qui remplissaienl la rue 
Sainl-IIonoré, il en restait environ quarante. A celte heure, on dan- 
sait la boulangère cl les cotillons, qui plus lard furent détrônés par le 
galop anglais. Un Tillct. Roguin, le comte de Grandville, .Iules Desma- 
rels, jouaient à la bouillolle ; du Tillet gagnait trois mille francs. Les 
lucm's (lu jour arrivèrent, firent pâlir les bougies, et les joueurs assis- 
tèrent à la dernière contredanse. Dans ces maisons bourgeoises, celte 
joie suprême ne s'accomplit pas sans quelques énorniilés. Les person- 
nages imposants sont partis ; l'ivresse du mouvement, la chaleur com- 
municalive de l'air, les esprits cachés dans les boissons les plus inno- 
centes, ont amolli les callosités des vieilles femmes qui, |)ar complai- 
sance, entrent dans les quadrilles et se prêtent à la folie d'un moment. 
Les hommes sont échauffés, les cheveux défrisés s'allongent sur les 
visages cl leur donnent de grotesques oppressions qui provoquent le 
rire ; les jeimes femmes devieiuienl légères, quelques llenrs sont tom- 
bées de leurs coiffures. Le 31onuis bourgeois apparaît suivi de ses far- 
ces ! Les rires éclatent, chacun se livre à la plaisanterie en pensant 
que le lendemain le travail reprendra ses droits. Matifat dansait avec 
un chapeau de fcnniie sur la tête : Célestin se livrait à des char;:es. 
Quelques dames frappaient dans leurs mains avec exagération quand 
l'ordonnail la figure de celle inle; minable contredanse. 

— Comme ils s'amusent ! disait Iheureux Birottcau. 



— l'oiirvii qu'ils no cassent rien, dit Constance à son oncle. 

— Vous ave/ donné le plus m.'igiiili(|ne bal (pnr j'aie vu, cl j'en ai 
vu beaiic(Mip, dit dn Tillet à son ancien patron eu lo saluant. 

Dans l'dMivre des huit syui|ihiinies d(! lt(M'tlioven, il est une fantaisie, 
grande (omme nn |)oeine, <pii domim; le linal de la symphonie en ut 
mineur, (finaud, après les lentes pré|)aralioiis du sublime inagi( i(;n si 
bien compris |)ar ll.diene( k, un geste dn chef d'orchestre onthittisiastc 
levé II riche toile de celle dicoration, en .appelant de son ar( IkîI I'c- 
blouissanl motif vers lequel tontes les |iuissanc<!s musicales ont coii- 
vetgé; l(;s |)0(M(s dont li; ciriir pal|)ite alors c-'iiipreiidionl cpie le bal 
de Ilirottean produisait dans sa vie l'clfet <pie produit sur leurs âmes 
ce fécond motif, au(piel la symphonie on ni doit |ieut-être sa supré- 
matie sur s(!s brillantes s(nirs. Une lé(î radieuse s'élance en lovant sa 
baguette ; on entend lo binissemenl dos rideaux d»; soie poui pre que 
des anges relèvent. Des portes d'or sculptées comme colles dn baptis- 
tère florentin tournent sur bturs gonds do diamant. L'asil s'abîme en 
des vues splendides, il cmbiass(; une enfilade d(! palais morvoilleux 
d'(u'i glissent des êtn^s d une nature sn|»erienre. L'oiic(!ns dtîs prospé- 
rités fume, l'autel du bonheur flambe, un air parfinné circule! Des 
êtres au sourire divin, vêtus de luniipies blanches bordées do bleu, 
passent légèrement sons vos yeux on vous montrant des figures sur- 
humaines de beauté, dos form(;s d'une délicalessi^ infinie. Les amours 
voltigent en répandant les llammes de leurs torches! Vous vous sen- 
tez aimé, vous êtes heureux d'un bonheur que vous aspirez sans le 
comprendre on vous baignant dans les Ilots do celle liarmonie qui 
ruisselle cl verse à chacun l'ambroisie qu'il s'est choisie. Vous êtes 
atteint au cœur dans vos secrètes espérances, qui se réalisent pour un 
moment. Après vous avoir promené dans les cieux, reuchanlcur, par 
la profonde et mystérieuse Irausition des basses, vous replonge dans 
le marais des léaliiés froides, pour vous en sortir qnancl il vous a 
donné soif de ses divines mélodies el que votre àmc crie : Encore! 
L'histoire psychique dn poinlle pins brillant de ce beau finale est celle 
des émotions prodiguées par cette fête à Constance et à César. Collinel 
avait composé do son galoubet le finale de leur symphonie commerciale. 
Fatigués, mais heureux, les trois Biroltean s'endormirent au matin 
dans les bruissements de cotte fêle, qui, on constructions, réparations, 
auieublements, consommations, toilettes et bibliothèque remboursée 
à Césarine, allait, sans que César s'en doiiiàt, à soixante mille francs. 
Voilà ce que coûtait le fatal ruban rouge mis par le roi à la bouton- 
nière d un parfumeur. S'il arrivait un malheur à César Biroltean, celle 
dépense folle suffisait pour le rendre justiciable de la police correc- 
tionnelle. Un négociant est dans le cas de la banqueroute simple s'il fait 
desdépensesjugoesexcessives.llest peut-être plus horrible d'aller à la 
sixième chambre pour de niaises bagatelles ou des maladresses, qu'en 
cour d'assises pour une immense fraude. Aux yeux de certaines gens, 
il vaut mieux être criminel que sot. 



CESAR AUX PRISES AVEC LE MALHEUR. 



Huit jours après celle fête, dernière flammèche du feu de paille 
d'une prospérité de dix-huit années près de s'éteindre. César regar- 
dait les passants h travers les glaces de sa boutique, en songeant à 
l'étendue de ses affaires, qu'il trouvait lourdes! Jusqu'alors, tout avait 
été simple dans sa vie : il fabriquait et vendait, ou achetait pour re- 
vendre. Aujourd'hui, l'affaire des terrains, son intérêt dans la maison 
A. PopiNOT ET CO.MPAGME, le remboursement de cent soixante mille 
francs jetés sur la place, et qui allaient nécessiter ou des trafics d'ef- 
fets qui déplairaient à sa femme, ou des succès inouïs chez Popinot, 
efirayaient ce pauvre homme par la multiplicité des idées : il se sentait 
dans la main plus de pelotons de fil qu'il n'en pouvait tenir. Comment 
Anselme gouvernerait-il sa barque? Biroltean traitait Popinot comme 
nn professeur de rhétorique traite un élève, il se défiait de ses moyens, 
et regrettait de n'être pas derrière lui. Le coup de pied qu'il lui avait 
allongé pour le faire taire chez Vauqnelin explique les craintes que le 
jeune négociant inspirait au parfumeur. Biroltean se gardait bien de 
se laisser deviner par sa femme, par sa fille on par son commis; mais 
il était alors comme un simple canotier de la Seine à t^ui, par hasard, 
un ministre aurait donné le commandement d'une frégate. Ces pen- 
sées formaient conmie un brouillard dans son intelligence peu propre 
à la méditation, et il restait debc'jnt, ctierchant à y voir clair. En ce 
moment apparut dans la rue une figure pour laquelle il éprouvait une 
violente antipathie, et qui était celle de son deuxième propriétaire, le 
petit Molineux. Tout le monde a fait de ces rêves pleins d'événements 
qui représenlenl une vie entière, et où revient souvent un être fan- 
tastique chargé de mauvaises commissions, le traître de la pièce. Mo- 
lincux semblait à Biroltean chargé par le hasard d'un rôle analogue 
dans sa vie : cette figure avait grimacé diaboliquement au milieu de la 
fête en en regardant les somptuosités d'un œil haineux. Eu le revoyant, 



CI<.S.\R l'.IROTTF.Ali 



35 



Césnr se sniiviiil (J";iiit:\iil plus des iiiiprossioiis f|iit' lui :iv;iil <aiist'os 
ce |H'lil pinyrr, un mol di* son vocahuLiiro, que Molimux lui lit cprou- 
ver nue nouvelle répulbion en se inonUaul ^oud.uii au milieu de sa 
rêveiie. 

— Monsieur, dit le polit honunc de sa voix alioceinent anotline, 
nous avons Ijàelé si Icviciuenl les elioscs (pie vous avez oiiLIié d a|i- 
prouvei réeiilnie viu- noire petil soun seing. 

Biiftltean prit le liail pour reparer Idultii. L'arcliilC( tc entra, salua 
le purruiiu'ur et tourna d un air diplomaliipie autom- de lui. 

— Mousenr. lui liililenliii à l'onille. vous savez eomhii-n les toin- 
nieneeuH iils d'un mélier sont iliUieil.s; vous êtes eonlent de moi, 
vous m'oiili^irie; lii-auronp en me eomplani mes honoraires. 

Dirolleau, (pii ^'etail di'^arui en dijunaul sou («Mleleuille et son ar- 
gent eomiil.ml. dit à Celestin de l'aiie un elïel di- deux mille IVaiics à 
trois mois deeliéaiiee. et de préparer une (piillanee. 

— J'.ii élé l)ien heureux (pie vous piis-ie/. à votre com|)te le terme 
du voisin, dit M-diinux d un air sournoisement goguenard. Mon |tor- 
lier est venu me prévenir ce malin (pie It? juge de paix appuyait les 
seelii'S par snile de la disparilitjn du sietir Cairon. 

— Pourvu (|ue Je ne sois pas pincé de ciu(| mille irancs, pensa 
Dirolieaii. 

— Il passait pour trés-hien faire ses aiïaires, dit Loiir.lois, qui ve- 
nait d riilier pour n luellre son iin-iiioire au parliimeur. 

— Un eonimerç ml nesl à I ahii tirs revers (pu; (piand il est retiré, 
dit le pelil .Molineiix en pliant son a( le avec une minutieuse régularité. 

l/ari liitei te examina ce petit vieux avec le plaisir que tout artiste 
éprouve en voyant une caricature qui coulirnic ses opinions sur les 
bourgeois, 

— (jnaiid on a la t(He sous un parapluie, on pense géndraicment 
ijuVIle est à couvert s'il pleut, dit rarcliilcdo. 

Moliiieux i tiidia heaiiconp plus les moiistarlips et la royale que la 
ligure de I archilecle en le regardant, et il le méprisa tout aiilaiiKpie 
M.lHindot le méprisait. Puis il resta pour lui donner mi coup de 
griITt! en sortant. A force de vivre avec ses chats, .Molinenx avail dans 
sa manière comme dans ses yeux qiiel(|uc chose de la race féline. 

Lu ce moment H.igon et Piileraull entrèrent. 

— Nous avons parle de iiolie alïaire au juge, dit Ragon à l'oreille 
de (lésar : il |)réleiid que, dans une spéciilaiion de ce gcnio, il nous 
faudrait une (piitlance des vendeurs et réaliser les acies, alin d'èire 
titus n'ellemeiit proprélaires indivi